‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 10 sur 45 · DE L EDUCATION DES PHINCES · texte numérisé non relu

DE L EDUCATION DES PHINCES

A Paris, ce i5 novembre lySô-

O le beau sujet que celui de l'éducation des princes! Depuis que le gouvernement populaire a disparu sur la terre, que la raison et la lumière ont pénétré dans nos immenses monarchies, que le peuple, pensant et philosophe, s'est accoutumé à vivre sous la loi d'un seul , et qu'il a pu accorder la liberté de penser avec la contrainte des action? et avec la nécessité de iie point

36 CORRESPONDANCE INIÉDITE

participer à l'administratiou de la chose puhlic^ue, il n'y a point de sujet qui soit plus digne de la méditation des sages que cette éducatioa qui doit assurer le bonheur des peuples sur les devoirs et le bonheur de l'enfant public. Le seul remède en effet contre tant de maux qu'entraînent l'immensitë de nos Etats ^ la multiplicité et la confusion de nos lois^ la lenteur et l'incertitude de notre justice, l'impunité du crime adroit et clandestin, et la faveur du pouvoir injuste; ce seul remède , s'il existe , nous devons le chercher dans te génie et dans le cœur de celui à qui sa naissance a acquis le droit de régner. Il est singulier que les hommes, qui ne se sont réunis en société et sous différens gouvernemens que pour être heureux , aient si peu songé à en abréger les voies , ou s'y soient si mal pris. Au lieu d'entasser lois sur lois à mesure que les circonstances semblaient l'exiger, ils n'avaient qu'à en prévenir le besoin, et le moyen le plus sûr de le prévenir était l'éducation publique des citoyens, qui exige que non-seulement ils soient for/nés en général à la vertu, à la justice et à la raison, afin d'être hommes, mais qu'ils apprennent encore à regarder les maximes particulières du gouvernement sous lequel ils doivent vivre, comme sacrées et inviolables, afin d'être citoyens, et qu'ils contractent de bonne heure cette affection pour leur climat, cette prédilection pour leurs usages, pour leurs arts, pourleur façon de vivre , ces préjugés enfin pour leur patrie et pour leurs compatriotes, qui tous assurent à un gouvernement ses forces , ses ressources et sa durée. Cicéron a remarqué que cejui qui vivrait en honnête homme,, suivant les lois , serait encore un fort mauvais sujet ^

parce que les lois ne peuvent exiger de vous que de ne point Élire le tnal, et que si vous êtes bon il vous

• reste encore le devoir de faire le bien. Par le naême principe, ou voit que l'homme élevé à la justice et à la vertu n'a pas besoin de lois , et que le code d'un peuple instruit, dès l'enfance, de ses devoirs ,'c'esl-à-dire des moyens d'être heureux , et nourri dans l'amour de la vertu et de l'honnenr, dans le mépris du vice et de l'intérêt , et surtout dans une affection et modération mutuelles , serait très-mince et très-peu chargé d'ordoQuances. Tel était celui des Spartiates. Ces lois de Lycurgue, tant admirés dans tous les siècles, sont autant de préceptes (AMucation pour la jeunesse lacédémonienne. Ce législateur sublime savait qu'il ne restait plus rien à prescrire aux citoyens dont la jeunesse avait été employée à la science et à l'exercice de leurs devoirs; et c'est ainsi qu'une poignée d'hommes devînt l'admiration de la terre. La grandeur de nos vastes monarchies a peut-être rendu cett^ méthode impraticable. Ne travaillant plus pour la patrie , faisant tout

'pour nous-mêmes, pour notre gloire, pour notre élévation, pour l'agrandissement de notre fortune, il serait injuste d'attendre tout de la patrie, lorsque nous ne faisons rien pour elle. En nous garantissant la sûreté de nos personnes et la tranquille possession de nos biens, elle n'exige de nous que de ne point troubler la société, et de concourir pour le reste au bien public autant que cela peut convenir à notre état, à notre honneur, à notre intérêt. Voilà là véritable situation de ceux qui vivent sous un gouveriiement monarchique. L'éducation y devient-uiïe affaire de famille dont le monarque

38 CORRESPONDANCE- ISfÈDÏTE

n'e&t ni en. droit ni en état de prendre connaissance, et tout ce que lés lois y peuvent faire, c'est, comme dans le reste , non de procurer le biep , maïs d'empêcher • le mal ; c'est de pourvoir à ce que le pouvoir légitime des pères ne dégénère point en tyrtonie envers les enfkns.

peuple* On frémit d'épouvante quand on pense aux suites ftmestes'qu'entraînent , je ne dis pas les vices d'un souverain, mais ses goûts, ses penchans, ses- fantaisies,* choses qu'on ne ptut trouver répréhensibles dans un particulier, et qui dans un monarque peuv^it devenir la source de la calamité publique.' Qu'un particulier aifne les armes, il passera sa vie à s'exerCer dans des salles,* et ce gôât sera fort indifférent pour le bien public*! Charles XII, .spSic&ssin et»bretteup par goût, cause la ruine de son royaume en se livrant à ses fantaisies romanesques. Si dans de ^certaines monarchies on à songé à prévenir ces maux en prescrivant des bornes à l'autorité royale ^ n'était^il pas bien plus simple d'aHer à la sourde du mal, et dé rassembler toiks'nos eflbrts autour de l'enfant i*oyal, pour former son esprit et son cœur à 4a droitui^e , à la justice et à la vertu, et pour lui apprendre de' bonhe heure à subordonaer

DE GglMM ET DIDEROT. Sq

ses goûts à ses devoirs? Voyons les opérations qu'il serait à ph)pos de faire pour Cet effet, car je ne crois pas avoir Jîesoin de dire qU'on n'a encore rien fait. L'éducation* des princes ne diffère en rien de celle qu'un particulier aisé donne à ses enfans ; des maîtres crus plus ou moins habiles en font toute la différence.

Je voudrais doncpreiiiiëi*ement,eten géiiéral,quede semblables sujets fussent proposés et abandonnés indistinctement à la méditation des sages et dû public. S'il esterai îjUe le mystère est le premier iressort de la politique , et que les affaires demandent On secret inviolable ( ce que je ne crois pas trop) , il est bien certain , d*up aiitre côté, que Péducatiôn dû prince, tout ce qu'oii fait pour le progrès des sciences et des af'ts , et beaucoup de pareils objets, ne sauraient avoir trop.de publicité; que dans tout ce qui y a rapport, on ne devrait rien faire sans avoir consulté le public. Pourquoi ne discuterait- on pas dans des écrits publics .la meilleure façon d'élever Fhéritier du trône, comme où discute à Londres les intérêts de la nation dans des brochures périodiques? S'il aVrivatt que les plus sots douildss(ént lour avjis comme les plus sages; il ne faudrait certainement qu'une niédîocre étendue de lumières et un. peu de justesse dans l'esprit pour séparer l'or d'avec le plomb , et (choisir toujam-s le meilleur parti : car lorsque la vérité et la sagesse élèvent la voix, on n'écoute plus le pSat et confus langage de la sottise^ à moins que là passion et, l'intérêt particulier u'aieut endivrci le^ oreittes d'avance.

. Le g^uver4eur de l'enfant royal doit jêtre sans doute le. plus lidnrfête homme du royaume. Tou«

4o CORRESPONDANCE INEDITE

ceux qui président ou prennent part à cette éducation dmvent y être appelés par leur mérite , par leurs lumières, par leur probité et par la bonne odeur de leurs vertus : en écoutant la voix "publique, on ne se méprendra pas dans le choix. Mais cela" ne suffit pas; je voudrais encore que le jeune prince fût éloigné de tout ce que la cour a de plus éblouissant pour de faibles yeux, qu'il fût confié, pour ainsi dire, au public, quHl passât son enfance au milieu de la nation, qu'il assistât souvent aux assemblées publiques, aux spectacles, et sans autre prééminence que les égards modéré» que le mérite accorde au rang, et qyi seuls doivent flatter un cœur généreux ; qu'il se rapprochât enfin de la vie privée, autant qu'il serait possible , afin de contracter les vertus civiles et les qualités d'uu honnête homme avant que de faire le roi. Sôn^génie, plié ainsi de bonne heure à connaître les hommes , à priser leurs taleus , , à apprécier leur-mérite , accoutumé surtout à leur façon de vivre et de juger, apporterait sur le trône une infinité de lumières, que le défaut d'instruction cache éternellement aux rois d'un esprit ordinaire , et que ces hommes rares que le ciel fait naître de temps en temps pour la prospérité des peuples , ne peuvent remplacer que par des'efforts de génie.

On dit* que M. de Fénelon , l'auteur du Télémaque, cette ame si pure et si belle dont un cœur sensible ne peut se rappeler la mémoire sans émotion, chargé par Louis XIV de l'gducation de M. le duc de Bourgogne, et n'espérant pas d'en faire un grand roi, borna tous ses soins à inspirer à ce prince un vif amour pour l'humanité, persuadé que cette v.ertu seule suffît pour

DE GRIMM ET DIDEROT. /^î

remédier aux inconvéniens alixquels le trône expose un roimëdiocre^oumêmenyé avec des* dispositions malheureuses. Je voudrais aller plus loin que l'archevêque de Cambrai , je voudrais que cet amour des hommes fût porté, dans le cœur des princes, jusqu'au respect pour tout ce qui a le nom d'homme, sans égard aux dignités j ni aux prérogatives idéales du rang et de la naissance. Les égards que le prince doit aux hommes les plus considérables, aux premières maisons de son royaume , ne le doivent point dispenser de FafFabîIité et des marques d'estime qu'il dort au dernier de ses sujets dont la réputation n'est point attaquée. Ne suffit-il pas d'être honmie pour avoir droit à tous les avantages dont l'humanité jduitPS'ily a des degrés à l'infini dans les égards, le dernier de tous doit être assez marqué pour honorer et celui qui l'accorde, et celui qui en est l'objet. Qu'y a-t-il en effet dans Funivers de plus sacré que l'homme? Le fanatisme et l'hypocrisie diront", C'est la religion , et comprendront sous ce nom tout ce que la superstition, l'intolérance et la passion ont produit de plus absurde et de plus funeste. La basse flatterie et l'ambition désordonnée diront, C'est l'autorité royale , et exerceront, sous ce titre, l'injustice et la violence. Mais la vérité crie aux souverains iHonore et respecte l'homme qui est ton sujet , afin que lu sois digne de régner sur lui , et que son cœur , par les égards qu'il reçoit de celui à qui- il doit obéir, soit animé au bien^ et ressente cette élévation compagne inséparable de la vertu.

Enfin , de toutes les vertus, k plus nécessaire à un roi, et celle qu'il faudrait inspirer avant tout àFenfant royal, est la modération. Celui qui peut tout doit toujours se

défier de sa volonté.' Lorsque personne ne vous résiste, et que vous n'avez de frein pour vos goûts et vos passions, que celui que vous tenez voiis-mênie, il faut y regardera deux fois avant que de vouloir .^Les moindres excès, comme je l'ai dit, qui sont sanè conséquence dans un particulier, deviennent, dans le souverain , des fléaux publics et terribles pour ses sujets. Combien l'amour immodéré de la chasse ne rend- il pas les princes injustes et féroces, puisqu'il leur fait préféret* la conservation d'une bête fauve à la fortuné de celui qui cultive la terre, et à l'espérance de toute une année pour sa famille iridigente et désolée! Je voudrais donc que l'enfance de celui qui doitlant vouloir un jour, et qui doit pouvoir ce qu'il voudra, fût sans cesse exercée à se défier de ses passions, à restreindre ses goûts, à modérer ses d&irs , et que sa volonté, rompue de bonne heure , s'accoutumât aux sacrifices que la raison et là sagesse sont en droit d'exigei*.

On a imprimé ici deptiis quelque temps uii recueil de Lettres adressées au prince royal de Suède , par son gouverneur , M.^ le comte de Tessîn , en deux volumes in-12* Le nom de M. de ïessin est honoré en Europe depuis long-t^mps. Vieilli jdans les emplois les plus importans de l'État , il a partout laissé des traces de sa capacité et de ses talens. Ces Lettres , qu'on a traduites du suédois , le feront connaître comme un homme d'une probité et d'une droiture rares, Elles nous donnent une idée très-nette du caractère de M. le comte' de Tessin, et même de ses goûts; mais j'aurais désiré d'en tirer aussi Une idée distincte du caractère du jeune prince, et des espérances

DK GRIMM ET DIDTÎROT. ^3

qu'il (lonne j car lorsqu'on s'adresse à un enfant en particulier, il ne faut plus lui dire des choses générales, qui deviennent alors vagues, mais il faut, pour ainsi dire , modeler toutes ses idées sur le caractère du jeune élève. A moins qu'un enfant soit tout-à-fait mal né et sans ressource , il est certain qu'on fait de lui tout ce qu'on veut , quand on sait se f tère avec souplesse. Je ne voudrais don< élève qu'il faut faire telle et telle chose, telle et tellejqualité ; je voudrais avoir me mettre assez à sa portée , suivant 1 de r«nfance, pour que ses devoirs ne lui fussent plus présentés en force de précepte , mais qu'en tirant luimême la conclusion de nos entretiens , il regardât l'exactitude dans ses devoirs comnje la source d'une satisfaction douce et constante. Ceux qui président aux éducations commettent assez communément une autre^ faute. Ils veulent inspirer à leyrs élèves tous leurs propres goûts. On voit par ces Lettres que M. de Tessin n'aime pas la musique , mais qu'il- aime en revanche beaucoup la peinture , l'histoire naturelle , les anf ir quités; mais on ne connaît pas lés goût^ du princ.e : cependant il ne s agit pas de lui faire naître des goûts , ce qui ordinairement produit plus de mal que de bieiï, il s'agit de développer avantageusement en lui ceux qu'il a reçus de la nature. Dans la première feuille , je relçverai.queiques endroits' particuliers de ces Lettres,

44 CORRESPONJ>AlVCE INÉDITE

A Paris, ce ler décembre l'j^.

Je reviens aux Lettres de M. le comte deTessin , le sujet en est si intéressant, qu'il est difficile de s'en détacher. Nous allons examiner quelques endroits particuliers, qui m'ontparu manquer d'exactitude, et qu'il serait important de rectifier, parce qu'il est dangereux pour un prince d'avoir des idées inexactes, même dans les choses de spéculation et de goût. M. de Tessin entretient son élève de la peinture et de ses différentes ' écoles : pour prouver que tout n'est pas donné à tous , il lui fait remarquer que l'école flamande l'emporte pour le coloris , que l'école française excelle dans l'or- "donnance. Cette remarque n'est pas juste. Premièrement, il ne fallait pas restreindre lès peintres dltalie à l'école romaine. L'École de Lombardie et l'école vénitienne ont produit de très-grands génies, et celte dernière s'est surtout distinguée par ses profondes recherches sur le coloris. Le Titien n'est-il pas plus admirable dans celte partie qu'aucUn peintre flamand ? En second lieu, je ne crois pas qu'on puisse citer l'école française, ni à côté des écoles romaine et flamande , ni pour exceller dans l'ordonnance. Les Français n'ont eu que trois ou quatre peintres qui puissent soutenir le parallèle avec les grands génies d'Italie et de Flandre. Le Poussin,LieSueur,I^Brun,Le Bourdon : voilà tous leurs grands noms en ce genre; encore n'y a-t-il que les deux premiers qui soient en effet des génies supérieurs. I^ Poussin, qui appartient autant à Vltalie qu'à la France,

a réuni presque toutes les parties qui constituent un grand peintre : dessein y ordonnance , savoir , sublimité d'idées et d'expression , riches'se de détail , tout est admirable dans ce grand homme. Le Sueur, sans avoir jamais été en Italie , s'est si fort approché de Raphaël, qu'il peut en quelque sorte soutenir le parallèle avec ce peintre sublime et unique. Le Bourdon est noble et riche. Le Brun a beaucoup de feu et de fécondité , mais son coloris est mauvais, et son imagination est moins pittoresque que poétique, ce qui la rend souvent froide et puérile. A ces noms près, toute la grande foule de nos peintres ne peut entrer en aucune comparaison avec les grands hommes d'Italie et de Flandre. C'est l'école romaine qui a autant excellé dans l'ordonnance que dans le dessein. Ses peintres sont presque toujours sublimes et par le grand goût et par la grande simplicité de leurs compositions. On a toujours reproché aux peintres français le maniéré , qui est précisément l'opposé de la nature ; or , le maniéré se voit autant dans l'ordonnance que dans le dessein. C'est le singe dugénie : il peut éblouir , mais il ne sait ni toucher ni satisfaire. M. le comte de Tessin passé indistinctement d'une matière de pur goût aux matières les plus graves. Nous allons l'imiter dans ce beau désordre : il exhorte son prince de ne donner jamais sa confiance à des hommes impies ou qui passent pour l'être , car, dit-il , quel motif pourrait les retenir dans la fidélité , la religion étant le fondement de la morale ? Cette maxime me paraît fausse , petite et dangereuse , plus digne d'un vicaire de paroisse que d'un ministre d'État. Vous demandez quel motif pourrait retenir les hommes

46 COBRESPONDâKCE lïWÊDITl!

dans h fidélité? Je vous réponds : La probité, la vertu, ce principe divin gravé dans le cœur de l'homme j développé par la sagesse*, perfectionnerai la société^ principe qui a existé avant toute religion , et qui ne périra qu'avec la nature humaine. Eh ! le vertueux Socrate sera donc traité en homme impie et en mau:vais citoyen, pour n^avoir pas eu ce que M. deTesain appelle de la religion? ej Caton , ce grand spectacle pour les dieux et pour les hommes, comme l'appelle Sénèqae?Il faut convenir que Fesprît de système et d'intolérance rétrécît singulièremaat les têtes; mais rien n'est plus dangereux pour les princes que ce rétrécissement, eux qui, à Timitation des sages du premier ordre , doivent embrasser toute l'espèce humaine sous leur bienveillance ; eux qui doivent juger les hommes, non sur leurs opinions , mais sur leurs qualités ; eux qui doivent sans cesse songer que c'est la vertu et non la croyance qui constitue le mérite des hommes. Que dirions -nous d'un visir qui prêcherait au grand seigneur qu'on ne saurait avoir des principes de morale sans être musulman ? Il est étonnant combien les chrétiens modernes se sont écartés de l'esprit de leur religion. Les apôtres n'ont jamais songé à contester les vertus morales , ils soutenaient seulement qu elles n'étaient pas propres à opérer le salut. Jésus-Christ disait que son règne n'était pas de ce monde ; ses disciples appelaient le mystère de la croix, la folie des âations; ils. distinguaient toujours la foi de la raison: la première, selon eux, est Touvrage de la grâce , que Dieu donne à qui il veut* Quelle liaison peut-elle avoir avec la raison et avec les vertus morales? Jésus-Christ n'a jamais dit : Faites telle ou telle chose ,

DE GBIMM ET DU>£ROX. 4?

aiip <}uç. VOUS soyez regardes comme d'honnêtes gqis , coQQj^e de bons citoyens : son motif est toujours le même; «afin que vous entriez dans le royaume des' cieux. » U ne s'est jamais avisé de dire à ceux qu'il voulait convertir : Vous êtes des fripons et des malhonnêtes gens ; vous n'avez ni principes ni morale j rien ne peut garantir votre probité, ni votre fidélité... Il leur. disait : Vous êtes malheureux et misérables, en ce que vpus n'êtes occupés que des biens passagers de ce monde, et que vous ne songez pas à acquérir les bieijs éternels. Si les principes de l'Église et de ses prêtres sont changés , ce n'est pas certainement h Thomme d'État à les adopter , et à les graver dans le cœur du prince. M. de Tessin n'a pas songé que par cet arrêt inconsidéré, il comprendrait sous la condamnation Locke , Pope , Montesquieu , tant de grands hommes qui ont hpnoré l'humanité par leurs admirables écrits, et par leur vie honnête.

£n parlant contre les flatteurs et les calomniateur, M. Tessin dit : « Ces lâches courtisans qui se flattent « d'entrer par cette voie dans la faveur du prince, sont « bien aveugles, s'ils s'imaginent que c'est le zèle ej: la a fidélité qui les fait agir. » Je ne crois pas qu'on puisse pousser l'aveuglement jusque-là. Du moins il ne saurait durejT. Les coquins, pour se donner Jç change, ne se regardçnt pas comme de fort honnêtes gens, mais ils se ^ croient seulement plus fins et plus adroits que les autres; ils regardent les principes de probité comme l'apanage des sots et des gçns bornés.

L'élève de M. de Tessin aime beaucoup^ les fables^ son gouverneur s'en sert souvent : il reproche à Esope de

n'avoir composé sur les animaux que des fables qui man-' quent entièrement de vraisemblance , quoiqu'elles sovent fort propres à l'instruction des hommes. Cette remarque n'est pas juste. On ne peut pas reprocher ^ux fables d'Ésope le défaut de vraisemblance; bien au contraire, leur grand mérite consiste précisément dans la vraisemblance. Mais tout art y soit poésie ,soit peinture , soit musique, tout ce qui imite la nature, en un mot, est fondé sur une hypothèse ou convention générale , qu'il faut admettre. Tout le reste doit être dans la plus exacte vraisemblance, et ne peut être supportable sans elle. Ainsi l'hypothèse des fables ésopiques étant la faculté de parler et de raisonner accordée aux animaux, et même aux êtres inanimés, cette hypothèse une fois admise, tout le reste doit être dans la plus exacte vérité. J'ai dit que toutes les imitations de la nature avaient leur hypothèse. li'art est la nature un peu chargée. Moins l'hypothèse est forte, et plus l'art est parfait et près de la nature. Ainsi l'hypothèse de la peinture n'est presque point sensible, celle de la musique ne l'est pas autant qu'on le croirait bien. On dit que l'opéra (je parle de celui des Italiens, le seul digne qu'on en parle) est un spectacle où les personnes chantent. Cette idée est fausse. Ils ne font que réciter, et le récitatif n'est qu'une déclamation trèsmarquée : c'est l'art qui charge la nature. Les acteurs ne commencent à chanter que dans les momens de passion, d'émotion vive, de trouble, de tendresse, etc. , parce qu'on a remarqué dans la nature qu'en effet la passion donnait une espèce de chant aux hommes , et qu'émus par quelque intérêt vif, par une passion quel-

IIE GRIMM ET DrDEROT. 49

conque, nous avions réellement la voix tantôt fort élevée , tantôt fort baissée , très-inégale en général , et chantante suivant les différentes agitations de Taroe. Voilà la source de l'hypothèse sur la musique* Il en est ainsi de la danse , etc. Mais quelque forte que soit l'hypothèse d'un art, il faut du génie pour y exceller. Ainsi, dans la féerie, l'hypothèse est extrêmement forte, puisqu'elle admet toutes sortes d'êtres, d'influences , de pouvoirs arbitraires ; mais ceux qui , à la faveur de cette hypothèse, se sont permis tout ce qui passait par leur cervelle mal arrangée , n'ont enfanté que des absurdités puériles et misérables ; au lieu que les ouvrages du comte Hamilton et quelques productions arabes en ce genre , sont charmans et vraiment agréables. En approfondissant ces réflexions, vous y trouverez là matière d'un long traité.

U y a dans le second volume des lettres qui font l'objet de cette feuille, un* étrange paradoxe; savoir, que si dans une cour on ne voyait régner que le vice, le prince qu'on élèverait au tnilieu de cette corruption deviendrait quelquefois l'homme le plus vertueux , et cela à cause du penchant naturel des enfanspour tout ce qui est rare : or , comme il n'y aurait rien de plus rare dans cette cour que la vertu , elle piquerait certainement la curiosité du prince. Ce misérable sophisme, qui fait le sujet de la soixante-unième lettre, est indigne de M. de Tessin. La vertu ainsi que la santé est analogue à la nature humaine. Les vices ainsi que lés maladies en font la corruption. Proposer à la jeunesse d'habiter un pays où les mœurs sont totalement corrompues , afin d'y apprendre à chérir la vertu , c'est

5o CORRESPONDANCE INEDITE

conseiller à un homme , pour se bien porter et pour fortifier sa santé, d'aller habiter un endroit affligé de la peste.

Dans une autre de ces lettres , vous trouverez une dissertation sur le goût ^ oîi il y a de bonnes choses ^ mais qui est un peu mince de philosophie. Il me semble qu'en général la théorie du goût n'est point approfondie.!^ président de Montesquieu s'était cliargé défaire l'article Goût pour VEncyclopédidOn nous en fait espérer un fragment. Sans doute que ce grand homme, dans le cours de ses recherches sur les lois , le caractère et les mœurs des différens peuples, a trouvé une infinité de choses qui ont rapport au goût. Le goût juge , par un sentiment intime, de k beauté et de la bonté des choses, lorsqu'il est éclairé par la philosophie; il sait encore se rendre compte de ses jugemens et des sentimens qu'il éprouve; mais la philosophie ne le donne pas , elle te rassure en lui faisant voir que là na<* ture d'un objet est d'accord avec le sentiment qu'il ep a. Le goût se fait des modèles de beauté, dont les différentes qualités n'existent pas dans un seul individu , mais sont dispersées dans plusieurs. Ainsi l'homme par* faitement vertueux est un être idéal, et pour la comparaison de ce qui est , avec cet être qu'il a imaginé, le goût forme ses jugemens sur tes différens degrés de perfection qu'il remarque dans les hommes. Pour avoirle goût délicat et grand , il faut avoir l'esprit juste, Pâme sensible et un cœur honnête. Si la vertu et la beauté ne causent pas en vous cette douce émotion qui fait le charme et le bonheur des cœurs généreux et sensibles, comment serai t-ît possible que vous eussiez du goût,

B£ GRIMM ET DIDEROT. 5l

pmsqu'il ne sait juger que par ce sentiment ?Suivant ce principe y ce sont les plus sages parmi les hommes, qui oût aussi le .plus de goût« Voilà de quoi faire encore un traité.

Les idées que M. de Tessin donne à son élève àt l'anden empire romain ne sont pas justes. Il dit qu'on s'attendait à le voir parfait et achevé sous Auguste y oiile bon ordre était si bien établi, où l'on avait pourvu à tout , etc. ; mais que Tibère et ses sticcesseul*s avaient tout renversé. L'anpire des Romains était perdu longtemps avant cet Auguste peu merveilleux. Le beau siècle de Rome était celui des guerres puniques, celui des Sdpion^ dt» Lélius, des Caton, des Cîcéron. Cet Octave surnommé Auguste, s'il eût vécu deux ou trois générations auparavant , n'aurait probablement pas été connu; et la plud grande preuve de l'avilissement des Romains sons son empire, sont leâ flatteries serviles qu'on Im prodiguait ^ et qui ont pensé dérober à la pos^ tértté la connaissance de ses vices et de sa médiocrité.

Datis un autre endroit, M. de Tessin propose à son étèv^ entre plusieurs modèles , Louis XI, à cause de sa piété, desa politique, de sa justice et de sa bonté.Louis XI était hypocrite, méchant et faible : sa ju^ce était tyran*^ nie, et sa bonté déshonorait ceux qui en étaient l'objet. Dans un autre endroit^ M. de Tessin dit à son prince: « Si quelqu'un de vos sujets a le malheur de vous déa plaire, il vous est Kbrede]p^ ^re subir le plus rigou- <c reux châtiment. » Voilà , g ^on gré , une maxime très-pernicieuse. Premièrement , il faut que les princes sachent qu'on peut leur déplaire sans être coupable: ils doivent punir, non ceux qui leur déplaisent , mais ceux

52 COBBJESPONDAirCE IJBIÉDITE

qui ont manqué à leur devoir. Si quelqu'un a te malheur de leur déplaire , c^est une raison de ^ plus pour eux de le traiter avec les plus grands ménagemens^ de peur d'être injuste à son égard. Cest un petit mal que de pousser la modération trop loin , c'en est un trèsgrand que de trop écouter son ressentiment. £n second lieu y lorsque quelqu'un a manqué , il n'est pas libre au prince de lui faire subir le plus rigoureux châtiment. Le coupable ne doit porter que la peine de son crime , et il est encore, dans ce cas, plus sûr, plus digne d'un souverain d'écouter les conseils de sa clémence , .que de pousser trop loin la sévérité.

En général , il y a d'excellentes choses dans ces lettres : elles font foi de la probité et de la droiture de leur illustre auteur. Un peu plus de philosophie n'y aurait pas nui. M. de Tessin est rempli de zèle pour sa patrie. Il prêche partout l'amour des hommes à son prince. C'est, je le répète, le respect pour l'humanité, qu'il faut inspirer aux princes et aux grands , d'où naissent les égards dus plus ou moins, mais indistinctement, à tous les hommes d'une réputation intacte. Ceségards témoignésà propos, bien loin d'avilir les souverains, les mettraient , pour ainsi dire, au-dessus de l'humanité, soutiendraient et encourageraient la vertu humble et modeste, confondraient le vice et le crime; car à moins d'être totalement dénaturé, l'homme ne peut se résoudre d'être l'objet du mépris et de U^probre public.

^ DE GtUMM ET DIDEROT. 53

) sçR l'économie politique et la législation.

A Paris , ce l«r octobre 1755.

De toutes les sciences, la moins avancée de nos jours est la politique. Cette proposition peut paraître paradoxe à ceux qui jugent les choses parleurs noms, et qui s'en laissent imposer. En effet , est-il croyable que les profondes méditations des meilleurs esprits des siècles modernes^et les travaux non interrompus de tant de génies capables et habiles dans les affaires, n'aient pas porté la politique au plus haut degré de perfection? Cependant, pour peu. qu'on se forme des idées justes, et qu'on réfléchisse d'après elles , on trouvera réellement que la science des lois et du gouvernement est restée parmi nous dans son berceau , et que les anciens ont à cet égard des avantages immenses sur nous. Rien n'est moins étonnant. Nous avons quitté la route de la vérité en faisant les premiers pas dans cette science. Plus nous avons fait de chemin, plus nous nous sommes égarés. Établissez de faux principes , vous irez d'erreur elï* erreur, et bientôt vous aurez un système de mensonges d'autant plus dangereux, qu'une dialectique sophistique leur donnera l'apparence de la vérité. Ce n'est pas le sujet d'une feuille que de prouver la fausseté de tous nos principes de politique. Leur confusion, autant que la contradiction perpétuelle qui est entre eux, prouve assez qu'il est impossible d'établir le bonheiur des peuples sur de pareils fondemens. Il me suffit ici d'indiquer deux des principaux défauts de nos gouvernemens, donti'un a sa source dans l'autre, et qui mineat

£4 CORRESPCmDlNCB IwèDlTE \

contiaueilement le salut du peuple et la prospérité des États. Le premier de ces fléaux est la multiplicité des lois. Il n'y a qu'un petit Etat qui puisse la comporter, rien n'y empêche le législateur d'entrer dans tous les détails qui se présentent; et chaque famille, pour ainsi dire, peut avoir sans inconvénient ses lois particulières: au lieu que dans nos États immenses , le nombre im<* mense des lois entraîne nécessairement le désordre et la confusion qui ruinent la fortune des citoyens, et ôtent ou gouvernement sa vigueur et sa force. Plus l'étendue 4'un État est considérable, plus il faut songer à simplifia: ses lois. A des peuples innombrables il faut une règle générale et une justice prompte. Il faudrait donc commencer par abolir les deux tiers de nos lois pour en avoir de bonnes. lïTest^il pas inconcevable qu'on entasse tous les jours lois sur lois, ordonnances ^ur ordonaances, lesquelles se contredisent réciproquement, sans qu'on en abolisse jamais aucune? Il est vrai qu'il ne &ut pas moins de génie pour abroger les lois inutiles que pour en donner d'excellentes. Une profonde connaissance de l'État, un jugement sain et pénétrant, des lumières sûres et universelles dans l'esprit , enfin une fermeté inébranlable, sont également nécessaires pour les deux opérations. Mais aussi , sans ces talens , il ne fkut pas se mêler du métier de législaf^ur^ Telle loi donnée par un homn^ de génie peut être admirable , qui devient par la suite pernicieuse à l'État parce qu'un homme sans génie aura succédé au premier, et que n'ayant ni ses talens, ni ses vues, il aura laissé sub*^ sister cette loi après qu'elle aura fait son effet, ou que les circonstances qui l'ont produite seront changées

Ce serait Teffort U'uu génie sublime que de fixer d'avance, en donnant une loi, le temps pendant lequel elle doit durer; mais cet effort est presque impossible , parce que la bonté d'une loi dépend de l'à-propos et du concours de mille circonstances j et qu'il est au-dessus des forces humaines de combiner à Tinfini les changemens qui y peuvent arriver, et qui amèneront nécessairement, à force de i^volutions, le moment où une excellente loi cesse d'être bonne , et commence à être nuisible. Puisqu'il est donc impossible au génie de prévoir et de marquer cet instant^ c^est aux hommes d'État à le saisir lorsqu'il vient à exister, et ils sauront le oonnaître à proportion qu'ils seront au fait des besoins de l'État , et qu'ils en aumnt acquis une connaissance intime. Quelque difficile enfin que soit l'opération d'ab* roger les lois, elle est indispensable dans un État bien gouverné, et la preuve la plus sure que nos gouvemamens sont défectueux , est le peu de soin qu'on a d'annuler les lois passées. Nous ressemblons au médecin qui pour guérir son malade de la fièvre, lui ordonnerait le quinquina pour toute sa vie* L'autre défaut dont j'ai à parler, qui est même la cause du premier, vient de plus loin , et est par conséquent plus difficile à guérir. Il tient à notre origine. Il n'y a que peu de temps que nous sommes sortis de la barbarie. Tous nos gouvefnemens et les lois des nations européennes se sont formés dans ces temps de ténèbres^ oîi la raison et la science de la sagesse avaient entièrement disparu de nos climats. Il valait mieux sans doute rester sans lois, et s'en tenir au bon sens, qui exerce son empire légitime sur les nations les moins policées. Par un raffine-

ment gothique, nous avons imaginé d'adopter les lois d'un peuple dont les principes, les mœurs, le carac* tère, les usages, la forme de gouvernement, toutes les notions qnfin, sont totalement opposées aux nôtres; et par un faux principe de religion , nous avons posé pour fondement de tout cet informe édifice quelques lois de Moïse que nous avons déclarées divines, c'està-dire indispensables, comme si une loi divine pouvait avoir, pour objet des choses purement humaines. Ce mélange de lois juives et romaines, auxquelles chaque nation a ajouté ses coutumes ordinairement contradictoires, a jeté nos gouvernemens dans une confusion épouvantable , et cause encore aujourd'hui tous les embarras qu'on renconti^e à chaque pas dans ladministrar tion intérieure. C'est là qu'il faut chercher la source de tous nos maux. Ce sont les suites d'un poison imperceptible et lent, et par conséquent plus dangereux, qui parvient à la fin à détruire le tempérament le plus vigoureux. Voilà des réflexions que j'ai faites à l'occasion de deux ouvrages qui ont paru depuis peu. L'un est un Mémoire sur les états provinciaux, qui est mal bâti et mal écrit, mais dont le fond est très-bon. L'auteur, qui m'est inconnu, n'a pas assez de nerf dans son style pour écrire sur des matières qui intéressent le salut des peuples. L'autre est un £ssai sur la police générale des grains, qui parait pour la seconde fois , augmenté d'un Essai sur les prix et sur l'agriculture. Ce dernier ouvrage, dont l'auteur s'appelle M. Herbert, contient d'excellentes choses traitées d'un style populaire , convenable au sujet, et qui ne manque pas de force lorsque la matière l'exige. Toutes les idées de l'auteur sont

puisées dans le bon sens : éloge qu'on ne peut donner à beaucoup d'auteurs; car, si vous voulez y prendre garde , rien n'est si rare dans les livres que le bon sens. L'auteur du Mémoire propose d'ériger toutes les provinces du royaume en pays d'états. Il a été un temps en France , où la noblesse vivant retirée dans les provinces, et étant naturellement guerrière, remuante et redoutable , c'était un principe , et comme une loi fondamentale de la monarchie, d'abaisser les seigneurs, de diminuer et de contenir dans des bornes plus étroites le crédit et l'autorité du corps de la noblesse. Le cardinal de Richelieu surtout avait conçu et exécuté qp projet , qui était peut-être excellent dans ce temps-là , c'est-à-dire conforme à l'esprit du gouvernement! En conséquence, il n'y a aujourd'hui que quatre provinces du royaume qui aient conservé leurs états, savoir : la Bourgogne , la Bretagne , le Languedoc et la Provence. Et cette forme d'administration intérieure , le droit des états de s'assembler en certain temps , et d'accorder au roi leurs subsides avec des formalités , ont rendu ces provinces odieuses à la cour, parce que, suivaut le principe du cardinal de Richelieu , la liberté des états, favorisant le crédit et l'indépendance de la noblesse, est contraire à l'autorité royale. Mais aujourd'hui les circonstances ont changé , et la politique du cardinal a eu tout son effet. Tous les grands seigneurs vivent à la cour, tiennent leur existence du roi , et font le métier de courtisan tout aussi volontairement que celui des armes. La loi est donc devenue inutile, et cette politiqueadroite cesse aujourd'hui d'être nécessaire, parce qu'elle a obtenu son but. Bien plus , elle est de-

58 CORk£SlK)NDAHOl IinSDITE

venue nuisible. Le ministère sait , et il ne faut que des yeux pour voir que le peuple est misérable dans les pays d'élection, et qu'il est à son aise dans les pays d'états. La raison en est palpable, même pour ceux qui sont le moins accoutumés à réfléchir. Tout se fait dans les pays d'états avec plus de liberté, phis d'ordre, plus de justice. C'est la province elle-même qui s'impose ce qu'elle donne au roi; elle contribue librement aux besoins de l'État; elle fait ses répartitions avec équité; chacun est jugé par son semblable, que pourrait*!! craindre? Et la liobleâse, n'ayant plus d'autre ressource pour elle que le service et les bienfaits du roi , a perdu Kenvie et l'habitude de fomenter l'esprit d« sédition et de ligue; tandis que dans le pays d'élection, k peuple, livré au pouvoir d'un seul homme et à la M<^ ponnerie trop ordinaire des subalternes, est fouté et vexé au point que le désespoir lui fait souvent aban« donner l'habitation de ses pères, ou que ta misère abrège des jours qu elle empêche de regretter. Malgré ces réflexions suggérées par le bon sens , l'aversion pour les pays d'états subsiste dans l'esprit du gouvernement; ^t bien loin de songer à donner cette excellente forme d'administration intérieure aux pays d'élection , si l'on pouvait l'oter sans inconvénient aux quatre provinces qui en ont le privilège , on n'y manquerait pas sans doute. Cependant ce qui était un excellent système au sortir des guerres civiles, faute d'avoir été aboK à propos, n'est plus aujourd'hui qu'un préjugé si défa* vorable au bien de l'État qu'il ne serait pas étonnant qu'il en causât , à la longue , la ruine.

En lisant attentivement l'Essai svrr les grains , vous

DK ORIMM ET DINC&OT. Sq

Irouverezbiend'autres vestigesde la contradiction de nos lois, de leur conflit perpétuel ^ et des maux qui en rësut tent. Les lois juives sont fort contraires à tout commerce, et à tout ce qui s'appelle usure et intérêt d'argent. Ces lois convenaient merveilleusement à un peuple pauvre , ignorant , et naturellement superstitieux et stupide. Le commerce ne pouvait guère être chez eux que Toccnpation des malhonnêtes gens , qui voulaient vivre sans labourer la terre ; il ne pouvait se faire qu'au préjudice du peuple et du bon citoyen. Toute usure était odieusci parce qu'on emprutait non pour trafiquer et faire vaknr l'argent, mais pour satisfaire à des besoins pressans. Chez les Romains , dans le temps de la pauvreté H de la frugalité, l'usure entraînait encore cet inconvénient terrible pour un peuple fier et libre, qu'elle Kvrait le pauvre au pouvoir du riche. Voilà pourquoi les lois contre l'usure étaient si sévères. Toutes ces ]om subsistent parmi nons , quoiqu'elles soient directement opposées à l'esprit du gouvernement , au génie et à l'industrie des peuples. C'est même , suivant nos opinions, une loi divine qui défend de prêter à intérêt ; et, comme il est impossible qu'elle soit observée parmi nous, nous aimons mieux donner à nos prêts des interprétations frauduleuses pour l'éluder, que d'abolir une IcH qui n'a jamais pu nous convenir. Le commerce des blés est dans le même cas. Suivant ces préjugés adoptés au hasardettoujoursrépétéssansréflexion , ce trafic est odieux parmi nous; il est pr(^ibé,et regardé comme déshcmt»rant: et pour quel effet? pour prévenir le monopole et les disettes. Mais M. Herbert nous prouve clairement que ces lois sont favorables à l'un, et produisent sou-

6o COaRE&PONDiiNGE INEDITE

vent les autres. Elles sont directement opposées à l'esprit du jcommerce; elles empêchent prëcisémeni les honnêtes gens de se mêler de ce négoce, au moyen de quoi les fripons , qui n'en sont pas à la réputation près quand il s'agit de gagner, restent les seuls maîtres d'un commerce clandestin et frauduleux, devenu pernicieux par la seule raison qu'il est défendu. Voilà des plaies qu'il faudrait songer à guérir, et des préjugés qu'il importe d'autant plus de détruire qu'ils portent tous les jours de nouvdles atteintes à la prospérité publique.

M. Herbert, dans son Essai sur les prix , combat un raisonnement que je me souviens d'avoir fait dans une de mes feuilles à l'occasion de l'ouvrage de M, Cantillon. Il prétend que le prix des denrées n'est pas à proportion de la quantité des métaux, qu'il dépend des travaux des sujets, des impositions de l'État, et non du nombre des espèces, a Si chez la nation la plus opnlente , dit-il, les habitans adonnés aux arts frivoles pouvaient retourner à la charrue, les vivres baisseraient de prix ; si au contraire beaucoup de colons embrassaient d'autres professions , les denrées hausseraient considérablement. » Je crois que notre auteur a raison, et, en lisant son chapitre avec réflexion , on voit en effet que le prix des denrées est indépendant de la quantité d'or et d'argent qui se trouve dans l'État, et qu'il y a eu des temps où les denrées étaient plus chères qu'aujourd'hui , quoique la quantité d'espèces fût bien moindre alors. Mon raisonnement était donc faux dans ce sens, mais le fait qu'il de^it appuyer n'en est pas moins constant ; savoir : qu'il nous faut aujourd'hui le double de l'argent qui sufBsait à nos aïeux pour leur entretien. Car, plus

DIT CRtMM ET DI0EROT. 6l

Fargent se multiplie dans un État j et plus les besoins augmentent ; on s'en crée tous les jours de nouveaux , qui ne manquent pas de devenir bientôt indispensables j parce qu'on s'accoutume aisément au bien ^ et qu'on ne peut plus s'en passer. Voilà le changement que la multiplication des espèces produit nécessaire^ment ; ce que le père regardait comme superflu devient une chose nécessaire pour le fils j qui se crée d'i^utres superfluités qui dégénèrent bientôt en besoins. C'est ainsi que s'engendre le luxe j toujours inséparable de l'augmentation des espèces; et comme alors personne ne songe à retourner à la charrue ^ le prix des blés double, et hausse déplus en plus. Toutes ces considérations doivent nous convaincre combien il est essentiel , dans les grands États y de favoriser l'agriculture. Si nous ne pouvons faire revenir à la charrue ceux qui l'ont quittée , tâchons du moins d'y fixer le laboureur qui nous reste j en rendant sa condition y sinon heureuse, du moins supportable. Qu'il soit à l'abri des vexations et des impots excessifs , et la population sera encouragée ; tout reprendra une nouvelle vie : tout dépérit lorsque le cultivateur est abîmé. L'agriculture et la prospérité publique marchent toujours ensemble. Le luxe prépare et hâte la ruine des États ; mais elle en sera d'autant reculée si vous songez à remédier à ces ravages par les encouragemens de la culture de la terre , unique source d'un bien - être constant et durable.

6a COB&ESFOirDANCE INEDITE

Page 1