FACÉTIE
Voici des vers que j'ai eu l'honneur de vous envoyer autrefois comme un chef-d'œuvre d'absurdité. Une femme d'esprit, madame la comtesse de R.... s'est amusée à faire un commentaire sur ces vers dans le goût de Mathanasius.
fleurs ! ô belles fleurs aujourd'hui désirées ! Que ton odeur éclate devant la bien-aimée;
DE GRIHH £T DIDEROT. 29
Allez , beauté charmante, que rien ne vous arrête, Allez vers Louison; c'est aujourd'hui sa fête. Si vos vives couleurs se fanent dans sa bouche , Âh ! qu'il est doux pour vous de toucher qui vous touche , Partez à pas contens, faites-lui bien ma cour ; Dites-lui que je Taime et l'aimerai toujours.
ElfYOl.
Si les poètes humains, instruits par leur génie,
M'avaient prêté la main k ces vers infini ,
Je me serais Hatté d'entrer dans la matière
Des qualités triomphantes logées dans vos carrières ;
Mais comme mon génie ne peut promettre autant,
Pardonnez à l'auteur comme un faible instrument.
A Paris, le J noTembrc 1755.
Je vous envoie avec un million de remerciemens , Monsieur^ le bouquet dont vous avez bien voulu me faire part; il m'a peu frappée dans le premier moment , je l'ai relu depuis avec l'attention qu'il méritait ^ et j'ai peine à croire à présent, je vous l'avoue , qu'un esprit délicat comme le vôtre se soit réellement livré à la méprise grossière dont j'ai été capable. Vous avez voulu m'éprouver, Monsieur, et il n'est pas étonnant qu'un piège tendu par vous ait pu me surprendre: je ne saurais ni m'en humilier ni m'en applaudir beaucoup.
Oui , Monsieur, j'ai méconnu un moment , j'en conviens à ma honte , toutes les beautés de cet ouvrage ; je ne lui en soupçonnais pas, puisque vous paraissiez les ignorer. La réflexion m'a dessillé les yeux ; et , pour me punir d'une si grande erreur, je veux vous communiquer mes découvertes trop tardives. Je ne saurais
3o. GORRESPOl^DANCE INÉDITE
faire assez de réparation au génie sublime que j'ai d'abord si cruellement insulté. Que ne puîs-je emprunter de lui, pour admirer ses vers , l'élévation et la finesse qu'il y a si abondamment répandues! Tous les poèmes commencent par une invocation ; presque toujours les muses en sont l'objet. Notre poète avait trop peu besoin de leur secours pour s'abaisser à le demander. 11 n'a pas voulu cependant dédaigner tout-à-fait la manière à laquelle les plus grands génies se sont assujettis; il a donc invoqué, mais seulement des fleurs, et loin de leur demander du secours , il ne semble les appeler que pour leur prescrire ses volontés. O fleurs l que ce choix est délicat ! Il se trouve si bien des dons de la nature qu'il ne veut tenir que d'elle ceux qu'il destine à sa maîtresse. Elle est fleur à ses yeux , que pourrait-il lui offrir de plus beau que son ouvrage ? Non-seulement il désire des fleurs, mais encore il veut qu'elles soient belles. 11 les appelle une seconde fois pour exiger d'elles cette qualité nécessaire. Le feu de son génie a beau l'entraîner, celui de son amour ne lui permet aucune négligence. Il aime trop pour ne pas sentir le mérite des répétitions; en est-il d'ennuyeuses auprès de ce qu'on adore?
[Cette femme qui, du commencement d'une lettre à la fin, n'avait écrit que ce mot si délicieux, quand il est aussi mérité que senti (ce f aime) j qui disait tout autrefois , et qui aujourd'hui se dit à tous sans exprimer rien ; cette femme , dis-je , pouvait-elle être accussée de peu d'esprit , parce qu'elle avait préféré la répétition simple du sentiment à la variété des phrases ? Elle connaissait l'amour, elle était assurée de son amant,
DE GRIMM ET DIDEROT. 3l
et sa manière dVxprimer l'un faisait Tëloge de Tautre.] Ainsi notre admirable poète habile autant à sentir qu'à peindre ce qu'il sent, se permet tout pour ne rien négliger auprès de ce qu'il aime. Cette préoccupation totale n'est-elle pas aussi bien marquée dans la fin de ce preipier vers :
fleurs ! ô belles fleurs aujourd'hui désirées!
Il croit to^s les cœurs aussi occupés que le sien à célébrer son aimable Louise; il voit déjà toutes les fleurs enlevées pour lui former des bouquets ; tout l'univers occupé à en rassembler pour elle. A peine espère-t-il que les plus beaux jardins puissent en fournir assez, et il semble , à entendre la manière dont il parle des siennes, qu'il jouisse du plaisir de rendre jaloux tous ceux qui n'auront pu en trouver comme lui.
Prenez -y garde, Monsieur, tout son ouvrage est rempli de ce même sentiment si délicat, et le caractère distinctif de la vraie passion.
Le second vers n'en est-il pas encore un effet? Sans parler de la précieuse négligence que tant de profanes ne comprendraient pas, et qui lui a fait abandonner dans le premier hémistiche la précision du langage qui semblait exiger le pluriel pour les fleurs, sans rechercher même si cette réunion de plusieurs en une seule n'est pas une image de tous les désirs qu'il tient du même sentiment, le premier nom qu'il donne à son amie ne peint-il pas bien vivement l'habitude où il est de juger tous 16s cœurs sur le^ sien ; semblable au divin auteur du Cantique où l'on aperçoit tant de choses du même genre , il ne l'appelle pas seulement sa bien-aimée.
3a CORRESPONDAKCE INÉDITE
maïs la bien-aimée par excellence; tout le monde doit la reconnaître ; et ce nom , il prévoit avec crainte qu'elle le tient de tous ceux qui l'approdient; il les regarde comme autant de rivaux, et jouit cependant de la voir si généralement adorée.
Mais je crains de m'étre trop arrêtée sur des commencemens qui, quoique inimitables, sont encore audessous de ce qui me reste à admirer. Je sens en tremblant toute l'étendue de mon entreprise. JTosç louer un génie au-dessus de toutes louanges^ et détailler des beautés qu'à peine m'est-il permis d'apercevoir. Je compte bien, monsieur, sur votre indulgence; vous jugerez trop justes les difficultés que j'éprouve, pour ne pas m'excuser si je ne puis les surmonter. Je continue donc, dans cette confiance , de suivre l'entreprise trop hardie que j'ai commencée; non que je prétende m'arrêter sur tout , comme je l'ai fait jusqu'à présent : l'ouvrage serait trop étendu et trop au-dessus de mes forces. J'ai senti beaucoup de choses; mais il en est sûrement bien d'autres qui m'ont échappé, et je ne veux parler que de celles qui m'ont paru frappantes.
Tel est, par exemple, l'enthousiasme qui, lui faisant personnifier les fleurs , l'entraîne jusqu'à leur attribuer des seutimens , et à être jaloux de l'impression dont il les croit susceptibles :
Allez, beautés charmantes; que rîen ne vous arrête.
Il pense qu'elles craindront comme lui, en approchant de l'objet qui l'enflamme. Il connaît trop la timidité d'un amour délicat pour n'en pas croire atteint tout ce qui approche de sa déesse ; des fleurs même doivent
redouter soA aBbrd, et ^inquiétude qu'il en ressent l'engage même à lés louer. On n'est jamais si confiant qu'alors qu'on se croit aimable ^ et la crainte des autres ne vient souvent que du peu d'idée que l'on a de soi. Allez^donc, leur dit-il, ne tremblez pas; vous êtes belles, chatmantes; qui pourrait vous arrêter?
AJlez vers Louison, c'est aujourd'hui sa fétc.
Ce moment est favorable, et dans ce jour qui réunit tous les hommages, vous la trouverez plus disposée à recevoir le vôtre.
Mais hélas ! au soin de les encourager succède bientôt la jalousie de ce même succès cp'il s'est empressé de leur promettre.
Je passe sur le vers suivant , qui me, paraît une petite indiscrétion sur la manière trop favorable dont jl espère que sera reçu son bouquet. Peut-être quelques bontés passées lui donnaient-elles le droit de compter sur celle-là ; msâs l'aveu quil en fait ne peut se pardonner qu'à l'égarement trop commun aux poètes.
At ! qu'il est doux pour vous de toucLer qui vous touche I
Il est persuî^dé qu'elles sentiront comme lui le bonheur qu'il envie , en faisant un usage bien délicat du défaut de notre langue qui exprime du même mot un sentiment et une sensation ; il peint d'une manière adroite et tendre le désir qu'il ressent de toucher un peu celle dont il l'est si vivement. Mais il se connaît trop pour être long-temps jaloux, ce Allez, leur dit-il dépouillé d'une crainte trop vaine ; partez à pas con-
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tens, c'esl-à-dire volez^ rien nç vous' reojl §i j^^^ que le bonheur.
« Failes4ui bien ma cour; je œ vous envoie pas pour sentir, mais pour exprimer* Di^-lui. ce qi^e je n'oserais lui appreadre moi-inénie, et qe dont je bi:â!e cependant de l'iostruire. Cachez ^aos votre sein un secret dont dépend le bonheur de ma vie. Qu'elle devine sans rougir ce qu'elle n'entendrait peut-être pas sans colère; et en lui peignant mon amour, jurez-lui mille fois, ^our en obtenir le pardon, qu'il sera aussi durable qu'il est violent. » Vous le voyez, Monsieur, je l'avoue à ma honte, il ne lui a fallu que deux mots pour dire ce que j'exprime moins bien que lui dans la plus longue phrase.
11 ne me reste plus à détailler que l'envoi , ou pour mieux dire il me reste encore. Il me paraît mille fois plus difficile à louer, parce qu'il mérite de l'être mieux que je n'en suis capable. En effet, monsieur, quelle rare modestie a pu aveugler si fort cet homme admirable, pour l'engager à s'abaisser au-dessous de tant de gens que sans orgueil il pourrait fouler aux pieds? Si les poètes humains y dit-il, instruits seulement par leur génie i m'aidaient prêté la main. Guidé comme il l'est par le maître d'Anacréon, qu'a-t-il besoin d'un autre secoure? Les flèches de l'Amour lui tiennent lieu de plume , et ce dieu même est son Pégase. Il craint cependant: il se méfie de lui-même, non qu'il ne sente ce qu'il vaut. Un esprit de sa trempe ne saurait se méconnaître autant; mais il est. vivement épris , et rien ne lui paraît exprimer assez ce qu'il sent davantage. Pardonnez , di t-il , à r auteur comme un faible instrument :
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il d^meÉâ decte ton ûoble etélevp dont U s'était servi jusque-là , et qu'il croit «e eonvenif qu'à Moge de sa maîtresse. Il choisit pour parler de lui les. expressions les plus communes. « Les qualités de Louise sont triomphantes, dit-il , etleur reproduction perpétti^ltone sau-* raitêtre mieux peinte que par l'emblème d'une carrière qui découvre de nouvelles richesses à mesure qu'on s^empresse d'en jouir. » Ainsi chez elle, une verlu ne disparait que pour faire place à une autre. « Ses qualités sont logées, ajoute -t -il, chacune à leur
. place ; leur amas ne fait point confusion* )> Ainsi tout est noble, délicat dans ses expressions quand
' il parle d'elle; il n'est humble et négligé que pour lui. Enfin , Monsieur, j'égale sans crainte cet ouvrage, d^abord méprisé, aux plus délicats d'Anacréon, tous deux inspirés par l'amour, mais d'une manière différente. Il forma l'un pour chanter ses plaisirs, l'autre pour peindre ses sentimens.