‹ Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot 1770-1779: publie?e avec des notes et uneChapitre 7 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

XXX LETTRES DE CONDORCET A TURGOT

le même dossier, communiqué par M. Ludovic Lalanne, quelques copies inédites dont les originaux pnt disparu et un assez grand nombre de copies inédites dont les originaux sont possédés par M. Minoret. Ces copies, M. Minoret ne nous a pas permis seulement de les collationner avec ses autographes : il a mis encore à notre disposition avec une gracieuseté parfaite tous les originaux qu'il possède . Qu'il nous permette de lui renouveler ici l'expression de notre reconnaissance: c'est constater notre dette; ce n'est point l'acquitter. Tous ces documents proviennent plus ou moins directement des papiers de Madame O'Connor, la fille de Condorcet. Pour les lettres déjà éditées notre annotation reproduit, en le corrigeant quelquefois, en le complétant souvent, le travail de nos prédécesseurs. Ces lettres sont sans signature ; désirant présenter au lecteur un autographe signé, nous avons dû choisir pour la facsimiler une pièce étrangère à cette Correspondance. Le portrait est la reproduction d'un remarquable morceau d'Augustin de Saint-Aubin.

ÎNTRODUCTION %\\\

goût ni de succès, si Ton en juge par les renseignements très élémentaires qu'il demande à Condorcet. Nommé substitut du procureur général en 1751, conseiller au Parlement de Paris en 1752, puis maître des requêtes en 1753, il élargit encore le cercle de ses études. Il traduisit l'ouvrage de Tûcker sur le commerce et les dissertations de Hume sur les partis politiques et la liberté de la presse. Ces travaux le mirent en relations avec Trudaine, avec Quesnay, le chef du parti économiste, avec Gournay, intendant du commerce, qu'il accompagna dans ses tournées. Ce fut pour lui une excellente école de théorie et de pratique que la société de ce savant administrateur. Son Éloge de Gournay qu'il publia en 1759 en fait foi. C'est de cette époque que date une erreur qui le suivra dans sa carrière d'intendant et de ministre : il crut à la possibilité d'un impôt unique levé sur les seuls revenus de la terre. En 1760, pour se consoler de la mort de son ami, il voyagea ; il parcourut la Suisse en économiste et en savant ; il vit Voltaire.

De retour à Paris, Turgot fut nommé intendant à Limoges. Cette Généralité était dans un état déplorable. Son prédécesseur, M. de Tourny, avait commencé un cadastre pour établir la taille d'après les revenus des propriétés. Mais ce cadastre ne s'étendait qu'aux deux tiers de la province et encore étaitce sur de simples brouillons que le fisc opérait : dans l'autre tiers, comme dans les autres Généralités, Hinpôt était perçu sur d'anciennes déclarations des propriétaires par des collecteurs choisis parmi les habitants. On s'est plaint que dans notre société l'exercice des droits politiques impliquât un fonds

CONDORŒT A TURGOT I ^^O

ceux qui voudraient vous voir à Paris. Je ne puis me défendre d'un sentiment bien triste lorsque je compare le luxe de Paris à la misère du Limousin, et que je pense que ce luxe est pris en partie sur le nécessaire de ces malheureux. Il est difficile de croire que tout ait été arrangé ainsi pour le mieux.

L'abbé Morellet a répondu à l'abbé Galiani (i) : on a commencé d'imprimer sa réponse, mais le censeur refuse d'approuver quelques endroits.

Adieu, Monsieur, comptez, je vous supplie, sur ma tendre amitié, et croyez que celle que vous voulez bien m'accorder me flatte et me touche également.

Renvoyez-moi, je vous prie, ce mémoire au roi. Nous avons ici quelques vers de Michel et Michau (2) ; si vous ne les connaissez pas, .je vous les enverrai. M"*^ de L'Espinasse me charge de vous dire mille choses pour elle. M. d'Alembert n'a point encore repris sa tête quant au physique, mais son esprit est toujours le même et il vous aime toujours.

Ce Mardi Mademoiselle de l'Espinasse a une fièvre d'accès depuis jeudi dernier. Cette fièvre paraît double tierce ; elle en a eu deux accès très violents ; ils sont maintenant très-diminués et nous espérons que demain, qui est son mauvais jour, elle en sera quitte pour un ressentiment. Je suis chargé, Monsieur, de vous écrire à sa place.

Vous savez que le Parlement de Bretagne a envoyé à M. le Chancelier une copie des informations faites depuis sa

(1) Aux dialogues sur les Blés, La réponse de l'abbé Morellet, sujrpérée par le duc de Choiseul fut interdite par Tabbé Terray. — Voyez Grimm, CorrespondancCy i«*" juillet 1770 et Galiani, Lettre à Madame SEpinar, du 7 juillet 1:70.

(2) Voyez la lettre VI.

rentrée. Cette procédure a été examinée samedi au Conseil, et il a été décidé que les accusations intentées contre M. d'Aiguillon seraient jugées par la Cour des Pairs, le roi y présidant. On croit que, vu la connexité, tous les griefs de M. de La Chalotais contre ses persécuteurs seront portés au même tribunal. II paraît constant que M. de La Chalotais a refusé les propositions qui lui ont été portées par M. Duclos, quoiqu'elles fussent très-avantageuses du côté de l'intérêt et même de la vanité.

J'ai lu la procédure faite par le pseudo-parlement de Bretagne et que les partisans de celui-ci ont fait imprimer avec des notes. Il m'a semblé que la haine égarait les deux partis, que l'empoisonnement dont on accusait M. d'Aiguillon était aussi ridiculement imaginé que les crimes dont on avait accusé les détenus. Il est dit dans les notes sur cette procédure qu'en fait de crimes cachés les présomptions doivent tenir lieu de preuves et on y appuie cette belle maxime de l'autorité du Digeste. Auriez-vous cru que les amis de M. de La Chalotais dussent établir de pareilles maximes ? Que n'auraient-ils pas dit si M. de Calonne avait fait imprimer cette sottise ?

L'abbé Trublet est mort. Il paraît que M. de Saint Lambert le remplacera. Nous n'avons rien de nouveau qu'une satire contre Mélanie qu'on attribue à M. Dorât, son poëme sur les baisers avec une longue préface et une douzaine d'épîtres à M***^ Saunier.

L'abbé Bergier (1), à qui notre saint archevêque a donné un Canonicat pour écrire contre les mécréants, est fort occupé à réfuter le système de la nature de feu M. de Mirabaud (2). Celle de l'abbé Galiani par notre ami l'abbé Morellet aurait déjà paru sans les scrupules du Censeur Gibert, qui entend malice à tout.

(i) Né à Darney, théologien médiocre, mort confesseur de Mesdames. Voyez une lettre de Condorcet à Voltaire du 10 avril 1772. (Œuvres de Condorcet, I, p. 5.)

(2) Pseudonyme du Baron d'Holbach.

Adieu, Monsieur, on dit ici que la situation de votre province est toujours la même. Puissiez-voiis la changer et le spectacle du bien que vous lui faites vous dédommager des peines que vous a causées celui de sa misère.

Daignez compter, je vous prie, sur ma tendre et inviolable amitié.

Ce Dimanche i*^"" avril 1770.

M"« de TEspinasse est parfaitement guérie. Monsieur, mais elle n'a pas encore commencé à écrire et je lui sers de Secrétaire avec beaucoup de plaisir quand c'est pour vous donner des nouvelles.

Il y a eu avant-hier une assemblée des chambres où Ton a présenté au Parlement les lettres patentes du roi qui lui attribuent la connaissance des accusations intentées contre le Duc d'Aiguillon. Elles ont été enregistrées avec la modification que le Parlement, étant uniquement et essentiellement la cour des Pairs, avait le droit de les juger sans lettres patentes. Cet avis a passé à la pluralité de cent vingt-six voLx contre six. Les six étaient: MM. le Duc de Fitz James, de SuUi, de Charost, de Saint-Cloud, de Mortemar, et un autre pair ecclésiastique. Ils voulaient l'enregistrement pur et simple et les trois premiers voulaient protester contre la modification : mais ils se sont désistés. On a fait ensuite lecture des lettres du Parlement de Bretagne au Chancelier et arrêté que les Pairs seraient convoqués pour mercredi. On disait hier que le roi avait mandé le Parlement à. Versailles pour le même jour.

Vous savez sans doute, Monsieur, que M. de Fargès,. Intendant de Bordeaux, vient d'être révoqué pour avoir, par une ordonnance, suspendu l'exécution d'un arrêt qui, en arrêtant le paiement des rescriptions, allait, dit-on, renverser le commerce de Bordeaux. Le Parlement a rendu un arrêt conforme à l'or-

donnance de M. de Fargès. M. le contrôleur général a permis hier à la compagnie des receveurs généraux de faire un emprunt de vingt-deux millions à cinq pour cent d'intérêt ; Tobjet de cet emprunt est de faciliter leur service.

Voici des vers de Voltaire à M. Saurin qui lui avait fait compliment sur sa capucinerie.

Il est vrai, je suis Capucin :

C'est sur quoi mon salut se fonde ;

Je ne veux pas dans mon déclin

Finir comme les gens du monde,

Mon malheur est de n'avoir plus

Dans mes nuits, ces bonnes fortunes, • Ces nobles grâces des élus

A mes confrères si communes.

Je ne suis point frère Frappart

Confessant sœur Luce ou sœur Nice ;

Je ne porte point le cilice

De saint Grisel, de saint Billard.

J'achève doucement ma vie.

Je suis prêt à partir demain

En communiant de la main

Du bon curé de Mélaine.

Dès que M. Tabbé Terrai

A su ma Capucinerie,

De mes biens il m'a délivré :

Que servent-ils pour l'autre vie ?

J'aime fort cet arrangement ;

Il est leste et plein de prudence.

Plût à Dieu qu'il en fît. autant

A tous les moines de la France !

Je me joins à lui. Adieu, Monsieur, il y a longtemps que nous n'avons eu de vos nouvelles. Nous craignons que vous n'ayez la goutte. Comptez sur ma tendre et inviolable amitié.

TUROOT A CONDORCET 1 77O

A Limoges le 6 avril 1770.

Je suis tout honteux, Monsieur, d'avoir reçu plusieurs lettres de vous sans vous avoir remercié de la bonté avec laquelle vous m'instruisez de tout ce qui se passe et de la santé de Mlle de L'Espinasse. J'ai besoin d'un peu d'indulgence de la part de mes amis dans tous les temps, mais surtout dans celuici où je suis sans cesse harcelé de lettres de toutes les parties de la province et encore plus du spectacle de la misère à laquelle tout le travail du monde ne peut remédier. On vient pourtant de m'accorder encore So.ooo écus de secours et c'est une grâce dont je sens tout le prix.

Je suis étonné de la révocation de M. Fargès qui a des lumières, de la probité et qui certainement n'a pu faire ce qu'il a fait que par la conviction d'une nécessité absolue pour le bien du service. Cette raison lui a paru assez forte pour risquer de déplaire au ministre. C'est une grande faute; mais on peut la pardonner à un pauvre intendant et tout le corps peut bien dire ce que Danchet aux Champs-Elysées dit au Cardinal de Richelieu sur la réception de Corneille à T Académie. « Hé Monseigneur pardonnez-le. » Nous n'avons pas sur notre compte deux fautes comme celle là. Je plains fort M. Fargès d'avoir quitté 19 mille livres de rente pour l'Intendance et de se retrouver fort mal à son aise. S'il était riche, je le trouverais heureux d'acquérir le droit de se reposer sans reproche.

Les vers de Voltaire sont charmants ; ceux de Saurin que j'ai aussi vus m'ont paru agréables.

Voilà donc M. d'Aiguillon sur la sellette et devenu client de M. Pasquier. J'imagine pourtant que celui-ci fera grâce du Bâillon, J'ai vu par-ci par-là en manuscrit quelques informations de cette fameuse procédure de Bretagne et je n'y ai vu comme vous qu'un tissu de pauvretés auxquelles l'excès seul de la passion pouvait donner quelque créance. Il me paraît qu'on

r.ONDORr.RT A TURGOT I T^O

ne songe plus à l'article de l'empoisonnement et quon se rabat sur la subornation de témoins, ce qui sort moins des bornes de la vraisemblance.

Je ne sais pas si j'ai vu les vers de Michel etMichauquevous m'annoncez par votre billet du lo; j'en ai vu il y a assez longtemps mais je ne sais si ce sont les mêmes : vous ne risquez rien de les envoyer.

Adieu, Monsieur, recevez tous mes remercîments et l'assurance de toute la réciprocité des sentiments dont vous voulez bien me flatter.

J'écris à Mademoiselle de L'Espinassc.

Dimanche 8 avril 1770.

Depuis que je n'ai eu l'honneur de vous écrire il y a eu, Monsieur, deux assemblées des Pairs à Versailles. Dans la première, après avoir remercié le roi d'avoir confirmé dans cette occnsmn solennelle les vrais droits de la cour des Pairs, on a lu une partie des informations faites en Bretagne et on a ordonné que le tout serait communiqué aux gens du roi pour prendre leur conclusion le samedi et que le même jour on achèverait la lecture. Il y avait à cette séance quatre conseillers d'Etat ; leur présence a déplu au Parlement et il n'y en a pas eu à celle d'hier. On y a d'abord agité deux questions : la première sur le rang des Pairs ecclésiastiques et laïques. Il a été décidé que suivant l'usage, les Pairs ecclésiastiques dont la paierie est plus ancienne auraient le pas. Ensuite les princes du sang ont demandé à rester juges du duc d'Aiguillon, quoique parents, au degré de l'Ordonnance et cela à cause de la dignité de leur naissance et de ce que, s'il était question déjuger un prince et qu'on suivît l'ordonnance, il ne serait point jugé par des princes et par conséquent ne le serait point par ses pairs. Ils ont apporté plusieurs exemples de ce privilège. Un Etat est perdu, dit Rous-

seau, sitôt qu'on s'imagine qu'il est beau d'être dispensé d'obéir aux lois. Malgré cette maxime, on a accordé aux princes leur prétention. Dans l'aiFaire de M. d'Aiguillon l'avis de M. de Monblin a passé à la pluralité de quatre-vingt-quatorze voix contre quarante et il a été prononcé : que les quatre premières dépositions reçues par les commissaires de Bretagne subsisteraient ; que l'arrêt rendu en conséquence et qui en ordonnait la continuation, quoiqu'il y eut été question d'un Pair et que le Parlement de Bretagne fût incompétent, serait annulé, ainsi que l'instruction qui l'a suivi ; qu'on donnait acte au procureur général de sa plainte contre Andouard, prévenu d'avoir voulu engager par menaces et violences plusieurs particuliers à déposer contre les magistrats détenus, de faits ignorés par eux ou qu'ils savaient être faux, de leur en avoir fait signer de tels par les mêmes voies et contre le duc d'Aiguillon, d'avoir appuyé par son autorité et son crédit les manœuvres d'Andouard, et d'avoir lui-même sollicité des témoins ; que ceux entendus en Bretagne et particulièrement le sieur et dame Hévin, la dame Bouteville, la demoiselle Pirei et le sieur Duparc Poullain seraient réentendus. M. de Monblin avait dit qu'il serait lancé des monitoires, mais en déclarant qu'il adhérait à l'avis de M. Michau. Le roi a demandé qu'on allât de nouveau aux voix sur le fait des monitoires qui lui paraissaient ne devoir pas être employés dans cette affaire et il a passé unanimement qu'il n'y aurait pas de monitoires et les rapporteurs sont M . de Bretignières et Mongodefroi. Les informations faites à Rennes chargeaient beaucoup Andouard efle Duc, mais elles étaient rédigées avec une adresse qui n'était pas assez cachée.

La Compagnie des Indes s'est dissoute avant-hier. Le roi s'est chargé des dettes et a pris tous les effets. Il donnera par an I20 livres de dividende pour chaque action et le propriétaire avancera quatre cents francs pour la nourrir.

^mc ja Maréchale de Mirepoix remet ses pensions et on lui donne un acquit patent d'un million qui lui vaudra 100,000 livres de rentes viagères de l'emprunt de M. de Laverdi.

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Les gens de lettres veulent faire ériger à Voltaire une statue de marbre : Pigalle en doit être chargé.

M"*" du Barri a été malade ; on a craint que ce ne fut une fausse couche.

Voilà, Monsieur, tout ce que je sais. Mademoiselle de L'Espinasse se porte assez bien ; elle soupe en ville ; mais elle n'écrit pas encore parce qu'elle dort mal et qu'elle a de mauvais yeux. Nous sommes inquiets de ne point recevoir de vos nouvelles. Comme nous connaissons votre amitié, nous ne pouvons imaginer que la goutte ou un surcroît d'affaires attristantes.

Voici des vers de Voltaire à Madame la duchesse de Choiseul, au sujet de la petite ville de Versoi, dont on néglige la construction.

Madame, un héros destructeur N'est à mes yeux qu'un grand coupable; J'aime bien mieux un fondateur :

L'un est un Dieu, l'autre est un diable.

Dites bien à votre mari

Que des neuf filles de mémoire

11 sera le vrai favori

Si de fonder il a la gloire.

Didon que j'aime tendrement, Dont le nom vivra d'âge en âge.

Cette Didon bâtit Carthage :

C'est qu'elle avait beaucoup d'argent.

Si le vainqueur de la Syrie Avait pris pour surintendant Un Conseiller du Parlement Nous n'aurions pas Alexandrie.

Envoyez-nous des Amphions, Sans quoi vos peines sont perdues ; A Versoi nous avons des rues Et nous n'avons pas de maisons.

Sur la raison, sur la justice, Sur les grâces, sur la douceur.

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Se fonde aujourd'hui mon bonheur :

Vous en êtes la fondatrice.

Permettez-moi de finir sans cérémonie en vous embrassant de tout mon cœur.

CONDORCET A TURGOT (i)

Dimanche de Pâques, i5 avril 1770.

Monsieur, on dit le roi de Prusse malade, et son banquier, qui n'en a point de nouvelles, est fort inquiet. M. de Choiscul réforme dans nos troupes cinq hommes par compagnie. 11 prétend qu'il n'y a point d'autres moyens de faire les retranchements ordonnés. Madame Louise (2) est partie de Versailles mercredi matin, pour se faire carmélite à Saint-Denis ; il y a dix-huit ans qu'elle en a formé le projet, et n'a pu que cette année obtenir la permission du roi. On dit que M. d'Invaux ira en ambassade à Venise.

Voici les vers que je vous ai proposés (3) :

On distinguait dans la cohorte noire

Un homme au teint de couleur d'écritoirc.

Qui pérorait ànonnant, ânonnant.

Gesticulait, dandinant, dandinant

Et raisonnait toujours déraisonnant.

C'était Omer, de pédante mémoire.

Qui des catins de tous temps le héros

Est maintenant le soutien des dévots ;

Omer fameux par maint réquisitoire.

Qui depuis peu vient d'enterrer sa gloire

(i) Ed. Arago et O'Connor, 1. page i()5.

(:) Louise-Marie de Bourbon, quatrième tille de Louis xv.

(0) Lettre 1. Ces vers avaient été attribués jusqu'ici à Turgot. (Bersot, Etudes sur le dix-huitième siècle^ r*" vol., p. 33o). La Biographie universelle qui en cite deux sur le conseiller Pasquier, conclut qu'ils prouven» dans le caractère de Turgot • beaucoup de penchant pour la satire. •

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Sous un mortier, pour jouir en repos

De son mérite et du respect des sots.

Un peu plus loin sortait d'une simarre

Un teint blafard surmonté d'un poil blond,

Un plat visage, enmianché d*un cou long :

Le Saint-Fargeau(i), qui, saintement barbare,

OlQFrait à Dieu les tourments de La Barre.

Très-digne fils de son très-digne père.

Déjà Michau (2) pour être commissaire

Se présentait : mais Tavocat Séguier

Dit qu'on devait cet honneur à Pasquier,

Grand magistrat, sévère justicier,

Porteur d'esprit du président d'Aligrc.

Deux gros yeux bleus où la férocité

Prête de l'âme à la stupidité.

L'ont depuis peu fait nommer le bœuf-tigre (3).

Jamais surnom ne fut mieux mérité

Dans sa jeunesse, un certain cailletagc

L'insinua chez le monde poli ;

Voulant plus vieux jouer un personnage,

De nos prélats il se fit l'ennemi.

Son coup d'essai ne fut pas applaudi ;

Mais il a bien repris son avantage,

Et s'est acquis un honneur infini

En inventant le bâillon de Lalli.

La vérité est que Pasquier a la modestie de donner la gloire de cette invention au premier président et au procureur général, attendu qu'il est assez riche sans cela.

Il paraît un livre de M. Groslei, intitulé Londres : c'est un

(1) Michel Lepelletier de Saint- Fargeau, avocat général au Parlement de Paris. Turgot fit en i7(xj, une satire dont il est un des héros, et il laquelle Condorcet propose d^ajouter ces vers.

(2) Michau de Montaron de Montblin. La satire contre Michel et Michau fut attribuée à Voltaire.

(3) Ce sobriquet se rencontre souvent dans les lettres de Voltaire et dans celles de Condorcet.

voyage en Angleterre, de trois volumes in-douze. Mandez-nous si vous le voulez. Il y a aussi une traduction du poème de l'empereur de la Chine (i).

Mademoiselle de L'Espinasse ne peut encore vous écrire ; la fièvre Ta ressaisie ces jours-ci, soit pour avoir pris du quinquina, soit pour avoir fait quelques stations de jubilé.

[On vient de juger le procès du comte de la Tour du Roch contre son gendre. Il a été convaincu d'avoir sollicité une lettre de cachet pour empêcher la mère de ce gendre de s'opposer à ses desseins. On a lu à l'audience et la lettre qui exilait cette femme et celle qui la rappelait en la menaçant d'un nouvel exil si elle se mêlait des affaires de son fils. M. de la Tour du Roch a été condamné à vingt mille livres de dommages et intérêts] (2).

Mademoiselle de L'Espinasse et tous vos amis prennent la part la plus vive à vos embarras, et surtout à vos peines. Voir tant de malheureux et ne pouvoir les soulager, est une situation bien cruelle pour une âme sensible.

Adieu, Monsieur; comptez sur les tendres sentiments que je vous ai voués pour la vie,

A Ribemont, ce 10 mai 1770.

Vous avez raison, Monsieur; l'exposé du lemme n'est pas assez clair, et ce n'est pas au dernier terme multiplié par le nombre des termes , qu'est égale la somme de la progression des quarrés ; mais au dernier terme , multiplié par leur nombre et divisé par trois, plus la moitié de ce même dernier terme, plus le nombre des termes divisé par 6, si le premier terme est

(i) Les embellissements des environs de Moukden, par Tempereur Kien- Long. Voltaire lui adressa une épître à ce sujet. Voy. t. xiii de se œuvres.

(2) Passage inédit.

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Tunité (i). Si le premier est zéro, alors au lieu de la moitié du dernier terme on en prendra le sixième, et le sixième du nombre des termes diminué de Tunité au lieu du sixième du nombre des termes.

Cela se démontre algébriquement et très simplement ainsi. On peut supposer que la somme des quarrés jusqu'à n* soit

anî + bu* + en; la même somme prise jusqu'à n+ i' sera conséquemment a n + i' + bn + i' + c n + i égale à an' + 3 an* + 3an + a; donc la dififérence de ces deux sommes sera 3an* + 3a + 2bn + a + b + c, mais leur différence (2) est aussi le quarré n+ i"; donc en comparant terme à terme ces deux expressions d'une même différence, j'aurai les trois équations 3a = i,3a+ 2b=i2, a + b + c=:i,cequi

donne a=:-^, b=-^, czn-^, donc l'expression de la somme

des quarrés sera— n^+ -^n*+-^n. Mais si l'on suppose que n

soit plus grand que toute grandeur donnée , alors les deux derniers termes disparaissent devant le premier, parce que leur

rapport au premier, qui est—, j^^ est plus petit que toute

grandeur donnée dans cette même hypothèse ; donc alors (et c'est le cas de la pyramide représentée par une somme de quarrés), la somme est égale au tiers du dernier terme multiplié par le nombre des termes. Vous voyez par là qu'il fallait ajouter à l'énoncé du lemme : lorsque ce nombre est infini ou lorsque ce nombre est plus grand que toute grandeur donnée. J'aurais été encore plus fâché de quitter Paris si vous aviez

(i) C'est-à-dire p + 2» + 3* . . . + n» = -^r- + — + -5-.

Cette sommation a été donnée pour la première fois par Archimcde. Voyez nos Recherches sur les manuscrits de Pierre de Fermât Rome, iHRo, pajîe 24, note 6.

(2) A cet endroit rautoj?raphc présente :

dû y retourner cet été. Je compte y être pour le mois de novembre et je jouis d'avance du plaisir de vous y voir de bonne heure, que vous me promettez. J'ai laissé Mademoiselle de FEspinasse sans fièvre. On vous aura sans doute donné de ses nouvelles.

L'abbé Morellet a essuyé beaucoup de dégoûts pour la réponse qu'il prépare à Tabbé Galiani, et le petit abbé lui a écrit une lettre de persiflage à laquelle Tautre a répondu sérieusement : Tune et l'autre sont très piquantes. J'ai peur qu'après avoir badiné, le Napolitain ne cherche à nuire. L'un me paraît bonhomme et dur, l'autre plaisant et méchant.

Je suis maintenant â Ribemont, près Saint-Quentin ; si dans vos moments de loisir vous m'écriviez quelquefois, ce sera une marque d'amitié à laquelle je serai très sensible. Pour moi, je n'ai plus de nouvelles à vous mander ; mais puisque vous me consultez sur l'algèbre, je pourrai prendre la liberté devons consulter sur d'autres matières, et sans rougir de mon ignorance, quoique ce que j'ignore soit plus important que la science des progressions.

Adieu, Monsieur. Vous devez compter d'autant plus sur mon amitié, que quand je n'aurais jamais eu l'avantage de vous voir, je vous aimerais très tendrement 'pour le bien que vous faites, pour le faire et avec tant de simplicité.

Ce 28 juin 1770.

Je suis d'autant plus fâché, Monsieur , du retard de votre lettre, qu'il faudra vraisemblablement qu'elle aille me chercher à Paris, où je vais retourner.* J'y serai, je crois, dans huit jours, j'ai lu à Ferney (2) la plus grande partie des deux nouveaux volumes (3).

(i) Ed. Arago et O'Connor, I. pajrc iWU {2) Où il était allô avec D'Alembert.

(3) l>es questiotts sur VeucyclopéJie,

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Il y a des articles qu'il n'aurait pas dû faire, comme quelquesuns qui roulent sur les sciences. Il y en a d'autres qui nous sont assurément fort inutiles; mais le sont-ils pour tout le monder Il en est de ce qu'il fait sur cette matière comme des satires contre Pompi^nan : il n'a cessé que lorsque tout le public a été las de rire aux dépens du psalmiste, et que ses ennemis mêmes ont crié ^âce. Il attend pour le reste que le public soit également las de s'en moquer, que le mépris soit devenu du dégoût. Kn cela il travaille moins pour sa gloire que pour sa cause, et il ne faut pas le juger comme philosophe, mais comme apôtre. Il aime passionnément l'Arioste ; mais je doute qu'il se chargeât d'une entreprise de longue haleine. La haine contre l'intolérance et la superstition est le seul sentiment qui puisse lui donner la force d'écrire encore de longs ouvrages.

J'ai vu la nouvelle procédure, et j'ai bien peur qu'il n'en soit de cette ordonnance comme de celle de 1767, et que nous ne soyons bientôt réduits à dire du monstre de la chicane : Et ses griflFes, en vain par Maupeou raccourcies, Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies (i).

Adieu, Monsieur, portez-vous mieux ; je n'ai point été content de votre santé depuis votre arrivée ici. Vous travaillez trop, et vous croyez que votre corps ne cherchera pas à se venger de la préférence que vous accordez à la tête. Les corps ne sont point accoutumés à être ainsi négligés. Vous m'avez appris une bien bonne nouvelle, en me mandant que j'aurai le plaisir de vous voir beaucoup à Paris l'hiver prochain.

Ribemont, ce 29 juin 1770.

Votre dernière lettre. Monsieur, m'aurait fait beaucoup de

(I) Ses jçriffcs, vainement par Pussort raccourcies. Se rallongent déjù. toujours d'encre noircies.

(Boilcau, /.<» Luirin.)

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peine si le temps de la récolte ne se trouvait pas précéder mon retour à Paris. J'espère qu'elle réparera une partie du mal que la dernière a causé à votre province et qu'elle vous rendra votre liberté. Je conviens avec vous que vous n'avez peut-être pas fait beaucoup de bien ; mais je suis sûr que vous avez empêché beaucoup de mal. Il me semble que pour faire le bien il faut du moins autant de pouvoir que de bonne volonté et que pour empêcher le mal c'est tout le contraire. J'ai admiré le sang froid du parlement de Bordeaux qui s'occupait tranquillement des limites de son pouvoir et du vôtre lorsqu'il était question d'empêcher des hommes de mourir de faim. Votre ordonnance était faite d'avance par la nature qui est au-dessus des parlements et même de celui de Paris.

Vous avez sans doute le mémoire de M. le duc d'Aiguillon. Les principes de l'auteur sur la pluralité des voix et beaucoup d'autres choses, m'ont paru mauvais et n'être que les anciens lieux communs du despotisme ; mais le Duc me paraît bien défendu, et s'il est vrai que le parlement de Rennes l'ait calomnié en 1764 et n'ait cessé depuis de le faire calomnier, j'avoue que la haine parlementaire est aussi cruelle que le despotisme ministériel et que si l'un est plus terrible pour les gens en place ou puissants, l'autre l'est bien plus pour les particuliers, et ce sont eux qui doivent être le plus comptés dans une monarchie où le nombre des gens en place est nécessairement très petit. Je ne crois pas qu'un ministre sans haine personnelle se fût déterminé à faire condamner le chevalier de La Barre par des commissaires. Quelques traits de cette espèce et la manière dont je vois rendre la justice eh province me font croire que les prétentions parlementaires, leurs préjugés, leur conduite et les lois qu'ils suivent sont la principale cause des maux de la France, un des fléaux des campagnes , le plus ferme appui du fanatisme et le plus grand obstacle au bien qu'on pourrait faire.

Adieu, Monsieur, daignez me conserver votre amitié. Le plaisir de la cultiver ne sera pas un des objets les moins flatteurs de mon premier voyage à Paris. J'espère que vous ne

m'en trouverez pas indigne et que je mériterai peut-être même qu*elle augmente^

Ribemont, ce 22 août i77o.

J'aurais bien voulu, Monsieur, pouvoir être à Paris aussitôt que vous l'avez désiré, mais je n'ai pu refuser à ma mère de rester avec (51c) jusqu'au i" septembre et elle s'est trop bien prêtée aux arrangements de mon voyage pour qu'il me fût possible d'insister sur cet objet. Je regrette beaucoup d'être forcé de faire à Paris un séjour aussi court, et je me flattais de passer avec vous une grande partie de l'hiver, d'y cultiver votre amitié ; il y a longtemps que je le désirais et que je souhaitais qu'une plus grande liaison vous apprît comment j'étais capable d'y répondre. On vient donc d'imprimer les bêlements du Parlement de Paris sur le commerce des blés. Je crois qu'on ferait sage ment de défendre l'exportation de cet imprimé, car il pourrait nuire à notre réputation. J'ai lu un ouvrage où l'on prétend que la somme du bien moral ou physique est exactement égale à la somme du mal. Comme les philosophes français ont donné d'excellentes choses depuis vingt ans, ce qui rompt l'équilibre, le Parlement s'est apparemment chargé de le rétablir.

Je pourrai fort bien être associé avant mon départ et alors on ferait l'élection de l'adjoint pendant notre absence ; mais mon départ plus précipité n'aurait rien fait à cela, ainsi je n'ai point nui à M. Desmarets en restant ici. Je m'intéressais pour faire entrer dans l'Académie un autre sujet géomètre de mes amis et qui a été mon maître. S'il ne réussit point, je serai fort consolé d'y voir un homme que vous aimiez et que vous estimiez. Je le croirai digne d'amitié et d'estime et serai très flatté de l'avoir pour confrère.

Adieu, monsieur, comptez je vous prie, sur ma tendre et sincère amitié et conservez-moi toujours une part dans la vôtre.

l8. CONDORCET A TURGOT 177O

Oserai-je vous prier de présenter mon respect à Mlle de L'Espinasse? J'embrasse M. D'Alembert de tout mon cœur.

(Fin d'août 1770.) M. Séguier a fait encore un beau réquisitoire pour faire brûler une plaisanterie oubliée depuis quinze ans. On a décrété l'auteur M. Bernier (i). C'est un nom en l'air et on le savait. Quel est donc le but de cette facétie? C'est de prendre l'habitude de décréter des auteurs et de se frayer le chemin vers l'auto-da-fé dont ces messieurs veulent absolument nous donner le spectacle. Les éclats ont encore un autre but : c'est d'annoncer au public l'excessive faiblesse du gouvernement, qu'on sait animé de l'esprit de tolérance, et qui souffre tous ces actes de fanatisme et de persécution, qui voudrait une liberté raisonnable dans la presse, et qui n'a pas assez de crédit pour qu'on puisse impunément écrire en faveur de ses opérations. Pourquoi n'évoquerait-on pas au conseil toutes les causes de librairie? Pourquoi ne chargerait-on pas les intendants dans les provinces et les lieutenants de police à Paris de ce qui concerne l'exécution des règlements, en défendant aux juges ordinaires d'en connaître sous aucun prétexte, et leur réservant seulement la punition des libelles lorsque la partie lésée juge à propos de rendre plainte. Il me semble que l'impossibilité d'empêcher l'introduction des livres par des actes judiciaires, la publicité donnée par ces actes à l'existence de livres clandestins et qui sert à les faire rechercher, la nécessité de prendre des nouvelles mesures, vu l'insuffisance des anciennes, et de contenir les

(1) Pseudonyme du baron d'Holbach. Il s^agit de VEsprit du Clergé ou le Christianisme primitif vengé des entreprises et des excès de nos prêtres modernes. L'arrêt est du 18 août 1770. C'est sous le pseudonyme de Bernier que parut la Théologie portative du Baron, à Londres (Amsterdam M. M. Rey) 17^)8.

esprits au lieu de les aigrir par des procédures violentes, le choix des livres condamnés qui, par leur date et leur nature, prouvent combien ceux qui poursuivent ces délits ignorent les détails du mal qu'ils veulent détruire, le danger que dans les tribunaux subalternes des gens mal intentionnés, ignorants ou fanatiques ne fassent des éclats scandaleux et ne fassent servir à des vengeances particulières le droit qu'ils auraient de dénoncer des livres, ne nuisissent à leur cause par des déclamations ridicules, et beaucoup d'autres choses pourraient servir de prétexte. Le clergé conserverait le plaisir de dénoncer au conseil. Il sera toujours impossible en France de faire imprfmcr sans danger ce que les ministres trouveront mauvais. Ainsi par ce moyen on aurait toute la liberté et la sûreté qu'on peut avoir dans ce pays-ci. Il serait très aisé de faire taire les zélés en rendant très lent le débit des livres non gazés, en attachant quelques peines à celui des livres scandaleux.

Soyez sûr que tant que le Parlement gardera la police de la librairie, il sera dangereux, au lieu que s'il la perdait il n'aurait plus de force que quand il aurait raison. Il serait obligé d'être de l'opinion des gens éclairés ou de se taire. Une autre raison c'est qu'il est important de détruire dans ce corps l'esprit de fanatisme et surtout celui de dévotion politique, et qu'en leur ôtant la librairie ce serait raffaire de peu d'années. Pesez cela dans votre sagesse, et voyez si une déclaration de cette espèce ne serait pas à sa place dans ce moment de délire et de méchanceté ; si elle ne serait pas une juste punition de l'impertinence de brûler de vieilles plaisanteries et d'en faire imprimer contre le ministère.

Si la peur de ce que cet esprit turbulent peut produire ne serait pas pour certaines gens un motif suffisant et si le moment de venger le bon sens de tant d'outrages ne serait pas venu.

Je vous embrasse bien tendrement et j'irai vous voir la semaine prochaine.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce 27 novembre 1770.

Notre correspondance, Monsieur, va enfin recommencer. Vous savez sans doute notre retour à Paris (2) et le succès de notre voyage. M. d'AIembert se porte beaucoup mieux qu'avant son départ, et je ne crains pour lui que ses inquiétudes et Tennui de ne point s'occuper de géométrie. J'ai cherché à faire les commissions dont vous m'avez chargé, et je n'ai pu rapporter que YEledricitas vindex, qu'on m'a donné à Genève. M. Desmarets en a été curieux ; je le lui ai prêté, et il s'est chargé de vous l'envoyer. Je ne sais rien de nouveau (3) ; nous gardons le silence comme des armées en bataille, et nous attendons le 3 décembre.

J'ai trouvé Voltaire si plein d'activité et d'esprit, qu'on serait tenté de le croire immortel, si un peu d'injustice pour Rousseau et trop de sensibiUté aux sottises de Fréron, ne faisaient apercevoir qu'il est homme. Il fait dans son canton plus de bien que ji'en ont jamais fait les évêques d'Annecy depuis François de Sales ; mais il fait à C/enève plus de mal que les ducs de Savoie. Ces pauvres Genevois, qui donnaient une retraite à Voltaire, avaient Rousseau pour concitoyen, et que d'Alembert avait rendus dans Y Encyclopédie respectables et intéressants, ont trouvé le secret de chasser Voltaire, de décréter Rousseau et de faire une querelle à d'Alembert. Aussi personne ne s'avi-

(i) Ed. Arago et O'Counor, I, page 169.

(2) De Ferney, où il avait accompagné d'Alembert pour le distraire. A propos de ce voyage en Italie, citons cette malicieuse phrase de Pabbé Galiani : « je suis enchanté du voyage de d'Alembert. Ce n'est pas que je me flatte trop de le voir. Il n'y viendra pas, non plus que M. de Trudaine; mais je suis sûr que c'était l'unique parti qui restait à prendre à sa santé délabrée par la monotonie de son système. » (Lettre à Madame d'Epinay, du 8 Sept. 1770).

(3) Dans l'affaire du parlement. Voyez les deux lettres suivantes.

scra-t-il plus de dire du bien d'eux, 'et Genève ne sera plus qu'une petite ville de commerce sans gloire, et, qui pis est, assez mal gouvernée. Nous avons trouvé les chemins du Languedoc beaucoup plus beaux que tous autres, et cela nous a donné occasion de crier contre les corvées, et de bénir ceux qui, comme vous, ont eu le courage de les abolir. Il est singulier que souvent il n'en soit pas besoin pour nuire aux hommes ; ils se laissent tranquillement faire du mal ; mais quand on s'avise de vouloir leur faire du bien, alors ils se révoltent et trouvent que c'est innover. Il y a sur ce sujet un charmant commentaire de Voltaire sur ce proverbe : Ne nous renvoyez pas aux glands. C'est à l'article Blé. Nous avons lu ces articles jusqu'à F inclusivement. L'article Epopée est rempli de traductions en vers de poètes étrangers ou anciens et ces traductions sont charmantes. Adieu, Monsieur; notre correspondance avait cessé, mais non pas notre amitié, du moins de ma part. On m'a fait trembler en me disant que vous ne reviendriez pas plus cet hiver que le précédent ; j'aurais de la peine à m'accoutumer à cela. Mais il faut espérer que nous n'aurons pas à la fois la guerre, la peste et la famine. Ce sont les économistes qui sont cause de tout cela, avec les dénombrements qu'ils mettent tous les mois dans les éphémérides. Ces dénombrements portent malheur à l'espèce humaine : celui de David a valu la peste au bon peuple de Dieu; vous savez ce que nous a valu le dénombrement d'Auguste.

CONDORCET A TURGOT(i)

Ce dimanche, 2 décembre 1770.

Si vous n'avez pas aujourd'hui un volume du Suétone de M. de La Harpe, c'est ma faute ; je vous en demande pardon, et j'espère. Monsieur, la réparer mardi. Je suis fâché que M. de

(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 171

La Harpe compare Henri Quatre à César, parce qu'ils ont fait tous deux la guerre en France, et qu'ils ont été tous deux assassinés. Je suis fâché aussi que, dans la préface d'une traduction des Douze Césars, il parle de Fréron, de Dorât, du chevalier Grandisson, etc. La traduction est d'ailleurs un peu faîte à la hâte, et il n'a pas toujours mis le mot propre.

Notre Parlement est en feu ; le roi lui a envoyé une déclaration qui lui ôte le droit de faire des remontrances plus d'une fois, lui défend de s'assembler sans l'aveu du premier président, prononce la peine de la privation des offices contre ceux qui cesseraient le service, interdit toute correspondance entre les parlements, et proscrit les termes de classe , d'association, et tous les mets techniques du système d'unité parlementaire. Il est dit dans le préambule que l'esprit qui tend à détruire la religion et les mœurs, s'est glissé jusque dans la magistrature. Ainsi, voilà Messieurs accusés d'être encyclopédistes ; ils doivent au roi justice pour cette calomnie. Voilà du moins ce que j'ai saisi au travers un déluge de paroles, que j'ai eu le malheur d'entendre sortir de la bouche de Pasquier. Il serait heureux pour l'humanité qu'il n'en fût jamais sorti que des sottises. Je prends peu d'intérêt à cette affaire : il m'est impossible de m'intéresser à une tragédie dont Michel, Michau et le boeuf-tigre (i) sont les héros, et qui se dénouera par des amphigouris.

[ On a arrêté un gentilhomme breton accusé d'avoir distribué une réponse des Bretons au mémoire de Linguet que le parlement de Rennes avait fait brûler en attendant. Cet enlèvement fait au milieu des Etats, y a détruit la tranquillité apparente qui y régnait. M. le chancelier a défendu aux imprimeurs de rien imprimer sans sa permission particulière, et les deux partisane sont d'accord que contre la raison et les philosophes ] (2).

(i) Michel Lepellctier de Saint-Fargeau, Michau de Montaron^dc Montblin et Denis Pasquier.

(2) Passage inédit.

Voltaire est très affligé de la mort de Tabbé Audra (i), qu'il croit être mort des persécutions qu'on lui a suscitées à Toulouse pour avoir enseigné son Abrégé de l'histoire universelle. L'archevêque, qui est bon et honnête, apprendra parla qu'il doit retenir avec bien du soin le zèle de ses prêtres ostrogoths. Il n'a osé ni consoler, ni protéger ce malheureux et je trouve qu'il a poussé trop loin la prudence. Elle ne doit pas aller jusqu'à tolérer l'oppression et consenth: à en paraître le compUce. Il est sans doute encore plus affligé que Voltaire du dénouement de cette tracasserie. Adieu, Monsieur, comptez sur ma plus sincère amitié et conservez-moi la vôtre.

[ Mlle de l'Espinasse ne vous écrit point ; elle a eu jeudi et vendredi derniers des douleurs de rhumatisme effroyables, hier ce n'était plus qu'un torticolis supportable pour elle, qui a beaucoup de courage ] (2).

Ce mardi 4 décembre 1770.

Monsieur, le Parlement a arrêté hier des remontrances qui ont été portées sur-le-champ au roi par le premier président. Après une longue énumération des services rendus à la monarchie par le Parlement, depuis l'arrêt contre Charles VII jusqu'à l'arrêt contre le Système de la nature (4), ils demandent au roi justice des calomnies que contient le préambule de sa

(i) Docteur de Sorbonne, d'abord professeur de philosophie, puis professeur d'histoire à Toulouse, avait fait imprimer un abrégé de l'Histoire générale de Voltaire, à l'usage des coUèges, Voltaire lui adressa plusieurs lettres. Au sujet des regrets dont il est ici question, voyez Œuvres de Voltaire, t. XVI, p. 246, et la note de M. Beuchot.

(3) Passage inédit

(3) Ed. Arago et O'Connor, I, page 173.

'* (4) Ou baron d'Holbach.

déclaration, et le prient de vouloir bien leur remettre les calomniateurs, afin qu'ils puissent les juger selon les lois fondamentales du royaume. // m'a donné un soufflet^ et je lui ai bien dit son faitj disait Pourceaugnac. On délibérera aujourd'hui sur la réponse du roi, et j'aurai soin de vous mander dimanche ce qui résultera de toute cette afiaire, qui, je crois, se terminera à l'amiable.

Il y a eu dans plusieurs provinces autour de Paris des inondations moins terribles que celles qu'éprouvent quelquefois les provinces méridionales, mais qui ont fait périr quelques hommes, beaucoup de bestiaux et produit la disette en emportant les moulins. Personne ne pense ici à ce désastre : le Parlement et un débuta la Comédie-Française (i) absorbent tout l'intérêt du public. Il est question de savoir si Le Kain sera remplacé et le chancelier déplacé, et non pas si le peuple de l'Orléanais et du Gâtinais aura du pain et des maisons. L'intendant d'Orléans s'est donné beaucoup de peines pour cela ; on ne lui en sait aucun gré, et l'on admire uniquement^ selon qu'on est ajQFecté, ou M. de la Rive, qui a débité de beaux vers avec grâce sur le théâtre de la Comédie-Française, ou Pasquier, qui a déclamé gauchement de maussade prose pour l'assemblée des Chambres.

Adieu, Monsieur, Mademoiselle de l'Espinassè va beaucoup mieux : elle sortirait sans un effort de raison. Je ne sais encore si Suétone partira aujourd'hui (2) ; je l'ai demandé en feuilles, et on ne me Ta pas encore apporté. Quand reviendrez-vous voir vos amis ? Ce qui les console un peu de votre absence, c'est que vous ne les quittez que pour faire du bien. Je voudrais que vous en pussiez faire à Paris, et plus en grand : on y gagnerait de toute manière.

(1) Celui de La Rive.

(2) La traduction de Suétone, par La Harpe.

Samedi 8 décembre 1770.

Le Parlement ayant constamment refusé d'enregistrer Fédit, il y a eu hier un lit de justice à Versailles où M. d'Aiguillon a assisté. Après le retour à Paris, il y a eu assemblée des Chambres. On a proposé de prendre par acclamation le parti de quitter le service, mais il y a eu des réclamations de la part du président de Fleury, de Pasquier, de la Belouze, etc., et Ton a remis à prendre la dernière résolution à lundi. Le Parlement est content du premier Président et mécontent du requerrant Séguier, qui a fait hier à Versailles un discours où il demandait grâce. M. Pasquier à l'assemblée de lundi a fait une sortie contre les philosophes et a pleuré de colère de ce que dans le préambule on paraissait accuser le Parlement d'être encyclopédiste.

M^^ de FE^pinasse m'a chargé de vous mander toutes ces nouvelles à sa place. Elle se porte assez bien.

Je vous écrirai mardi matin le résultat de l'assemblée de lundi prochain. On espère qu'il sera pacifique. J'aimerais mieux que cet esprit de paix animât le Parlement d'Angleterre. Deux ans de guerre feraient plus de mal que le Parlement de Paris ne fera de bien en mille ans. Adieu, Monsieur, je ne vous écris qu'en gazetier, sans réflexion, sans formule et je ne vous en aime pas moins quoique je ne vous en parle pas.

CONDORCET A TURGOT (i)

Lundi 10 décembre 1770.

[ Je viens de recevoir votre lettre, Monsieur ; j'étais fâché de n'en pas recevoir, parce que vos lettres me font toujours bien

(1) Ed. Arago et O^Connor, 1, page 175.

du plaisir ; mais je comptais assez sur votre amitié pour être bien sûr de n'être ni oublié ni négligé par vous. Je me suis informé à Genève du livre sur les baromètres, il ne paraît pas encore mais il n'est pas abandonné. L'auteur était occupé de nouvelles expériences qui devaient entrer dans cet ouvrage et entre autres du degré de chaleur de Teau bouillante pour les difiërentes hauteurs du baromètre. Il ne s'est rien fait encore aujourd'hui à l^'assemblée des Chambres ; elles restent assemblées ; on a remis à délibérer à jeudi et prié M. le président de continuer à se faire dire par le roi qu'il ne veut pas le voir. ] (i)

C'est moi seul qui suis cause de ce que le premier volume de Suétone est arrivé le dernier. J'avais sur ma table les deux volumes cachetés, et j'ai envoyé l'un pour l'autre ; je vous demande pardon de ma bêtise. L'abbé Âlari est mort. Je ne sais si on vous a mandé que le président de Brosse (2) se présentait : il serait fâcheux qu'il réussît ; car il a écrit à Voltaire, dans une discussion d'argent, que quand on écrivait contre la religion on devait ménager les présidents. La philosophie a pour ennemis secrets ou connus bien des gens qui en devraient être les défenseurs : ils y gagnent d'être vilipendés pendant leur vie, et dévoués par Voltaire à un ridicule étemel ; ils n'ont point été employés même dans l'éducation de nos princes, et le zèle n'est plus le chemin de la fortune.

Je vous envoie de petits vers de M. de La Harpe à M. de Marchais. Mercredi, il en lira de grands (3) chez Mademoiselle de l'E^pinasse. Je vous enverrai dimanche un précis de la pièce et quelques vers. Adieu, Monsieur ; vous avez bien raison de compter sur une amitié solide et tendre de ma part. Je ferai vos commissions auprès de mes amis (4). Nous désirons tous trois de vous voir ; mais nous trouvons que la vie des Limousins doit aller avant nos plaisirs. Si les gens qui gouvernent pensaient de même, tout le monde aurait du pain.

(i) Passage inédit.

(3) Voir une lettre de Voltaire, 1771, n' 6o56.

(3) La tragédie de Bamevelt. Voyez la lettre suivante.

(4) M. et M»» Suard.

Ce mardi, 2 décembre 1770.

C'est de la part de W^^ de TEspinasse que je vous envoie, Monsieur, l'arrêté du Parlement. M. le président Fleury est le seul qui s'y soit opposé pendant quelque temps. Le président de Lamoignon a parlé avec courage, M. de Saint-Fargeau a discouru sur l'ancienne Rome, a comparé le Parlement au Sénat et le chancelier au Préteur, a cité ce vers de Corneille : Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis, en sorte que Rome s'est réfugiée dans la rue Culture Sainte-Catherine. M. Pasquier a parlé comme un ange, comme le disait Damiens.

On doit m'élire associé de l'Académie, ainsi je crois que l'affaire de M. Desmarets se traitera dans le commencement de l'année ; je ne sais point s'il doit espérer de réussir.

Je tâcherai avant de fermer cette lettre de savoir la réponse du roi, qui était à la chasse et devait souper à la Muette, et M. le premier président n'a pu que fort tard lui porter l'arrêté. Adieu, Monsieur, je vous demande pardon de vous écrire de si petites lettres ; mais du moins je fais tout mon possible pour être exact et ne vous rien laisser ignorer de ce qui se passe.

(Ce dimanche 16 décembre 1770.) M. Desmarets a eu hier les secondes voix pour la place d'associé mécanicien et j'ai eu les premières. Ainsi, Monsieur, il y a lieu de croire qu'il aura les premières voix pour la place d'adjoint, c'est du moins la marche ordinaire. Û paraît des lettres familières de Boileau. Je vous en enverrai un volume mardi et l'autre dimanche [prochain. M. de la Harpe va nous

donner une tragédie qui fera tomber les barrières qui s'opposent encore à son entrée à T Académie. L'abbé Alari va faire place à rabbé Demie.

Le Parlement et le chancelier sont en présence. On dit qu'il est question d'un nouveau parlement. Il sera difficile d'en trouver un aussi fanatique et aussi plein de préjugés que l'ancien, qui s'occupe moins des affaires des particuliers et plus des siennes, qui rende la justice avec plus de dureté et de légèreté, et cependant il paraît difficile de le remplacer. On dit la paix assurée et le public n'a pas pris à cette nouvelle l'intérêt qu'elle mérite. A peine daigne-t-on en parler et les arrêtés et les réponses ont tout absorbé ; heureusement que depuis trois jours le roi ne veut plus répondre. Sa porte est fermée pour le premier Président qui s'y fait écrire tous les soirs.

Adieu, Monsieur, vous êtes loin de toutes les tracasseries, vous faites du bien, et il n'y a que vos amis qui perdent à votre absence.

(Ce 23 décembre 1770.) Monsieur, j'ai entendu la pièce de M. de La Harpe (2) : c'est une traduction du Marchand de I^ondres. Il l'a un peu accommodé à nos mœurs ; mais l'assassinat qu'on est supposé ne pas voir, et la maîtresse de Bamevelt qu'on voit peu, sont encore beaucoup trop révoltants. La pièce n'a p.oint paru faire d'effet à la lecture ; mais elle est en général écrite avec élégance, et remplie de beautés de détail. En voici deux morceaux : l'un de Lucie, fille du négociant chez qui Bamevelt a été élevé, et que la conduite de ce jeune homme qu'elle aime plonge dans la mélancolie :

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 176.

(2) Bamevelt, imite ou traduit de Lillo,

29 CONDORCET A TURCOT I77O

Je ne sais si mes sens ainsi que ma raison Furent dans mon enfance atteints du noir poison Qui répand parmi nous sa sinistre influence, Et qui, nous inspirant l'horreur de l'existence, Sur le bord du tombeau qu'on balance à s'ouvrir, Nous tourmente longtemps du besoin de mourir. L'autre est une prière de Barnevelt dans sa prison : Je m'adresse à toi seul, arbitre incorruptible I Aux yeux du monde entier je suis un monstre horrible : Il voit mon attentat et ne voit pas mon cœur ; Toi seul peux comparer mon crime et ma douleur ; Tu vois nos passions des yeux de la sagesse ; Des yeux de ta bonté tu vois notre faiblesse, Et lorsque tout m'accuse et doit me condamner, Je ne connais que toi qui puisse pardonner.

Le Parlement s'est assemblé deux fois, jeudi et hier ; on dit que Tunanimité chancelle de plus en plus, quoique personne n'ait encore quitté la partie. Les pères de la patrie s'ennuient de ne plus juger et de ne plus aller à la comédie ; car ils se sont interdit les spectacles du jour où ils n'ont plus eu rien à faire. Cependant ils ont refusé d'obtempérer à deux lettres de jussion, et ils se rassembleront samedi. Adieu, Monsieur. Si le peuple avait du pain et des juges qui fissent leur métier gratis, on pourrait se consoler du reste, et attendre avec patience la chute infaillible de la superstition et de tout ce qu'elle produit ou protège.

CONDORCET A TURGOT (i)

Mardi 25 décembre 1770.

Monsieur, hier, M. de Choiseul et M. de PrasÛn ont été disgraciés et exilés, l'un à Chanteloup, l'autre à Praslin ; le roi a fait donner ordre à M. de Choiseul de se retirer de la cour, vers

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 177.

3o CONDORCET A TURGOT I77O

midi, un moment après son départ pour la chasse. On lui a permis de rester à Paris jusqu'au mercredi matin. M. de Praslin était malade : on lui a donné jusqu'à jeudis parce qu'il avait mandé que ce jour-là il pourrait se rendre au conseil (i).

Voici en détail l'histoire de l'abbé Morellet. Le roi de Pologne, en donnant une abbaye au prince de Chimay, alors l'abbé d'Alsace, l'avait chargé de pensions, entre autres d'une pour l'abbé Morellet. L'abbaye a été ensuite rendue aux Réguliers, qui se sont engagés à continuer le payement des pensions. M. l'évoque d'Orléans vient de la remettre en commande et de la donner au précepteur des enfants de madame de Forbach, qui a épousé le duc de Deux-Ponts de la main gauche, et ce précepteur ne veut payer ni l'abbé Morellet, ni l'abbé Porquet, ni les autres pensionnaires (2). Ceux-ci agissent, et finiront par plaider si cela est nécessaire. Voilà ce que m'a dit ce pauvre abbé, qui joint

(i) La lettre de cachet que le duc de Choiseul reçut de la Vrillière était ainsi conçue : « J'ordonne à mon cousin le duc de Choiseul de remettre sa démission de sa charge de secrétaire d'Etat et de surintendant des postes entre les mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chantcloup jusqu'à nouvel ordre de ma part. Louis. » La lettre adressée au duc de Praslin était encore plus dure : « Je n'ai plus besoin de vos services et je vous exile à Praslin, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. Louis. •

(2) « Habiles gens, ces philosophes académiques du dix-huitième siècle, les Suard, les Morellet, plats, serviles, rentes par les seigneurs, à peu près entretenus de pensions par des grandes dames, avec, aux jambes, les culottes de Madame Geoffrin. Ces âmes d'hommes de lettres-là font tache dans ce libre dix-huitième siècle par la bassesse sourde du caractère sous la hauteur des mots et l'orgueil des idées. Le monde de l'art, au contraire, contient les nobles âmes, les âmes mélancoliques, les âmes désespérées, les âmes fières et gouailleuses — comme Watteau qui échappe aux amitiés des grands et parle de l'hôpital ainsi que d'un refuge, comme Lemoyne qui se suicide ; comme Gabriel de Saint-Aubin qui boude l'officiel, les Académies et suit son génie dans la rue ; comme Lebas qui met son honneur d'artiste sous la garde de la blague moderne. Aujourd'hui nous avons changé cela : ce sont les lettres qui ont pris cette libre misanthropie de l'art. »

Edmond et Jules de Concourt, Idées et Sensations,

3l CONDORCET A TURGOT 1 77O

une fligdoii douloureuse sur les dents à ses autres malheurs, et qui est très-sensible à l'intérêt que vous prenez à lui.

Je suis assez de votre avis sur le Suétone de M. de La Harpe; mais il est bien malheureux. Il y a contre lui un déchaînement si général, qu'il faut qu'il renonce à l'Académie. On l'accable d'épigrammes, d'injures et d'imputations odieuses. On ne haïssait pas plus Voltaire il y a quarante ans, quoique Voltaire fût bien plus haïssable, puisqu'il avait fait la Henriade et Alzire.

On a annoncé à M. de La Harpe une liste de ses contre-sens, avec le texte de Suétone et la traduction de la Pause (i), en trois colonnes. Heureusement que c'est Fréron qui s'est chargé de ce travail, et que la traduction de la Pause est encore plus inexacte.

[ Le Parlement s'assemblera samedi. On ne sait s'il aura peur ou s'il cédera en protestant et bavardant, ou si on lui fera grâce du préambule et du troisième article de l'Edit. Les bruits de guerre s'étaient renouvelés avant-hier. On la craignait hier et on ne sait pas encore le nom du nouveau ministre des AflFaires Étrangères. La Guerre a été offerte à M. de Muy ; mais on ne sait s'il l'a acceptée (2). M"« de l'Espinasse se porte assez bien et ses deux secrétaires aussi, c'est-à-dire que chacun a la santé que vous lui connaissez quand il n'est pas malade. ] (3).

Adieu, Monsieur, vous connaissez notre amitié pour vous ; elle durera toujours parce qu'elle est fondée sur des motifs et des rapports qui ne changeront jamais. Je consulterai mademoiselle de l'Espinasse pour savoir s'il faut vous envoyer les Lettres Portugaises mises en vers par Dorât. On dit qu'il y a des vers heureux dans le genre médiocre.

(i) De Lisle de Sales, caché sous le pseudonyme d'Ophcllot de la Pause.

(2) Il écrivit au roi une lettre maladroitement dirigée contre Madame du Barry et où il parle de l'inflexibilité de son caractère.

(3) Passage inédit.

32 CONDORCET A TURCOT 177O

Dimanche 3o Décembre 1770.

Mademoiselle de TEspinasse a eu avant hier, pendant la nuit, une toux convulsive très-violente, après laquelle elle a pris de Topium. Ce remède Ta beaucoup fatiguée et elle s'est couchée hier avec la fièvre. Elle m'a chargé de vous instruire de son état et de vous mander qu'elle a fait mettre pour vous à la poste un ouvrage sur les Ducs et Pairs qu'on attribue à l'avocat Moreau et qui est contraire aux prétentions du Parlement et que M. d'Aiguillon lui a dit ou commandé.

Je ne décide point entre Genève et Rome

J'ai vu des deux côtés la fourbe et la fureur.

L'avocat Moreau est chef du conseil du Comte de Provence, Linguet, Elie de Beaumont, Anex en sont les conseillers et Loiseau procureur général ; le voilà en bonne compagnie. On dit que M. de Monteynard sera ministre de la Guerre. On est en suspens sur les autres. Le Parlement d'hier a remis à demain et demain il remettra à mercredi. L'unanimité se soutient ; mais elle se rompra au premier prétexte. Il paraît deux mémoires des Bretons: l'un sans aveu, supprimé par le Parlement de Bretagne, ridiculement écrit par un bel esprit de province qui dit que dans le mémoire de Linguet tout est faux juqu^à la vérité même, l'autre, plus grave, avoué par les Etats et distribué en leur nom.

M. d'Arnaud, inventeur du genre sombre (i), est le quinzième concurrent pour l'Académie et M. de Tressan le seizième. Je crois que le président de Brosse ne réussira pas. Son élection mettrait Voltaire en fureur et il attacherait un vers à chacun de ceux qui l'auraient porté. Je trouve qu'il vaut mieux renoncer à avoir le président que risquer d'être éternellement ridicule.

(i) Baculard d^Arnaud, Tauteur des Épreuves du Sentiment,

A propos de ridicule les pariementaires donnent des copies d'un discours de Pasquier qui dit en beaucoup de termes : Je sais que ma tête est proscrite, mais, messieurs, Je vous conseille cTaller offrir les vôtres au roi.

Je viens d'apprendre que M^i^ de TEspinasse est encore souffrante et qu'elle a eu la fièvre toute la nuit. M. d'Alembert est aussi bien qu'il peut l'être lorsqu'il est inquiet et affligé.

Adieu, Monsieur, j'attends avec impatience votre lettre sur les baromètres. Le monde moral va si mal qu'il faut tâcher de ne s'occuper que du physique.

Ce i«^ janvier 1771.

Les places de ministres ne sont pas encore données ; on croit toujours que la Guerre est destinée à M. de Monteynard.

Le Parlement d'hier a remis à huit jours.

M^« de l'Espinasse a eu hier et avant-hier au soir un mouvement de fièvre et elle a toujours eu beaucoup de malaise et de courbature. Elle n'a point dormi cette nuit et est sans fièvre ce matin. M. d'Alembert est inquiet et tourmenté. Voilà, Monsieur, tout ce que je sais. Je voudrais avoir de meilleures nouvelles à vous mander.

Soyez bien sûr que cette année je vous aimerai autant que l'autre. Conservez-moi aussi une égale amitié. Mais puis-je espérer de vous voir davantage ? Je crois être à Paris pendant une partie de l'été et cet arrangement me laisse quelque espérance.

Ce dimanche 6 janvier 1771.

yiUe de l'Espinasse est sans fièvre depuis plusieurs jours.

mais elle se sent encore beaucoup de la fatigue qu'elle lui a laissée ; elle dort mal et a mal à la tête tous les soirs.

Le Parlement a eu vendredi des lettres de Jussion très douces. Pasquier a fait un discours très-mielleux et le parti de l'opposition va reprendre ses fonctions par amour pour le roi. Nous ignorons absolument ce qui a pu faire changer d'avis ces Messieurs et pourquoi ils n'ont pas fait, sans cesser le service, l'arrêté qu'ils feront en le reprenant.

J'ai souscrit pour le journal de Deux-Ponts à commaicer du premier mai dernier ; ainsi au premier mai 1771 il faudra renouveler l'abonnement et vous recevrez d'ici à quinze jours les feuilles qui ont paru depuis le commencement.

M. Gillet, à qui j'ai écrit pour vous, a dit qu'il vous répondrait.

Je crois que M. Desmarets réussira, il a pourtant contre lui beaucoup de gens qui disent que la place qu'il demande doit être donnée à un géomètre. Mais quoique je trouve qu'ils ont raison dans le droit, je suis persuadé qu'ils auront tort dans le fait, parce qu'il n'y a point dans ce moment de géomètre dont le mérite soit absolument bien constaté, hors un qui aura une autre place.

L'Académie française fera jeudi sa première élection ; la seconde est remise après la Chandeleur.

Adieu, Monsieur, W^^ de TEspinasse me charge de mille choses pour vous, M. d'Alembert dort mal, et nous vous aimons tous de tout notre cœur.

CONCORCET A TURGOT

Ce mardi 8 janvier 1771.

Le Parlement a repris hier ses fonctions à la pluralité de

cinquante -huit voix contre cinquante-six et il a fait un arrêté

très-long dont je n'ai encore rien vu. iVinsinous serons jugés

tant' bien que mal. Nous n'avons encore qu'un ministre, celui

de la Guerre ; la Marine est administrée par Tabbé Terray ; les Affaires Étrangères, par Tabbé de La Ville et le Duc de La Vrillière signe tout. Les avocats ont rayé Linguet du tableau, à cause de plusieurs friponneries anciennes , et ils montrent par là qu'ils gardent volontiers les fripons pourvu qu'ils ne soient que cela et qu'ils servent la haine et les préjugés de Messieurs. Je trouve cela fort injuste et je ne sais pas pourquoi Linguet ne plaiderait pas devant le tribunal où Pasquier juge.

Selon que vous serez puissant ou misérable

Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.

Il est décidé que notre élection se fera de demain en huit ; celles de l'Académie française font plus de bruit et j'ai peur que le président ne réussisse. L'Académie peut se contenter de gens simplement médiocres ; mais les gens médiocres, circonspects et politiques ne valent rien dans ces temps difficiles et, avec trois présidents De Brosses, l'Académie verrait revenir la mode des discours chrétiens terminés par une courte prière à Jésus-Christ.

Croiriez-vous qu'on veut absolument faire mettre des cartons à une traduction de Platon et même du Code de l'Impératrice de Russie ?

Adieu, Monsieur, M^^* de l'Espinasse vous écrit. J'attends votre lettre avec impatience.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce 14 janvier 1771.

[Le roi a, dit-on, répondu au Parlement qu'il approuvait leur

rentrée dans leurs fonctions, mais qu'il soutiendrait son édit de

tout le poids de son autorité. Comme le premier président n'en

a pas encore rendu compte à l'Assemblée, cette nouvelle est

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 179.

incertaine. Nous élirons M. Desmarets (i), selon toute apparence] (2).

On a donné avant-hier, aux Français, une tragédie bourgeoise de M. de Falbaire (3) ; elle est lourdement tombée. Les mœurs insipides de la petite bourgeoisie y étaient peintes avec une vérité dégoûtante.

On assure que la paix est signée ; du moins mylord Harcourt dit publiquement qu'elle est assurée. Si nous évitons la guerre et que nous ayons du pain, nous supporterons avec plus de patience Tinquisition qui s'appesantit sur notre littérature, et nous nous passerons de penser et d'écrire plus facilement que de manger ; car on mange deux fois par jour et on vit fort bien quatre-vingts ans sans jamais penser. Mademoiselle de TEspinasse est beaucoup mieux que je ne l'ai vue depuis longtemps, et elle vous aime toujours de même. M. d'Alembert est assez bien.

L'Académie française a élu l'évoque de Senlis, que les politiques ont mis en avant pour écarter Gaillard, et lier plus à

(i) Desmarets (Nicolas), physicien, n6 le 16 septembre 1725 à Soulaines, petit bourg de Champagne, d'une famille pauvre, fut pensionnaire au collège de TOratoire à Troyes, répétiteur de mathématiques à Paris, rédacteur du Journal de Verdun, lauréat de l'Académie d'Amiens sur la question relative à l'ancienne jonction continentale de l'Angleterre à la France (1753). Protégé par d'Alembert, Turgot, Malesherbes, Tru daine ; de 1757-1759 il fut chargé de visiter les principales fabriques de drap; en

1761, il inspecta les fromageries de Lorraine et de Franche-Comté; en

1762, il fut nommé par Turgot inspecteur des manufactures du Limousin ; en 1763,11 visita les papeteries de l'Auvergne et étudia le Puy-de-Dôme. Il découvrit des colonnes de basalte provenant des volcans et soumit sa découverte à l'Académie. Il suivit en Italie le duc de La Rochefoucauld (1765). En 1768 et en 1777, il voyagea en Hollande pour examiner les machines. Comme on le verra plus loin, il fut adjoint à l'Académie des Sciences, le 26 janvier 1771. Il mourut le 28 septembre 181 5, âgé de 90 ans. Son éloge a été prononcé par M. Silvestre à la société d'Agriculture (1816) et à l'Académie des Sciences par Cuvier, en 1718.

(2) Passage inédit.

(3) Le Fabricant de J^ndres, drame en cinq actes et en prose représente je 12 janvier 1771.

3y CONDORCET A TURGOT I77I

leur aise la partie de M. de Brosses. Il a manqué au prélat douze voix sur vingt-neuf, et si ces douze voix nous avaient manqué dans une pareille occasion, nous serions désespérés d'avoir eu la pluralité. M. de Senlis n'est pas du même goût ; l'avantage d'avoir eu contre lui les encyclopédistes lui servira auprès du clergé, et lui tiendra lieu de quelques simagrées. Adieu, Monsieur, vous connaissez ma tendre amitié.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce dimanche 20 janvier 1771.

[ Depuis ma dernière lettre le Parlement a quitté ses fonctions de nouveau en disant qu'il ne les avait reprises que parce qu'on lui avait fait entendre que le roi abandonnerait son édit. Il y a eu ensuite trois ou quatre lettres de Jussion, ordonnant toutes de reprendre les fonctions sous peine de confiscation des charges, et le Parlement ayant refusé d'y obtempérer, on croit qu'il arrivera demain ou que la charge de chacun en particulier sera confisquée par un arrêt du Conseil qui le déclarera atteint et convaincu du crime de désobéissance, ou que le Parlement mandé à Versailles y sera mandé en corps, ou que tout se pacifiera au moyen de quelques mots de douceur que dira le roi, parce que l'édit paraît assez supportable à beaucoup de Messieurs pourvu que le troisième article ne puisse s'entendre de lois qui bouleverseraient le royaume, comme par exemple si on voulait changer l'ordre de succession, rétablir les Jésuites ou permettre l'Encyclopédie. Depuis qu'on a assuré à Pasquier que personne ne lui faisait le tort de le croire encyclopédiste, il est constamment pour reprendre les fonctions. Mais Michel et Michau restent fermes et, malgré de fréquents barbarismes, les discours de Michau sont admirés d^un chacun Messieurs. Je vous manderai mardi ce qui sera arrivé demain. ] (2)

(i) Ed. Arago et O'Connor, i. page \ik).

(2) Passage inédit.

Vous recevrez une Théorie du luxe, dont je ne connais ni Fauteur ni le mérite ; elle est en deux volumes. Notre littérature ne produit rien cette année, grâce à Téteignoir de la police. On ne veut pas même permettre une tragédie des Druides {i), parce qu'on s'y élève contre les sacrifices de sang humain, ce qui choquerait beaucoup les assassins de La Barre, et parce qu'un prêtre y dit en parlant de Dieu :

Si j'en crois ma raison.

Plus il est tout-puissant, plus il doit être bon.

On a sincèrement exigé de l'auteur qu'il ôtât ces deux vers, ainsi qu'un autre où le mot de raison se trouvait. Vous trouverez cependant dans le Mercure que le moyen le plus sâr de rendre les hommes meilleurs et plus heureux est de les éclairer, et que V estime de ceux qui éclairent les nations peut seule consoler des peines du gouvernement. Voilà ce qu'écrivent des princes ; mais ces princes, élevés par des philosophes, n'ont aucune idée de la politique noble, éclairée, honnête, de nos grands hommes d'État.

Adieu, Monsieur ; mademoiselle de l'Espinasse vous écrira pour vous faire compliment sur l'élection de M. Desmarets, qui a réussi malgré tous les opposants. Je crois que nous avons fait une bonne acquisition. Vous connaissez mes sentiments pour vous, ainsi je ne vous en parle plus. Je voudrais vous revoir et causer avec vous sur les malheurs de la raison et de l'humanité, sur nos espérances, s'il en reste encore, et sur les consolations que nous devons attendre du temps, qui met les hommes et les choses à leur place, mais qui ne répare point les maux passés et en amène sans cesse de nouveaux.

Ce mardi 22 janvier 1771.

La nuit du samedi au dimanche les mousquetaires ont porte

(i) De Tabbc Le Blanc.

aux membres du Parlement une lettre qui leur ordonnait de reprendre leurs fonctions sous peine de désobéissance et de répondre oui ou non sans tergiversation ni commentaire, déclarant que le refus de répondre serait interprété comme un refus d'obéir. Les uns ont répondu no«, d'autres ont dit qu'ils n'avaient quitté leurs fonctions que d'après les . arrêtés de la compagnie et qu'ils ne pouvaient avoir d'avis qu'avec les Chambres assemblées. Un assez grand nombre a dit oui ; mais quelques-uns ont protesté en particulier contre cette réponse et tous, à une assemblée de Chambres faite dimanche au soir, ont déclaré qu'ils n'avaient jamais entendu se séparer de la compagnie. La nuit du dimanche au lundi on a signifié à chacun de ceux qui avaient dit non ou éludé de répondre ou protesté contre leur première réponse un arrêt du Conseil qui les déclare atteints de désobéissance, confisque leurs charges au profit des parties casuelles, leur défend de prendre la qualité de membres du Parlement et annonce que le roi remplira incessamment les offices qu'ils laissent vacants. Ensuite les mousquetaires ont porté à chacun une lettre de cachet qui leur ordonnait de sortir de Paris dans la journée et de se rendre au lieu de leur exil. Une vingtaine des moins vifs, parmi lesquels plusieurs avaient dit non, sont exilés dans leurs terres ou à peu de distance de Paris. Les autres, dans de petites villes aux extrémités du ressort. M. de Saint-Fargeau qui a dit oui et s'est rétracté est dans la Basse-Marche et M. de Monblin qui a eu la même conduite, dans les Sables-d'Olonne. Il n'est resté qu'environ quarante conseillers, [dont] M. Pasquier père, qui n'ont été ni exilés ni cassés. Ils ont fait hier un arrêté par lequel ils redemandent au roi les membres qu'on leur a enlevés et persistent dans les arrêtés et le refus de reprendre les fonctions. Voilà un événement qui donne lieu à bien des réflexions et des conjectures. On dit même que la justice criminelle serait établie sur le même plan que celle d'Angleterre. Cela me consolerait comme citoyen mais je ne le serai comme homme que lorsque deux amis que j'avais dans l'ancien Parlement auront leur liberté et seront rendus à leur

famille et à leurs amis. Personne n'a été mis en prison (i).

Ce 27 janvier 177 1.

Le reste du parlement a été exilé la nuit de lundi à mardi. Mercredi M. le Chancelier a assemblé le Conseil pour lui annoncer que le roi le destinait à faire par intérim les fonctions du Parlement ; et le jeudi il Ta conduit au Palais où il Ta divisé en quatre Chambres ; comme vous en êtes on vous enverra les Lettres patentes. Hier et avant-hier le nouveau Parlement a rendu la justice civile et criminelle ; mais les avocats n'y paraissent point, les procureurs disent que leurs parties ont retiré leurs pièces ou ne les ont pas fournies, et jusqu'ici il n'y a eu que quelques arrêts de bannissement et un arrêt sur requête au civil

La paix (2) est décidée ; le roi a reçu avant-hier la nouvelle qu'elle avait été signée à Londres par le prince de Massano et par le Comte de Rochefort.

Les Lettres Portugaises (3) partiront mardi. Je vous envoie aujourd'hui un exemplaire du discours de M. d'Alembert au roi de Danemarck. C'est de la part de l'auteur, qui malheureusement paraît prêt à retomber dans l'état dont son voyage l'avait

(1) Il courut alors une caricature que les Mémoires secrets décrivent ainsi : « On y voit le Roi entouré du chancelier, du contrôleur général et de Madame la comtesse Du Barry. Le premier président arrive charge d'un petit panier charge des tCtes, des bourses, des phallus des membres de sa Compagnie. Le chancelier se jette sur les têtes, le contrôleur général sur les bourses et la comtesse sur les phallus. -

(2) Avec l'Angleterre . Il avait été question de soutenir l'Espagne disputant aux Anglais la possession des iles Malouines.

(0) Mises en vers par Dorât. Le texte de cette célèbre correspondance entre la religieuse de Béja, Marianna Alcaforada et le marquis de Chamilly a été souvent réimprime. Voyez l'édition de M. Eug. Asse, Paris, Charpentier \\\-?>.

tiré. M^i*^ de TEspinasse est aussi bien qu'elle puisse être ; mais je voudrais qu'elle fût beaucoup mieux. M. Desmarets a eu hier ses lettres de nomination. Adieu, Monsieur, vous connaissez mon amitié, vous m'avez permis de compter sur la vôtre. Je compte passer à Paris une partie de Tété, aurai-je alors le plaisir de vous V voirr

Ce mardi (février 177 1).

On a remplacé par trois directeurs de la guerre les 22 officiers généraux employés dans les provinces par de simples lettres et on a nommé MM. de Maillebois, Mailly d'Aucour et d'Herouville. J'aurai soin de vous envoyer les comédies corrigées par Collé, à commencer dimanche prochain. Connaissezvous un livre italien de M. de Beccaria, sur le stvle ? On va le traduire en français, mais si vous vouliez le livre en italien, je vous enverrais mon exemplaire, M. d'Héricourt était à deux lieues de Poitiers, dans un village nommé Bernai : on l'a renvoyé dans un autre Bernai un pju plus éloigné. Il n'y a sur les affaires publiques que des conjectures. Adieu, Monsieur, vous connaissez ma tendre amitié ; mais vous ne savez pas combien je voudrais vous voir et causer avec vous.

Le pauvre Bernard est tombé dans une vraie imbécillité qu'on dit causée par l'abus de ses facultés ; on attribue à la même cause le dépérissement où M. de Buffon se trouve : mais on espère qu'il s'en tirera. M. de Mairan meurt avec le plus grand courage : il a fait tout ce qu'il faut pour éviter le scandale, mais il ne dissimule plus.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce 17 février 1771.

[Nous n'avons depuis longtemps aucune nouvelle, et voilà. Monsieur, la cause de mon silence. On attend toujours le nouveau code et les nouveaux Parlements. On dit que s'il n'y a plus rien à gagner pour les juges en donnant un arrêt définitif, les procès seront éternels. On dit que des juges moins riches et d'une classe un peu inférieure seront plus corruptibles et qu'étant pour tout le ressort en plus grand nombre, il y aura plus d'injustices particulières, et plus d'oppresseurs impunis. Si tous ces raisonnements ne sont pas absurdes, l'humanité ne fera que perdre à ces changements. J'espère pourtant (car j'aime à espérer), que les nouveaux corps de magistrature ne prendront point l'esprit d'intolérance, d'ignorance, de pédanterie et de barbarie qui régnait dans l'ancien Parlement. Blois, Châlons, Poitiers, Clermont et Lyon doivent dans le projet avoir chacun un Conseil souverain. M. de Breteuil part pour Vienne et l'Empereur se dispose, dit-on, à faire la guerre aux Russes. Il a dit à ses conseillers comme l' Attila de Corneille :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève Et ils ont cm qu'il valait mieux s'opposer aux progrès des Russes que de hâter la chute des Ottomans. Les cruautés des Russes vont donc être punies par de nouvelles cruautés qui .seront punies à leur tour, et dans ce cercle de primes et de punitions l'humanité, toujours souffrante, est vengée souvent mais jamais consolée] (2).

Notre littérature a été longtemps sans rien produire ; enfin la traduction de la vie de Charles-Quint, par Robertson, vient de paraître, et nous allons voir la nouvelle édition du poème des

(1) Ed. .Vago et O'Connor, I, page 181.

(3) Passage inédit.

Saisons (i). Les Français ont donné une comédie intitulée le Persifleur (2) : des moralités communes, des sorties contre les drames, les philosophes, les financiers, etc., ontunpçu soutenu auprès du parterre cette pièce, qui est dans le genre ennuyeux. L'auteur a peint les gens du monde d'après les romans de Crébillon et la société de quelques actrices. Il n'est pas question dans la pièce de peindre le cœur humain. C'est un genre que, depuis Molière, on n'a pas même tenté de ressusciter. Je vais, en attendant les Saisons, vous envoyer Robertson et un Fabricant de Londres, drame sifflé de M. de Falbaire mais dont les deux derniers actes m'ont paru n'être pas sans intérêt. Il est vrai que je n'y suis pas difficile, et que mon âme s'attendrit aisément, soit sensibilité, soit mobilité. Il y a une tragédie intitulée les Druides, dont on arrête la représentation. Je vous en ai peut-être déjà parlé, parce queje m'en occupe beaucoup. Les théologiens, que M. de Sartine consulte sur la comédie, trouvent très mauvais que l'auteur n'ait pas mis des chrétiens dans les Gaules du temps de César, et qu'on n'oppose que la raison au fanatisme des Druides. Quand on raisonne aussi mal, on est sûr d'avoir raison.

Adieu, Monsieur; nos amis se portent aussi bien qu'ils peuvent. Vous vous êtes trompé sur le président de Brosses. Grâces en soient rendues à notre ami et au prince Louis, qui a été beaucoup plus brave qu'il n'appartient à un évêque et à un homme de cour. Je compte sur les lumières que vous voulez bien me faire espérer pendant mon séjour à Ribemont.

Ce dimanche (Fin février 1771).

Le Conseil a enregistré hier au palais plusieurs nouvcaux-

(i) De Saint-Lambert. (2) Du marquis de Bièvrc.

édits, runportant création de six cons;iils supérieurs à Chàlons, Lyon, Clermont, Poitiers, Blois et Arras ; ce dernier qui subsistait a été cassé et recréé sous une nouvelle forme : il v a un premier président à deux mille écus d'appointements, deux présidents à dix mille francs, un procureur général à la même pension, un avocat général à mille écus, vingt conseillers à deux mille francs, et deux substituts à cent pistoles. Un second édit restreint à cent le nombre des procureurs, les autres seront remboursés avec Fargent provenant des charges de procureurs et de greffes dans les nouvelles Cours. Un troisième donne, d'après un édit du roi, aux avocats du Conseil le droit de plaider au Parlement. Un quatrième ordonne que dans les délits commis dans les justices seigneuriales les frais de la procédure seront aux plaideurs, si elle est commencée par les officiers du seigneur et aux frais des seigneurs, si elle est commencée par les officiers royaux. Il y a eu des voix pour nommer des commissaires, mais l'avis d'enregistrement pur et simple a passé à la pluralité de cinquante-neuf voix contr j treize. Il y a de très belles remontrances de la Cour des Aides. Tout ce qu'il y a de vrai et de bon à dire en faveur du Parlement y est énergiquement, noblement exprimé, sans emportement comme sans bassesse ; les torts que peut avoir le Parlement et les côtés faibles de la cause y sont déguisés et palliés avec adresse.

M. d'Héricourt reste où il était, ce que je vous ai mandé de son changement était fondé sur ce qu'avait dit M. le Chancelier ou ce qu'on avait cru lui entendre dire. Nos amis se portent assez bien. M. d'Alembert travaille assez pour n'être point malheureux de ce côté-ld. Adieu, Monsieur, mandez-moi wsi vous ne serez pas à Paris en juin, juillet, août, je compte y être alors et l'espérance de vous voir me donnerait de ce voyage une idée bien plus agréable.

M. de Mairan est mort avec calme (i) : mais il a souffert pendant plusieursjours. M. de Buffon est hors de danger.

(i) I.c 20 février i'"i

.p CONDORCET A TURGOT l^TI

Ce dimanche (février ou mars 1771.)

Les princes de Suède ont reçu avant-hier la nouvelle de la mort de leur père et de la proclamation du prince royal. Ainsi nous perdons ce prince dans le moment où, las de la Cour et de ses courtisans, il allait s'occuper de nos arts et causer avec des hommes.

On a présenté hier au Parlement le nouveau Code qui contient treize titres et trois cents articles. On a nommé des conmiissaires.

La nouvelle édition des Saisons ne parait pas encore. Demain l'Académie reçoit M. de Senlis. On ignore encore s'il y aura autre chose que lés discours du récipiendaire et du directeur. Le maréchal de Richelieu, constant dans sa haine contre les gens de lettres, cabale contre eux à la Cour et oppose aux raisons du prince Louis et de M. de Nivernois quelques grimaces et le mot d'Encyclopédiste. C'est aujourd'hui que cette affeire se décide. Les suppléments de l'Encyclopédie vont se faire à Bouillon pour augmenter la gloire de notre nation et là honte de ceux qui auraient dû protéger cette entreprise et qui l'ont persécutée.

Adieu, Monsieur, jo vous manderai mardi ce que je saurai du Code et de la séance académique. Nous avons grand besoin de lumières et de bonnes lois. Vous connaissez mon amitié ; nos amis se portent bien.

Ce mardi (février ou mars 1771.) Je n'ai rien appris du Code qui est entre les mains des commissaires, si ce n'est qu'il est presque le même que le règlement

donné au Conseil par M. le Chancelier d'Aguessau. On doit porter incessamment au Parlement des édits bursaux. On dit qu'ils roulent sur Tamidon, les nouvelles noblesses, les privilèges, le papier et le roulage. Ce dernier article peut intéresser le peuple et on dit que celui du papier peut beaucoup nuire à nos manufactures de pensée. Si nous pensons encore malgré les soins qu'on prend de toute part pour nous en empêcher, je nj vois plus d'autre ressource que d'ordonner aux sages-femmes par un Edit de donner aux tètes des enfants la forme oblongue de celle des Siamois. Alors bien assuré de l'imbécillité de nos descendants ils craindront moins nos raisonnements.

Je ne lirai Robertson qu'à Ribemont et je le lirai sans prévention. Votre jugement est fort opposé à celui du moment, tout le monde admire l'introduction.

Je vois contre elle Achille et pour elle l'armée.

Le Roi n'a pas voulu entendre les remontrances de la Cour des Aides. La séance de l'Académie a été triste, malgré toute la gaieté que l'abbé de Voisenon a voulu mettre dans son discours. M. de Senlis a été commun et la bouche de M. Thomas étant toujours fermée on n'a rien lu après les deux discours.

Mi*« de l'Espinasse ne peut pas vous écrire; elle était souffi*ante et abattue hier au soir. Nous dînerons ensemble chez M. Tarchevèquc de Toulouse ; elle me charge de vous dire de sa part combien elle est fâchée de ne pouvoir vous répondre. Donneznous des nouvelles de votre santé et aimez-nous toujours. M. de Montyon est ici avec une fièvre lente qu'il promène. M. de Chazerat (i) Ta dispensé de toute besogne odieuse.

(1) Probablement Ch. Ant. Cl. de Chazerat, né le 20 avril 1729, reçu en 1754 à la place de son père, premier président de la Cour des Aides de Clermont-Ferrand : il rendit ù Turgot le service de lui épargner, en plus d'une occasion, les tracasseries traditionnelles de sa compagnie à l'égard des intendants de Limoees.

Ce dimanche mars 1771.

Les maréchaux de France se sont plaints au roi de ce qu'il avait donné une place importante dans le militaire au comte de Maîllebois qu'ils avaient flétris. Le roi leur a fait écrûre par M. de Monteynard une lettre très dure où il désapprouvait leur assemblée et qu'ils eussent réveillé une affaire qu'il avait oubliée. Cependant M. de MaiUebois a perdu sa place et elle a été donnée à M. de Mui qui l'a acceptée . Les maréchaux doivent se plaindre au roi de la lettre de M. de Monteynard.

Les édits bursaux n'ont point été présentés au Parlement. On dit qu'on en fera passer une partie sous la forme d'arrêt du Conseil. On dit aussi que M. de Boulogne va être Contrôleur général et l'abbé Terray ministre de la marine.

Voltaire a fait, dit-on, une lettre contre les Parlements, cela ne serait pas généreux et ne pourrait être pardonnable qu'à un homme qui serait excédé d'entendre toutes les sottises qu'on dit ici pour eux.

M^ de l'Espinasse comptait vous écrire hier au soir mais elle était accablée et je me suis offert. Je n'ai plus longtemps à remplir l'emploi de son secrétaire : je vais faire le géomètre en Picardie et réparer le temps que mes amis m'ont fait employer à Paris d'une manière moins solide et plus douce.

Vous avez lu les remontrances de la Cour des Aides et vous n'avez pas dévoré ce qui avait fait effet sur M"* de l'Eispinasse.

Il paratt une épître du roi de Danemark sur la liberté de la presse.

Monarque vertueux quoique né despotique Crois4u régner sur moi du fond de la Baltique Suis-je un de tes sujets pour me traiter comme eux, Pouf consoler meis jours et pour me rendre heureux. Il y a plusieurs vers heureux dans la pièce qui est en tout un

peu négligée. Nous avons aussi une épître à M. d'Alembert (i), où il est fort question de Fréron, Larcher, la Beaumelle, etc. Quand on en donnera des copies vous en aurez une.

Adieu, Monsieur, revenez-vous le mois de juillet? il serait affreux de faire deux séjours à Paris dans deux saisons différentes et de ne vous y point voir une seule fois. Avec une pareille conduite un homme qui ne serait qu'aimable serait oublié de ses amis ; mais vous, vous devez être bien sûr des vôtres.

C'est jeudi la réception de M. de Beauvau ; je pourrai encore vous en rendre compte. M^^^^ Luzzia débute dans le tragique par le rôle d'Amenaude, dans Tancrède. On dit que cela n'était pas absolument ridicule. Voltaire n'a point pardonné aux assassins de la Barre ; peut-être a-t-il raison, mais il fallait s'en tenir là et ne pas louer les autres, d'autant plus qu'un d'eux était aussi juge dans cette affaire et qu'il n'est pas sûr qu'il n'ait pas été complice et que son père qui pouvait faire grâce ne l'a pas faite.

Adieu, Monsieur, M"e de l'Espinasse a mal au pied ; elle est d'ailleurs moins souffrante : vous m'apprenez de bien mauvaises nouvelles sur votre retour.

Vers juin 1771.

J'ai l'honneur de vous envoyer. Monsieur, te premier volume

(1) Da Voltaire.

(2) Ed. Arn.ço et O'Connor, i. paq-c ift.l.

de Londres (i) et Y Eloge des environs de Moukden (2). Mademoiselle de TEspinasse a eu encore hier un frisson très-violent, suivi d'une forte fièvre ; c'est le septième accès depuis la rechute. On avait jusqu'ici laissé agir la nature, mais hier on a ordonné les eaux de Sedlitz. Elle est persuadée que le jubilé n'entre pour rien dans sa maladie ; elle n'est restée qu'un quart d'heure dans l'église de Saint-Germain, et elle prétend que si un si court espace de temps passé dans une église produisait un aussi fâcheux effet, ce serait une chose plus terrible contre la religion qu'aucune épigramme de Voltaire. Je ne sais si vous lisez le Mercure; il y a dans le dernier une énigme en huit vers, par une société de gens de lettres. La voici :

Je règle les ressorts de mon art infaillible ; Je concerte si bien leur jeu sûr et terrible, Que chacun se rompant par un rapport secret.

Des autres sur-le-champ précipite l'effet ; Et ce dédale obscur de chemins innombrables.

Partout entrecoupés, partout impénétrables.

Est plein dj fils trompeurs dont le sombre embarras Egare sans retour et conduit au trépas.

Ces huit vers se trouvent dans Gaston et Bayard, à la fin du premier acte. Tout le monde avait cru que le mot de l'énigme était une toile d'araignée dans une cave^ et il se trouve que c'était d'une conspiration que parlait Du Belloi.

La Comédie-Française a ouvert son nouveau théâtre par Phèdre, et il ne m'a pas été possible de rien apprendre sur les avantages ou désavantages de cette salle.

Notre cour est en combustion à cause du mariage du duc de Bourbon ; les Montmorency sont indignés qu'on ait accordé aux Rohan plus qu'à eux.

Madame Louise (3) dit et fait les plus belles choses du

(1) Par Grosley.

(2) C'est le poiime composé par Tempereur de la Chine Kicnlong. Voltaire en parle. Voyez les tomes xiii, xlvii et xlviu de ses œuvres, édit. Beuchot.

(3) Qui venait de se faire Carmélite à Saint-Denis.

5o CONDORCET A TURGOT I77I

monde, comme vous rimaginez bien. On va juger Billard et rabbé Grizel (i).

Les petites filles de la paroisse Saint-Paul ont fait leur première communion, et on les a régalées ensuite de soupe au lait ; mais en guérissant Fâme on a empoisonné le corps : un très-grand nombre s'est trouvé fort mal ; malheureusement personne n'est mort, car, étant en état de grâce, elles seraient devenues des anges, état bien au-dessus de celui d'une fille, quelque jolie qu'elle puisse être. On soupçonne k vert-de-gris de s'être mêlé au pain des an^es, et d'avoir envié à la farine ce privilège exclusif de devenir Dieu.

Adieu, Monsieur, je vais partir ; mademoiselle de l'E^pinasse va perdre son second secrétaire, mais le meilleur lui reste (2), et je regretterai beaucoup de n'être plus chargé de ses commissions pour vous, de perdre les occasions d'entretenir un commerce si agréable pour moi. Daignez me conserver la même amitié, et comptez sur toute la mienne.

(i) Ils avaient fait banqueroute de compagnie : le premier était caissier général des postes , il /ut condamné au pilori et au bannissement ; l'autre était jésuite et directeur de dévotes illustres : il avait converti M"' d'Egmont, et lui avait ensuite volé cinquante mille francs. On le mit en liberté, ei il revint chanter une messe d*act!ons de grâces à Notre-Dame, où il était sous-pénitencier. Voltaire Va mis dans Penfer de la Pucelle, dans VEpUre au roi de la Chine, et dans VEpître à Horace.

(2) D'Alembert. En 1775, elle écrivait à M. de Guibert : « Je ne puis exprimer mon affection pour M. de Condorcet et M. d*Alembert qu'en disant qu'ils sont identifiés avec moi ; ils me sont nécessaires comme l'air pour respirer : ils ne troublent pas mon âme mais ils la remplissent; enfin je voudrais être à demain matin. • Et quelques jours après : « M. de Condorcet y sera (chez la duchesse d'Anville) ; il a passé la so'rée avec moi hier, ce sera de même aujourd'hui : mais demain f espère qu'il n^aura pas tant de bonté ; et vous en aurez, vous, assez pour venir le matin me dire si je puis compter sur vous le soir. • (Lettres de M*""*^ de l'Espiqasse, éd. Eug. Asse, pp. i85 et 200. )

5l CONDORCET A TURGOT 1771

Ce mardi g juillet 1771.

Me voici enfin de retour à Paris, Monsieur, où j'aurais voulu vous trouver et où je sens que vous me manquez et beaucoup. Je vais reprendre ma fonction ordinaire et servir de secrétaire à M"* de TEspinasse. Il faut que je vous mande ce qui s'est passé à la Chambre des Comptes et je n'en sais presque rien ; j'étais en chemin ce jour-là et j'ai appris en gros à mon arrivée que M. le Comte de La Marche accompagné du Maréchal de Richelieu y avait été faire enregistrer des édits déjà reçus par le Parlement et que la Chambre rejetait pour cette seule raison. L'avocat général, M. Perrot, a fait un discours où il a parlé de l'usage de charger de cette Commission le premier prince du sang, et ce discours a été très injurieux pour le prince qui était présent. La Chambre a protesté après la sortie de M. le Comte de La Marche, et on a voulu, dit-on, arrêter M. Perrot qui s'est retiré à la campagne et a écrit à M. le Comte de La Marche une lettre d'excuses. Le Maréchal de Lorges qui prenait des eaux, a été mandé à la Cour : on croit qu'il repartira incessamment pour allct guerroyer contre le parlement de Besançon. M. Le Jai, maître des requêtes est greffier en chef du parlement de Paris. On dit qu'il y a une négociation avec les princes et que comme ils n'ont jamais prétendu s'opposer à une volonté du roi qui serait ou qui pourrait devenir une Loi, on leur persuadera que redit de Décembre est une de ces volontés-là, ce qui est d'autant plus aisé que le roi y persistant depuis six mois, il est impossible de nier que ce ne soit là une Wolonié permanente, [à] laquelle on est obligé cVobtempérer, Adieu, Monsieur, une autre fois je serai mieux instruit, mais à présent je ne suis au courant de rien.

52 CONDORCET A TURCOT I77I

Ce dimanche 14 juillet 1771.

L'avocat général de la Chambre des Comptes a été à Vincennes pendant un jour ou deux : on a rendu compte à la Chambre de son emprisonnement et elle a arrêté qu'il n'y avait lieu à délibérer.

Le roi a reçu les remontrances du Parlement; il a répondu que dans rétat où étaient ses finances il se trouvait forcé à donner des édits bursaux Et qu'il valait mieux qu'ils tombassent sur les riches que sur les pauvres. Le Parlement fait d'itératives remontrances. On dit qu'il n'y a plus que huit bailliages qui n'aient pas enregistré le nouveau Parlement. Je vais voir les livres qui vous ont été envoyés pendant mon absence et chercher ceux qui ont pu vous manquer.

La nouvelle traduction de TibuUe et Catulle est d'un ridicule dont rien n'approche. Il s'est avisé de mettre au féminin les douceurs que Tibulle adresse à son Marathus et pour rendre son style plus harmonieux il ajoute un adjectif à tous les substantifs de Tibulle.

Adieu, Monsieur, j'ai vu hier M. Desmarets qui m'a donné de vos nouvelles et je n'en ai pas été content. M^^*^ de l'Espinasse a eu votre lettre ; peut-être vous répond-t-elle : mais c'est sur qu'elle, M. d'/Vlembert et moi nous vous aimons tous trois de tout notre cœur.

21 juillet 1771.

J'ai reçu hier votre lettre. Monsieur, je l'ai lue avec bien du

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page !«%.

plaisir et de Futilité, et j'espère d'ici à quelque temps vous en pouvoir parler avec plus de détail. Mademoiselle de TEspinasse ne ' vous écrit pas aujourd'hui, elle est soufirante depuis quelques jours. On a vu ici, le 17, à dix heures et demie du soir, un météore remarquable. M. Bailly, qui était alors à Chaillot, occupé à observer Jupiter, a aperçu à peu près au zénith, mais du côté de l'Orient, une lame de feu qui, au bout de quelques minutes, a éclaté en globules de feu blanc comme les étoiles brillantes des artifices ; leur lumière était tellement grande, que M. Bailly a été ébloui et a cessé de voir les étoiles, et même Jupiter, qui était alors très-brillant. L'explosion n'a été entendue qu'environ deux minutes après la dissolution du météore, et elle a semblé un bruit souterrain. Le phénomène a été vu sûrement à Senlis, à Versailles, à l'extrémité de la forêt de Saint-Germain, à la Chapelle, chez M. de Boulogne. On dit même en beaucoup d'endroits bien plus éloignés; mais cela est moins sûr. (i) [M. Tenon nous a apporté hier à l'Académie un veau monstrueux : l'homme qui le lui a donné est un marchand de lait nourricier et accoucheur de bestiaux. Il atteste que sa vache l'a porté treize mois, et qu'ayant toujours été conduite aux champs avec une longe il n'y a point eu de fraude. Elle était d'une grosseur démesurée et n'a pu mettre bas. Le veau est gros comme un veau de cinq semaines ; il pèse cinquante-cinq livres au lieu de quinze à vingt que pèsent les veaux ordinaires. Il y a toute apparence qu'il n'est mort qu'en naissant et en même temps que la mère. Il a au lieu de tète une masse oblongue à l'extrémité supérieure de laquelle sont deux oreilles larges entre les

(i) « 20 Juillet 1771. Mercredi au soir, à 10 h. 3/4 environ, un feu s'est manifesté dans la partie du nord, en forme de globe suivant le plus grand nombre de rapports, et a paru se précipiter vers le sud, etc. • (Bachaumont, Mémoires secrets). Plus loin on trouve ce curieux renseignement complémentaire : ■ Le public émerveillé (d'expériences météorologiques du duc de Chaulnes) voulut faire passer M. de Chaulnes pour l'auteur du phénomène qui s-élait produit récemment, ce globe de feu qui avait traversé l'espace et avait éclaté avec un bruit terrible. Il y eut même un rapport de police à ce sujet et il fut constaté que le météore en question était au-dessus du pouvoir d'aucun faiseur d'expériences. -

quelles est un trou vulvam referens à ce que disent les anatomistes.

Le Président de Maupeou, Fabbé Boucher, M. Lezonnet de Bèze, Berthelot de Villaunoy ont liquidé leurs charges.] (i)

Adieu, Monsieur, vous connaissez toute mon amitié pour vous.

J'aurai soin de vous mander tout ce que j'apprendrai du météore, et des édits sur lesquels le Parlement présente mercredi ses secondes remontrances ; le jour qu'il les a arrêtés, on a battu des mains à sa sortie.

A Limoges, le 26 juillet 1771.

J'ai vu aussi, Monsieur, ce phénomène du 17, et c'est parce que je l'avais trop mal vu que je n'ai pas daigné vous en faire mention. Cependant l'éclat qu'il a fait à Paris et la distance des lieuxmérite qu'on en recueille jusqu'aux moindres circonstances. J'étais à mon bureau à écrire ; le hasard m'ayant fait tourner les yeux vers la fenêtre, j'aperçus une clarté comme d'une étoile tombante, mais d'un éclat plus vif et occupant un peu plus d'espace; elle me paraissait accompagnée, comme ces phénomènes le sont ordinairement, d'une espèce de traînée pareille à celle des fusées volantes, mais beaucoup plus faible. Malheureusement je ne vis cette clarté qu'au moment même où elle se plongeait derrière un toit qui bornait de fort près mon horizon, en sorte que je ne pus porter aucun jugement sur la forme, ni sur le diamètre apparent du phénomène. Je jugeai seulement à son éclat qu'il était beaucoup plus considérable que ne le sont les étoiles tombantes, et qu'il devrait être du genre do ces globes de feu dont j'ai beaucoup entendu parler sans en avoir jamais vu. Mon valet de

(1) Passage inédit.

^1; x^assagc lacuii.

(2) Ed. Arago et O'Connor, i, page 187.

chambre était dans une chambre au second étage, dont la fenêtre était ouverte; il m'a dit que pendant près d'une minute il fut frappé d'une clarté extraordinaire. Mais comme il est peu curieux, il ne s'avisa que fort tard de regarder à la fenêtre, et il n'eut que le temps d'apercevoir une espèce d'éclair très vif qui se plongeait à l'horizon. Je n'ai pas connaissance que personne ici ait rien vu de mieux. L'on n'a point entendu de bruit, et cela n'est pas étonnant, vu l'éloignement où nous sommes de Paris ; mais cet éloignement prouve à quel point ce phénomène était élevé dans J'atmosphère. Pour aider à en porter un jugement plus sûr, j'ai fait prendre avec un graphomètre l'angle que fait avec la méridienne la direction dans laquelle j'ai vu de mon bureau cette lumière se plonger sous le toit qui me Fa dérobée, et j'ai fait prendre l'élévation du bord de ce toit. Il en résulte que lorsque ce phénomène s'est caché à mes yeux, je le>oyais sous un angle de 5 à 6 degrés de haureur, et du côté du nord, dans une direction qui déclinait de la méridienne, de i5 à 16 degrés vers l'orient. Vous comprenez que je ne vous donne pas ces angles comme mesurés avec précision, puisque ce n'est que de mémoire que J'ai pu fixer le point où j'ai vu disparaître le phénomène. La position de Limoges est suffisamment connue. Il est à souhaiter qu'il parvienne à l'Académie des observations plus précises et de différents lieux éloignés, pour bien constater la hauteur du lieu de l'explosion. L'intervalle de deux minutes entre l'explosion et le bruit en annonce déjà une bien étonnante.

Le nouveau Parlement a dû être bien surpris de s'entendre applaudir; les membres de l'ancien ont raison, à ce que je vois, de faire liquider leurs offices. Adieu, Monsieur, recevez les assurances de mon inviolable attachement.

P. S. Deux de mes secrétahres qui se promenaient le 17, à dix heures et demie du soir, dans un chemin creux, ont cru voir une masse de feu assez considérable qui leur paraissait s'élever de terre à la hauteur, m'ont-ils dit, de 3o pieds. Un instant après, le phénomène s'est dissipé, toujours en paraissant monter ; mais, en se dissipant, il a répandu une clarté plus vive.

CONDORCET A TURGOT (i)

Dimanche 28 juillet 1771 Monsieur, le roi a accordé aux itératives remontrances du Parlement la diminution d'un quart sur la taxe des nouveaux nobles, et a promis quelque adoucissement à Timpôt sur les ventes. M. d'Aiguillon a fait rendre à M. de la Chalotais ses pensions qui avaient été suspendues. On n'est pas sûr qu'il n'y ait eu qu'un météore le 17, et quelques personnes pensent qu'il en faut supposer plusieurs pour accorder toutes les observations. Mais comme il n'y a aucun endroit où on en ait vu deux à la fois, et que ce phénomène ayant été éblouissant, on ne doit faire aucune attention au rapport de ceux qui ont cru voir du feu par terre ou autour d'eux, je crois encore que le météore était unique.

Je ne suis pas de votre avis sur le changement des us en a (2) dans les traductions. En lisant le latin, je ne pense jamais au sexe qui parle ou à qui on parle. Le changement est très bon dans une traduction en vers, mais dans une en prose comment faire quand la moitié de la pièce , pour être dans nos mœurs, devrait être adressée à une femme par un homme, et l'autre moitié à un homme par une femme? quand, au lieu d'un trait de la fable, il en faut un autre, peut-on appeler cela une traduction? D'ailleurs on traduit, ou pour faciliter la lecture de l'original, et alors ce changement nuit au but de la traduction ; ou bien c'est pour en faire connaître le génie, les pensées, les sentiments, et tout cela modifié par les mœurs et les usages du siècle et du pays, et alors il faut dire dans la traduction ce qu'a dit Tibulle ou Catulle et non point ce qu'ils auraient dû dire s'ils avaient eu des mœurs plus pures. J'ai remis à M. Desmarets le Perse et le

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page lîk).

(2) Par exemple, G.i//j pour Gallus. Turgot traduisait alors les cglogucs de Vircilc.

Clément. Je lui donnerai incessamment un livre de M. Anquetil sur les Indes et les Indiens.

Adieu, Monsieur, jlrai passer au Boulai quelques jours, et alors je répondrai à la longue et excellente lettre.

Limoges le 2 août 177 1.

Je suis très persuadé comme vous. Monsieur, qu'il n*y a eu qu'un seul météore le 17, mais je regrette que nous n'en ayons pas eu un second dont me parle Mlle de l'Espinasse: je parle de l'information contre les auteurs de ce phénomène. Ce second météore eût été du genre des Parhélies et l'on eût dit à bon droit uno avulso non déficit alter plumbcus et simili frondescit virga métallo.

J'indique à M. Desmarets l'occasion du chev. de Tourdonnet qui part incessamment pour Limoges et qui demeure rue Traversière à l'hôtel de Malthe. Je serais bien aise qu'il joignit aux livres dont vous l'avez chargé, l'ouvrage de Baume sur les Argiles.

Adieu, Monsieur, recevez les assurances de toute mon amitié.

r^e dimanche 2 août (1771).

Le Parlement de Besançon vient d'être cassé. M. le Maréchal de Lorges et M. Bastard étaient chargés de cette commission. Ce Parlement était accusé par le peuple d'être la cause de la cherté des grains et lorsqu'il est sorti après sa cassation il a été légèrement insulté par la populace. On dit qu'il y a trente magistrats exilés et trente qui servent à refaire un nouveau Parlement. J'ai ouï dire que l'ancien était composé de gens de mérite et, par d'autres, qu'ils étaient insolents, fanatiques et qu'ils

avaient cherché à étendre par leurs arrêts la servitude de la glèbe.

Vous savez sans doute que M. de La Harpe a les deux prix de TAcadémie française.

Notre Parlement de Paris commence à devenir vigoureux. Le premier Président a refusé de se charger d'un édit qui obligeait de se servir de papier marqué pour les contraintes contre les contribuables. On a également rejeté celui qui assujettissait à une marque le papier d'impression et même les livres imprimés.

Mlle de TEspinasse ne vous écrit point ; elle est encore souffrante, moins à la vérité, mais elle ne dort point la nuit et elle s'endort le jour. M. le chevalier de Tourdonnet vous porte le livre de Baume sur les arg.les. Nous avons à TAcadémie un excellent mémoire de chimie qui nous vient d'un conseiller au Parlement de Dijon (1). Il a pour objet l'augmentation du poids réel des métaux par la calcination. Il a fait sur ce sujet beaucoup de nouvelles expériences, et il prétend que le Phlogistiquc n'est pas attiré par chaque molécule de matière terrestre comme les autres corps et qu'au contraire il est animé de forces qui lui donnent une direction contraire à celle de la pesanteur.

Adieu, Monsieur, je n'ai pu vous répondre pendant mon séjour au Boulai. Je n'y ai été que quatre jours, il fallait écrire à Paris, s'occuper de l'exilé (2) et quatre jours sont peu de chose pour un homme qui sait aussi mal employer son temps que moi. J'irai à Ablois, pendant le mois de septembre (3), j'y serai plus longtemps et j'aurai plus de temps à moi. Il y a bientôt un an que je n'ai eu le plaisir de vous voir et j'attends le mois de décembre avec bien de l'impatience.

(i) Guyton de Moneau (1737-1810).

(:) Un membre de Pancicn parlement.

(3) Auprès de Madame de Meulan. la mcrc de Madame Guizot.

A Limoges, le 16 août. 1771.

Je vous ai trop fait attendre mes bavardages, Monsieur, pour pouvoir me plaindre du retard de vos observations ; c'est un plaisir diflFéré mais que je n'en sentirai que plus vivement en son temps. Vous ne m'avez pas marqué si vous aviez reçu ma lettre sur le météore du 17. Il y a dans le Mercure une relation datée de Champigny-sur-Mame qui semblerait indiquer que c'était le vrai lieu du météore ; mais cette relation contient des choses bien extraordinaires et ne paraît pas faite par un bon physicien.

Il me semble que Fauteur de votre mémoire sur la calcination des métaux ne Test guère non plus. Je n'ai pas connaissance de ses expériences, mais à vue de pays il les a fort mal analysées puisqu'il en conclut une tendance du Phlogistiquc dans une direction contraire à celle de l'explication donnée du même phénomène par ce charlatan ignorant, tant copié par nos mauvais physiciens et tant loué par les médecins ses confrères, je parle de Boerhaave. Cet homme veut que l'augmentation de poids des métaux calcinés au soleil soit formée par la matière même de la lumière incorporée au métal ; en multipliant cette masse par la vitesse de la lumière on verrait beau jeu et notre pauvre petit globe serait bientôt jeté par delà les régions des comètes. Mais ce Boerhaave qui conseillait de faire les dorures des fourneaux elliptiques afin que la chaleur se réunit au foyer ne connaissait pas mieux la théorie de la lumière que celle de la flamme. Je ne conçois pas comment les chimistes n'ont pas encore pensé à expliquer le phénomène en question par une cause qui se présente d'elle-même et que j'aurais publiée il y a bien longtemps si j'avais le loisir de faire des expériences. Cependant je la crois prouvée par un assez grand nombre d'inductions pour être trèspersuadé que c'est la ^Taiê. Cette augmentation de poids est excessive dans la calcin^ion ou pour parler plus correctement

6o TURGOT A CONDORCET 177I

dans la combustion du plomb, car le plomb se trouve augmente d'un cinquième à peu près. Cependant il s'est dissipé en Tair pendant l'opération une partie considérable de plomb qui s'est évaporée ou vaporisée, car les métaux sont susceptibles d'évaporation et de vaporisation mais je crois plus de la seconde que de la première. Quoiqu'il en soit, ce plomb dissipé en l'air ne se trouve plus lorsqu'on réduit îa cendre de plomb en métal en lui rendant le phlogistique qu'elle a perdu : il fallait donc que le poids additionnel du plomb calciné remplaçât encore le plomb dissipé : c'est donc au plomb qui reste après la réduction qu'il faut comparer le poids du plomb calciné pour juger du poids de la matière ajoutée.

Quelle est cette matière et d'où vient-elle? Il est évident qu'elle ne vient pas du feu ordinaire qui passerait à travers les pores des vaisseaux puisque l'expérience réussit tout aussi bien au verre ardent. Ce n'est pas la matière de la lumière qui tombe pendant la durée de l'opération. Sur un ou deux pieds carrés de surface qu'a le verre ardent dont on se sert puisque la terre n'en est pas jetée hors de son orbite , votre conseiller veut qu'au lieu de l'addition d'une matière pesante, ce soit la soustraction d'une matière légère qui augmente le poids ; mais cette prétendue légèreté du phlogistiquc serait une chose bien étrange en physique. J'ose bien, sans savoir quelles sont les expériences du Conseiller, répondre qu'elles ne prouvent pas cette légèreté : il faudrait avant d'adopter une pareille hv-pothèse être bien sur d'avoir épuisé toutes les autres hypothèses possibles et il s'en faut beaucoup qu'on en soit là, puisqu'on n'a pas parlé do la plus simple de toutes.

Puisque la lumière ne peut augmenter le poids du métal calciné, il faut donc voir s'il n'y a pas dans le voisinage du métal quelqu'autre matière qui puisse s'y unir pendant le cours de l'opération. Il y en a sans doute une et il n'y a que celle-là qui s'y trouve en assez grande abondance pour remplir l'effet qu'on désire. Cette matière est l'air. L'air, substance pesante, qui pure ou n'étant unie quavcc une petite quantité d'eau se tient constamment à l'état de vapeur ou de fluide expansible à tous

6l TURGOT A CONDORCET 177Ï

les degrés de chaleur connus sans jamais pouvoir être réduit à rétat de liquide, et encore moins à celui de corps solide, mais dont les éléments sont susceptibles de s^unir avec tous les autres principes des corps et font dans cet état partie de la combinaison des différents mixtes. Il est certain par une foule d'expériences, et en particulier par celles de Stales, que cet air combiné entre dans la composition des corps les plus durs et contribue à leur liaison et à leur dureté, ainsi que Teau fait la liaison et la dureté des marbres, ainsi que le phlogistique fait la liaison des métaux. Cet air se combine ou se dégage dans les différentes opérations chimiques à raison de l'affinité plus ou moins grande qu'il a avec les principes auxquels il était uni ou avec ceux qu'on lui présente. Si Ton verse dans la dissolution d'un métal par un acide de l'alcali fixe l'acide abandonne le métal qui tombj ou fond pour s'unir à l'alcali, parce qu'il a plus d'affinité avec l'alcali qu'avec le métal. De même, si l'on présente à un corps qui ait de l'air dans sa combinaison, un autre^corps qui ait plus d'affinité avec le principe combiné avec l'air que Tair lui-même n'en a, ce nouveau venu s'unira à l'autre principe qui abandonnera l'air. L'air ainsi dégagé et mis à nu reprendra l'état de fluide expansible qui lui est naturel à tous les degrés de chaleur connus et montera en forme de bulles dans la liqueur qu'il agitera de façon à y produire une apparen:e d'ébullition. C'est ce qu'on appelle effervescence et les effervescences chimiques sont pour la plus grande partie l'eflFet de l'air qui se dégage de quelque principe auquel il était uni. La mousse du vin de Champagne et des eaux acidulées n'est autre chose que de l'air uni par surabondance au vin ou à l'eau et qui se dégage par la simple secousse ; les vents du corps humain sont de l'air qui se dégage des aliments dans l'opération de la digestion.

Puisque l'air est susceptible de se combiner avec les principes de tous les corps et puisqu'il n'y a que de l'air à la portée du métal qui se calcine, il faut bien en conclure que l'augmentation de poids survenue à ce métal est due à l'air qui, dans l'opération de la combustion, s'est uni à la terre métallique et a pris la place du Phlogistique qui s'est brûlé et qui sans être léger d'une

légèreté absolue est incomparablement moins pesant que Pair, apparemment parce qu'il contient moins de matière.

Le magasin qui fournit à cette augmentation ne manquera pas puisque l'atmosphère fournit toujours de l'air à mesure que la terre métallique en absorbe. Cette absorption a ses limites ou son point de saturation comme toutes les unions chimiques et c'est cette saturation qui établit le rapport de l'augmentation du poids dans les différents métaux calcinés.

C'est parce que la calcination exige cette union de l'air avec la terre abandonnée par le phlogistique, que le contact de l'air est indispensablcment nécessaire à cette opération, il n'y a que la surface du métal qui touche à l'air qui se calcine ou se met en cendre et il faut la retirer pour découvrir une nouvelle surface si Ton veut que la calcination continue ; on la hâte aussi avec des soufflets qui renouvellent l'air avec plus de vitesse, en fournissent une plus grande abondance.

Au surplus, cette calcination des métaux devrait être appelée combustion ; ce n'est qu'une branche du grand phénomène de la combustion par lequel le phlogistique uni aux principes terreux s'en dégage à un degré de chaleur constant dans chaque corps, mais vraisemblablement variable dans les différents corps à raison de la force de l'union ; en se dégageant il constitue le corps dans l'état igné, il produit ce qu'on appelle le feu et fidt naître la lumière, soit en s'élançant lui-même tout entier du corps auquel il était uni, soit en se décomposant et lançant en tous sens toutes ses parties avec une vitesse toujours constante et relative à la force qui les retenait unies. Le contact de l'air dans la combustion de la plupart des corps soumis à nos expériences est une condition nécessaire de la combustion et l'air en est l'agent le plus puissant. C'est pour cela qu'il faut souffler le feu pour l'entretenir et pour l'animer, c'est pour cela que rien ne brûle dans les vaisseaux fermés ; c'est pour cela que l'eau versée sur le feu l'éteint, c'est pour cela que les métaux qui comme les charbons ne sont qu'une terre unie à du phlogistique ne brûlent qu'à leur surface et avec le concours de l'air. Ces effets analogues ont la même cause je veux dire la nécessité de l'air pour

aider le phlogistique à se dégager des corps en prenant sa place.

Il suit de là que le phénomène de l'augmentation du poids devrait être général dans la combustion de tous les corps ; je voudrais constater cette conséquence par des expériences. Mais j'observe que ces expériences pourraient être sujettes à erreur : il peut se dissiper dans la combustion une partie de la substance du corps brùlc, le courant d'air qui entretient le feu peut en entraîner une partie et faire disparaître l'augmentation de poids. Il y a des corps qui se dissipent en entier en vapeur, comme Tesprit de vin et le soufre dont les vapeurs, lorsqu'elles se recueillent, attirent une très-grande quantité de l'eau dissoute dans l'atmosphère.

Je voudrais encore examiner les cendres métalliques, les combiner avec des acides, comparer les phénomènes de leur dissolution lorsqu'elle est possible (ce qui n'arrive pas toujours) avec les phénomènes des dissolutions des métaux unis à leur phlogistique, pour voir si dans le premier cas la surabondance de l'air se ferait connaître. Ce serait peut-être le moyen de donner à mon explication l'évidence de la démonstration. Mais le temps me manque et j'avoue que sans nouvelles expériences les inductions tirées de celles qui sont déjà faites me paraissent donner à cette théorie une probabilité fort approchante de la certitude.

J'ai des remords de vous avoir tant ennuyé de ma physique ; mais votre conseiller de Dijon m'avait donné de l'humeur, le temps que j'ai perdu m'empêchera d'écrire à Mademoiselle de l'Espinasse à qui je vous prie de dire mille choses ainsi qu'à M. d'Alembcrt. Je vous demande toujours de l'exactitude pour les nouvelles de la santé de Mademoiselle de l'Espinasse. Ma goutte n'est pas tout-à-fait passée et j'ai un peu souffert cehe nuit. Cependant j'espère être bientôt en état de me mettre en chemin pour mes courses.

Recevez. Monsieur, les assurances de ma bien sincère amitié.

Ce dimanche 18 août 1771.

Il y a à Parme de grands troubles. Aussitôt Tarrivée des commissaires de France et d'Espagne, Tlnfant a renvoyé dans les terres la grande maîtresse Malespine, a exilé son gendre et fait garder à vue dans le couvent des Théatins le père Paciaudi; toutes ces opérations se sont faites sans la participation des commissaires. M. de Felino reste chez lui volontairement et ne paraît plus à la cour. Le peuple a beaucoup applaudi au théâtre rinfant et sa femme. Elle Ta harangué de sa loge et leur a dit qu'elle voyait bien qu'ils avaient été esclaves jusqu'alors et qu'ils allaient devenir libres. On dit que M. de Boisgelin revient rendre lui-môme compte de sa conduite; il est du parti de r Infante.

Mlle de TEspinasse ne compte pas vous écrire aujourd'hui, elle souffre toujours. Ses douleurs sont moins fréquentes, moins durables, mais aussi vives et lorsqu'elles sont passées, il lui reste une douleur très incommode aux deux côtés de la tète. Son médecin dit que cela ne provient que de sensibilité dans la vessie, que les douleurs se passeront à la longue et qu'il n'y a rien à craindre. Les médecins sont comme les ministres, pourvu que le malade ne meure point et que les peuples ne se révoltent point, ils s'embarrassent peu comment ils vivent.

M. Blin de Saint-More a envoyé à l'Académie française une épître à Racine, Cette épître n'a point eu le prix ; aussitôt que l'auteur apprend qu'il est donné, il court chez tous les académiciens pour savoir le sort de sa pièce ; chacun lui répond qu'il n'en a jamais entendu parler. Cette réponse le surprend un peu; il s'informe si elle a été remise, et il trouve enfin qu'on a essayé de la lire, qu'elle est tombée des mains du lecteur et que tout le monde l'avait absolument oubliée. En conséquence, il >'ient

(1) Kd. Arago el OT.onnor, i, page 190.

de la faire imprimer pour que le public jugeât entre lui et l'Académie, et le jugement du public a été qu'il était impossible de lire la pièce de M. Blin de Saint-More.

L'Edit sur le papier n'aura pas lieu ; il ruinait les libraires et le commerce du papier. Les évoques n'auraient plus vendu ni heures ni catéchismes, les philosophes n'auraient pu éclairer lés hommes, et l'abbé Terray tuait d'un même coup la raison et la religion.

Grippe-minaud, le bon apôtre, Jetant des deux côtés sa griffe en même temps, Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Adieu , Monsieur ; vous connaissez ma tendre amitié pour vous, je compte bien sur la vôtre, et c'est un sentiment bien doux pour moi. Il est si bon pour l'âme de pouvoir s'appuyer sur l'objet de son estime et de sa vénération.

CONDORCET A TURGOT (i)

Lundi au soir, 26 août 1771.

Monsieur, mademoiselle de l'Espinasse et ses secrétaires sont bien affligés : nous aimons tendrement M. Suard et sa femme, nous craignons qu'il ne perde la Gazette \ et même, si ce malheur ne nous paraissait pas aussi affreux, nous en serions sûrs. Je ne sais si vous connaissez madame Suard (2), combien elle est sensible et touchante ; avec quelle tendresse et quel désintéressement elle aime son mari : au moment de tomber dans une indigence cruelle, elle ne craint, ne regrette rien pour elle ; elle n'est touchée que de ce que son mari aura à souffrir ; le mari n'est

(i) Ed. Arago et O'ConDor, i, page 192.

(2) Sœur de Téditeur Panckoucke, elle avait épousé Suard le 17 janvier 1 766. Voyez Diderot, lettre ù M"« Volland, du 18 janvier 1 766 ; Galiani^ lettre à M. Suard du 3o juin 1770 et la correspondance de Condorcct et de Voltaire. {Œuvres de Condorcet^ i, page loi et suivantes.)

occupé que du malheur de sa femme. Il est impossible d'être plus malheureux qu'ils ne vont le devenir, et de mériter plus de bonheur. Ils sont la victime de la haine des bureaux ; et des hommes vertueux, des gens de lettres d'un mérite rare sont sacrifiés à une troupe de fripons insolents. Cette idée m'indignerait si je souffrais moins du malheur de mes amis ; je ne puis ni fixer l'étendue de c^lui de madame Suard, ni m*en distraire. Personne ne connaît mieux que moi jusqu'où va sa passion pour son mari et sa sensibilité. J'étais le confident de l'excès de son bonheur, il n'avait d'autre source que sa passion pour son mari, et cette passion ne lui fera éprouver que des déchirements ; elle n'aura plus de plaisir à aimer.

Le maréchal de Richelieu part jeudi pour casser le parlement de Bordeaux, et le comte de Périgord, à qui on a donné la place de M. de Beauvau, part demain pour casser celui de Toulouse. Je vous envoie par ce courrier les discours qui ont eu le prix et l'accessit, la pièce de vers couronnée et une autre. Je ne vous dis rien de la santé de mademoiselle de TEspinasse ; elle ne sent rien depuis hier qu'elle a appris le malheur de ses amis, et ne sent pas si elle est mieux ou moins bien. Ses douleurs sont, à ce qu'elle croit, un peu diminuées. Je vous écrirai à Clermont dimanche prochain, et je vous manderai où nous en serons : nous avons encore pour demain une légère espérance ; mais elle est faible. Je n'ai jamais senti comme aujourd'hui le malheur d'être pauvre, sans place, sans crédit. Je haïssais les persécuteurs et ceux qui assassinaient légalement : il faut donc haïr aussi les chefs de bureau ! Je m'étais jusqu'ici borné à les mépriser.

Adieu, Monsieur ; pardonnez-moi de ne vous parler que de cette seule chose. J'ai eu par mademoiselle de l'Espinasse des nouvelles de votre santé : elle vous permet de voyager ; mais ce n'est point pour venir nous revoir et nous consoler.

Dimanche, i*»* Septembre 1771.

Il n'y a rien encore de décidé, Monsieur, pour Taflaîre de nos amis, nous espérons que s'ils perdent la composidon de la gazette il leur en restera la régie, qu'ils auront deux mille livres de rente de moins chacun, qu'ils perdront leur aisance mais qu'ils auront *du moins le nécessaire. " M. Marin (i) paraît être destiné à leur succéder, il n'a pas encore accepté parce que, partagé entre l'amour de l'argent et le désir de l'Académie, il reste comme l'âne de Buridan.

J'ai été un peu malade, la tête me tournait, j'avais peine à me soutenir sur mes jambes, on a prétendu que cela annonçait une ivresse de cerveau. ; c'est une expression honnête pour signifier l'imbécillité. J'allais donc devenir comme Bernard, et assurément ce n'était point par les mêmes causes : mais on m'a soigné et purgé et le physique de ma tête est fort bien.

Mlle de TEspinasse est encore trop occupée de ses amis pour penser à sa santé. Il y a deux jours que je ne l'ai vue, et j'ai su qu'elle s'est baignée, ces deux jours, ce qui prouve que ses douleurs de vessie sont augmentées.

On dit que le parlement de Bordeaux s'est lié par un arrêté et que chacun a promis de n'accepter aucune place dans le nouveau parlement.

J'avais commencé une grande lettre pour vous lorsque la tête m'a manqué. Je vais la reprendre et je compte vous l'envoyer à la fin de cette semaine.

Adieu, Monsieur, vous connaissez ma tendre amitié.

(i) François-Louis-Claude Marin, né à la Ciotat en Provence, le 6 juin 1731, mort à Paris le 7 juillet 1809 : célèbre par les persiflages de Beaumarchais dans les mémoires contre Goêzman.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce mardi, 3 Septembre 177 1.

[Ce n'est po'nt à M. de Schomberg, Monsieur, que la préférence a été donnée, mais à celui qui para'ssait être à portée de recevoir U paquet le premier et le faire passer à l'autre. Votre voyage et M. de Monteinard ont dérangé cette combinaison, et Mlle de TEspinasse vous a adressé d'autres paquets qui contiennent les mêmes choses. Elle est encore fort souffrante et les maux de nerfs ont pris Ix une tournure bien douloureuse] (2). Nous n'espérons plus pour nos amis qu une pension de mille écus chacun.

Il n'y a rien au monde de plus touchant que le courage et le calme de M. Suard et de sa femme. Elle n'a point, dit-elle, la force de s'affl ger, pu sque son mari est tranquille. Elle oublie la perte qu'ils font pour ne voir que l'indépendance où il va être ; et elle sent que puisque son mari sera heureux, et qu'elle conservera ses amis, les privadons ne sont rien pour elle. La contradiction d'être obligée de quitter son appartement l'afflge, parce que c'est le lieu où son bonheur a commencé et où elle a été heureuse pendant six ans. Ce sentiment prouve bien le calme de son âme, et me fait grand plaisir. Elle est si douce, si sensible et si habicuée à un sentiment unique et pur, que le trouble et l'agitation lui seraient mortels.

[Je pars samedi au soir pour Ablois, j'y resterai jusque vers le dix-huit septembre, j'irai de là à Ribemont. Adieu, Monsieur, je compte aller ce matin chez M. Desmarets pour chercher vos livres qu'il a laissés chez lui et que nous trouverons moyen de vous envoyer.] (3).

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 193.

(2) Passage inédit.

(3) Passacrc inédit.

CONDQRCET A TURGOT

Lundi, 9 Septembre 1771.

Trente-trois conseillers du Parlement de Toulouse sont restés pour former le nouveau tribunal. Les soixante-trois autres ont été exilés, la plupart dans leurs terres. M. Niquet reste premier président. Il y aura à Nîmes un Conseil supérieur. Quelques jours avant la cassation, le Parlement avait déposé au greffe des Etats une protestation contre les ordres dont il était menac6. Mlle de TEspinasse vous envoie un discours de M. de Pezai (i) ; il y a deux ou trois pages qui méricent d'être lues. Elle ne vous écrit pas ce courrier-ci parce qu'elle a beaucoup souffert.

Ce Mardi, 10 Septembre 1771.

Mlle de TEspmasse ne vous écrit point ; elle est triste, souffrante, abattue. Je lui repète tous les jours qull faut qu'elle consulte un médecin, elle ne m'écoute point et je suis au désespoir de la laisser dans cet état.

Je pars demain pour Ablois, par Epemay, vous pouvez m'y

(0 Probablement* son Eloge de Féneîon qui concourut pour le prix de l'Académie française. Masson, plus tard Masson de Pesai, fils d'épicier qui trouva les moyens de se pousser à la cour et d'acheter une compagnie, fît représenter entre autres opéras-comiques mis en musique par Grétry, la Rosière de Salency. « M. de Pezay m'accorde donc de l'esprit, écrit Galiani à M""* de l'Epinay ;* j'admire sa clémence. Si je lui accordais le sens conmiun, je serais bien plus généreux que lui ; mais je n'aime pas être taxé de prodigalité. - (Lettre du 12 mars 1774, n, page 3o5, édition Lucien Perey et Gaston Maugras). Il joua un grand rôle dans la chute de Turgot et l'arrivée de Xecker aux affaires.

écrire parce que j'y resterai jusque vers le 26. Je suis bien affligé de votre retour à Limoges, nous croyons que vous avez fait une imprudence : les bonnes têtes n'en font que de cette espèce ; mais elles y sont très-sujettes. Mandez-moi à Ablois si le repos vous a débarrassé de toutes vos douleurs. Nous vous avons envoyé bien des choses à Clermont. Je vous y ai écrit hier un petit billetin {sic), où je vous mandais que le parlement de Toulouse était cassé , que plus de trente membres étaient rentrés dans le nouveau tribunal, que. les autres étaient exilés, que le premier Président restait (cela se trouve faux). On dit qu'il y aura un Conseil supérieur à Nîmes, (i)

Je voulais voir, avant de vous parler du phlogistique, si dans les expériences de M. de Morvaux il y en a qui ne paraissent pas pouvoir s'accorder à vos principes. J'aime mieux croire que Tair se combine avec de la terre que de croire une matière anhnée d'une force de répulsion quant à la masse de la terre et d'une force d'attraction vers les molécules , car il faut supposer ces deux forces ; il faudrait qu'un chimiste suivît votre explication et imaginât des expériences décisives pour ou contre. C'est une des questions les plus importantes qu'on puisse agiter dans cette science. J'ai reçu votre lettre sur le météore et j'en ai fait part à celui de mes confrères qui s'est chargé de rendre compte de ce phénomène.

Mme la comtesse de Brionne (2) a trouvé à la cour de nouveaux amis qui lui ont fait obtenr quinze mille francs de pension pour l'éducation de son second fils, mais elle n'a point abandonne pour cela les anciens amis et la pension obtenue ; elle est partie pour Chanteloup.

Notre nouveau Parlement a éprouvé des difficultés pour le paiement du premier quartier de ses appointements ; la caisse a d'abord été vide pendant quelques jours, ensuite on leur a

(i) Voyez la lettre précédente.

(2) Sa beauté et son dévouement pour le duc de Choiseul sont bien connus.

71 CONDORCET A TURCOT 177I

proposé de leur retenir le dixième. Ils sont enfin payés et sans retenue.

Adieu, Monsieur, je suis bien fâché de ne pouvoir plus vous être bon à rien, ce qui me console c'est que je crois avoir été bien maussade et bien négligent dans les derniers temps. Quoi qu'on m'en aît dit je ne veux point encore renoncer à l'espérance de vous voir cet hiver. C'est la prévoyance qui nous tue; sans elle notre vie, comme celle des botes, serait une chose assez supportable. Il n'y a rien de décida sur l'affaire de la gazette, on dit que l'hippopotame (i) aura dix mille francs pour la faire et chacun d^ nos amis une pension de trois mille. Ils espèrent garder l^iur logement en en payant un loyer ; c'est un grand soulagement dans ce moment et surtout pour Mme Suard. Je suis fàchè pour vous et pour elle que vous ne la connaissiez point. Ella a dans l'âme et dans la ligure la candeur la plus pure et la sensibilité la plus touchante, et elle a souffert son malheur avec plus de courage que son mari, précisément parce que les privadons qu'il entraîne sont principalement pour elle.

Ablois, ce 26 Septembre.

Vous me donnez de bien mauvaises nouvelles. Monsieur, en m'apprenant que vous souffrez encore et que vous êtes obligé de garder le lit. Je vous plains surtout d'avoir peine à écrire, la lecture est une faible ressource quand on en connaît d'autres, et qu'on a l'àme ou la tête remplies. Lorsqu'on est accoutumé à penser on ne peut se résoudre à s'occuper tout un jour de ce que les autres ont pensé. La géométrie m'a été interdite pour un peu de temps, on m'a fait l'honneur de croire que je m'étais fadgué par trop de travaJ, cela a redoublé la honte que j'avais de ma

(1) Marin.

72 CÔNDORCET A TURGOT 177I

paresse et je compte réparer ce temps perdu aussitôt que je serai à Ribemont.

Je me suis amusé ici à traduire du Sénèque, tant bien que malpour Mme de Meulan, lajeune. C'est là un divertissement un peu triste pour notre âge, mais il y a déjà quelque temps que je ne suis plus jeune et Mme de Meulan est au-dessus du sien.

Je pars mardi prochain pour retourner à Ribemont ; j'y serai deux mois qui me paraîtraient bien longs si je n'avais point la ressource du travail. La société et surtout les amis que je laisse à Paris sont cause que je passe ailleurs des jours bien tristes, quoique remplis.

Mlle de TEspinasse souffre toujours. Il n'y a rien de décidé sur la pension de M. Suard. Voilà les idées que je porte avec moi. Mandez-moi vite que vous ne souffrez plus afin que j'aie quelque consolation dans mon exil et faites-moi espérer que je vous reverrai cet hiver.

Il y a bien plus d'un an que nous ne nous sommes vus.

LU

CONDORCET A TURGOT (i)

Ribemont, ce vendredi 11 Octobre (1771).

Monsieur, je suis arrivé ici samedi dernier ; j'y ai trouvé une de vos lettres, et j'en ai reçu une depuis. Je me suis remis à la géométrie avec bien du plaisir. Il me faut une occupation forte pour écarter les idées tristes que j'emporte dans la solitude. Ma santé n'est pas mauvaise ; je n'ai rien eu autre chose que de ces indispositions qu'on appelle mal de nerfs. Le grand intérêt de mes amis a pu seul y attacher quelque importance. Je suis aussi peu content que vous de la plupart des traducdons, et surtout de celles que je fais. Je su s trop paresseux pour être fort exact, et je ne traduis que parce que je sais que ma traduction ne sera

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 194.

'jZ CONDORCET A TURGOT I77I

vue que d'une femme qui ne sait pas le latin. Le mot propre me paraît souvent aussi difficile à trouver qu'une équation à résoudre : je me contente d'un équivalent ; et au lieu d'examiner s'il est exact, j'essaye seulement s'il ne fait pas la même impression ; et s'il se trouve un endroit que je n'entende pas, je le passe.

L'afiaire de M. Suard est une énigme pour moi comme pour vous ; nous n'entendons rien aux intrigues, ni aux manœuvres des commis et des écrivailleurs. Tout ce que j'entrevois, c'est que la pension sera de deux mille cinq cents francs au plus, qu'elle ne sera pas réversible sur la tête de Mme Suard. Cette dernière cause est plus fâcheuse que la première. La pauvreté est peu de chose pour des gens aussi vertueux ; mais il serait affireux que M. Suard vécût entre la crainte de laisser sa femme sans ressource et un travail forcé. Il est paresseux, et la nécessité de faire quelque chose, lorsqu'il n'est pas entraîné par son goût, est un malheur pour lui. Sa femme le sait, et l'idée d'être cause que son mari soufire, en sera un bien plus grand pour elle. S'il fallait que Mme Suard travaillât pour son mari, je ne serais embarrassé de rien.

[Revenez donc à Paris cet hiver et portez-vous bien. Comme je crois que dans vos voyages chez les Montagnards vous leur rendez plus de services que vous ne leur dites de paroles, ils me rappellent ce vers de Lucrèce :

Munificat tantà mortale muta salute.] (i)

Tâchez de vous rendre inutile en Limousin et venez nous parler et nous consoler de votre absence.

Ribcmont, ce 25 Octobre 1771.

Je ne sais pas, Monsieur, pourquoi on dit que vous n'inspirez

(i) Passage inédit.

74 CONDORCET A TURCOT 1771

pas la confiance. Vous êtes trop bon pour qu'on puisse vous soupçonner de c^tte sévérité qui repousse Tépanchement d'une âme soufiîrante. Si vous aviez été à Paris, vous auriez vu que la cause de ma tristesse était de nature à vous être avouée. Quand on est amoureux et qu'on ne demande à la femme qu'on aime que de Tamitié et point d'amour pour un autre, on peut vous parler de sa passion et vous dire que l'absence, la perte des consolations de l'amitié et les inquiétudes sur les deux objets où je me borne me mettent dans une disposition triste. Ces causes personnelles ont influé sur mes réflexions générales; elles ont pris une tournure plus sombre, et je vois tout avec la couleur de mon âme. Mais les lettres que je reçois, la géométrie, la littérature et la passion des vers me préservent au moins de l'ennui et du fardeau de l'oisiveté et comme mes maux sont du nombre de ceux qui augmentent en raison du temps qu'on s'en occupe, ces distractions m'en sauvent la moitié. Voilà, Monsieur, l'explication de ma tristesse à laquelle je ne vois que des remèdes qui seraient pis que, le mal. Adieu, Monsieur, vous connaissez toute mon amitié et vous voyez combien je compte sur la vôtre puisque je ne vous parle que de moi. (i)

Le 3 Novembre (1771).

Mon vannier m'a écrit, Monsieur, je n'ai point à la vérité tait de conventions avec lui, mais comme il m'est venu dire qu'il se mettait à la place de son frère, je n'ai pas imaginé que ce fût à d'autres conditions. Comme d'ailleurs elles sont justes et que je croi^ presque impossible qu'il n'ait pas su celles de son frère, je suis d'avis de nous y tenir. Je lui ai donné 60 francs pour son

(1) La passion de Condorcet dura longtemps ; on le voit par les lettres (encore inédites) que M*'" de l'£spinasse lui écrivait : l'aimée était Madame de Meulan — la jeune.

75 CONDORCET A TURCOT I77I

voyage au lieu de 48 ; si vous voulez lui laisser ces douze livres de plus, ce sera une bonté de votre part dont je vous serai obligé.

Ce que vous méditez sur le phénomène de la cristallisation prouve la difficulté et non pas Timpossibilité de résoudre le pro* blême. Si on avait proposé à Pythagore ou à Thaïes celui de la précession des équinoxes il Tauraitjugé impossible. Les hypothèses que vous proposez à calculer ne sont pas les seules peutêtre qui se puissent proposer. La plupart des corps qui se cristallisent par exemple sont des composés, etc.

Je compte être à Paris le i3 novembre ; mon affaire du secrétariat ne se fera, je crois, qu*au mois de janvier.

Adieu, Monsieur, vous connaissez ma tendre amitié et combien je désire de vous revoir. M. D'Uslé est mort, j'ai été affligé, mais Tétat où je le savais depuis quelque temps m*affligeait bien davantage. J*irai loger au bureau de la Gazette, rue Saint-Roch, jusqu'au mois de Janvier.

Ribemont, ce mardi 3 décembre 1771.

J*ai lu avec bien du plaisir la traduction que vous avez eu la bonté de me confier. J'y ai trouvé cette molle douceur, cette sensibilité piquante de Toriginal. Vous avez été plus exact à rendre Teffet que les mots et cette exactitude vaut bien mieux que Tautre. Vous avez aussi fait sentir la suite des idées et des sentiments qui aurait échappé dans une traduction plus 1 ttérale. Il y a quelques inversions que j'aurais mieux aimé ne pas rencontrer, quoiqu'elles puissent contribuer à l'harmonie.

Gallus était assurément plus malheureux que moi et son mal plus incurable. On veut que je cherche à me guérir du mien. Je demandais de Tamicié et qu'on me laissât aimer comme je pourrais; mais on exige que je me borne aussi à l'amiiié. Je me soumets à ce qu'on fait pour par\'enir à ce but et

je souffre. Ensuite je crains toujours qu'un autre soit plus heureux que moi et je souffre encore. Je ne compte revenir à Paris qu'à la fin de décembre. Je serai enchanté de vous revoir après une si longue absence. Nous parlerons de vers, de philosophie, de Jurisprudence et d'amour. Ma passion pour les vers ne va pas jusqu'à en faire ou plutôt m'en empêche car je n'aime pas les mauvais vers et je ne pourrais souffrir les miens. La philosophie est plus mal que jamais ; les bœufs-tigres étaient plus méchants, mais moins conséquents que ceux-ci et le système de prohibition lié et suivi mettra des entraves plus réelles que les barbaries momentanées des autres.

Adieu, monsieur, mandez-moi à présent quelques nouvelles s'il y en a dans la littérature et la philosophie. Vous connaissez ma tendre et immuable amitié pour vous.

Donnez-moi des nouvelles de M"® de l'Espinasse et tâchez d'avoir assez de crédit ou de sagacité (i) pour en savoir.

Ribemont, ce mercredi 11 décembre 1771.

Monsieur, je n'ai point encore deviné votre secret, mais j'ai lu avec plaisir une traduction harmonieuse bien sentie d'un des ouvrages les plus touchants de l'antiquité (3). Vous êtes bien bon de me promettre des nouvelles. Je désire qu'il n'y en ait point. Avec l'esprit qui nous conduit, les changements doivent faire plus de mal que de bien. On m'a parlé d'un nouveau roman de madame Riccobini, et des sottises de l'abbé Voisenon.

(1) On sa t que d*Aiembert ne connut les grandes passions de son amie pour M. de Mora et M. de Guihcrt que par les Icttics qu'eUe lui légiu, en le suppliant de ne pas les lire.

(2) Ed. Arago et O'Connor, i, page 196.

(3) La traduction des Églogues de Virgile en vers métriques, par Turgot.

J'ai demandé le roman, et même les sottises si elles sont courtes. Vous voyez, monsieur, que je suis votre conseil à la lettre, et que j'emploie pour me distraire toute sorte de moyens. Personne ne m'a rien dit ni de Pierre le Cruel (i) ni du Bourru bienfaisant (2), ni de l'élection d^ l'Académie. J'espère toujours qu'elle n'aura point donné Du Belloy pour confrère à Voltaire, et feit aux vers de Bayard le même honneur qu'à ceux (ÏAlzire. Adieu, monsieur, vous connaissez ma tendre amitié.

Donnez-moi des nouvelles de M"« de l'Espinasse. Il y a longtemps que j'en ai eu à ce qu'il me semble, car lorsque j'attends des nouvelles de mes amis je compte fort mal le temps.

Ce mardi 17 décembre 1771.

Sans vous. Monsieur, je ne saurais aucune des choses que vous me mandez : mes amis ne me parlent que d'eux et de moi, qui suis devenu un objet d'intérêt et môme de pitié. Je ne voudrais pas être né incapable de passions, mais je ne crois pas pourtant qu'elles contribuent à rendre plus heureux. C'est une dépravation de goût, comme celle qui nous fait aimer dans les aliments ceux dont la saveur forte nous dégoûte des autres.

J'ai bien peur que, malgré ce qu'on dit de la paix, nous ne soyons à la fin forcés de nous battre pour la tolérance de la religion grecque en Pologne. La tolérance est sûrement un grand bien, mais la liberté et le droit des gens ont aussi leur prix, et je crois que le progrès des lumières aurait amené la tolérance plus sûrement que des bataillons russes.

Je ne suis point sûr de ne pas partir la semaine prochaine ; mon départ ne dépend plus que d'arrangements reladfs à ce pays-ci. Je suis déjà bien fâché de tout le temps que vous avez

(i) Tragédie par Du BeUoy.

(2) Comédie de Monvel.

passé à Paris sans moi. C'est une double perte, puisque peutôtre y resterai-je ensuite sans vous.

Je vous remercie de m'avoir donné des nouvelles de M"* de TEspinasse ; elle ne m'écrit point et elle a raison ; elle sait que j'aime mieux être privé du plaisir de lire ses lettres, quelque agréables qu'elles soient en elles-mêmes et quelque douceur que j'y trouve, plutôt que de penser que j'augmente un peu la masse de ses maux. Mais je n'aurais pas ce désintéressement si j'étais condamné à être inquiet pour sa santé. Il y a un point où on devient personnel bon gré mal gré.

Adieu, monsieur, vous savez comme je vous .aime et comme je vous aimerai toujours.

Savez-vous qu'on dit dans ce pays-ci que M. de Morfontaine se retire et que vous lui succédez. Ce serait un grand bien pour lui et vous et surtout pour le Soissonnais et moi.

Ribemont, ce 24 décembre 1771.

Je compte arriver à Paris le 3o, mais seulement pour me coucher. Le 3i, je serai tout entier à mes amis et j'espère bien vous voir si vous n'êtes plus à Malesherbes. Je voudrais bien que Le Sage, qui y est relégué, fût rendu à ses amis, à ses confrères et au public.

Il est très possible que je ne sache ce que je dis lorsque je parle de passion ; il faut les avoir éprouvées et en être quitte pour en bien parler.

Je crois que les vers de Du Belloi seront beaucoup plus barbares que le roi de CàstiUe, qui n'a peut-être une si mauvaise réputation que parce qu'il a été battu et qu*il a voulu réformer ces prêtres, qui, seuls, savaient écrire de son temps.

Dites, je vous prie, à Mademoiselle de l'Espinasse que je compte aller lui demander de ses nouvelles le 3i au matin.

Adieu, Monsieur, vous ne doutez pas du plaisir que j'aurai à vous revoir, après plus de quinze mois d'absence.

Mardi.

Les Commissaires nommés par le Code en rendent compte aujourd'hui et demain aux Chambres.

Il y a, à la Comédie française, une pièce dans le genre de Grandet, de Poisson, mais sans gaieté. On n'a encore rien décidé sur les Druides, On a consulté d'abord M. de Toulouse, et ensuite M. Bergier. L'archevèquen'a dit ni oui ni non. Je ne sais ce que dira le Docteur.

Voltaire a envoyé à Marin un avis à la noblesse , où il tourne le Parlement en ridicule. Je l'ai lu depuis ma dernière lettre. L'ouvrage m'a paru assez gai. Il est sûr que les rodomontades parlementaires et la conduite lâche et insolente de leurs zélés partisans prêtent un peu à la plaisanterie. Mais il est cruel de plaisanter des gens qui sont dans le malheur et qui, exilés dans des villages, sans avoir jamais habité que Paris et leurs châteaux, n'en sont pas moins à plaindre pour n'être pas des hommes, mais d'honnêtes badauds.

Ce mardi.

Il n'y a que vos amis qui perdent à ce que vous ne soyez pas à Paris et conmie vous êtes retenu par des motifs vraiment utiles, ils doivent se soumettre. Je me soumets plus difficilement à l'exil de mes amis conseillers, parce qu'il m'est impossible de rien espérer d'utile de tout ceci. Si vous étiez à Paris vous entendriez célébrer les grandes vertus de madame de Grammont, de maître Denis Pasquier, et des clercs de procu-

8o TURGOT A CONDORCET I772

reur. Vous verriez les demi-fripons faire grand bruit, ne parler que d'honneur, de vertu, de devoir et se flatter d'effacer par là leurs petits péchés particuliers. Ce spectacle mlndigne un peu, tout Tamour et surtout Tamour de ce qu'on appelle le public me paraît ici bien peu de chose.

M. d'Alembert se porte bien à présent. Ce dont je vous ai parlé était un petit nuage qui s'est dissipé et que je m'étais exagéré. Je chercherai la seconde nuit d'Young.

Je trouve qu'il y aurait beaucoup à dire sur la jurisprudence par jurés et je ne me tiens pas encore pour battu. Je reprendrai cette matière avec vous pendant mon séjour à la campagne ; comme je m'en suis fort occupé et que j'y prends le plus grand intérêt, je regarderai comme un grand avantage de pouvoir vous consulter et m'éclairer avec vous.

Voici un fait physique assez singulier, tiré d'une lettre d'un prêtre espagnol nommé Joseph d'Alzate y Ramires, qui a envoyé plusieurs observations à notre académie. Un domestique privé de l'usage des deux bras et qu'on occupait à garder des ânes, fut surpris par un nuage et frappé de la foudre ; il s'évanouit et lorsqu'il revint à lui, il se trouva le libre usage des bras et des mains. Le fa't est attesté par un ecclésiasdque, honnête homme qui n'a aucune connaissance de l'électricité, ni de son rapport avec la foudre. Cet événement s'est passé aux environs de la ville de Mexique (i).

Adieu, Monsieur, Mademoiselle de TEspinasse, M. d'Alembert et moi répondons à votre amitié comme nous le devons.

Ce 6 avril (1773).

Il est vrai. Monsieur, que j'étais triste en quittant Paris, et je le suis encore. Je n'ai point à craindre les chagrins de l'ambi-

(\) Mexico.

8l CONDORCET A TURGOT I772

tion ; mais la sensibilité que j'aurais eue pour cet objet s'est trouvée au profit de Tamitié , et lorsque je quitte mes amis, je suis aussi triste qu'un ministre exilé. Je verrai avec bien du plaisir ce que vous voudrez m'ecrire sur la physique ou sur l'économie politique. Je vous parlerai la première fois des raisons que je crois avoir de préférer à tout la manière de juger par jurés. Au reste, il est bien sûr que ce ne sera pour nous qu'un objet de spéculation. Nous aurons ou nos tribunaux ordinaires, ou des tribunaux composés de juges amovibles et pensionnés.

Le pays où je me trouve à présent ne soufire point de la cherté des vivres comme celui que vous habitez ; le blé y est cher; mais il y en a et plus qu'il n'en faut pour le nourrir. L'édit de 1764 a fait défricher beaucoup de terres, et l'usage de cendres minérales qu'on a découvertes dans les environs de La Fère a mis à portée d'avoir des prairies artificielles ; mais on croit beaucoup la nouvelle ici.

En 1764, l'agriculture languissait; beaucoup de fermiers étaient ruinés ; ils se sont relevés depuis. Peut-être dans peu d'années tout sera-t-il pis encore qu'en 1764. Je vais constater, pour un petit canton , la différence de l'état actuel à celui de 1764 ; il est bon qu'il reste des preuves du changement qu'a produit l'exportation.

Adieu , Monsieur. Je voudrais bien vous voir à Paris à mon premier voyage ; il y a longtemps, mais bien longtemps que je ne vous ai vu.

CONDORCET A TURGOT (i)

Paris, mardi iq mai 1772.

Monsieur, moins de nouvelles, moins de sottises, dit Friport (2) ; mais nous avons ici beaucoup de sottises et point de

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 197.

(2) Dans PEcossaise.

nouvelles. Le maréchal de Richelieu a été à rAcadèmie samedi dernier pour dire qu'il n'avait eu aucune part aux exclusions (i); il a répondu au recteur de TUniversité qu'il serait toujours disposé à servir Tabbé Delille dans la suite; qu'il s'était trompé sur son âge, et qu'on lui avait dit qu'il n'avait que vingt-huit ans. Chabanon s'est retiré. Le mystère de l'élection est impénétrable, et le laurier académique, flétri, comme celui de Mahon, par les intrigues du maréchal, ne peut se placer que sur une tête indifférente pour moi; je ne tenterai point de le pénétrer. On donne demain la Cruelle, tragédie de Du Belloy (2). M"° Dubois joue le premier rôle avec les talents que vous connaissez. M. de La Harpe lui disait un jour :

Vous avez corrompu tous les dons précieux.

Que pour un autre usage ont mis en vous les dieux. Mon afiaire du secrétariat (3) va assez bien. M. de Trudaine l'a prise avec intérêt; je crois que je vous en dois la plus grande partie. Adieu, monsieur; M"® de l'Espinasse vous dit mille choses tendres. Nous sommes tous comme vous nous avez laissés, vous aimant beaucoup et n'aimant guère les choses de la vie.

Dimanche, 24 mai 1772.

Monsieur, l'Académie française a élu hier M. de Bréquigni et M. Bauzéerils ont vingt-et-une voix sur vingt-quatre. Le directeur a proposé d'arrêter que chaque académicien emploierait son

(i) De Suard et de Deliile, dont Je roi avait refusé de sanctionner Félection, parce que le premier était en disgrûcc de la cour, et le second trop jeune.

(2) Pierre le Cruel,

(3) De TAcadémic des sciences.

{j\) Ed. Arap-o et O'Connor. i. putrc n^îi.

crédit particulier pour obtenir du roi la levée de l'exclusion, et la permission dd concourir pour MM. Dclille et Suard. Cette proposidon a été unanimement adoptée.

[M. de Toumière de notre Académie est mort ; je crois que M. d'Angeviiliers voudra bien de sa place. Il vaudrait encore mieux qu'il en eût une qu donnât voix. Mais cet arrangement serait plus difficile] (i).

Les comédiens français viennent de renvoyer leur perruquier en faisant une pension à sa femme. Le maréchal de Richelieu leur a envoyé ordre de le reprendre : sur cet ordre, Brizard a été député au maréchal, et lui a dit qu'il aimerait mieux percer sa tête sur un échafaud que de permetcre à cet homme de toucher ses cheveux... Enfin, M. de Duras, dont Tesprit conciliateur est bien connu, s'est mêlé de TafiFaire, et il a été décidé que les comédiens seraient libres de se faire friser par qui ils voudraient. Pierre le Cruel a été si/flé mercredi pendant trois heures; les comédiens voulaienc le redonner, mais avec des changements; l'auteur a repondu, comme le gênerai des jésuites, Sinl ut sunt ciut non sinl, et les comédiens ont pris le même pard que la cour de France.

Nos prêtres ont essayé de faire observer dans la chapelle de A^'ersailles l'office d'Hildebrand, dont les papes ont fait un saint sous le nom de Grégoire (2). Le roi, qui a vu ce nom dans le bref de sa chapelle. Ta fait rayer, de l'avis de son conseil. On a, diton, nommé une commission à ce sujet, pour examiner les brefs des communautés reUgieuses, et voir s'ils ne font point U fête d'Hildebrand ou de quelque autre maraud.

(i) Passage inédit.

(2) « Grégoire VII, dont la France n'a jamais voulu reconnaître la canonisation, fondée sur ce que Grégoire VII a soumis les ro s aux papes, le temporel au spirituel . Aujourd'hui les jésuites ont introduit partout le culte de Saint Grégoire VIL Ils le proclament dans leurs livres, dans leurs journaux et du haut de la chaire. L'autorité laisse faire. Nous sommes^ comme l'on voit, moins avancés qu'en 1772. Aussi avons-nous fait deux révolutions ! - (Note de l'édition Aragq et O'Cqnno/).

M"* de TEspinasse toussait hier beaucoup et était fort soufrante. M. de Pemau, qui avait fait inoculer ses trois fils, vient d'en perdre un après douze jours de fièvre. Il avait été inoculé par Hostie. La petite vérole était abondante, Tenfant peu sain et il n'a pu y résister. C'est un malheur affreux pour cette famille et une chose très fâcheuse pour l'inoculation en ellemême.

Adieu, monsieur, voilà tout ce que je sais. Nous attendons de vos nouvelles avec impatience.

Le 26 mai.

Nous avons eu une pluie effroyable et nous sommes bien punis de nous être plaints de la durée du beau temps.

Mon affaire ne se fera vraisemblablement qu'à la Saint-Martin, si elle se fait ; j'avoue que si j'avais pu prévoir tant de longueur et tant de langueur, je n'y aurais jamais pensé.

Mademoiselle de l'Esp.nasse a une toux qui l'a empêchée de dormir depuis deux jours; elle lui a donné de la fièvre et a résisté à l'opium. J'aurai de ses nouvelles avant de fermer cette lettre.

J'ai entendu le quatrième livre de l'Enéide, par l'abbé Delille; il m'a fait le plus grand plaisir. Le roi a été très content du nouveau choix de l'Académie ; mais on n'a encore rien obtenu pour les deux exclus.

Le Nonce ne quitte plus les ambassadeurs d'Espagne et de Naples, qui n'en sont pas la dupe, et qu'il mènera moins aisément que des carmélites. Il sollicite un Édit pour rétablir les vœux monastiques à seize ans et je l'ai vu faire semblant de pleurer à Mélanie parce qu'on lui avait dit que Choiseul et M. de Grammont y avaient pleuré.

Adieu, Monsieur, je vous écrirai quand il y aura quelque chose de nouveau, et s'il n'y a rien, je vous écrirai encore.

Il n'est pas jour chez Mademoiselle de TEspinasse ; elle dort actuellement et on ne Ta point entendue tousser depuis longtemps.

Dimanche, 3i mai.

Nous avons une nouvelle actrice tragique , sœur de Mademoiselle Sainval. Elle en a la sensibilité sans en avoir les défauts, et on en espère beaucoup.

J'ai acheté pour vous le poëme de Bernard, intitulé Pauline et Théodore. On vient de Timprimer en changeant les noms. Je ne Fai pas lu encore et je n'en attends pas beaucoup de plaisir.

Mademoiselle de TEspinasse emploie encore toutes ses nuits à tousser et cette toux, moitié de rhume et moitié convulsion, la brise horriblement. Nos autres amis sont à l'ordinaire. Mon affaire est toujours là. Vous êtes bien heureux d'avoir la passion du bien public et d'être à portée de le faire. Vous avez de quoi remplir votre âme et votre temps, et moi je reste ici à tourmenter l'une et l'autre.

Le 7 juin 1772.

Monsieur, M. de Bréquigni a fait une .histoire des orateurs grecs ; une vie de Mahomet, imprimée dans les mémoires de l'Académie des inscriptions ; un beau discours sur les communes à la tète des ordonnances qu'il est chargé de recueillir. C'est un homme honnête, doux et modeste, qui a cinquantecinq ans, écrit noblement et purement. L'Académie Ta choisi

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 199.

86 CONDORCET A ÎURGOY I772

parce qu'il était plus éligible que la plupart des concurrents, et qu'il n'y avait pas de meilleur choix à faire sans s'exposer à une exclusion. Nous espérons que la conduite douce de TAcadémie ramènera la cour (i) et nous sommes doux comme des moutons, mais sans pourtant nous laisser manger la laine sur le dos.

L'actrice nouvelle (2) est d'une sensibilité charmante et remplie de défauts ; elle a dix-sept ans, elle peut se corriger ; et la sens'bilité demeure même lorsqu'elle ne sert qu'au tourment de ceux qui l'ont.

M. de Mora a eu un crachement de sang ; il a été saigné trois fois et est hors d'affaire ; mais il n'avait pas mérité cet accident, et cela est bien effrayant pour ses amis. Savez-vous quelle est la cause finale des crachements de sang, des toux convuls'ves, de la goutte, de tous les maux qui tourmentent mes amis ? J'avoue, à la honte de ma philosophie, que cela suffit pour que je ne me rende jamais à aucun raisonnement, en faveur de la sagesse des lois générales. Nous avons à vous envoyer le poëme de Bernard imitull Pauline (3): je l'ai trouvé froid et ennuyeux. Je joins à cette lettre deux petics morceaux de Voltaire.

Mademoiselle de l'Espinasse se porte mieux. Adieu, Monsieur, mon secrétariat est remis à l'année prochaine et à la présidence de M. de Trudaine. Je pars jeudi pour Ribemont. J'espère que vous m'y écrirez quelques lignes, dans les intervalles de temps que vous laisseront les Limousins. Je m'occupe de votre vannier.

(i) ^ui excluait ÙèlUle et Suard.

(2) MademoiseUe Sainval cadette.

(3) Phrosine et Mélidore s'intitulait d'abord Pauline et Théodore.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ribemont, ce dimanche 14 juin 1772.

J'ai enfin quitté Paris, Monsieur, aussi las de la vie active que j'y menais que fâché de ne plus voir les gens que j'aime.

Vous êtes bien heureux d'avoir la passion du bien public et de pouvoir la satisfaire ; c'est une grande consolation et d'un ordre supérieur à celle de l'étude. Pour bien finir mon emploi de correspondant, voici un madrigal de l'abbé Arnaud : De l'inquiet amour je connais les alarmes ; De la tendre amitié je connais les douceurs : L'un n'a que des plaisirs fugitifs et trompeurs, Et sur tous les instants l'autre répand des charmes. Je le sais ; mais en vous voyant Je donnerais, belle Sylvie, Le bonheur de toute la vie Pour le bonheur d'un seul instant.

Voltaire a envoyé au vieux maréchal une pièce de vers sur les troubles de l'Académie (2). Je ne l'ai point vue, et je crains de la voir. Que notre vieux maître ne ressemble point au premier général des capucins qui, après avoir enlevé une fille à 70 ans, est mort socinien. On dit cependant qu'à la fin de la pièce il y a un p^tit morceau de prose ironique en l'honneur de son vieil Alcibiade.

Adieu, Monsieur ; mon encre est blanche comme du lait, et mes plumes sont comme des bâtons. Savez-vous que j'ai pour me divertir un commentaire de dix volumes sur la Bible par le vieux de la Montagne, par Emihe, par son jeune amant (3) ; tout cela tiré de la bibUothèque de Cirey.

(i) Ed. Aragû et O'Connor, i, page 201.

(2) Les Cabales (œuvres de Voltaire, t. xiV).

(3) Voltaire, M'»'= du Chatelet, Saint-Lambert.

Ecrivez-moi un peu à Ribemont ; j'ai besoin que mes amis me consolent du regret de ne les plus voir.

TURGOT A CONDORCET (i)

A Ussel, le 21 Juin 1772.

Jaî reçu, Monsieur, votre lettre du 14, timbrée de Chauni. Quoi que vous en disiez, je crois la satisfaction résultante de rétude supérieure à celle de toute autre satisfaction. Je suis très convaincu qu'on peut être, par elle, mille fois plus utile aux hommes que dans toutes nos places subalternes, où Ton se tourmente, et souvent sans réussir, pour faire quelques petits biens, tandis qu'on est l'instrument forcé de très grands maux. Tous ces petits biens sont passagers, et la lumière qu'un homme de lettres peut répandre doit, tôt ou tard, détruire tous les maux artificiels de l'espèce humaine et la faire jouir de tous les biens que la nature lui offre. Je sais bien qu'avec cela, il restera encore des maux physiques et des chagrins moraux qu'il faudra supporter en pliant la tête sous la nécessité. Mais le genre humain gagnerait beaucoup à s'abonner à ceux-là. Je vous avoue que la goutte ne m'a point empêché de continuer à croire aux causes finales (2). Je savais bien qu'aucun individu, ni même aucune espèce, n'était le centre du système des causes finales, et que l'ensemble de ce système n'est, ni ne peut être connu de nous. Cracher du sang, tousser, avoir la goutte, pleurer ses amis, tout cela n'est que l'exécution en détail de l'arrêt de mort' prononcé contre tout ce qui naît ; et si nous ne mourons que pour renaître, il sera vrai encore que la somme des biens sera supérieure à celle des maux, toujours en mettant à part les maux que les hommes se font à eux-mêmes, maux passagers, à ce que je crois, pour l'espèce, et qui le seraient aussi pour l'individu,

(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 302.

(3) Combattues par Condorcet.

si rindividu pensant et sentant, avait plusieurs carrières successives à parcourir.

Je me flatte que ceux qui pourront un jour naître Limousins, ne seront pas privés de la commodité des hottes, grâce au soin que vous voulez bien prendre de nous envoyer un vannier. Je vous remercie du madrigal de Tabbé Amauld, dont la pensée est agréable, mais les vers un peu duriuscules. J'ai reçu de Genève un morceau sur les probabilités, qui est une espèce de plaidoyer pour M. de Morangiés (i). Cela vaut mieux que de faire des vers au vieil Alcibiade(2). J'avoue que je ne pardonne pas non plus aux académiciens d'avoir été dîner chez ce fat suranné devenu délateur de ses confrères. Je persiste à croire que le choix de M. de Bréquigni, en pareille circonstance, est un acte de timidité qui ne fera qu'enhardir et fortifier le parti des faux frères.

Adieu, Monsieur, conservez-moi votre amitié.

J'ai vu un commentaire sur la Bible, par Emilie, mais U n'avait que deux volumes in-4**. Il a pu faire la pelote de neige entre les mains de son jeune amant (3) et du vieux de la Montagne (4). Ce serait une chose intéressante qu'un pareil commentaire ; mais je le voudrais fait sans passion , et de façon à tirer aussi du texte tout ce qu'on en peut tirer d'utile comme monument historique précieux à beaucoup d'égards. L'envie d'y trouver des absurdités et des ridicules, qui, quelquefois n'y sont pas, diminue l'efiet des absurdités qui y sont réellement, et en assez grand nombre, pour qu'on n'en cherche pas plus qu'il y en a.

(i) Essai sur les probabilités en fait de justice^ dans le tome ZLVU des œuvres de Voltaire.

(2) L''s Cabales, adressées au maréchal de Richelieu.

(3) Saint-Lambert.

(4) Voltaire.

90 TURGOT A CONbORCET I772

CONbORCET A TURGOT

Ribemont, ce 26 juin i^^-

J'ai trouvé un vannier, Monsieur, il ira à Limoges tiioyennant deux louis pour le voyage, deiix louis pour le retour s'il s'ennuie et iquarante sols par joui* jusqu'au temps où vous lui dbnfierez de Touvrage et une condition annuelle. Voilà tout èc que j^'ai pu arranger. Comriae nos Picards ne voyagent guère, ils ont peur de ce qu'ils appellent la maladie du pays. Les sots y sont fort sujets. Cet homme a environ vingt-huit ans; il vient de se marier. S'il se fixe à Limoges il y fera venir sa femme qui sait filer et ourdir le fil propre à faire du linon. Mandez-moi ce que vous pensez de ces conditions. Je puis vous répondre de Thonnètcté de l'homme et voilà tout ; il est assez bon ouvrier pour ce pays-ci.

Ne pourriez-vous pas me procurer de la graine de ces raves qu'on sème dans l'Auvergne et dont on nourrit les bestiaux ? J'ai un oncle, bon cultivateur, qui m'en a demandé. Si vous pouviez m'en faire porter jusqu'à Paris, je me chargerais du reste.

Adieu, Monsieur, voilà une lettre purement économique.

Je nlsii plus à vous parler d'Académies, et il fait si chaud que je me sens plus près de la bête que de l'académicien. Mais, témoin l'histoire de La Belle et de Là Bète, lès bêtes savent aimer encore, et je le sens bien quand je pense à vous.

TURGOT À CONDÔRCÊT (i)

A Limoges, le 14 juillet Vjfï, J'ai bien des reproches à me faire, monsieur, car il y a bien

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 2o.|.

91 TURGOT A CONDORŒT I772

loagtemps que je ne vous ai écrit, et quoique d'un côté ce «e soit pas tout à fait ma faute, et que de l'autre je voûS connaisse indulgent, il est toujours fâcheux de ne pas répondre comme on le voudrait, non pas à Tamitié, mais aux témoignages qu'on en reçoit.

J'attends votre vannier (i), qui sans doute est parti; car je n'imagine pas que vous ayez suspendu son départ, et que vous ayez douté de l'acceptation de vos conditions. Je ferai mon possible pour qu'il soit content et pour tirer parti du talent de sa femme. S'il arrive pendant le petit séjour que je vais faire à Verteuil, il s'adressera à l'ingénieur de la province, M. Tresaguet. J'ai pris le parti pour votre graine de raves de l'envoyer sous une double enveloppe à M. Bertin, et j'ai prié M"* de l'Espinasse de lui en demander la permission.

J'ai été fort content des Cabales et des Systèmes (2), à quelques bagatelles près. On a beau dire, cet homme ne vieiUit point, et donne le démenti à son extrait baptistaire, pour mieux le donner à son baptême.

Avez-vous eu des orages comme nous et des grêles épouvantables ? Nous avons aussi eu des aurores boréales très fréquentes; mais je les ai peu observées, parce que pendant mes courses je me couchais de très bonne heure. J'en ai pourtant remarqué une le 28 juin sur les dix heures du soir, à Limoges, d'autant plus remarquable qu'elle ressemblait très peu aux aurores boréales ordinaires. Ce n'était qu'une clarté blanchâtre, qui tapissait le fond du ciel, et qu'on apercevait à travers les nuages légers dont le ciel était parsemé, et qui rendaient comme on dit, le temps pommelé. Mais les nuages semblaient être le fond, parce qu'ils étaient obscurs, et c'était le fond blanchâtt'<ô entrecoupé qui formait l'apparence d'un ciel pommelé. Um autre pardcularité de cette aurore boréale, c'est qu'elle était principalement répandue vers le sud, quoiqu'il y eût dan^ k

(0 Turgfbt, ^biiT répandra tians le Limousin Part dt la spartfcrife, avait cfèiniui<lé à Cènd^rcet de lui envoyer un viAn&!er picard.

(3) MMt.pildlte âe T^inOtt. ^yti le t^mt tiv de ^^ JKimts.

partie sereine du ciel quelques colonnes lumineuses qui rasaient la grande Ourse.

J'ai souvent vu des nuages bordés de blanc; comme s'ils avaient été éclairés par la lune, quoiqu'elle ne fût pas sur l'horizon. J'ai vu aussi des nuages blanchâtres isolés dans des parties du ciel fort éloignées du nord. Une fois, c'était, je crois, le 18 février 1764, j'ai vu une espèce de bande lumineuse qui s'étendait presque d'un bout à l'autre de l'horizon, et qui était d'une largeur à peu près égale partout. Elle suivait à peu près la direction du Zodiaque, et n'était point la lumière zodiacale, i** parce qu'elle était détachée de l'horizon; 2° parce qu'elle était beaucoup plus étendue ; 3** parce que sa largeur était uniforme, et qu'elle ne se terminait pas en pointe ; 4° parce qu'elle avait un mouvement parallèle à elle-même assez lent, mais très sensible. Je ne me souviens plus si c'était au midi ou au nord. Plus je vois ce phénomène et les différentes formes qu'il prend, plus je me convaincs que ce sont de véritables nuages qui n'appartiennent qu'aux parties les plus élevées de l'atmosphère, et que la matière qui les compose s'enflamme par une combustion réelle, tantôt lente et paisible comme celle du charbon, tantôt rapide et se communiquant au loin, comme dans la flamme et dans des traînées de matières combustibles. Je ne serais pas surpris que ces inflammations eussent quelques rapports avec le fluide électrique, fluide expansible qui doit s'étendre beaucoup plus haut que l'air, et qui, certainement, est chargé de beaucoup de phlogistique, qui peut-être est l'intermède par lequel le phlogistique que le soleil nous envoie se combine avec les corps solides et fluides où nous le trouvons. Peut-être est-il aussi l'intermède par lequel la chaleur écarte les parties même de l'air, et dos autres corps devenus expansibles par la vaporisation. L'aficîctation des aurores boréales à occuper la partie septentrionale du ciel tiendrait à un mouvement que je soupçonne depuis longtemps, dans la partie supérieure de l'atmosphère, de l'équateur au pôle, et qui me parait une suite nécessaire de son expansibilité combinée avec la force centrifuge et la pesanteur. Il y a bien longtemps qu'il m'a passé par

la tète d'expliquer par là le mouvement du fluide magnétique ; mais les faits relatifs à ce magnétisme sont encore trop peu connus et trop peu analysés. Pardon de vous faire part de mes rêveries : j'oubUe que les géomètres n'aiment pas les systèmes, et qu'il leur faut des calculs. Malheureusement je n'en sais pas faire et mon imagination s'égare sans frein.

M"* de l'Espinasse m'apprend que vous travaillez sur quelque objet de littérature ; je ne crois pas qu'il y ait d'indiscrétion à vous demander sur quoi. Je viens enfin d'achever YHistoire des Deux-Indes (i).

En admirant la facilité et la brillante énergie du style de Fauteur, je vous avoue que je suis un peu fatigué des excursions multipliées et des paradoxes incohérents qu'il rassemble de toutes les parties de l'horizon; il entasse ceux de tous les auteurs les plus paradoxaux et les plus opposés, tous les systèmes moraux, immoraux, libertins, romanesques; tout est également revêtu des couleurs de son éloquence, et soutenu avec la même chaleur : aussi ne résulte-t-il rien de son livre. Je voudrais aussi qu'il s'abstînt de déraisonner physique. Il aurait souvent besoin qu'on lui donnât le môme avis que vous avez donné à La Harpe, lorsque celui-ci définissait l'octaèdre, une figure à huit angles.

Adieu, monsieur, donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et de celles des choses qui vous intéressent, sans user de représailles avec moi.

A Baume, ce 22 juillet 1772.

J'ai fait la sottise d'attendre votre réponse pour faire partir

le vannier et la sottise encore plus grande de l'attendre pour

vous écrire. Le vannier va partir, du moins à ce que j'espère,

car j'ai laissé ce soin à ma mère et je cours le monde environ

(1) De rabbé Raynal.

quinze jours pour aller voir M. de Saint-Chamans à Givet (i).

J'ai lu l'ouvrage de M. de Morvaux sur le phlogistique, jen'en suis pas mécontent ; mais il est au-d<^ssous de ce que j'en espérais. Il dîtruit toutes les idées que nous avons de la pesanteur et que tout le reste des phénomènes nous oblige d'admettre. En effet, pour que le phlogistique Ht que treize onces de plomb n'en pèsent que douze dans l'air, il faudrait que le pUogistique contenu dans le plomb plus une once de plomb fussent en équilibre avec un volume d'air égal au volume to^al du plomb, or une once de plomb est toute seule bwaucoup plus pesante que ce volume, donc, etc. De plus, dans le vide même le moins parfait, la chaux de plomb se rapprocherait du poids du plomb, avant sa calcination, d'une manière très sensible, et cette expérience qui est fort simple à faire suffirait pour détru re l'opinion de M. de Morvaux.

Je ne connais rien du tout aux aurores boréales ; quant au magnétisme, je crois qu'il faut, avant de rien expliquer, tâcher de deviner la loi quelconque à laquelle la direction de l'aiguille est assujettie, d'abord pour le même lieu et ensuite pour des lieux différents dans le même temps. De là on s'élèverait à la loi générale pour tous les temps et tous les lieux. J'aurais bien voulu que dans les observations faites pour Paris elle eût suivi, en s'approchant de la direction du méridien, où elle a passé en 1666, la même variation qu'en s'en éloignant ensuite de l'autre côté. Mais cela n'a point eu lieu et rend la loi bien plus difficile à deviner. L'explication du Docteur Halley qui n'est suffisante que pour la variation dans les différents lieux est absolument précaire et vague. Quant à la variadon pour les différents temps sa marche conscante vers le même côt^, depuis plus de cent quatre-vingts ans, ne permet guère de ne pas lui supposer une cause assujettie à une loi calculable et je n'en vois point de bien plausible que l'effet des planèces sur notre

(i) Joseph-Louis, vicomte de Saint-Chamans, né le 23 septembre 1747, colonel du régiment d'infanterie de la Fère (1771), ami de Mademoiselle de TEspinasse.

95 CONDORCET A TURQOT 1772

globe, les^ équations de l'orbite terrestre, celles de la rotation et la précession me paraissent celles qu'il faudrait considérer les premières. Quant à Tinclinaison de Taiguille, il faudrait nécessairement la continuer avec l'autre variation, parce que nous savons que les forces perpendiculaires à Torblte des planètes influent sur les équations de ces orbites rapportées à un plan. Peut-être un jour calculerai-je tout cela si çepend^, les détails n'en sont pas trop rebutants.

Je lis M. de Morvaux sur la dissolution et les cristallisi^tions. J'ai peur qu'il ne soit pas assez géomètre pour se bien tirer de toutes ces théories de pesanteur.

Adieu, Monsieur, à propos vous jugez trop sévèrement. l'auteur du livre sur les Deux Indes (i), je lui écrirai un peu sur sa, physique, et je lui offrirai le peu que je sais pour la seconde édition.

Mademoiselle de TEspinasse est trop bonne de vous parler de moi. Je n'ai fait que des essais pour donner à mes confrères une idée de mon style ; l'un sur la vie de Fontaine, qui n'est que pour M. de Fouchi ; l'autre sur l'influence de l'imprimerie, qu'on mettra dans les journaux si je peux le rendre passable. Quand cela sera fait vous le verrez, mais je voudrais bien que l'éloignement ne m'eût pas privé de vos consejls.

LXXH CONDORCET A TURGOT

Ribemont, ce 11 août 1772.

Votre vannier m'a promis, monsieur, qu'enfin il partirait le seize^ je lui ai remis ses vingt écus, et le voilà aussi riche que le chevalier Robert. Je lui ai donné pour Limoges une route que j'ai pris plaisir à composer moi-même d'après les cartes de M. de Vaugondy et s'il fait plus de chemin qu'il ne faut c'est à lui qu'il faudra s'en prendre.

(i) LWbbé Raynal.

Je vous ai écrit de Givet; depuis je suis revenu id par des pays où on ne sait ni lire ni écrire, de façon que les lettres n*en partent qu'une fois la semaine : voilà ce qui a interrompu notre commerce.

M"*» de TEspinasse tousse; le départ de M. de Mora(i) qu'elle aime beaucoup Ta vivement affectée, et moi je dis : sera-t-il plus heureux en Espagne qu'en France, et quelle est la cause finale de tout cela ? Le monde me paraît ressembler à la machine de Swift pour déboucher les bouteilles, ce grand effet était produit par l'engrainement d'une soixantaine de roues qui écrasaient entre leurs dents de pauvres insectes. Mais l'effet était produit et les insectes admiraient la machine quand ils avaient pu s'échapper avec une demi-douzaine de pattes cassées. Il est difficile que ceux qui veulent voir un machiniste dans tout cela y voient un bon horloger. N'y a-t-il pas un ancien qui a prétendu que le grand Être avait abandonné l'arrangement de cette terre à un génie novice qui "y avait fait beaucoup de sottises. Cet ancien avait raison et il me paraît qu'en raisonnant conséquemment d'après les phénomènes et la volonté déterminée de voir une cause intelligente c'est ce qu'on peut conclure de plus raisonnable.

M"°^ Sainval est réellement remplie de talents et si elle se corrige d'une douzaine de défauts très désagréables, elle sera au niveau de M"® Clairon avec plus de sensibilité et moins de majesté et de perfection. Nous avons une tragédie nouvelle remplie d'horreurs. L'auteur a mis à contribution tout ce qui a été inventé d'effroyable. Je vous en parle comme si je l'avais vue

(i) Fils aîné du Comte de Fuentès, ambassadeur d'Espagne à la cour de France, le Marquis de Mora était gendre du Comte d'Aranda, le ministre qui chassa les jésuites d'Espagne. Venu en France vers 1766, il quitta Paris, pour ne plus le revoir, le 7 août 1772. Il mourut à Bordeaux le 27 mai 1774, en revenant auprès de W «^ de l'Espinasse. Voltaire, d'Alembert, Gaiiani parlent du marquis dans les termes les plus flatteurs et les plus chaleureux. Il écrivait un jour à Condorcet : • Si tout le monde abhorrait comme moi les tyrans et les persécuteurs, on ne serait pas obligé de garder des secrets de cette espèce (l'anonyme). » (Lettre inédite provenant des papiers de M *' de l'Espinasse).

mais j'ai de bons correspondants qui m'ont rendu compte de tout. Adieu^ Monsieur, je vous enverrai l'éloge de M. Fontaine quand je pourrai le ravoir. Il est en route pour me revenir de Paris et vous l'aurez avec des retranchements et des corrections.

Ce 3 septembre 1772.

Voilà, Monsieur, cet éloge (i) de M. Fontaine (2), auquel vous avez la bonté de prendre intérêt. Mandez-moi si vous trouvez que j'aie réussi à faire deviner la vérité, sans manquer aux égards dûs à un homme qu'il faut louer, du même métier, et dont on peut croire que j'aie eu à me plaindre. Tel a été mon but.

Je vous parlerai quelqu'un de ces jours de la cristallisation et de la dissolution de Monsieur de Morveau. Je trouve qu'il est presque toujours fort au-dessous des grands objets qu'il a choisis.

Je vous remercie de votre graine, comme si je l'avais reçue, mais je vous en demande autant pour le printemps prochain et je demanderai à M. Bertin de la graine de garance, en revanche de celle de rave qui lui est restée.

On m'a mandé que depuis mon départ vous manquiez de nouvelles. J'en suis fâché ; mais j'en manque aussi et je m'en passe. Il m'est impossible de savoir ce qui résultera de la Pologne parce que je n'entends point la logique des brigands.

Je m'amuse à calculer les probabilités. Je ferai un petit livre sur cet objet d'où il résultera, à ce que j'espère, que nous savons bien peu d« choses sur ce.tte matière. Je suis au fond de

(1) Envoyé à Turgot, le 3 septembre 1772 ; envoyé à Turgot le 17 septembre 1773; réponse sur cet éloge, octobre 1773.

(2) Fontaine mourut le 21 août 1771.

ravis de M. d'Alembert, et nous ne diflférons que dans quelques détails. Adieu, Monsieur, aimez-moi toujours, pensez à moi quelquefois et revenez à Paris cet hiver. Nous raisonnerons ensemble et nous nous aimerons. Cela remplit le cœur et le temps.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce i^"^ octobre 1772.

Je profiterai avec grand plaisir de vos remarques sur VEloge de Fontaine, J'y ajouterai sûrement un mot sur l'obscurité nécessaire du compte que je rends de ses principaux ouvrages, et en même temps j'en ferai sentir l'utilité éloignée. Si vous voulez, je vous enverrai cette addition à part ; vous la ferez coudre à votre copie, qui est à vous.

[Je lis l'ouvrage de Rome (2) sur la cristallisation. L'auteur

proteste, à la tête de l'ouvrage, qu'il ne prétend pas que jamais la

géométrie puisse expliquer ce phénomène ; je ne sais s'il a le

droit de faire les honneurs de la géométrie , mais il a mis cette

phrase pour contenter l'école de Rouelle. Ils seraient bien

fâchés qu'on puisse calculer quelques-unes de leurs opérations,

et ils paraissent un peu tentés de la réputation d'être sorciers.

n n*4~i.n*i'2 La formule que vous me demandez est ; -^ j^

n3 -f 3 n2 + 2 n ou T » on la trouve, en observant que ces

nombres doivent être exprimés par une fonction de n, telle qu*en

y mettant n -f i, au lieu de n. la dififérence soit qui

est la formule pour le nombre triangulaire, qui est le n + i«.] (3)

(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 208.

(2) Essai de Cristallographie, Paris 1772, in- 12.

(3) Passage inédit.

J'ai été fort content de reloge d'Helvétiiis(i), à cela près que je crois qu'il le place un peu trop haut ; il le met sur la même ligne que Locke , que Montesquieu , et, dût-on m'accuser de jalousie et dire que Je cherche à déraciner avec un canif un chêne planté dans un terrain ferme y je ne pourrai me résoudre à regarder Helvétius comme un grand génie. Mais quel rapport trouvez-vous entre le livre de V Esprit, qui se lit avec plaisir, et Je poëme, qui est mortellement ennuyeux ?

Adieu; Monsieur. Je vous écris à Limoges, parce que votre lettre m'a trouvé au retour d'un voyage de huit jours, et qu'ainsi je n'ai pu vous répondre sur-le-champ. Voici le temps où je dois m'inquiéter de votre retour à Paris. Dites-moi quand j'aurai le plaisir de vous y revoir?

A Limoges, le 27 octobre 1772.

Je me reproche. Monsieur, un bien long silence avec vous. Mes courses en ont été en partie cause ; m'en voilà revenu depuis samedi et fixé ici pour quelque temps et d'ici à mon retour à Paris, quelque impatience que j'aie d'y arriver,' j'imagine que vous y serez avant moi, ne fut-ce que pour terminer l'aflaire du secrétariat qui, ce me semble, devait l'être à la Saint-Martin. J'ai grand désir que ce soit une chose faite et non à faire.

J'ai traité hier à leur passage MM. du Régiment Royal de Pologne, parmi lesquels était M. votre cousin, orné d'une moustache qui le rend très vénérable et sur laquelle je lui ai promis de vous faire mon compliment.

Votre vannier commence à faire des hottes ; mais il ne sait point faire de vans. J'ai trouvé au reste ses demandes plus considérables que les conditions que vous m'aviez annoncées par

(i) Par le Marquis de Chastellux.

votre lettre du 26 juin. Il demande un écu par jour au lieu de 40 sols et trois du même quatre louis au lieu de deux pour son voyage. Sur ce que je lui ai fait observer cette diflFérence, il m'a répondu que ce n'était pas avec lui que vous aviez traité ; mais avec son jeune frère, lequel avait craint de s'éloigner si fort de sa patrie et d'aller vivre parmi des barbares, que lui, plus aguerri aux dangers des voyages, avait pris sur lui de faire honneur aux engagements de son frère ; mais qu'il n'avait rien fixé sur le prix. Je suis convenu avec lui que je vous en écrirais et que je m'en rapporterais entièrement à ce que vous décideriez. Dans le vrai, les meilleurs ouvriers de ce pays-ci ne gagnent pas 40 sols et le sieur Fondemant est très bien nourri pour vingt sols et d'ailleurs logé.

Je vous remercie bien de votre formule, quoiqu'elle soit arrivée lorsque je n'en avais plus besoin, m'étant procuré un moyen équivalent pour arriver au môme but, par une règle arithmétique fondée sur les mêmes principes. De plus, je m'étais aperçu que je ne pouvais en tirer aucune utilité pour l'objet que je me proposais. Je supposais que l'on pouvait, par une division toujours poussée plus loin, augmenter indéfiniment l'espace occupé par une quantité de matières quelconque et je voulais rechercher suivant quelle loi et pour cela je supposais une boule inscrite dans un tétraèdre et occupant l'espace qu'il renferme.

Je la supposais divisée successivement en quatre, dix, vingt et autres nombres pyramidaux ; mais je n'ai pas tardé à m'apercevoir de ce que j'aurais dû prévoir dès le premier moment, c'est que le tétraèdre renfermant les quatre boules était plus petit que celui qui n'avait qu'une seule sphère et qu'ainsi au lieu de gagner du terrain j'en perdais. Je me souviens pourtant d'avoir lu autrefois dans Keil ou Sgravesande un beau théorème de Newton, d'où il résulte qu'avec un pouce cube de matière, on peut remplir toute la sphère qui a pour rayon celui de l'orbite de Saturne. S'il y a des vides tels que les corps ne se touchent pas les uns les autres, ou si l'on dépose la matière en figures creuses, il n'y a rien de bien merveilleux. M. de Morvcau rappelle l'énoncé de ce théorème ; mais il n'en donne d'ailleurs

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aucune idée et je ne me souviens plus du tout de la manière dont Newton dispose la matière pour obtenir son résultat. J'ai à propos de boules un beau problème à vous proposer ; mais cela demande quelque explication et je n'aurais pas le temps ce soir. Je ne suis pas plus en droit que M. de Rome de faire les honneurs de la géométrie ; mais j'ai bien peur qu'il n'ait trop raison quand il dit que la géométrie ne pourra jamais expliquer ce phénomène. Ce n'est pas qu'il ne gise comme toute la physique in pondère et mensura. Mais les mouvements se passent trop hors de notre portée et nous n'en voyons que des résultats trop éloignés et trop compliqués pour que nous puissions remonter aux causes. La seule tendance des parties de l'eau qui se gèle à s'assembler sous des angles de soixante degrés, qui peut-être est de tous les phénomènes relatifs à la cristallisation, le plus simple, n'^-t-elle pas de quoi confondre toutes les recherches ? Quelle figure faudra-t-il supposer aux unités du fluide aqueux? Il n'en existe aucune possible qui ait tous ses angles de soixante degrés : le tétraèdre, l'octaèdre formés par des triangles équilatéraux n'ont aucune de leurs faces qui se joignent sous cet angle. Supposera-t-on de petits parallépipèdes d'une hauteur presque nulle et ayant pour base un losange composé de deux triangles équilatéraux ? Comment concilier cette figure avec l'idée d'un fluide, avec le mouvement de fluidité, avec tous les phénomènes que présente l'eau ? D'ailleurs, comment expliquer l'inclinaison dans tous les sens, des lames qui s'enfoncent dans le fluide et de celles qui s'élèvent en s'inclinant sur la surface de l'eau. La figure supposée n'expliquerait que la formation des filets sur la surface même de l'eau et les lames inclinées les unes aux autres et aux parois du vase sous l'angle de soixante degrés devraient, d'ailleurs, nager à plat sur la surface de l'eau. C'est ce qui n'arrive pas. Autre mystère. Supposerez-vous l'élément ou l'unité insensible semblable au cristal sensible ? Dans le fait, le plus petit cristal ressemble au plus grand. Mais comment l'assemblage de ces petits cristaux en formera-t-il un grand semblable à ses éléments ? Il y en a dont la figure est un tétraèdre, d'autres dont, la figure est octaèdre, d'autres en très-grand

nombre composés de prismes hexagonaux terminés par une pyramide hexagonale. Aucune de ces figures ne peuvent, en s'assemblant, remplir un espace ni former une figure semblable à la première. Il faudrait pour cela des cubes ou des prismes hexagonaux terminés par trois rhomboïdes comme les cellules des abeilles. Mais même avec le cube comment expliquer la formation du cristal de sel marin ? Comment, lorsque d^s Tévaporation insensible, lorsque le petit cube élémentaire de Rouelle est devenu la pointe d'une pyramide renversée, cette pyramide retombée enfin dans la liqueur s'y reforme-t-elle en cube ? Comment tous les vides se remplissent-ils et pourquoi tous les cubes qui se déposent à la surface de la pyramide, ne s'arrangent-ils pas en la couvrant couche par couche et en lui conservant sa figure primitive > Comment la figure cubique se rétabUt-elle après avoir été dérangée et même en laissant des vides qui ne sont point remplis ? Ces fluides et bien plus encore des interruptions des corps étrangers, qui sont au milieu d'un cristal doivent déranger l'effet de l'attraction. Cependant la forme du cristal se retrouve. Les cristaux de nitre ont toujours six pans ; mais quelquefois ces crisiaux sont aplatis de façon à former une espèce de table de deux faces opposées tandis que les quatre autres ne forment qu'une espèce de double biseau. Dans les cristaux de roche on trouve souvent des quilles qui traversent d'autres quilles en se pénétrant et se confondant en partie et qui, cependant, sont toutes deux régulières. Tout cela confond le chimiste et le géomètre ; mais le chimiste se borne à observer. Le géomètre qui parviendrait à expliquer serait, je crois, le véritable sorcier. Adieu, Monsieur, j'aurais encore bien des choses à vous dire ; mais ma lettre ne parthrait pas. Vous savez combien vous devez compter sur mon amitié.

Mlle de TEspinasse m'a mandé l'extrémité de M. Dusse et je crains bien que vous ne l'ayez déjà perdu. Vous ne doutez pas de la part que je prends à ce que cet événement a de douloureux pour vous.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce 5 novembre 1772 Il y a longtemps que je vous ai écrit à Limoges, Monsieur ; je vous parlais, avec la douceur d'un agneau qu'on va tondre, des précautions sublimes qu'on se prépare à prendre pour nous faire mourir de faim ; ainsi je ne puis croire que mes bêlements aient tenté les commis de la poste, etje crois que ma lettre s'est perdue par les chemins.

Je ferai votre commission pour M. Montagne. Je savais que nous avions dans notre grenier quelques mauvais instruments ; mais je ne savais pas que nous en prêtassions, et j'ai peur que M. l'évêque de Rhodez ne se soit trompé. Au reste, cet évêque n'est pas bon catholique ; il cherchait l'année dernière un professeur de physique pour son collège ! Notre évêque de Laon a des idées bien plus chrétiennes ; on vient de décider que dans le collège de Laon on n'enseignerait plus la physique, à cause que cette science était dangereuse pour la foi : on y fera deux ans de logique, parce que la logique prépare à goûter la théologie. C'est cette année 1772 que cette beûe décision a été faite par le cardinal de Rochechouart, des anciens vicomtes de Limoges, et par conséquent gentilhomme limousin comme Pourceaugnac, mais qui n'a pas étudié en droit. Adieu, Monsieur ; je ne vous écrirai plus que de Paris.

A Limoges, le 6 novembre 1772.

Voici, Monsieur, le problème dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre.

' (t) Ed. Arago et (yCoûilor, i, page 209.

Si Ton suppose un nombre indéfini de sphères d'un diamètre égal, parfaitement dures, parfaitement lisses, d'une densité égale, on convient, ce me semble, que leur assemblage a toutes les propriétés des fluides. Si Ton n'en convient pas, il est bon de rechercher avant tout si la chose est vraie et démontrable et si Ton pourrait dans ce cas démontrer a priori le principe de l'égalité de pression. Quoiqu'il en soit, si en effet il est démontré qu'un assemblage de sphères ainsi constitué formerait un fluide, bien entendu que cet assemblage soit assez vaste pour que ses dimensions n'aient qu'un rapport inassignable avec le diamètre des sphères, car sans cela on conçoit aisément que leur jeu ne serait plus libre. Tout cela supposé, je dis que si dans cet assemblage de sphères on interpose d'autres sphères aussi en nombre indéfini dont le diamètre soit différent, le fluide cessera d'être aussi fluide que si l'on ne mêle deux, trois, quatre ordres de boules, l'assemblage prendra une solidité toujours plus grande et qu'il y a tel assemblage de tel nombre d'ordres difierents de boules, avec un tel rapport de nombre entre leurs diflférents diamètres, qui rendent l'assemblage capable de résister à une force donnée. C'est l'expérience de ce qui se passe dans la confection des routes qui m'a conduit à cette théorie. Il est certain que des cailloux ronds d'un ou deux pouces de diamètre répandus sur un chemin roulent les uns sur les autres et que le chemin n'a aucune solidité jusqu'à ce qu'une partie ait été broyée par le passage des voitures. Un chemin de sable pur n'est pas plus solide et les roues y font des ornières profondes. Mais si ce même sable et ces mêmes caiUoux sont mêlés ensemble dans une certaine proportion que l'expérience fait connaître et qui varie suivant la finesse du sable et les dimensions des cailloux, il en résulte de toutes les espèces de chemins le plus solide et le plus inaltérable. Il me parait que cet effet vient de ce que le caillou qui est immédiatement pressé par la roue d'une voiture a, par le moyen de l'interposition du sable, une plus grande masse de cailloux et de sable à déplacer que s'il était seulement envkonné de cailloux égaux et. du môme diamètre que lui. Il me semble que le sable par sa plus grande

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division et par l'espèce de fluidité qui en résulte distribue au loin l'action du fardeau et le partage entre un plus grand nombre de boule$. Mais ce n'est là qu'une vue infiniment vague. Je doute fort que la solution du problème soit possible, surtout si on l'envisage dans sa généralité, le nombre des ordres, les diamètres des boules, leur pesanteur spécifique sont trois éléments susceptibles chacun de varier à l'infini et de compliquer peut-être le problème au point de le rendre insoluble. Mais peut-être pourrait-on en examiner quelque cas particulier et en tirer des considérations utiles et applicables à quelques points de physique. Au pis aller vous excuserez mon ignorance qui ne me permet pas de distinguer nettement les limites du possible et de l'impossible.

Adieu, Monsieur, vous connaissez toute mon amitié. Je vous adresse ma lettre à Paris, vous croyant bien près de votre retour. Je crois vous avoir fait mon compliment sur la perte de M. d'Ussé, sur laquelle je partage vos regrets et ceux de Mademoiselle de TEspinassc. Vous n'avez pas eu, conune elle, la douleur de le voir souffrir.

A Limoges, le i3 novembre 1772.

Je suis fort aise, Monsieur, que vous me donniez des armes contre les prétentions exorbitantes de votre vannier; je ne veux pas lui tenir rigueur, mais ce qu'il aura de plus que vos premières conventions sera une grâce.

J'ai oublié dans la grande lettre que je vous ai écrite dernièrement la chose la plus essentielle et pour laquelle précisément je vous écrivais, c'est-à-dire l'énoncé de mon problème. Vous y aure^ facilement suppléé quoiqu'il en soit. On peut l'envisager de deux manières, l'une particulière et l'autre plus générale. On peut, étant donnés un, deux ou trois ordres de boules de différents diamètres et pesanteurs spécifiques donnés et mélangés

dans une proportion donnée, examiner le rapport de la résistance de Taggrégat qui en résulterait avec celle de Taggrégat formé par un seul ordre de boules, ou bien Ton peut demander quel est le nombre d'ordres, de boules, la proportion des diamètres et des mélanges qui donnera le maximum de résistance. Je crains fort que ces problèmes ne soient trop compliqués.

Ils le sont pourtant bien moins que ceux qu'il faudrait résoudre pour expliquer le phénomène de la cristallisation. Je ne suis pas du tout battu par votre comparaison de Thaïes et de Pythagore auxquels on aurait proposé le problème de la précession des équinoxes à résoudre et qui auraient eu tort de conclure de leur impuissance à l'impossibilité de la chose. L'astronomie physique s'est prêtée au calcul parce qu'on y voit ce qu'il y a à calculer ; tous les mouvements et les distances des corps célestes, leurs figures mêmes sont données par l'observation. Dans les phénomènes de la chimie au contraire tout se passe hors de la portée de nos sens et nous n'avons point de prise pour connaître ni les figures, ni les mouvements, nous ne voyons que des résultats infiniment compliqués dont les causes sont non-seulement trop éloignées de l'eflFet, non-seulement en nombre presque infini ; mais, ce qu'il y a de pis, en nombre inconnu, puisqu'il est démontré qu'il y a plusieurs fluides plus subtils que l'air qui sont absolument incoercibles et qui peuvent entrer comme principes dans les combinaisons des mixtes. Je n'ai pas assurément prétendu épuiser les hypothèses, même pour le cas de l'eau glacée; mais elle indique cependant la forme de triangle équilatéral, et comment arranger cette forme avec les propriétés d'un fluide. Je vous ai fait grâce de la manière dont les grands cristaux se forment par lames parallèles et cependant conservent la forme hexagone. Vous me dites que les corps qui se cristallisent sont composés ; oui, les unités du mixte. Mais c'est l'aggrégat composé d'un nombre immense d'unités dont nous voyons la cristallisation, et la difficulté consiste à expliquer comment la même figure se retrouve dans l'aggrégat, quel que soit le nombre d'unités dont il est composé. Adieu, Monsieur, le papier me manque. Recevez les assurances de mon amitié.

Je suis charmé de vous savoir à Paris.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce 22 novembre 1772.

Nous avons été nommés commissaires, M. d'Alembert et moi pour l'ouvrage de M. Montagne. Nous ferons notre rapport d'après demain en huit, mais nous croyons que si M. Montagne fait imprimer son ouvrage, il fera bien d'y ajouter une démonstration de sa méthode d'approximation.

Monsieur, on va bientôt joue.r les Lois de Minos (2) ; c'est, dit-on, Tapologie de M. le chancelier (3). Il est vrai que Minos chasse des hypocrites et des fanatiques qui faisaient des sacrifices de sang humain, et que les gens chassés par M. de Maupeou ont bien quelque chose d'approchant à se reprocher (4). M. d'Argental a ordre de ne plus paraître à la cour comme ministre de Parme ; mais on lui a écrit pour lui témoigner qu'on n'a aucun mécontentement particuUer. L'Espagne et la France ont d'ailleurs supprimé les pensions et rappelé leurs ministres. Vous aurez VEpître d'Horace (5) par le courrier de dimanche. On a donné aujourd'hui V Anglomanie de M. Saurin : c'est son Orpheline réduite à un acte.

N'a-t-on pas reçu chez vous un paquet de hardes que j'ai fait adresser à votre vannier ? Adieu, Monsieur, Mademoiselle de l'Espinasse tousse toujours et il semble qu'à mesure que sa santé la force de renoncer au reste, son amitié augmente pour tous ses amis. Revenez donc la voir et nous aussi.

(i) Ed. Arago etO'Connor, i, page 210.

(2) Tragédie de Voltaire. Elle ne fut jamus représentée.

(3) Maupeou.

(4) L'ancien parlement qui avait condamné La Barre.

(5) Par La Harpe. (7est une réponse à l'épltre de Voltaire à Horâcé.

Ce dimanche 22 novembre 1772.

Je vous dois bien des réponses, Monsieur, mais voici mon excuse: je fois, pour donner un échantillon de mon style, Téloge d'une partie des académiciens morts entre 1666 et 1699. Ils n'ont point été donnés par Fontenelle.

Je ne puis encore rien répondre à votre problème, mais j'y penserai un peu à loisir, parce qu'il est vraiment intéressant et qu'il est très possible qu'aucun de ces assemblages de sphères ne jouisse de sa propriété de l'égale résistance.

Voici une expérience que M. Sage fera ces jours-ci avec moi. Je mettrai de la chaux de plomb avec du charbon dans une cornue dont le bout lutté sera garni d'un tube plongé dans Peau de chaux, si en réduisant la chaux de plomb, la chaux se précipite, ce sera un indice que la rephlogistication du plomb produit de ce que nous appelons air fixe, etc.

M. de La Harpe a fait une réponse d'Horace à Voltaire, que je vous enverrai dimanche prochain au plus tard; elle est très agréable et remplie de vers heureux :

A l'Elysée en pleurs Racine a lu Zaïre Virgile et Racine avouent que Pour les vaincre tous deux

Il ne t'a rien manqué que leur langue et leurs Dieux. Il parle des soupers où Frédéric

N'avait plus d'ennemis que les sots.

Et même contre lui permettait les bons mots.

La fin est très adroite. Horace, après avoir parlé des deux langues ajoute :

Pour la première fois, je t'écris dans le tien, Et si j'ai bégayé la langue de Voltaire, Je vais le lire encore pour apprendre à mieux faire. Il y a un Monde primitif ^ une traduction de deux écrits de Plutarque, par iM. du Theil. M"^ de l'Espinasse ne vous écrit

lOÇ TURGOT A CONDORCET 1772

point; elle est toujours très souffrante et tourmentée par des insomnies et une toux presque continuelle. Adieu, Monsieur, revenez le plus tôt que vous pourrez. Nous vous attendons avec bien de Timpatience.

TURGÔT A CONDORCET

A Limoges, le 27 novembre 1772.

L'histoire de l'Académie ou des académiciens morts avant 1699, me paraît devoir être un morceau intéressant ; quoiqu'à quelques égards ce soit étaler notre pauvreté, car il faut avouer qu'à cette époque nous étions prodigieusement inférieurs dans les sciences aux Anglais, dont c'était le bon temps, et même aux Allemands. Il y avait pourtant quelques gens de mérite. Je ne me souviens plus si Fontenelle a fait l'éloge d'Hughens ; il me semble que non. En ce cas, ce sera un éloge principal à traiter. Ce qui me fâche de cet ouvrage, c'est qu'il ne laisse pas de demander des recherches et des lectures de livres qu'on ne lit plus guère, qu'il exige par conséquent du temps pour être bien fait. Or, je voudrais que votre affaire fût décidée promptement.

Vous aurez à discuter s'il est vrai que Roberval et Frenicle aient eu avant Newton l'idée d'expliquer toute l'Astronomie physique par la gravitation universelle. Quand cela serait vrai, cela n'ôterait guère à la gloire de Newton, car de cette première idée à l'exécution, il y a une bien prodigieuse distance ; il y a toute celle de Frenicle à Newton.

A propos de Newton, je viens de lire dans un journal anglais un moyen fort ingénieux pour expliquer comment il a pu ne pas s'apercevoir de l'inégale dispersion des rayons dans la réfraction de l'eau et du Flintglass, quoiqu'il ait fait l'expérience d'où on l'a conclue. C'est un moyen de sauver son infaillibilité, dont l'idée est due à un M. Mitchell. La voici : elle consiste à supposer, ce qui, je crois, est fondé sur quelques textes de l'optique, que pour augmenter la force réfractive de l'eau. Newton y mê-

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lait des sels et en particulier du sel de Saturne. Or, a dit M. Mitchell, il est très probable que le plomb dissous dans Teau sous la forme de sel, aura le même effet d'augmenter la propriété dispersive des rayons qu'il a lorsqu'il est combiné avec le sable dans le Flintglass. M. Mitchell a répété l'expérience de Newton avec de l'eau imprégnée de sel de Saturne et il a vu qu'effectivement la dispersion des rayons se compensait à peu près, en sorte que l'image qui avait traversé les deux prismes disposés en sens contraire n'était pas sensiblement troublée, ainsi que Newton l'avait remarqué. DoUond, ayant fait l'expérience avec de l'eau simple et du Flintglass^ a dû voir l'eflFet tout différemment. Cette explication m'a fait plaisir, car j'aime et vénère la mémoire de Newton.

Quand votre expérience ne réussirait pas, je n'en croirais pas davantage à la prétendue légèreté spécifique du phlogistique dans l'air. Encore, si M. de Morveau, au lieu de parler de l'air, eût parlé de l'éther, de ce fluide ou de ces fluides plus subtils que l'air qui passent à travers les pores des corps, comme le fluide électrique, le fluide magnétique, le fluide qu'il faut supposer pour expliquer comment la chaleur produit entre les éléments de l'air, de l'eau en vapeur, du mercure, du cuivre en vapeur ; cette répulsion en raison inverse des distances, d'où résulte l'état de vaporisation ou de fluide expansible ; on pourrait l'écouter, car il pourrait supposer que le volume du tissu spongieux que formeraient également dans un pareil fluide la litharge et le plomb revivifié, serait augmenté plus que sa pesanteur par l'introduction du phlogistique, à peu près comme si l'on empâtait avec de la cire fondue une masse de limaille de fer d'un pied cube, ou si vous voulez une masse de plomb en grains ; le volume total apparent serait le même, mais le volume réel, celui qui correspondrait à l'eau déplacée, serait augmenté et comme la cire nage sur l'eau, la pesanteur relative du tout serait diminuée. Mais si l'on veut recourir à ces fluides, je dirai encore qu'il est très-possible que ces difierents fluides ou leurs éléments soient susceptibles d'entrer, ainsi que l'air, dans la combinaison des mixtes, d'en devenir principes ou d'être principiés, comme

nos chimistes le disaient quelquefois de Pair, avant que nous eussions adopté des Écossais cette fausse et impropre dénomination d'air fixe, qui donnerait à entendre que Ton a découvert une nouvelle espèce d'air différente de Tair commun, comme Font, à ce que je crois, imaginé quelques-uns des Écossais qui ont travaillé sur cette matière. Il paraît qu'ils ont ignoré les travaux de nos chimistes et la doctrine dé l'air combiné dans les mixtes, tantôt au point de saturation, tantôt avec surabondance, comme dans les eaux de Selters, dans le vin mousseux, etc., telle que l'a développée Venel et que Macquer Ta expliquée aussi dans son dictionnaire de chimie. Ces messieurs avaient rappelé à une meilleure théorie et ils avaient étendu les conséquences des premières expériences de Stahl, lequel est vraiment le premier qui ait aperçu le rôle que l'air joue dans la nature comme principe des mixtes ; mais toutes les idées spkulatives de Stahl, toutes les conséquences qu'il tire des faits qu'il a vus sont infiniment embrouillées et manquent de cette dialectique, de cette précision d'idées et de langage dont jusqu'ici les physiciens se sont occupés beaucoup trop peu et dont le défaut remplit leurs écrits de paralogiomes, de paradoxes, de suppositions tacites d'où naissent des conséquences absurdes, etc., etc., etc. Ce sont nos chimistes qui ont fait disparaître les paradoxes de cette doctrine, qui ont montré que l'air dans les corps solides n'était pas comprimé, mais combiné, que ce n'était ni à l'air, ni à l'eau que les corps solides devaient leur solidité, mais à l'union de leurs différents principes, à l'équilibre des tendances en vertu desquelles ces principes en telle ou telle proportion, s'unissent pour for? mer tel ou tel mixte et à la force des tendances qui sont les unes vers les autres les unités de ces mixtes ainsi formés. Ils ont rer marqué que h fluidité liquide dans l'eau, la fluidité expansible dans l'air et dans l'eau en vapeur, étaient des propriétés appartenantes à l'aggrégat et non aux unités des mixtes plus ou moins composés, plus ou moins simples, ou de leurs éléments, que ces propriétés avaient pour cause l'application de la chaleur et la force par laquelle elle tend à écarter les molécules des corps qu'elle pénètre, d'où il suit que cet effet est nul, lorsque la ten-

dance des molécules de Taggrégat les unes vers les autres, ou la tendance des principes vers les autres principes du mixte surpasse la force d'écartement de la chaleur actuelle. Voyez Fart chimie dans TEncyclopédie, Farticle eflFervescence des mémoires de Venel sur les eaux de Selters et Tart. expansibiiité (avec Ferrata, qui est au 7* volume, sans lequel vous ne Tentendriez pas.) Dans cette doctrine, Tair combiné avec les corps y est fixé par la combinaison ; il en est dégagé lorsque le mixte se décompose et qu'il s'en forme de nouveaux souvent il se recombine sur le champ comme dans la fermentation du vin. Mais la dénomi* nation de fixe ne lui convient point. Cette fixité n'est qu'un état accidentel et passager et non une propriété constitutive d*une substance particulière de l'air, distinguée de l'air commun.

Mais les Écossais sont venus ; ils ont (i) cru découvrir ce que nous savions il y a plus de vingt ans, ce qui n'a pas peu contnbué à l'enthousiasme avec lequel ils ont annoncé leurs décou* vertes. Ils y ont ajouté beaucoup d'expériences ingénieuses et intéressantes sur les eflFets de cet air récemment dégagé des mixtes auxquels il était uni ; ils ont observé que cet air ainsi récemment dégagé se recombinait plus aisément et qu'il avait différents effets, qu'on ne pouvait point obtenir de l'air qui était depuis longtemps dans l'état d'aggrégation expansible. Cette partie de leur doctrine est ce qui leur appartient ; elle est nouvelle, intéressante, féconde en belles expériences chimiques et peut-être médicales. Mais s'ils en ont conclu que cet air était une autre substance que l'air commun, leur conclusion est plus étendue que les prémisses. L'air sur lequel ils opèrent n'est point de Y air fixe, mais bien de l'air qui a été fixé pendant quelque temps et qui ne l'est plus. C'est de l'air dégagé de la combinaison dans laquelle il avait été fixé, La dénominadon d'air fixe est donc impropre et il faut la bannir. Au reste les Anglais n'ont pas tant de tort que leurs traducteurs, car leur mot est :

(i) Je reprends le tou afCrmatif parce que je viens de lire un extrait de Priestley , dans le Monthly rei'iay et que j'y vois toutes mes coiûectures vérifiées. (Note de Turgot.)

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fixe d'air ^ ce qui peut se traduire par air fixé^ aussi bien que par air fixe ; mais encore ce mot d'air fixé ne donne-t-ii pas une idée nette de la chose : cette chose est de Tair élémentaire considéré comme élément ou comme principe et non comme ^gg^égat, lequel est tantôt ^^^, tantôt dégagé par la combinaison ou la décomposition des mixtes.

. Pardon de cette digression occasionnée par Thumeur que p'a donnée i^ Tintroducdon d'un langage impropre dans la physique déjà trop infectée de ce vice, 2^ Temphase avec laquelle au moyen de cette dénomination impropre on a voulu nous persuader que quelques médecins d'Edimbourg avaient changé la face de la physique, lorsqu'ils n'ont fait qu'étendre des. découvertes très connues, beaucoup plus intéressantes en elles-mêmes que la nouvelle extension qu'on leur a donnée çt qui n'ont pas fait autant de bruit lorsqu'elles ont paru sous leur véritable nom, qu'elles en font aujourd'hui sous leur mauyais surnom. Je reviens à votre projet d'expérience. Elle me paraît très bien imaginée et devoir être concluante, si en effet rintroducdon dans l'eau de chaux d'un air qui se dégage d'autres substances fait précipiter par l'union de cet air avec l'eau la madère calcake qu'elle tenait en dissoludon. Je ne connais .ce fait que par le récit que vous m'en avez fait un jour et j'ai compris alors tout le contraire, c'est-à-dire que l'eau ne pouyaii dissoudre la chaux, qu'autant que l'on rendait à cette chaux Fair qu'elle avait perdu avec son eau de cristallisation par ropéradon de la calcinadon. Cela me paraissait se lier fort bien avec les expériences de Stahl qui, en calcinant la pierre sous son appareil, en a dré beaucoup d'eau et beaucoup d'air; c'était d'ailleurs une clef fort heureuse pour expliquer comment la dureté du mortier, n'étant due qu'à la régénération du spath calcaire qui en se cristallisant adhère aux parois que lui présentent les grains de sable ou de ciment avec lesquels la chaux est brassée, comment ce spath calcaire régénéré formant sous les voûtes en s'infiltrant à travers les joints des pierres de véritables stalactites calcaires qu'on peut de nouveau réduire en chaux par le moyen du feu, comment la chaux reprenant lors-

qu'on réteint, Teau que le feu lui avait enlevée ; il arrive cependant que la chaux qui se précipite conserve une onctuosité qui Tempêche de se sécher et de se mettre en une poudre friable, comme fait tout sel régénéré qui se cristallise au fond de Teau, comment cette onctuosité se conserve plusieurs années si la chaux est dans une fosse couverte, en sorte qu'elle n'en est que meilleure pour faire du mortier, tandis qu'on tenterait vainement d'en faire avec de la pierre calcaire réduite en poudre impalpable. Il faut donc qu'il y ait une grande diflFérence entre la chaux éteinte et la pierre calcaire ou le spath calcaire recristallisé et servant de lien aux grains de sable dans le mortier. L'expérience que vous m'annonciez de la manière dont je la comprenais m'expliquait cette diflFérence. Sans doute, disais-je, l'air n'est pas moins essentiel à la cristallisation du spath calcaire que l'eau. Il a perdu l'un et l'autre dans la calcination. L'extinction de la chaux n'a rendu à la terre calcaire que l'eau et peut-être seulement une partie de l'eau qu'elle avait perdue : elle ne lui a point rendu cet air nécessaire à la constitution du spath calcaire et sans lequel il ne peut ni être dissous dans l'eau ni cristallisé. Cet air ne peut lui être rendu que peu à peu, par le laps de temps, par la multiplication des surfaces exposées à l'air, par l'infiltration même successive des eaux qui contiennent toujours de l'air dans une certaine proportion et souvent avec surabondance. J'étais fort satisfait de cette théorie et vous venez la renverser par votre manière d'exposer l'efifet de l'air dégagé appliqué à l'eau de chaux. Il me reste pourtant une ressource : c'est de supposer que l'eau chargée d'une surabondance d'air est moins propre à tenir le spath calcaire en dissolution, que par conséquent celle à qui l'on fournit de nouvel air laisse précipiter une partie du spath qu'elle tenait dissons. Cette explication n'empêcherait pas que le défaut de solidité de la chaux récemment éteinte et son état d'onctuosité ne fût dû au défaut de l'air qu'elle n'a point encore pu reprendre.

Il serait aisé de vérifier si c'est du spath calcaire régénéré ou simplement de la chaux en état de chaux éteinte que précipite l'air introduit surabondamment dans l'eau de chaux. D n'y a

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qu'à examiner le précipité ; s'il est onctueux comme la chaux, s'il est propre à faire le bon mortier en le mêlant avec du sable ou de la terre cuite pilée, ma théorie ne vaut rien; mais s'il se sèche, s'il est friable sous les doigts, s'il ne fait pas plus corps avec le sable que ne le ferait de la pierre calcaire réduite en poudre fine, ma théorie n'aura reçu aucune atteinte. Vous pourrez aisément faire cette expérience en même temps que la vôtre. Je serai charmé d'apprendre le résultat de toutes deux.

Je n'entends pas trop bien ce que vous me dites sur ces assemblages de sphères dont vous dites qu'il serait possible qu'aucun ne jouît de la propriété de l'égale résistance. Y comprenez-vous l'assemblage de sphères toutes égales ? J'en serais surpris, car il me semble que les physiciens conviennent assez, sans pourtant l'avoir rigoureusement démontré, qu'un pareil assemblage aurait toutes les propriétés d'un fluide. Il serait, ce me semble, également intéressant de démontrer que la chose est ou de démontrer qu'elle n'est pas. Je vous dirai à ce sujet que les six hypothèses possibles à imaginer sur la composition des fluides sont en si petit nombre et si simples que j'ai toujours cru qu'on pourrait, si les difficultés analytiques ne s'y opposent pas, les examiner toutes et voir si l'on en peut déduire la propriété de l'égalité de pression. Si les six hypothèses donnent ce résultat on aura démontré a priori le principe de l'égalité de pression et par conséquent toute la science du mouvement des fluides. Si quelques hypothèses s'y refusent et que les autres s'y prêtent, on aura restreint et fixé par voie d'exclusion le nombre des hypothèses qui peuvent avoir lieu dans la réaUté.

Voilà tant de bavardage physique qu'il ne me reste guère de temps pour vous parler d'autre chose. Vous me donnez fort bonne idée de la réponse d'Horace ; il est mieux en secrétaire que Boileau, pas aussi bien cependant que Mademoiselle de l'Espinasse. Ce que tout le monde me mandé de l'état où elle est m'inquiète véritablement. Je crains pour sa poitrine. J'espère être bientôt à portée de juger par moi-même de son état, cependant je ne puis encore fixer le temps de mon départ.

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Adieu, Monsieur, chargez-vous, je vous prie, de tous mes compliments pour tous nos amis.

Cela ne vaut plus la peine de me rien envoyer que ce qui peut aller par la poste.

Je reçois votre lettre de mardi. M. Montagne ajoutera toutes les démonstrations. Ce que vous me mandez de Tétat de M"» de TEspinasse me désole.

Mardi, i" décembre 1772.

Vos réflexions sur l'air fixe me paraissent très justes et je crois très vraisemblable que l'élasticité soit une propriété des masses.

Le problème des boules est très difficile et demande une analyse dont je ne sais si je pourrai me tirer.

Vous n'aurez point encore aujourd'hui l'épître à Horace. L'auteur n'a été que huit jours à la faire et il lui en faudra quinze pour obtenir la permission de la faire imprimer. L'Hippopotame en est la cause.

Alademoiselle de TEspinasse va un peu mieux, mais son état est toujours affligeant; le Docteur Roux répond de sa poitrine. Cela rassure, mais rien ne console de voir soufirir quelqu'un qu'on aime et c'est à quoi je crains bien que nous ne soyons condamnés pour longtemps.

Mon ouvrage avance ; il y aura treize éloges. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être loué. Mais ils seront nommés avec une petite notice dans une liste alphabétique que je mettrai à la fin de l'ouvrage.

Mon afiaire traînera parce que beaucoup de gens se sont, disent-ils, engagés avec Bailli et qu'il faut leur donner des raisons de se dégager. Or M. de Fouchi m'a chargé de l'aider dans son histoire et ce sera là d'ici à quelques mois une très bonne raison. Adieu, Monsieur, revenez bien vite.

A Limoges, le 4 décembre 1772.

J'attends Tépître d'Horace avec impatience, Monsieur, j'imagine qu'elle arrivera ce soir. Pour les livres, cela ne vaut plus la peine de m'en envoyer ; je vous prierai seulement de me faire souscrire pour Montagne. Je préfère l'in-quarto.

Je n'ai point reçu les hardes du vannier ; mais je les lui ferai remettre quand elles arriveront.

La toux de Mademoiselle de l'Espinasse m'inquiète beaucoup. Je voudrais qu'elle prît du lait, soit que sa toux soit de poitrine, soit qu'elle appartienne aux nerfs ; cela lui vaudrait mieux que de se bourrer de drogues. Si les lois de Minos sont bien écrites et la pièce intéressante, je leur pardonnerai le reste, attendu que si la pièce est intéressante les portraits seront d'imagination.

Adieu, Monsieur, j'ai encore plus d'impatience de savoir le résultat de votre expérience que d'avoir l'épître d'Horace.

Recevez les assurances de ma bien sincère amitié.

Ce samedi 5 décembre 1772.

Je vous envoie enfin l'épître d'Horace qui est enfin sortie saine et sauve de la gueule de l'hippopotame comme Jonas de celle de la baleine. J'ai fait l'éloge du chimiste Duclos et j'y parle de l'augmentation de poids des métaux. Voulez-vous que j'y parle de vos conjectures, en cas que vous ne prévoyiez pas pouvoir faire les expériences nécessaires d'ici à un long temps? Nous allons choisir un chimiste : Bucquet, Rome de LÙle, Viellard des eaux.de Bassi et Baume qui nous a un peu demandé pardon en particulier après nous avoir insultés publique-

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ment ; mais nous nous contenterons en bons chrétiens de ses excuses et nous le choisirons. C'est, dit-on, le plus habile et le plus tracassier de tous les chimistes ; il fait cent découvertes prétendues pour une réelle , mais enfin il en fait et c'est là le premier de tous les mérites pour une académie. Adieu, Monsieur, nous vous attendons avec impatience : Soyez sûr que nous vous aimons autant que les Limousins devraient vous aimer. M"" de TE^pinasse est mieux depuis quelques jours.

Le prix d'apprentissage pour un vannier est 100 fr. en ne nourrissant point et 3oo fr. en nourrissant. Voilà du moins ce que les meilleurs vanniers de St-Quentin prennent ordinairement et je vous apporterai la lettre du maire à qui je me suis adressé pour cela afin que M. Picard n'ait rien à répondre.

J'arriverai à Paris lundi prochain au soir et j'aurai le plaisir de vous embrasser mardi chez madame la duchesse d'Anville ou chez M"* de l'Espinasse. Je vous remercie bien de la nouvelle que vous m'avez écrite touchant cet homme. Vous m'avez ôté un grand poids de dessus la poitrine. Adieu, Monsieur, vous connaissez tout mon attachement (i).

A Limoges, le 18 décembre 177a.

Je ne vous laisse pas tranquille , Monsieur. Voici encore un

nouveau problème, qui serait utile pour un homme qui voudrait

pousser les tables de logarithmes plus loin qu'elles ne le sont.

Un homme qui habite Limoges y a pensé et a resserré l'espace

(i) L'adresse est à Monsieur, Monsieur Turgot, intendant du Limousin, rue de la Chaise, à Paris.

en se bornant aux nombres premiers qui, comme on sait, sont les seuls nécessaires, les autres étant très faciles à suppléer. Il voudrait se servir de quelques calculateurs que j'ai dans mes bureaux, qui calculent avec une facilité prodigieuse, et dont il

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dirigerait et surveillerait les opérations. Le travail qu'il faut faire pour trouver le logarithme d'un seul nombre rend cette entreprise épouvantable pour l'homme le plus patient et le plus intrépide, et je. ne conçois pas comment on en est venu à bout. Je

me suis demandé s'il n'y aurait pas moyen d'abréger cet immense travail en le réduisant aux seuls calculs nécessaires pour trouver les moyens arithmétiques sans être obligé de faire les multiplications et les extracdons de racines qui donnent les moyens géométriques correspondants.

Voici mon idée : il n'est pas nécessaire de trouver ces moyens géométriques pour connaîcre l'ordre dans lequel on doit procéder pour chercher les moyens arithmétiques. Si l'on pouvait, par une formule, un nombre E étant donné, entre les deux extrêmes A et B, et la distance de ce nombre à ces deux extrêmes étant connue et exprimée en unités, trouver combien il feut chercher de moyens proportionnels géométriques pour arriver à un moyen qui soit le nombre E lui-même, suivi d'autant de zéros qu'on veut mettre de décimales au logarithme et trouver en même temps dans quel ordre ces moyens, successivement cherchés , passeraient alternativement au-dessus ou au-dessous du nombre E, on aurait tout ce qu'il faut pour chercher tous les moyens arithmétiques disposés dans le même ordre et dont le dernier serait le logarithme du nombre E. J'ai marqué dans la figure ci-jointe l'ordre que suivent les moyens géométriques qu'il faut trouver pour arriver au log. de 3 dans les tables ordinaires. Cette figure suffirait ppur trouver ce logarithme en cherchant ks moyens arithmétiques dans le même ordre, sans savoir quels sont ces moyens géométriques. Mais il faut former cette figure, et je crois qu'il doit être possible de donner pour cela une formule ; mais ce que je crains fort, c'est que le calcul et l'appUcation n'en soient plus compliqués encore que l'opération même de la recherche des moyens géométriques ; c'est ce que je vous propose de chercher, si vous croyez que la chose en vaille la peine.

A propos de logarithmes, si vous êtes à portêe~(îè voir les grandes tables de Wlac, je vous prie de m'envoyer : i® le logarithme de 240; 2° le log. de 241 ; 3° les nombres qui répondent ~ aux logar. de ces deux nombres muldpliés par 84 ; bien entendu " que la caractéristique sera réduite pour trouver les nombres dans les tables ; 4^ les logarithmes des tables pour ces deux

derniers nombres , avec les logarithmes des deux nombres suivants , étant en tout six logarithmes et deux nombres ; le tout écrit lisiblement. Je demande les logarithmes des tables de Wlac. J'ai celles de Rivard ; mais je voudrais plus de chiffres pour plus d'exactitude.

Si, à tout cela, vous pouvez joindre Téloge de Racine, je vous en serai encore plus obligé. Vous me demandez quand donc je reviens ; je vous réponds que ce ne sera que les premiers jours de janvier, ce dont je suis bien fâché. Je viens d'avoir un petit ressentiment de goutte ; mais c'est si peu de chose, que je n'en serai point retardé.

Adieu, Monsieur, recevez les assurances de mon amitié. Mille respects à Mademoiselle de l'Espinasse et donnez-m'en des nouvelles.

CONDORCET A TURGOT (i)

Ce lundi, fin décembre 1772.

Vous avez donc la goutte. Monsieur, et nous n'osons plus rien espérer pour votre retour. Pourquoi donc avoir tant retardé ? Si vous étiez resté pour toute autre chose que pour faire des chemins sans corvées, nous aurions bien de la peine à vous pardonner. Mais ce que nous ne pardonnons point à la Providence, c'est le décret en vertu duquel elle vous donne la goutte.

Mes Eloges vont s'imprimer. J'aurai contre moi à l'Académie le Paulmy, ce qui me fait croire que je ne suis point sans quelque mérite.

Nous avons ici les Trois siècles de la littérature. C'est une rapsodie infâme faite par un abbé Sabattier, protégé par Ber-

(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 311.

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gier (i) et par Cogé (2), aidé par Clément et Palissot. Ce nouvel athlète a été nourri par Helvétius : il dit que son protecteur était le plus honnête homme du monde, mais au demeurant un sot, un lâche et un hypocrite ; que M. d'Alembert n'a point de génie en géométrie, attendu qu'il a dit à M. Sabatier qu'il écrivait du style d'un laquais. D'ailleurs Cogé a proposé pour sujet de prix à TUniversité, la proposition suivante : Non magis Deo quant regibus infensa ista quœ hodie vocatur philosophia (3). Ce qui prouve surtout que Cogé n'entend pas le latin.

Savez-vous qu'on dit que Voltaire a voulu faire Técolier avec une Genevoise, et que ses efforts ont produit un évanouissement (4) ? Sophocle faisait des tragédies à quatre-vii^ts ans, mais avait-il des bonnes fortunes ? Je vous en souhaite le désir à rage de Voltaire ; vous serez trop sage pour abuser de vos forces, et vous ne jouiriez que du plaisir de pouvoir.

Adieu. En vérité on ne peut rien dire de MademoiseUe de TEspinasse. J'espère beaucoup de Toxymel scillitique qu'on lui fait prendre.

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