SUB LES^ROTESTAKS ET LA TOLÉRANCES
A Paris , ce i5 mars 1756.
S*il m'était permis d'ajouter Quelques cailloux au superbe et vrai édifice de la République de Platon, j'établirais dans un État bien policé , auprès du trône , un sage cliai^gé du dépôt de la vérité. Cet homme n'aurait I d'autre réfeompense à espérer, ni d'autres droits que ^ V ceux que la sublimité de son ministère lui donnerait à la vénération publique. Sa personne serait aussi sacrée que celle du roi. I-a sûreté et l'accès toujours libre auprès du monarque seraient de l'essence de cette charge; aucune puissance humaine ne pourrait changer ces deux points. Celui qui gouverne ne serait pas forcé de suivre les avis du ministre de la vérité, mais il serait <^Kgé de les écouter. L'exercice de ce ministère ne serait point obscur : si l'État a sies secrets , la vérité n'en a point. Sa voix retentirait dans les palais de^ rois, dans le conseil des grands, dans les assemblées du peuple. Libre et indépendante de tout întérdl, elle dissiperait ainsi les ténèbres dont l'injustice et le manège voudraient l'envelopper. Le garde de ce dépôt sacré, jouissant des appoiiitemens modiques de sa place, sans pouvoir rien posséder d'ailleui's , sans pouvoir jamais exei*cer aucune autre charge, serait ainsi préservé de la corruption dont le poison subtil et funeste, caché sous des espérances vagues et sous des illusions trompeuses, se glisse quelquefois dans le cœur des plus sages. Je ne vois pas ce qui peut dispenser les rois de l'établissement de cette charge. Ils ont des historiographes pour célébrer leurs
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actions : et combien de fois le ministère de ces écrivains ne seraiHl pas redoutable à leur maître , si leur plume mercenaire n'était vendue depuis long-temps au mensonge , et avilie par une infâme et basse adulation ? Si la Yoix du sage pouvait se &ire entendre auprès du trône , et se frayer le chemin du cœur du monarque , elle lui dirait , sans doute, avant tout : Roi , quelque riche , quelque puissant, quelque glorieux que tu puisses être , tu dois savoir qu'en augmentant le nombre de tes sujets tu augmenteras ta richesse , ta puissance , ta gloire. Que ton règne soit celui de la justice et de la douceur , que la bonté et la clémence dictent tes lois ^ président à tes conseils, maintiennent ton cœur dans la modération , et dans la conscience de sa propre faiblesse, afin qu'il apprenne à être indulgent pour les autres; et alors le nombre de tes sujets sera immense, ta louange sera dans toutes les bouches, ta bénédiction sera l'objet du vœu public; tous les ordres de l'État seront heureux sous ton empire ; les pères se féliciteront de leur nombreuse famille, ils diront dans les transports de leur cœur : Je suis plus heureux que mon voisin , car mes enfans sont en plus grand nombre. £t l'étranger viendra en foule chercher son asile et fixer son habitation parmi tes sujets; il dira : Voilà la demeure du juste, et ton peuple sera innombrable.
Si la voix de la vérité s'était toujours fait entendre en France, jamais la révocation de l'édit de Nantes n'aurait eu lieu, et l'État n'aurait été exposé à aucun des maux qu'elle a entraînés. Depuis quelque temps, les sages, les vrais hommes d'État, travaillent avec un nouveau courage à en prévenir les funestes effets. La lumière de la phi-
de ses ténèbres. Tout le monde sait que la naturalisation générale des étrangers a rencontré des obstacles insurmontables en Angleterre : cet événement devrait nous faire trembler , ear il faut convenir que l'empire des préjugés, en fait de politique , est bien moins étendu dans ce pays-là que chez nous, et que malgré l'esprit philosophique dont nous nous piquons depuis quelque temps , les Anglais ont sur nous , en ce genre , les avantages pour le moins d'un demi-siècle d'avance. Il est inutile de renouveler la mémoire de nos horreurs passées : couvrons plutôt d'un voile épais tous les funestes monuihens delà barbare férocité de nos ancêtres. Si , grâce à la philosophie , nous frémissons aujourd'hui du massacre de la Saint-Barthélémy; si nous gémissons sur les maux infinis que la révocation de l'édit de Nantes a causés au royaume , qu'avons-nous fait pour les réparer et pour en prévenir les suites ? Rien. Philosophes bavards et frivoles, nous remplissons la capitale de nos vains raisonnemens sur le bien public , pour tromper notre inutile oisiveté ; mais malgré nos beaux discours , les lois dictées par l'injustice et la violence ne sont pas moins exécutées dans les provinces; les ministres des protestans sont encore conduits au supplice , et tant de milliers d'habitans auxquels le roi doit la justice et l'humanité , comme au reste de cette nombreuse famille dont il est le père , se trouvent exposés aux vexations perpétuelles de quelques hommes violens qui abusent de l'autorité royale, de quelques évêques fanatiques qui profanent le nom d'un Dieu saint, d'un être qu'ils disent souverainement bienfaisant , pour justifier les excès de leur barbare cruauté.
Trois millions de citoyens ne peuvent jouir de la protection que leur gouvernement le doit, qu'en se couvrant de l'odieux masque de l'hypocrisie. Que nous sert la sagesse dont nous nous vantons, et cette lumière par laquelle nous nous félicitons tant d'être éclairés , si elles ne contribuent point à rendre les jours de nos frères, sereins, heureux et tranquilles? Jusqu'à présent on a prêché à nos souverains la tolérance, comme une convenance de politique , et ses avantages sont sans doute immenses sous ce point de vue; mais le ministre de la vérité n'élèvera-t-il jamais sa voix , et ne rappellera-t-il jamais au cœur du monarque dont la religion est surprise de puislong-temps, ses devoirs, avec les regrets de les avoir méconnus. Il n'y a point de lois , il ne saurait jamais y en avoir aucune qui puisse donner aucun droit, aucune autorité au souverain , ou à celui qui en usurpe le pouvoir, sur la conscience du moindre de ses sujets. Puisque je ne suis pasr moi-même le maître de mes opinions , et qu'il ne m'est pas libre de penser de telle et telle façon, d'adopter telle ou telle croyance, dequel droit mon semblable , quel que fiït d'ailleurs dans l'ordre de la société son pouvoir légitime sur moi, de quel droit pourrait-il se rendre arbitre de mes sentimens , et tyranniser ma conscience * ? La religion est donc une
(i) Nous ne répéterons pas ici les réflexions que nous avons faites dans la préface sur les inconséquences de la fausse philosophie dans ses attaque» contre la religion catholique. Elles abondent dans cet article, ainsi que d ns quelques autres subséquens.Nous nous bornerons à faire observer que, de nos Jours et sous d'autres bannières, l'intolérance et le fanatisme ont ravagé et dépeuplé le monde pendant vingt années. Et ce n'est pas plus à la liberté qu*à la religion que ces diverses calamités doivent être imputées. Grimm lui-même veconnait ( page 71) que les désastres qui ont eu lieu au nom de la religion
chose absolument indifférente pour le gouvernement ^ et il n*y a qu'un clergé injuste , cruel et barbare , qui , animé par un vil intérêt particulier et par l'envie de dominer , puisse travailler sans cesse à confondre les intérêts de l'État et de l'Église , pour rendre ses vaines excommunications redoutables par la force du bras séculier. Quelle que soit la croyance d'un citoyen, du moment qu'il remplit les devoirs de la société , et qu'il obéit aux lois , il est digne de jouir de la protection du gouvernement et des privilèges de ses compatriotes. Bien plus , il en a le droit incontestable qu'on ne saurait lui enlever sans injustice; car puisque vous naissez mon roi , et que votre naissance seule vous acquiert le droit sacré et inviolable de me gouverner, il faut bien que je naisse votre sujet , et que par ma naissance seule j'obtienne cet autre droit tout aussi sacré et inviolable que le premier, de jouir de tous les soins que vous devez à votre peuple, et de tous les privilèges qui appartiennent à vos sujets. Ce double lien ne saurait être relâché dans l'un ou l'autre sens, sans renverser totalement tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. Il est naturel , il n'est pas injuste du moins , que le souverain
« ne sont point dans Tesprit de l'évangile »; et, plus loin (page 78) , il avoue ^e ces diaux. « sont moins la faute des croyances que celle de la corruption de la nature humaine. » Toute discussion devient oiseuse après de tels aveux, et les accusations réciproques de fanatisme et d^intolérance ne sont plus que de vaines déclamations , de véritables lieux communs.
Quant à cette assertion , que « la religion est une chose absolument in<fifférente pour le gouvernement », on y reconnaît l'empreinte et le plomb de la fabrique décréditée d'Holbach , Helvétius et compagnie. Ce sophisme est démenti par l'expérience des siècles et par l'opinion unanime des vrais philosophes et des publicistes de tous les temps et de tous les pays.
favorise dans ses États le culte qu'il professe , que ceux qui sont de sa croyance parviennent , preférablement aux autres , aux dignités et aux charges de l'État y jouissent des grâces et des privilèges de sa bienveillance. La faiblesse de la nature humaine ne comporte pas une plus grande justice: l'impartialité parfaite est la justice des anges , et exiger des hommes ce qui est au-dessu» de leurs forces, c'est n'en vouloir rien obtenir. Mais, souverains de la terre, si le sentiment intime de votre faiblesse vous avertit tous les jours que vous n'êtes pas assez parfaits pour atteindre à la sublimité de la justice et pour faire tout le bien nécessaire au bonheur de vos peuples, si cette réflexion remplit votre cœur de regrets , vous savez du moins , et vous devez vous en féliciter à tous lesinstans, que vous êtes en état de ne point faire le mal, et d'empêcher ceux qui exercent sous vous votre aiitoritc de le faire. Or, c'est uncrime en vers le peuple que de persécuter le dernier de vos sujets, quel qu'en soit le pré texte. Vous devez à tous vos sujets, sans en excepter un seul, sinon des grâces et des bienfaits , du moins la protection commune , la sûreté de leurs personnes et de leurs possessions* Celui qui trouble le repos de leur cœur et la tranquillité de leurs familles, celui qui attaque le droit incontestable des pères , d'élever leurs enfans dans la fidélité due au roi et aux lois et dans leur croyance, est réellement le perturbateur du repos public , et coupable du crime de lèse-majesté. Cet ouvrier simple et honnête , ce commerçant actif dont le travail et l'industrie enrichissent continuellement l'État, deviendrait-il coupable parce qu'il ne croit pas à la façon de B,ome? N'est-il pas aussi ton enfant, ô
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monarque notre père à nous tous? n'est-il pas meilleur citoyen que ce prêtre farouche et atrabilaire qui reconnaît une autorité qui n'est pas la tienne, et dont la pieuse rage enfoncerait volontiers le poignard dans le cœur de ses frères et de tes sujets? Voilà le cri de la vérité et de ia justice : s'il était ébouté et rempli , les hommes" seraient trop heureux, le bonheur et la bénédiction habiteraient sur la terre. Les voeux de tous les bons Français se réanissent en faveur de la tolérance. Que la persécution cesse , que la vie et la fortune des protestans ne soient plus en danger, que leur état et celui dé leurs enians ne soit plus vague et incertain : il n'y a point de moyen plus efficace de rendre la France pour jamais âc»*issante, et redoutable à ses ennemis. M. l'abbé Coyer n'aura plus besoin d'inviter la noblesse à faire un métier .qu'elle ne doit point faire ; le commerce et l'industrie deviendront, sous les auspices du gouvernement, comme ils le sont déjà dans les provinceis méridionales du royaume, malgré la rigueur des ordonnances, la profession des protestâns ; leur ci'oyance les rendant , suivant les lois, inhabiles à posséder des charges publiques , ils n'auront pas occasion de quitter une profession si avantageuse pour l'Etat , si nécessaire au bien public; et leur travail, suivi de père en fils, deviendra la source inépuisable de la prospérité et des richesses de la nation.
yO CORRESPONDANCE INioiTE
SUR LÀ RELIGION CHRÉTIENNE ET LES DIFFÉRENTES SECTES qu'elle A PRODUITES.
. ^ A Paris , ce lôaTril 1756.
Le reproche d'intolérance et de tyrannie qu'on a fait à la religion chrétienne depuis tant de siècles mérite d'être examiné. A peifie des magistrats éclairés ont-ils osé prendre la plume pour écrire en faveur des protestans, ou plutôt en faveur de l'État qui sou£fre de l'oppression de plusieurs millions d'habitans , que des prêtres obscurs et impunément téméraires s'élèvent pour décrier un projet »^aussi salutaire , aussi digne d'un homme de bien , d'un citoyen vertueux , et surtout de celui qui est constitué pour rendre la justice au peuple. On a publié une feuille de quatorze pages, intitulée : Sentimens des catholiques de France sur le Mémoire au sujet des mariages clandestins des pro* testans. Si cette feuille méritait la moindre attention de la part du public , au défaut des raisons qui ne s'y trouvent point , on pourrait reprocher à l'auteur la témérité qu'il a de révoquer en doute, ou du moins de mettre en question , si le roi peut établir, ou non, une forme qui valide les mariages des protestans, et de glisser ensuite sur cette question, en disant : a Quand on accorderait que le roi en est le maître, etc.» Il est bien singulier que les chrétiens , depuis le temps que Constantin les a tirés de l'oppression, aient toujours voulu faire regarder leurs ennemis comme ceux de l'Etat , et comme mauvais citoyens , tandis qu'il n'y a point de doctrine plus opposée à lout gouvernement po-
lîtique quc^ la leur. Le peuple dévot ne cesse pas de crier <jue les inconvaincus sont des citoyens dangereux qu'il faut exterminer; et ceux-ci n'ont jamais eu Fesprit ou la volonté de lui démontrer que ses principes sont ce qu'il y a de plus contraire à -tout ordre politique , à toute autorité qui n'est pas celle des prêtres. Ce sont ces principes et cet esprit du peuple dévot qui , dans les^ siècles gothiques , ont rendu le nom chrétien odieux à tous les honnêtes gens par les excommunications ty* ranniques, par l'avilissement de l'autorité politique, par les liorreurs et les infamies dont les chrétiens ont rempli la terre. Si, dans les siècles suivans, le flambeau de la philosophie , éclairant la honte de tant de crimes obscurs, nous a fait rougir d'une superstition qui nous abaissait jusqu'à la stupide férocité des bêtes sauvages ; si le progrès de la raison humaine a fait tomber l'empire tyrannique des prêtres, et les a empêchés de professer hautement la doctrine la plus pernicieuse qui puisse infecter un État , on ne peut se dissimuler que les principes des dévots n'ont point varié sur ce point , et que , si nous avions le malheur de retomber dans les ténèbres de ces siècles barbares dont nous sommes sortis avec tant de peine, nous verrions bientôt renaître toutes ces horreurs que nous croyons pour jamais bannies de la terre , et dont le feu caché se conserve toujours dans le cœur du prêtre superstitieux et atrabilaire.
Cependant, en considérant l'esprit de l'Évangile, on doit être singulièrement surpris de la conduite des chrétiens. Comment ceux dont la religion est fondée sur la paix et sur la charité , ont - ils pu se
souiller de tous les crimes que la violence la plus odieuse et la cruauté la plus féroce ont à peine inspirés aux peuples les plus barbares ? Je voudrais voir deux Mémoires qu'avec de l'esprit et de la sagacité on rendrait très-intéressans. Dans l'un, oubliant l'histoire des faits, on examinerait les dogmes et la nfbrale de Jésus-Christ , et on tâcherait de trouver quelle a dû être la conduite du peuple qui a adopté cette doctrine , et on ferait l'histoire vraisemblable de ce peuple dans toutes les différentes situations oii il a dû se trouver par la suite des siècles. Dans l'autre Mémoire, on oublierait la doctrine de Jésus-Christ ; et, n'examinant que l'histoire du peuple chrétien et de l'Église depuis dix-huit siècles, on chercherait à deviner quelle doit être la doctrine fondamentale et primitive d'un peuple qui a tenu une conduite semblable à celle des chrétiens. Je ne doute pas qu'on ne trouvât dans ces recherches métaphysiques que la loi d'un peuple aussi intolérant, aussi vain, aussi implacable dans ses haines, aussi cruel dans ses vengeances , doit être, fondée sur le despotisme le plus violent; et que l'auteur de cette religion a dû nécessairement avoir le pernicieux dessein de renverser tout ordre politique, et (f élever sur ses débris le pouvoir illégitime et imaginaire des prêtres. Qu'on doit être surpris que la morale de Jésus-Christ, n'enseignant que riiumilité et la ciiarité, exige de ses sectateurs une abnégation totale d'eux-mêmes, et un détachement universel de tous les biens de ce mpnde! Le moyen , en effet, de croire que les disciples de celui dont le royaume n'est pas de ce monde , aient envahi le tiers de tous les royaumes, et aient témérairement
usurpé Tautorilé des rois de la terre ? Ce n*est donc pas la religion chrétienne qu il faut accuser de< toutes les horreurs dont ses enfans ont rempli l'univers. Son esprit est si éloigné de tout ce qui est terrestre, qu'on a douté avec raison qu'un peuple vraiment chrétien ait jamais pu exister; je dis un peuple chrétien, car quel serait le lien civil d'un peuple qui (et c'est là l'esprit de l'Évangile ) regarderait toutes les affaires de ce monde ^ sinon comme contraires à son salut, du moins comme îndifïîérentes et peu dignes de fixer Tatlention d'une ame qui doit vivre et être absorbée en Dieu, pour parler le langage des mystiques, et n'avoir d'autres occupations (jue de contempler ses miséricordes?
Le vrai chrétien s'isole continuellement au milieu de la
* société, et, ne prenant aucune ^art réelle aux affaires
qui occupent les hommes dans cette vie passagère , il ne s'intéresse a son frère qu'en priant pour son salut , et en le prêchant. On peut remarquer en général que de toutes les religions qui ont partagé l'univers, il n'y en a pas une seule dont les lois fondamentales conviennent à un grand peuple vivant sous un gouvernement paisible. C'est que les fondateurs de tous les cultes n'ont eu ni le génie , ni peut-être le projet de donner leur doctrine à tout un peuple. Ils n'ont pas vu au-delà de leur secte, et ils n'ont surtout point deviné ce qu'elle pourrait devenir par la suite des temps. Câpres cette réflexion, il n'est pas difficile de faire l'histoire générale de toutes les religions; car elle doit être à peu près la même. A mesure qu'une religion s'étend , et prend faveur parmi les hommes, ses lois et pratiques étroites ne pouvant convenir à tout un peuple qui adopte son
culte , on est obligé d'avoir recours aux interprétations , qui deviennent forcées à proportion qu'elles se multiplient; car toute religion prétendant à une origine divine, ses ministres n'ont point la commodité dexien ajouter à la loi primitive, ni de perfectionner, à l'exemple des législateurs politiques , le code de leur peuple, à mesure que les occasions s'en présentent. Ils n'ont donc d'autre ressource que la subtilité des sophismes, et une finessQ scolastique qui leur apprend à distinguer l'esprit de la lettre de la loi , et à comprendre sous la loi primitive des choses auxquelles son auteur n'a jamais pu songer. De cette nécessité d'interpréter naît bientôt, et par la succession du temps qui corrompt tout , un relâchement total dans La doctrine et dans les moeurs d'un tel peuple. Comment pourrait-on, en effet, fixer exactement les bornes des explications, et empêcher les hommes d'en abuser, eux qui abusent de tout? Alors la corruption enseigne aux pasteurs et aux brebis à interpréter en faveur de leurs désirs les lois qui leur sont les plus opposées. Lorsque la corruption a été poussée à un certain point , et qu'on a ab|isé avec scandale ^e la commodité d'expliquer la loi dans le dogme ^t dans la morale,, les gens de bien, ceux qui soi^t naturdlement austères, les esprits remuans et ambitieux se réunissent , deviennent rigoristes , prêchent et introduisent la réforme ; en quoi ils ont d'autant plus beau jeu, que , se rapprochant de la lettre de la loi primitive, ils professent une doctrine moins falsifiée et une morale beaucoup plus épurée, ce qui les rend eo quelque sorte vénérables même aux hommes les plus corrompus. De là les diyisions j les sectes , les diffé-
rentes écoles qui partagent le peuple d'une même religion et dans sa croyance et dans ses pratiques , si bien qu'aubout de quelque temps il devient presque impossible de discerner le tronc dans cette infinité de branches qui l'ont, pour ainsi dire, détruit. C'est là l'abrégé de l'histoire de toutes les religions du monde. Mais quelle peut être la cause de cet amas d'horreurs et de crimes commis en tous les temps par le peuple chrétien , et qui marquent son histoire par les époques les plus fa* taies et les plus scandaleuses ? Ce n'est certainement pas dans l'esprit de l'Évangile qu'il en faqt chercher la raison. Rien de plus opposé à la cruauté et à la violence, rien de pjus conforme au maintien de la paix, à l'amour de l'humanité, aux maximes de la tolérance. C'est, je crois, dans Tordre et le gouvernement extérieur de l'Église chrétienne que nous trouverons la source de la honte du nom chrétien , et de l'exécration qu'il s'est attirée. Toute religion qui établit par ses principes une hiérarchie, et qui fait de son clergé un corps séparé, et non soumis au gouvernement politique et légitime , expose nécessairement ses sectateurs à tous les malheurs que l'injustice, l'ambition, l'envie et la haine peuvent causer sur la terre; car les hommes ne connaissent plus ni les principes de l'humanité , ni les lois de la justice et de l'équité , dès qu'ils se sentent gênés dan^ leurs passions , çt que leur envie démesurée de dominer est contrariée par quelque obstacle. Leur ambition s'aigrit et s'endurcit au crime, à proportion que la ré-r sistance qu'on lui oppose est légitime. Or, dans Tordre extérieur de l'Église, le clergé faisant un corps à part, soumis à un chef particulier qui réside à Rome, se
trouve naturellement l'ennemi du gouvernement politique et du souverain sous les lois duquel il vit. Voilà en deux mots, si vous voulez voiis donner la peine d'étudier l'histoire ecclésiastique, la source de toutes les horreurs répandues sur la terre par le peuple juif et chrétien, c'est-à-dire par le peup!e de Dieu, tandis que les Gentils, et tous ceux que les chrétiens appellent enfans du diable , n'ayant point de clergé séparé du corps poltique de l'État, ni de pouvoir ecclésiastique luttant contre le pouvoir légitime, n*ont jamais eu parmi eux que des querelles d'école. L'orgueil et l'ambition des prêtres ont engendré l'intolérance, le fanatisme, la cruauté, et la 1 par adresse tout ce qui seins; voilà aussi pourt avantages remarqués j sanes , les protestans grand sur les pays où 1 Ne connaissant point de sujets du roi comme Tes i de tous les troubles qui s romaine. Un ministre sé( verain, et perd , avec «a pouvoir de faire <hi ma
bénéfice ne pouvait lui être ôté par le souverain qui l'en a gratifié , il remplirait bientôt l'Etat de trouble et de désordre. Osons le dire, la* France deviendrait la maîtresse du monde, si, secouant le joug de la tyrannie ecclésiastique, elle voulait laisser jouir ses sujets de la liberté de penser.
DE GSIBIM £T DIDBROT.
APzris, ce 1er mai 1756.
Il est difficile de quitter le chapitre de la tolérance. L'amour de l'humanité , la douceur, l'indulgence réciproque pour nos défauts , la commisération mutuelle de nos maux et de nos peines, ce sont là, sans doute , les sentimens les plus convenables pour des être s aussi faibles que nous ; et c'est la toléranc le germe dans notre cœur de la mani Ne sommes-nous pas bien misérab^ jours aussi fugitifs que les nôtres à t( blables , sans qu'il nous en revienne Ig réel , et sans autres motifs que ceux cruauté suggèrent aux cœurs corrc sèment pour nous, 'le méchant sera santpour faire le mal , et le jusle', P pour l'empêcher, n'aura d'autre resw cher l'amour de la paix , et de gém| de la condition humaine. Les préteï catholiques de France ne sont pas Xzl un catholique sage et équitable leur \ de seize pages , et a démontré à leuij sans aigreur, combien les sentiment doivent être éloignés des siens. Je crois avoir indiqué en dernier lieu la vraie source de tous les maux et de toutes les horreurs dont les chrétiens ont rempli les fastes de leur histoire. L'opposition delà puissance spirituelle à la puissance temporelle ne permettra à un État chrétien d'être tranquille, qu'autant que Tune sera totalement subjugée par l'autre , et les troubles recommence-
78 CORRESPONDAJÏCE INJÉDITE
roQt du moment que l'équilibre voudra se rétablir entre les deux puissances. Voilà pourquoi le peuple juif et le peuple chrétien ont toujours été agités et tourmentés par les prêtres ; et c'est moins la faute de leur croyance et de leur culte que celle de la corruption de la nature humaine. La même cause qui divisa jadis à Rome le peuple et le sénat , et qui occasiona cette lutte continuelle dont il résulta à la fin la perte de la chose publique , cette même cause engendra les malheurs et les crimes de ceux qui ont osé porter le nom de peuple de Dieu; avec la différence que les premiers , ayant pour prétexte de leur lutte des objets réels, comme la liberté et l'amour de la patrie, pouvaient opérer par les maux d'une discorde passagère , des biens constans et durables; au lieu que les derniers, ne s'entre-choquant que pour des objets chimériques et pour la cause imaginaire d'un dieu qui serait bien méprisable s'il fallait en juger par ses avocats, n'ont jamais produit que des fermentations dangereuses. Dénué de tout motif raisonnable, et combattant pour un despotisme d'autant plus odieux qu'il est fondé sur une puissance idéale, .l'orgueil fanatique des prêtres a rendu leur rôle horrible et leur cause impardonnable.
Toute l'Europe , il le faut avouer, a en cela de grandes obligations aux réformateurs, ou si vous aimez mieux aux hérésiarques du seizième siècle. Si l'on peut leur reprocher, en beaucoup d'occasions, un zèle trop indiscret , il faut convenir aussi qu'en combattant la chimère de la puissance spirituelle des prêtres, cause constante du malheur temporel de tant de peuples, ils ont rétabli les principes de la saine philosophie. Ces
principes sont devenus ceux des sages de toutes les na<* tions y car la lumière est venue et a dissipe les ténèbres : elle nous a enseigné qu'aucun mortel , ni roi ni prêtre , n*est en droit de dominer sur les consciences; que personne ne saurait être coupable par ses opinions, et que puisque ma croyance ne dépend pas de ma volonté , elle peut encore moins dépendre de celle d'autrui; elle nous a enseigné encore, qu'il ne saurait y avoir qu'une seule puissance légitime dans un État , soit qu'elle appartienne au peuple, soit qu'elle réside dans la personne du prince ; que tous les citoyens , soit ecclésiastiques , soit laïques lui sont entièrement subordonnés , et que toute la police extérieure de l'Église et de son culte est uniquement du ressort de cette puissance souveraine , sans que les prêtres aient d'autre droit que celui d'exécuter ce qui est ordonné , avec le respect qu'ils doivent à leurs princes. Avec de tels principes , les protestans ne sauraient manquer d'être bons citoyens, et de jouir de toutes les douceurs de la tolérance et de la bienveillance commune. Si leurs prêtres ne sont pas plus tolérans que ceux de l'Église romaine, ils sont du moins moin^ puissans , et par conséquent moins dangereux ; et leurs querelles de religion , leurs divisions et disputes entre eux, bien loin d'ébranler le gouvernement politique jusque dans ses fondemens , ne pourront jamais s'élever au-dessus de l'épaisse poussière de leurs écoles.
Ces réflexions nous conduisent insensiblement à une autre bien affligeante. Quand on pense que la première jeunesse de nos princes est entièrement abandonnée aux prêtres , on ne peut que gémir sur le sort des peu*
8o CORRESPO^DANGB INEDITE
pies. C'est dans cette ëcote^osOns le dire, où, sous le spécieux prétexte de religion et de piélé, on fait germer dans le cœur des prince^ des principes contraires au salut de l'État et au bpwheur des hommes. C'est là qu'on
formé son cœur à la -droiture, à la sensibilité et à la générosité, ne les verrons-nous pas marquer par , son règne l'époque du bonheur et de la gloire des peuples? Voilà c© qui invite le sage au repos, et ce qui le retient dans l'obscurité de sa retraite, c'est la triste corivietion que les hommes travaillent sans relâche à leur malheur, et que celui qui voudrait les en empêcher, ne ferait que les irriter.
DE GRIMM ET DIDEAOT. dl
J'ai fait autrefois Tébauche d'un catéchisme moral pour les enfaus; de tous les livres c'est le plus nécessaire. Le catéchisme des princes ne le serait pas moins : ouvrage des plus sages, un tel livre entre les mains dé l'enfant royal, étoufifeniit sans doute dans son cœur le genne de toutes les leçons contraires à la justice , à la bonté et à l'humanité. Essayons d'y fournir quelques phrases.
Essai iTun catéchisme pour les princes.
Je suis l'enfant du peuple ; sa bénédiction fait ma joie, ma confiance , et la sûreté de mon héritage.
La joie du peuple fait ma gloire; sa tristesse m% couvre de confusion et de honte.
La multitude du peuple fait ma puissance; je serai bon et juste, et ils seront sans nombre^ car ils diront : n est doux d'habiter sous ses lois.
O vous! mes sujets moins que me^ enfanst, sôye2 tous bons, afin que je puisse vous aimer tous, et que nous puissions être tous heureux !
Je laisserai aux lois qui ont été avant moi le soin de punir le méchant , et de le retrancher de la société qu'il corrompt ; pour moi, j'exercerai mon cœur dans l'heureuse habitude de faire le bien , de pardonner, et de pratiquer la clémence.
Si je suis au-dessus de mes semblables , c'est pour les rendre heureux.
Le plus heureux de tous les hommes est celui qui réjouit le cœur de son semblable. Que je serai malheureux de tout le bien que je ne pourrai faire !
g^ CORRESP0NDANGS INl^DITK
Q^e je suis effraye de ma vocation ! Je ne suis qu'un faible mortel , et j'ai à remplir les devoirs d'un Dieu. Mon peuple attend de moi son bonheur; le juste son repos et sa sûreté ; et moi^ barné et fragile, je suis su^ jet à Terreur, à la surprise, auxpfëjugés.
O vérité l qUe ta lumière vive et pure pénètre jusque dans le fond de mon cœur ! qu'elle dissipe les ténèbres qui voudraient te dérober à ma faible vue ! La voix du peuple est la tienne ; apprends-moi à l'écouter et à la discerner des cris importuns des sots et des vaines clameurs de la populace, afin que je t'obéisse.
Éloigne de moi le méchant et le QatteUr ; que leur funeste poison »e corrompe jamais mon âme* ^ Je haïrai ceux qui m'enseignelx)nt de haïr; j'écouterai avec plaisir la voix douce de ceux qui m'appren* dront à aimer tout ce qui m'environne^ tout ce qui respire sous mes lois»
Le prêtre cruel et atrabilaire dont le dieu démande le sang de mon peuple ne set*a point mon sujet; je le chasserai loin de ma v«e , car il n'^st pas digne de vivre parmi ceux qui sont heureux.
Celui qui estjuste et bon est l'enfctnt de ce Dieu digne de l'encens et des hommages d'un cœur droit et sensible.
Ce Dieu, puisqu'il est le maître de l'univers , saura soutenir sa cause , je ne suis point fait pour venger sefe querelles; je suis venu pour fixer le bonheur parmi le peuple que je gouverne.
La persécution et la violence sont les odieuses marques dé la bassesse d'un cœur corrompu. Que je ne sois jamais redoutable à personne par ces exécrables moyens!
DE 6RIMK BT DIDEROT. 83
J'appellerai mon ennemi celui qui me conseillera une action injuste ; qu'il soit l'objet de la malédiction publique, afin que le juste se sache toujours en sûreté 60US mes lois.
J'appellerai me amis ceux qui mettront ma gloire dans les bienfaits que j'aurai répandus sur mes sujets.
J'étudierai mes goûts et mes penchans, et je les dirigerai sur ce qui est bon et honnête , afin qu'il n'y en ait point qui ne soit salutaire à mon peuple.
Que je serai heureux d'arracjier à la vertu le roile sous lequel la modestie voudrait la dérober à la louange publique !
Je modérerai tous mes désirs , afin que je fasse le moins de fautes qu'il soit possible de faire.
Je serai doux et bon , pour donner envie au sage de m'aider de ses lumières , et pour qu'il ne se repente jamais de m'avoir conseillé.
Je ne mourrai tranquille qu'en laissant mon nom en bénédiction parmi mon peuple, et mon fils l'objet du vœu public et le modèle des princes.