‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 19 sur 45 · I. Damilaville, correspondaat de Voltaire · texte numérisé non relu

I. Damilaville, correspondaat de Voltaire

1. Ifous u'avons pu découvrir le nom de cet ingénieux correspondant. Plusieurs particularités de ses lettres révèlent seulement qu'il n*était pas moins distingué par son nom et par son rang , que par son esprit.

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me l'avait annoncé comme le plus bel esprit des Pays* Bas.é Je l'attendais avec l6 mien , et tfa n'était pas sans inquiétude. 3'avais tort : il m'ennuie bien plus qu'il ne m'humilie. Il se vante du soupçon d'avoir été ency*clopédique ; je vous le cède.

De qui est une Lettre du pape à mademoiselle Clai* ron^ assez bien versifiée, mais un peu longue, et pas trop forte de choses ? Elle doit être de quelque jeune caco^ac , qui en fera sa pièce de réception. Si ce caté* chumène est bien conduit, on peut en espérer quelque chose.

Donnez-moi donc de vos nouvelles; tâchez de vaincre votre paresse. U y a bien quelque chose à quoi je ne suis pas si bon qu'une princesse 'd'Allemagne ; mais il n'est pas question de cela : ainsi je compterai votre amitié par vos soins.

A Liège, ce i6 mai.

Je me presse de vous répondre et de vous remercier. Votre amour-propre peut être tranquille : le désir de le satisfaire pourrait m'engager à montrer ce que vous m'avez confié, mais je veux être fidèle à mes éagagemens et à vos volpntés ; on n'en verra rien : je vous jure cependant avec vérité que je n'ai rien lu dé mieux écrit et de mieux raisonné. Les sentimens que vous avez pour la personne de Jean-Jacques échauffent nécessairement votre style lorsquç vous parlez de lui. Vous avez bien raison de dire que les systèmes sages , brilians et impossibles, sont pour un homme d'esprit des ouvrages ennuyeux et fatjigans ; c'est ce qui me fait

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quelquefois plaisanter de vos spéculations métaphysiques, car elle ne conduit à rien de bien prouvé. La raison dirige mieux sur les objets qu'elle embrasse que les raisonnemenSy et Ton a une voix intérieure qui nous dit que les hommes avec beaucoup d'esprit ont soutenu bien des bêtises.

Jliabite la ville de Liège : c'est une vilaine habitation j un pays affligeant pour la philosophie ^ l'humanité et les ^ens de Paris; on y persécute les cacouacs et l'on y assassine les passans j ce qui est égalemeùt nuisible au corps et à l'esprit. Je ne sais quand j'en sortirai ; les campagnes d'hiver reculent nécessairement celles d'été. Les gens qui croient qu'il est, aussi facile d'arranger les volontés du rpi de Prusse et de l'impératrice, que de raccommoder une bourgeoise de la rue Saint-Honoré avec son compère , pensent que ta paix sera faite au mois de juillet : je ne crois pas la chose si facile et si prochaine. Je trouve cependant M. Stanlei d'un très-bon augure; car avoii* à Paris l'envoyé d'une puissance belligérante / c'est ne point craindre qu'elle soit informée du Vœù intérieur de sa nation , de sa situation, de ses moyens et de ses ressources. Si la pénétration de l'ambassadeur n'était point assez vive pour apprécier tous les objets, il n'a qu'à ouvrir les oi:eilles: l'indiscrétion française est infiniment utile aux étrangers. Tai connu ce M. Stanlei; c'est un homme d'un abord peu prévenant et d'un débit désagréable, mais c'est un homme qui a de l'esprit et du caractèi*e. La première. fois qu'il dina chez moi, pour empêcher ma chienne de lui frotter les jambes, il défit sa jarretière , et lui attacha tout doucement la tête

contre le pilier de la table, ce gui pensa Fétrangler.

Continuez, je vous prie, à m'envoyer exactement votre correspondance : c'est une charité de procurer quelque satisfaction aux gens qui vivent dans les privations ; c'est le premier devoir de l'humanité et de la philosophie.

Si je joins le baron, et que je trouve quelques-unes des bêtises que vous désirez, je vous les enverrai.

A 3i^aiiteii, ce a juin.

Je regrette Liège, c'est vous dire que je suis plus mal. Xanten est une petite ville sur les bords du Rhin ; la situation en est agréable, les promenades sont belles ; mais le chemin qui mène des autres chez moi est court, et ces autres m'ennuient.

Les charmes de la nature, du jardinage, de l'agri» culture, les moutons, les chèvres et les ânes, plaisirs philosophiques fort chantés depuis quelques années, ne font point ici d'impression sur mon ame. Pour goûter tous ces objets , il faut en être le propriétaire. La pluie de Bagnolet, qui ne mouille pas M. le duc d'Orléans, m'enrhume.

J'irai demain à Vesjtjl ; j'y trouverai le baron , et s'il a ce que vous désirez , j'en extrairai quelque morceau pour vous dégoûter des autres. Ce baron est un homme heureux : il n'a point d'imagination, et ce qu'il produit sans elle lui coûte même infiniment à écrire; par-là sa journée est remplie , et je suis persuadé qu'il est presque toujours content des lieux qu'il habite, parce qu'il y est satisfait de lui-même.

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L'imagination est toujours nuisible au bonheur ; elle nous éloigne de nous«méme , échauffe nos sens pour des objets chimériques, anime nos désirs pour des jouissances idéales* Il faudrait ne penser qu'à ce qu'on voit, et ne désirer que ce qu^on touche; alors je serais content du visage de ma servante et de sa fermeté.

J'ai été content de la réponse de M. de Voltaire , parce, qu'elle est de lui. J'aime à croire que mon siècle est le plus éclairé 9 que mon gouvernement est le meil* leur j et que mon temps est le plus heureux. Mais celui qui voudrait disputer sur quelques-uns de ces objets pourrait encore trouver de quoi former une brochure.

Lorsque Rome perdit sa liberté , que le sang de ses sénateurs inonda ses murailles , elle avait vu naître Ovide, Virgile, Horace et Cicéron : ce temps de lumière fut-il le plus heureux pour les Romains? Je ne le crois pas.

Convenons d'une chose, c'est qu'en fait de bonheur tous les temps sont à peu près égaux. On s'accoutume trop aisément à juger de la situation des peuples par les révolutions qui arrivent aux grands. Le maréchal d'Ancre a été assassiné , sa femme a été brûlée : voilà deux vilaines façons de se défaire des importuns ; cet événement ne change rien au sort de dix-huit millions d'ames que la France nourrit.

Pour combiner les temps heureux d'un État, il faut voir celui où le peuple, chargé de moins d'impôts, subsiste avec le plus d'aisance, où il vit tranquillement au sein d'une famille qu'il ne craint point d'augmenter; où, pour former des armées de trois cents mille hommes , les enfans ne sont pas, à la fleur de leur âge, arrachés des

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bras de Irars mères ; où le monarque eofin peut se passer de 4oo millions de revenu. Voilà, je crois, des combinaisons qui peuvent balancer l'avantage d'avoir une société plus éclairée, des draps plus fins, et des palais plus somptueux.

Je serais certainement très-affligé si , par une puissance magique, on me transportait vi$-à,-vis mon trisliïeul, et que, dançi $oi^ vilain château , je fu^se obligé d'eptendre $oq igpar^ et gothique coiiyersation ; piais je n'qsqrai» décider $i cet homme , dans son temps , aét^it pas phis heureux que je ne le suis aujourd'hui, ^vironné d.'art4 ) d'or, d^ mollesse, et des rayons de X^çjr€lopédie^

Je ^uis saji^ doute vin pauvre raisonneui:: mais au malheui^ ^e ne riep étabUr je joins celui de trouver que l69i autres n'étahlissept rien^ La sagesse et la philosophie $0]^t des caméléon^ qui changent de couleur sous la plume dçs difTérens écrivains; l'un vous dit que l'humaait^ éds^ir^ jouit de tout, et doit être la plus heureuse ; l'autr^^ vous assure que la découverte des >rta n'a £^it qu'augmenta nps misères e^ multipli^M^t nos h^soios. Les gçns tfeçprit, en appi;y?(ii\t çur les con-» Irairesy out également raison. C^la me dégoûte, et fait qU0 j'fâpc^^.mieui; VEtymm (^W tétons de M. Desbordes, que tous vos sy^tè^iea de sagesse, 4e booh^ur et d^ philosophie

Je ne vois pas qu'on se prépare epcor^ à maroher sur Muuftter ou jîppstat. Je ^e s^is si pel^fi tranquillité i^aît de la nécessité de eombiner uo^ iiiQUvein<$ns avec ceux de M. deBroglie, ou si quelque négociation suspend l'entrée de la campagne. Je penserais ^xt le prçn^ier de

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ces deux objets de rétard est le véritable , car je crois peu à la paix. Adieu; donnez-moi souvent de vos nouvelles. Mon frère me charge de mille choses pour yous.j

A Lahn, ce a3 juillet.

Je crois 9 lorsque je vois les hommes travailler au grand édifice de la raison et de la vérité, voir des enfans arranger des capucins de cartes ; un souffle détruit tout leur bâtiment, il est plus tôt renversé que fini. Le philosophe, quand le hasard lui a donné le sens commun , ne doit point espérer que ses systèmes établiront le bonheur public ; le mal de l'un fera toujours le bien de l'autre; chaque caractère, chaque passion , chaque état, chaque esprit, sont autant d'oppositions au bonheur général. Les hommes sont comme les champs , l'un porte des raves, l'autre des choux ; et celui qui s'amuse à spéculer sur le mieux possible , est un chou philosophique qui suit son goût, fait fort bien, et n'est ni plus ni moins heureux que les autres.

Trouvez-moi, pendant que vous y êtes, un bon système pour réudir deux généraux français , pour que la vérité soit dans leur cœur et dans leurs bulletins, pour que l'ensemble soit dans leurs manœuvres, et que l'intérêt {Personnel ne marche qu'après le bien public : trouvezmoi cela , et je vous donnerai mon beau cheval, qui vous jettera par terre.

Je suis très-persuadé de la supériorité de la langue allemande, je crois surtout à son abondance, car rien n'est aussi bavard que les habitans de ce pays; mais quoiqu'il soit fort à la mode d'assurer que la française

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:ii'est qu'un jargon , je n'en suis pas convaincu; et s'il y a des morceaux en latin ^ en grec, en anglais et en allemand, qui vous paraissent intraduisibles, les traducteurs de ces nations doivent dire la même chose de bien des passages français.

Quant à moi , j'ai une autre idée, et je pense qu'un traducteur dont le génie serait égal à son auteur ne lui serait point inférieur dans les morceaux réellement sublimes. Le beau se sent et se rend dans toutes les langues ; et comme il tient plus au fond qu'à la forme , il se fait admirer partout. Pope, qui a peut-être embelli Homère, n'aurait pu traduire Gresset , mais il aurait traduit Corneille et Voltaire.

Vous m'en fournissez un exemple dans votre lettre.

Le héros ^ assis sur un tamiour^ méditait sa bataille ayant pour tente le firmament et autour de lui la nuit^

Je vous prie de me dire dans quelle langue cette image serait rendue avec des mots plus nobles et plus précis.

Milton, en parlant de Dieu ou de Lucifer, dit : la terre est son marche-pied ^ le ciel est son dais.

Dans un autre ouvrage anglais plein de choses fortes et folles, qui s'appelle, je crois, les Nuits Noires , l'interlocuteur s'écrie :

O nuit., y noire diçinité , majestueuse sans éclat ^ de ton trône d'ébène tu gouvernes ai^ec un sceptre de plomb un monde anéantit

Trouvez-moi en italien ou en allemand, des termes plus énergiques et plus sombres. Convenons d'ailleurs qu'une langue qui ne souffre point d'inversion , qui est gênée dans sa poésie par la rime et par les hiatus, doit

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être bien riche quand ^ malgré ces difficultés , eHe ' a produit les plaidoyers de Corneille et les images de Yoltak^ : la langue ^ les têtes et les feçons française sont sujettes à bien des critiques; mais, tout considéré^ je crois qu'il y a encore plus de profit à e& tirer que de mal à en dire.

Je ne tous mande point de Douyèlles , nos dissen«- «k>ns sont plus fâcheuses que ncKS rerers. Les armées se séparent demain ; nous donnons trente mille hommes à M» de Broglie : M« de Soubise me parait, dans cet arrangement, imiter saint Martin qui donnait au diable la moitié de sOn manteau. M. de Castries , qui est excédé de fatigues, me charge de vous dire mille choses. Ënvoyez-^moi toujours vos écrits : j*ai trouvé le dernier plein d'esprit et de sophismes.

A Dorstein^ ce 7 septembre

J'ai commencé une lettre pour vous, mon cher Grimm^ il y a plus de quinze jours; je crois me souvenir qu'elle était excellente, mais je suis encore plus sûr qu'elle est perdue : si je la retrouve , et que je vous l'envoie y vous terrez combien j'étais content de votre dernière correspondance , et que je prenais la liberté d'ajouter encore quelques réflexions aux vôtres.

Le titre de la coimédie que vous m'annoncez tne plaît, et la protection du parti en assure le succès. Je dis déjà qu'elle est excellente et pleine de situations déchirantes (c'est, je crois, le tnot). Autrefois je l'aurais soutenu visà-vis le prince héréditaire , les armes à la main , et je lui aurais envoyé votre avis entortillé dans du canon :

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mais les temps sont changés^etles idées philosophiques demandent plus de douceur que de violence. Je prendrai la voie des déserteurs ^ et elle est fort à la main.

Je suis à JDorstein , petite ville fort jolie , qui a été, il y a huit jours, pillée et brûlée par les Hanovriens; j'y ai retrouvé mademoiselle Lisbeth, très-jolie personne chez qui je logeais il y a quatre ans ; elle m'a paru encore plus sensible à la grillade qu'au plaisir de me revoir: qu'est-ce que cela peut prouver pour l'esprit et la matière ?

Ijc grand Mahomet dont vous me parlez est sans doute un chef-d'œuvre, et je l'estime d'autant plus, qu'il ne faut pas, pour sentir sa beauté, l'illusion que la re^ présentation entraine : c'est, à ma&çon de penser et de voir, la seule pièce qui perde à être jouée. L'imagination voit des choses que l'art ne peut rendre. La mort de Séide est dans ce cas ; je me la peins mieux qu'on ne la représente, et cette pièce m'a toujours fait moins de plaisir à voir qu'à lire.

M. de Castries a toute la fatigue et le dégoût qu'entraîne sa place, dans une armée réduite à ne rien faire. Je ne le vois presque pas. J'espère que nous allons avoir plus de tranquillité. Nous avons encore uaefois changé de camp avec les ennemis ; ils sont àDulmen , et nous à Dorstein et Beklinghauscn. II faut rester ici à manger du temps et du foin ; et quand nos amis n'auront plus de quoi vivre , nous repasserons le Rhin et prendrons nos quartiers de l'année dernière. Cette opération doit mener jusqu'aux premiers jours de novembre, temps où je me flatte d'avoir le plaisir de vous revoir.

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A Ostmar, ce 26 septembre.

Tavais pensé comme vous, mon cher Grimm. Le sac de Dorstein et la situation de Lisbeth m'avaient fait naître l'idée d'une tragédie fort intéressante ; mon ouvrage était avancé , la générosité du montagnard d'Ecosse y formait une opposition brillante avec la barbarie de ces hommes policés qui ne connaissent dans l'art de la guerre que le profit, le meurtre et la gloire, et croient qu'on ne peut y joindre la pitié. J'étais assez content ; je commençais à me flatter d'un succès presque égal à celui de M. de Lauraguais , lorsque j'ai été arrêté par la difficulté de maintenir le costume : les montagnards n'ont point de culotte, cela ne laisse pas de rendre le viol plus aisé , et par conséquent la continence plus généreuse ; leur cacher le cul , c'est diminuer, aux yeux des connaisseurs, la moitié du mérite ; le leur découvrir , c'est une espèce d'indécence qui peut-être révolterait le public de Paris. Dans cette incertitude , j'ai laissé ma pièce, et j'attends, pour la finir, que l'abbé Galiani, le baron d'Holbac, Diderot , vous et nos autres lumières, ayez bien voulu m'éclairer sur ce qu'il y, a de mieux à faire. Je vous obéirai comme un de vos plus zélés énergumènes.

Je connais de nom une partie des gens qui se promènent dans VÉpître dédicatoire^ de M. de Lauraguais, surtout Annibal qui était borgne, puisqu'il n'avait qu'un œil , et , sorcier, puisqu'il faisait fondre les Alpes avec du vinaigre ; mais je ne sais ce qu'ils viennent faire dans son Épîire,qui est un des plus étonnans galimatias que j'aie lus de ma vie. C'est une grande bêtise aux ama«

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leurs de vouloir être auteurs , et Ton pourrait leur dire ce qu'un bon ecclésiastique, secrétaire de feu mon oncle, lui répondit lorsque, effrayé de rimmensité de ses manuscrits , il craignit d'en faire un trop gros volume : «(Rassurez-vous, monseigneur, lui dit l'abbé, quand ils auront été sous la presse , ils paraîtront fort plats. »

Il y a beaucoup à gagner à juger les autres sans se mettre à portée de l'être : on peut, sans être architecte, déciderqu'unemaisonestmalbâtie.MadameGeofFrin,qui se connaît en livres, en tableaux, en statues, en habits, en géométrie, etc. , n'a jamais fait qu'une fille sourde; c est ce qui m'encourage à hasarder d'être quelquefois d'uD avis différent du vôtre, liberté que je n'oserais prendre si j'avais produit dans le monde un autre ouvrage que ma fille , qui a bien ses deux oreilles.

Par exemple, je ne pense pas comme vous sur le mélange du chant çt de la danse; il me semble que ces deux mouvemens ne sont point des imitations tout-àfait disparates : c'est, je crois , dans l'état de pure nature plus que dans le travail des arts, qu'il faut chercher le vrai. Nos paysans, aux noces de leurs seigneurs, dansent et chantent; les sauvages , après leurs victoires, en font autant. Si les danseurs sont bons, que les fêtes soient bien amenées et que la musique en soit agréable, comme par exemple celle du ballet des Fleure , dans les Indes Galantes, j et des enchantemens de Tancrède et ^Luirmide, je ne puis trouver que cet assemblage soit monstrueux. Je vous avoue donc que je serais fâché qu'on le réformât, et que je le crois meilleur à perfectionner qu'à détruire.

Vous avez prévenu une partie de ce raisonnement

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en disant que les premiers chants ont une origine dif^ férente que celle de la musique; c'est encore ce que je ne crois pas : je pense que les premiers chants étaient une première musicpie^ comme les premières chansons étaient une première poésie. Tout le monde est de votre avis sur l'avantage qu'il y aurait à faire un tableau de chaque ballet; et la preuve que l'esprit n'a pas besoiu d'être éclairé sur cette vérité^ c'est le plaisir que donnent ceux qui sont bien composés. Tâdbez donc d'encourager les auteurs à travailler avec plus d'intelligence , mais ne leur dites pas que le fond de leur travail est absurde; car cela pourrait nous priver de nostiallets, qui sont nécessaires à nos opéras et à mes yeux aussi.

J'apprends dans ce moment la mort de M. de Clermont. Je n'avais pour son existence qu'un intéi'êt relatif, et j'attends, pour en être fâché ^ l'effet qu'un tel événement produira sur le sort de sa femme : elle a peu de bien , encore moins d'ordre ; et la liberté , dans les ménages de Paris, n'est qu'un mot qui n'a point de réalité ; les femmes n'y sont pas plus gênées que la presse; elles crient cependant comme vous à la persécution, mais le fait est que, tant de corps que d'esprit, chacun travaille assez librement. Je suis ici éatre Munster, pour en gêner la garnison, et la West-Frise, pour protéger les courses de nos troupes légères. Ces deux objets peuvent nous mener jusqu'à la fin du mois d'octobre, et j'espère toujours être à Paris dans les premiers jours de novembre. Le plaisir de vous y revoir entre pour beaucoup dans le désir cpie j'ai d'y retourner.

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A Bolum , oe 3f octobre.

Vous ttH>ttTe2 dôtio, mott th^ Gritnm, que de très jolies femmes ornées de guirlandes de fleurs, à moitié nues j formant sur des airs voluptueux des pas Quelque* fois yn(s et qudquefois languissanSi ne sont point ca* paUes de désarmer un héros ^ de suspendre son ardeur pour la gloire , et de lui faire oublier la guerre pour les plaisirs : cependant le vaisseau de Cléopâtre, sa musique, ses Nymphes et ses Amours , endiantèrent Antoine; les délices de Capoue, qui ne valaient ni Pomponne ni Miré, arrêtèrent Annibal, et moi, qui suis tout aussi brave qu'un autre, je vous avoue que si je rencon* trais dans un bois de Yestphalie un ballet de rOpéra^ jem y arrêterais au moins une nuit.Il &ut que vous ayez un cœur de fer ou des sens de glace , pour être insensible à ces objets. Yotçe jeune Hercule dontTame oppressée balance entre la volupté et la vertu, ne doit flotter dans cette incertitude qu à l'aspect des plaisirs qu'on lui pré» sente, et cette image des plaisirs devient une chose essentielle au fond de la pièce, puisqu'elle doit être assez vive pour laisser le spectateur balancer sur le parti qu'il prendrait s'il était à la place d'Hercule. Je continue donc à penser que les enchantemens SAmadis et de Tancrède sont précieux à conserver.

Nous avons trois spectades dont le goût, les caractères et les impressions doivent être différens : la comédie est la peinture des mœurs du temps, elle devrait corriger et amuser; la tragédie doit élever l'ame et la déchirer par des tableaux tendres ou effmyans ; l'opéra est un spectacle de magie , qui doit amollir et

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enchanter les sens. Si vous nous ôtiez les uns et les autres , vous en feriez une tragédie chantée. Peut-être l'en estimeriez vous davantage , mais ce, serait un genre de moins. Vous dites que c'est un nlonstre^ mais c'est un monstre qui plaît. Quant à la musique , je suis fort de votre avis , et je désire qu'elle soit aussi harmonieuse, aussi agréable et aussi pittoresque que vous pouvez l'imaginer.

Je lisais, il y a quelques jours, dans un des ouvrages du temps , qu'il n'y avait rien de si ridicule que les chœurs, parce qu'il était contre le sens commun de faire avoir la même idée et les mêmes expressions à cinquante mille hommes àlafois. Cela ne me paraît pas bien juste, car ordinairement le ton est donné par un coryphée, et rien n'est pluscommun que de voir le peuple répéter par exclamation ce qu'il entend dire à une seule voix. D'ailleurs cette méthode n'est pas de nos jours; et les Grecs, nos,maitres en tout genre, s'en sont servis avec succès dans la plupart de leurs tragédies.

Je n'ai point été aussi content de la Lettre de Gouju que je l'avais espéré; il me semble que la même idée y est trop souvent retournée, et que ce petit écrit est moins gai que ceux qui l'ont précédé.

Je ne vous reverrai pas aussitôt que je l'avais espéré J nous sommes condamnés à faire des malheureux jusqu'au 1 5. L'ennui que j'en ressens me prouve que les plaisirs des damnés ne sont pas fort vifs; et je ne me console point d'être ici parle chagrin des gens qui sont ruinés par notre présence.

Mon frère vous fait mille complimens. Je ne sais s'il voit sans jalousie les succès dePhilidor; son espérance

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est que sa gloire musicale affaiblira sa science écbectique. Adieu, j'espère prendre bientôt du café avec vous.

A Dortmnnd , ce i8 juin 1761 .

Si je ne vous ai pas remercié de la Conuersation de Vahhé Grisel^ j'ai eu grand tort, car elle m'a fait grand plaisir: il me semble que jusqu'au moment où Voltaire a voulu faire de bonnes plaisanteries , il a passé pour n'être pas plaisant ; mais depuis quelques années on ne doit pas lui refuser ce mérite non plus que d'être fou , car ses ouvrages sont lardés de bassesse et de courage , de critique et d'adulation : il paraît, dans les uns, travailler pour reparaître en France et ramener la cour; dans les autres il attaque toutes les sociétés, et traite la religion comme il dit qu'il faut traiter les jansénistes pour les faire tomber. Cela me plaît infiniment *.

Votre dixième feuille m'a fait grand plaisir; il y a deux sortes de sots très communs : les uns ne voient dans un nouveau projet que le renversement des anciens usages ; et sans refléchir que chaque siècle a acquis sur celui qui Fa précédé , ils disent : Le monde a bien été jusqu'ici , il ira bien encor, et n'a pas besoin de réformateurs ; les autres leur sont directement opposés, et pourvu qu'un mémoire soit spécieusement écrit, ils croient tout ce qu'il propose bon et possible. La partie sur laquelle M. de Mirabeau et M. Pesselier ont écrit est peut-être celle où un homme qui n'a point

X. Le bon sens qui règne dans toute la correspondance de cet officier révèle suffisamment le fond de sa pensée sur la foUe du patriarche de Femey, lorsqu^il attaque la religion et toutes les sociétés.

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été dans le cabinet peut prononcer le plus difiScilement: toutes les branches de l'administration en ressortent. Le bien et la puissance sont deux choses plus difficiles à accorder que ne le croit le patriote systématique ; rendez au peuple Taisance et l'esprit de liberté , il sera moins esclave de la cour. Les livres sont boas quand ils ont commencé à parler au cœur des rois , c'est \k où réside toute réformation utile ; imprimons toujours^ cela fait gagner les libraires.

. Nous sommes partis le 1 3 , de VeseL Le mauvais temps a été jusqu'à ce jour notre seul ennemi ; jamais pluie plus abondante n'a humecté un plus vilain pays, Notre première marche sera sur Unna , et une partie de l'armée des alliés se rassemble à Verle , Roe§t et Buren^ petites villes peu distantes de nous. Je crois que nous irons lentement, pour attendre les mouvemens de l'armée de Broglie qui ne doit marcher que le a5. En attendant, j'ai une position qui me serait ft)rt agréable si elle ne me séparait pas de mon frère y je suis le premier officier-général de la réserve de M, le prince de Condé , réserve destinée à faire l'avjant-garde de l'armée. Le baron n'a point apporté ici son recueil : ainsi point d'ouvrages de Drevenick , car j'ai soigneu-» sèment déchiré tout ce que j'avais feit, et je ne m'ep repens pas. Mon frère me charge de mille choses pour vous. Pien mes complimens à M. Diderot.

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SUR l'Emile de j.-j. rousseàu'.

 PariA, ce ler jaiUet 176c.

Lorsque l'Université de Paris donna , il y a quelques mois, son Mémoire sur les moyens de pour^H)ir à Tinstruction de la jeunesse , on devait s'attendre à y trouver un plan général et raisonné de Féducation publique. Les anciens avaient entre autres grandes vues celle d'adapter l'éducation à la constitution de lenr gouvernement ; un Spartiate ne ressemblait guère à un Athénien. Les modernes ont conservé sur ce point , comme sur beaucoup d'autres , les traces de la barbarie de leur origine. L'institution publique est à peu près la même dans toute l'Europe ; les universités, les académies, les collèges, depuis Pétersbourg jusqu'à Lisbonne , nous rappellent partout notre origine gothique et les tristes effets de l'esprit monacal qui avait envahi toute l'Europe pendant les siècles d'ignorance. J'ai déjà remarqué que dans les pays protestans ses traces s'effaçaient insensiblement, et qu'une raison plus épurée se faisait jour à travers le pédantisme de la méthode. Cette révolution, bien loin d'être indifférente au genre humain , influe nécessairement sur le bonheur même des pays catholiques, où la superstition exercerait sa tyrannie avec bien moins de ménagemens s'il n'y avs^it point de pays protestans au monde. C'est dans ce sens que la liberté du peuple anglais intéresse toute l'Eu-

I. Ce loDg préambule du premier article sur Emile avait été retsanché par la censure impériale.

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rope , que la gloire et les victoires de Frédéric importent même au peuple autrichien , et que le soutien de la cause protestante est nécessaire au bonheur des provinces dltalie et d'Espagne. Le grand Julien vainqueur aurait épargné au genre humain des siècles d'horreur et de barbarie; mais vaincu il eut tort : accablé sous la calomnie des prêtres , le peuple ne vit en lui qu'un incrédule poursuivi par la vengeance divine , et la superstition étendit son empire sur toute l'Europe. Frédéric, aussi grand philosophe que Julien ^ plus heureux, plus glorieux monarque que lui , vraisemblablement ne donnera pas ce triomphe aux prêtres. Non-seulement il y aura dans le continent de l'Europe un pays où les philosophes seront à l'abri de leurs persécutions , et où la liberté de penser sera respectée sous un roi philosophe. Mais les effets de ce sage et heureux gouvernement rejailliront sur tous les autres pays : le fanatisme y sera plus en horreur , la philosophie moins persécutée, la liberté des opinions plus sacrée. Le révérend père confesseur de l'archiduc Joseph ne montrera pas à son altesse royale le doigt de Dieu dans la punition d'un roi incrédule. Si le Très-Haut a doué monseigneur l'archiduc d'un grain d'esprit et de bon sens , il réfléchira un jour sur le grand et beau spectacle que l'ennemi de sa maison a donné au monde. Frédéric ne sera plus ; Joseph ne possédera pas peut-être la Silésie , mais il aura quelques superstitions et quelques absurdités de moins dans la tête, qu'il aurait conservées si le sort des armes lui eût rendu cette belle province. Ainsi la perte de la Silésie pour la maison d'Autriche tournera au profit de ses autres sujets , et son plus redoutable en-

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nemi aura contribué au bonheur de ses provinces, en détruisant dans la tête de leur souverain le germe de quelques superstitions et de quelques bêtises que les prêtres ne pourront plus faire pousser. C'est ainsi que le genre humain s'achemine insensiblement vers un peu plus de bonheur, et qu'au bout de vingt siècles il arrive à la fin un moment moins barbare. Ce n'est pas que les hommes ne soient, plus ou moins, livrés aux préjugés; la pure raison ne régnera jamais parmi eux. Mais les préjugés horribles de la superstition et du fanatisme ne sont pas sitôt détruits, que les grands et heureux préjugés de l'amour de la patrie, de l'honneur, de l'héroïsme, en prennent la place : alors le même généreux courage qui, avec un esprit aveugle et dégradé, aurait mis sa gloire à trahir, à sacrifier son ami pour la différence de quelques opinions dans le fond également absurdes , ce même courage plus éclairé et mieux dirigé, apprend à respecter la vertu dans son ennemi même , à ho^iorer le mérite et à l'imiter partout où il se trouve, et, en méprisant partout la vanité et l'imbécillité des opinions humaines , à ne se distinguer parmi ses semblables qu'à force de vertus, d'élévation, d'actions nobles et généreuses.

Nous voilà un peu loin du Mémoire de l'Université de Paris , mais si ce Mémoire était l'ouvrage d'un corps de philosophes , comme c'est celui d'un corps de pédans, ces réflexions ne seraient pas si éloignées de leurs idées, qu'on n'en sentît la liaison et la force; eUes seraient entrées dans les éfémens de l'institution publique dont l'Université devait tracer le plan et les principes.

TO

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GONVERSATIOiy AVJEC mDCROT.

▲ Pqris, co 1er «OUI 17$^.

Tassistais l'autre jour à I» ooaversation d'eu! sage« Le sort, qui s'était plu à le douer des qualités les plus rares et les plus difficiles à réunir , en avait fait ua des plus beaux génies dont la France pût se vanter dans un siècle où elle commence à en éprouver la disette, La réputation de ce sage était bien différente de ce qu'il était. Une imagination vive et trop inflammaUe , jointe à une ame droite et pure j ne lui permettait point de connaître le prix de ces vertus qu on appelle discrétion, circonspection, prudence, et dont les hommes n'ont besoin que parce qu'ils ne sont ni justes, ni innocens. Il aimait la retraite, non par misanthropie , mais parce que , éloigné dans sa jeunesse du commerce du monde , il n'en avait pas contracté l'aisance : il n'ea était que plus cher à çms avec qui il aimait à vivre. Sa solitude le privait de la considération publique dont il aurait joui s'il se fût montré. Il était haï parce qu'il n'était pas connu. Ses ennemis attribuaient tantôt sa vie retirée à un orgueil démesuré qui méprisait trop les hommes pour se communiquer; tantôt d'autres eunemis , les plus cruels y les plus implacables de tous, les superstitieux et les hypocrites , calomniaient ses moeurs et sa vie ^ parce qu'il avait osé, d'une main hardie et sûre , déchirer le bsmdeau de Werreur et. briser le joug du fanatisme. Ils suscitaient souvent la clameur publique contre lui. Cependant le sage , ignorant leurs

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efforts, vivait heureux; et ceux qui avaient le bon^ beur de le çonoaUre, ea luépri^^^t 1^^ y^iqs cris de la popul^iee, r^sp^taiçnt se^ vert^Sl e^ admiraient ^n génie; ses amis se plaisaien,! k lui à^^ qu'il était sin» gutièreoieat heureux mv deux points : eo ce qu'il n'avait jamais rencontréai un méchant hoipn^ , qi uq mauvais livre) car en Usant l'ouvmg^ le p]^$ mi»4r4J?, s^ tête, également fiéconde swr tpus \^ ^bjet^ , trouvait ^ns cf? fort ]^ plus belles, les plus faewr^usesid^^s qu'il croyait ensuite de la meilleure toi du mopd^ s^v^r Iqe^ d^ms le \me qu'il avait tenu- Il dit m jpiir , ^i? IpWAt beaucoup un manuscrit qu'qp l^ia^fiit coniÇé, que ce qu'il y avait surtout de b^^ dans cet ouvrs^e, étfûl ce qui n'y était point , mail De qu'il dirait k Xwteiw d'y mettre , la première fois qu'il \^ verrait ; et lorsqu'il rencQutrait un inconnu ^ i^ assurait toujours quç c'était le, p^^s honnête hoimne du moude, p?rpç c|i;iç }^ codeur et la droiture desoname ne lui permettaient p^Si de sifpposer qu'un fripon pui^e avoir le maintien et Ic^'lgngage 4'Mn honnête homme. Il était né pauvre çt s^ns aucup de ces tâ^lens qui font faire fortune ; m^is la rk^esse et la pauvreté sont indifférentes lorsqu'on a de \^ santé ef la paix avec soir même; et le sort lui ^yait açqoird^ le plus grand de tous les biens , une sérénité d'ame inahérable, avec une grande passion pour le^ ouvrées de génie et pour le vent du nord. Au r^stf}, 9^ amis disaient deluiqu'il étot comme l'Éternel, devant qui tous les temps sont égaux. Toujours contcint de lui Qt d?s autres, il nWait nulle idée 4e la durée, et le s^jul chagrin cfu'tl causait à ses amis, était de le voir si peu ayarç d'un ten»ps qu'ils croyaient précieux pour lui et pnur ^u

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siècle y et dont la facilité de son caractère permettait de disposer à tous ceux à qui il en prenait fantaisie. Indulgent , doux, généreux 9 délicat , éloquent et sublime, tel était le sage retiré et calomnié.

On parlait ile la proscription de Jean-Jacques Rousseau, qu'il avait tendrement aimé, et dont il n'avait pas à se louer. On disait que la première animosité avait été fort grande dans le parlement ; que plusieurs membres de ce corps avaient dit tout haut qu'il fallait brûler le livre et Fauteur, et que le citoyen de Genève aurait au moins couru risque d'être flétri , s'il ne s'était mis à l'abri des poursuites en quittant le royaume.

a Nul de nous, reprit le sage, ne connaît son sort; aucun ne peut se flatter d'échapper toute sa vie aux dangers dont le fanatisme et la superstition environnent tous ceux qui ne plient point sous leur joug redoutable : Socrate a bu la ciguë; Rousseau aurait pu être flétri et conduit aux galères. On nous prêche sans cesse la prudence ; mais considérez , s'il vous plaît , que a'il n'y avait jamais eu que des hommes prudens sur la terre, les écrits de Platon, deCicéron, de Montesquieu, n'auraient jamais existé ; auculi ouvrage immortel n'aurait honoré son auteur et son siècle. Mais si tout dans la nature suit la pente inévitable de son sort ; s'il est vrai qu'il faut que le fanatique persécute , il faut sans doute aussi que le philosophe remplisse sa tâche au risque des malheurs qu'il peut s'attirer. Quelle peut donc être la consolation du philosophe qui voit sa destinée et ne peut l'éviter ? Socrate succonA)ant sous la haine de ses ennemis, n'était point ce Socrate que les siècles suivans ont honoré comme le plus sage , le plus vertueux

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d^ hommes. Socrate, au moment de sa mort , était regardé à Athènes comme on nous regarde à Paris. Ses mœurs étaient attaquées, sa vie calomniée : c'était au moins un esprit; turbulent et dangereux, qui osait parler librement des dieux; c'était^ dans l'opioion du peuple , un homme pour qui rien n'était sacré , parce qu'il ne tenait pour sacré que la vertu et la loi. Mes amis y puis* sions^nous en touti*es$embler à Soorate, comme sa réputation ressemblait à la nôtre au nK>ment de son supplice • Cest donc à la justice des siècles que le sage d'Athènes dut commettre les intérêts de sa mémoire et l'apologie de sa vie. La postérité a vengé Socrate opprimé ;^ elle aurait enlevé la marque d'infamie des épaules dii citoyen de Genève j et l'aurait imprimée pour jamais au front de ses juges. Ce n'est pas Rousseau qui aurait été deshonoré ^ c'est le siècle et le pays qui auraient vu porter cet. inique jugement. »

On parla long-temps sur cette matière. Un docteur qui était là et qui aimait à raisonner , s^rès avoir longtemps disserté sur les danger;s de la liberté de penser et d'écrire , se rabattit sur la distinction aussi commune que fausse des vérités utiles et des vérités nuisibles , et finit par demander au sa^e s'il ne rachèterait pas volontiers au prix de sa vie, le maintien de certaines vérités utiles au genre humain.

a Je crains bien, répondit le sage, que les hommes ne soient jamais assez sensés pour se convaincre que les opinions sur l'existence de Dieu , sur la nature de l'ame, sur la liberté de l'homme et sur la nécessité, sont abso^ lument indifférentes pour les choses de cette vie et pour l'ordre et la tranquillité des gouvernemens. Pour me

l5o COhRESPONDAirCE INÉDITE

persudder que telle opiaion est plus nécessaire ou même plus favorable au maintien de Tordis public qae telle autre, il më faudrait )aon dès tattKmnenàenS) mak ée» faits. On peut tout établir et tout détttiire par quelque raisonnemeilt ; m^is rieft aë |»tôuv^ donltne lëfs fidtk Montk'ez-moi un peuple pat^i léqWôl Yiàée de Dieu «t de riraUiôktalité de l'àine, celte d*UU jiigèmeWà v^nir, et d'autres ièhittièi^eS qu^û croit aujoUi^'hui esisfentieUes à la sôUtnission dés peuplés , àieut aboli les mues ^ les potences ; motaftféZAttlbi un autt^ péU^ dont le gôuVernement n'a pu subisistér pariée que la sàîlctibà de ^es Ibis n*éta)t fondée sur ârucune de Ces idées , et elles âïe pai*attront désormais nécessaires au bonheur du genre htuniaitt. Quant à la vérité , notre sort est de l'aimer et d'être toujours en proie à Terreur, comnie ëious séfi^mes ôMigés de teudiié à la perfection lUalgré kfs déftiufô qui nous entourent et dont nous ne serons jatiiais délivrés. A en juger par Fumage que lés hommds font dfe k vérité, je ne sais s'il y en a aucune qui vaille utté gbutte tte mon sang} prbpbsei^noi plutôt, dôcteui" ^ dé Wtéheter au prix de ma vie l'abolition de quelque et'reur^ de quelque préjugé partni léfs koinbiès. Je Ift sacïi&erais petit^tre, si je pouvais, pat etéttiplé, anéantir pour Jémails la notion de IKéu de l'imàginatioil et de là Itiétktoire des hommes; je serais persuadéalok^S d\iVèi^ l^éndu àu genre humain un dés ptes grandis iertîtes qu'il pût recevoir: car, îsi vous voulez ^fléchir, vbuis serez effrayé des crimes, dès ma^x tel des levages dé toute espèce que cette idée a causés sur là terre. »

Là force de cette réflexion irtfe frap^. Elite iti'a longtéinps occupé depuis , et je me suis convaincu que si

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nou8 devons à rimaginatton tous nos avantages, tout Outre bonheur , tout ce qui nous rend supérieurs aux autres antMaux^ c'est à elle aussi que nous pouvons attribuer tous les malheurs et tous les égaremens de notre race. Mais considérant alors que de certaines vérités n'étaient point faites pour être accueillies par les doc^ teurs j je détournai la conversation , et je dis : « Il faut convenir que Rousseau est d'une mauvaise fiii bien insigne; car après avoir dit du christianisme plus de mal qu'aucun philosophe ne s'est jamais permis d'en dire en public , il le relève afin de pcMivoir calomnier la philosophie à son toun II ose dire que nos gouvemeinens doivent au christianisme leur plus solide autorité et leurs révdutions moins fréquentes ; que la rdigion , écartant le Êmatisme, a donné plus de douceur aux mteurs Chrétiennes , et que ce changement n'est point l'ouvfage des lettres. On ne saurait mentir avec plus d'intrépidité. Car si les révolutions des États sont moins fréquentes , il est manifeste que cette stabilité est une suite de la confédération générale qui a lié toutes les puissances de l'Europe enti« elles ^ et que la religion n'y a contribué en rien. L'kistoire du christianisme depuis son berceau jusqu'à» moment où la culture des lettres en à énervé le faBattsme, est le tableau le plus affreux , le plus horrible qu'on trouve parmi les monumens de nos calamités et tle notre misère; il n'ya pointde cruauté, point d'atrocité dont elle n'offre des exemples qui font frémir. Que voule^vous en effet que produise une doctrine d'enthousiasme sur ieshommeS; dont le fius grand nombre «est toujours porté à l'absurdité ? et ^el frein pourraient-ils connaître , si une raison plms éclairée

iSa CORRESPONDAirCE INEDITE

lie rendait à la fin leur cruel fanatisme odieux et ridi* cule ? Le fait est que cette religion n'a cesse d'exdterdes troubles depuis qu elle s'est montrée parmi les hommes; et s'ils sont aujourd'hui moins dangereux, peut-on donner une autre cause de ce changement que les progi*ès des lettres et de la raison ? Je ne sais, toutefois, comment nous osons nous vanter de mœurs plus douces et d'un siècle plus éclairé. Je doute qu'il y ait trace dans l'histoire d'une atrocité plus déplorable que celle qui vient d'arriver à Toulouse. Rousseau sait faire jus> qu'à l'apologie du fanatisme ; il le trouve préférable à la philosophie par plusieurs bonnes raisons qu'il indique; et moi , je trouve qu'un tel écrivain serait digne d'être l'apologiste des juges de l'infortuné Calas. »

Le souvenir de cette horrible aventure de Toulouse nous jeta dans la tristesse et dans le silence. De telles horreurs glacent le sang, et font gémir sur la con" riition de l'homme. Le sage reprit à la fin la parole et dit : (c Je n'ai point lu le Traité de l'Éducation; mais l'ayant trouvé l'autre jour sur line cheminée, j'en ouvris un volume au hasard, et j'y lus ces paroles : a Si la <c Divinité n'est pas , il n'y a que le méchant qui rai- « sonne; le bon n'est qu'un insensé.» Je jetai le Hvre, et je dis : il ne faut pas réfuter un auteur qui sent ainsi; il faut le plaindre. »

Alors je me rappelai nn autre endroit du livre de V Education j et je dis au iage : «Philosophe, tes lois morales soqt fort belles, mais montre-m'en , de grâce , la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul-Serrho. »Le sage sourit. « Dites à Rousseau, me

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rëpondit-il, que je ne fonde la vertu et le bonheur de rfaomme sur aucune idée absurde et métaphysique; ijue la nature les a fondés, sans nous consulter, dans notre cœur sur la notion étemelle et ineffaçable >du juste et de l'injuste; que je le plains sincèrement s'il ne sent point que le sort de l'homme vertueux et malheureux est préférable au sort de l'homme méchant et heureux; qu'aussi long-temps que le méchant ne sera pas aussi franchement méchant que le bon est franchement bon, qu'aussi long-temps que le premier n'osera se perfectionner comme le second, je croirai la sanction de mes lois morales hors de toute atteinte : car aucun être ne peut sortir de sa nature, et celle de l'homme veut qu'il aime la vertu et qu'il abhorre le vice; il ne dépend pas de lui d'être autrement. Cette loi éternelle et universelle ne prévient pas, je le sais, les crimes; mais qu'on me montre une absurdité métaphysique qui les prévienne, et je la croirai utile au genre humain. Aussi long-temps qu'un culte absurde ne détruit pas , chez un peuple, jusqu'à la notion du crime ^ en sorte qu'on ne voie plus que de bonnes actions et aucune mauvaise, je ne pourrai lui accorder aucune supériorité sur les lois pures et simples de la nature. Il ne s'agit point de savoir si la confession produit chez les catholiques quelques bons effets ; le poison aussi peut produire quelques effets salutaires , mais il reste toujours poison. Chez les peuples les plus aveugles et les plus barbares, il y a aussi des pratiques superstitieuses qui , avec une infinité de maux , produisent quelque bien. Ce que je vois , c'est que la religion ôte à Fhcmime vertueux sa noblesse et son excellence, en rendant sa

1ÎÎ4 GOttRKSPONttANtîE INEDITE

vertu mercenaire par l'idée d'une récompense chimérique et vîle, mais qu'elle n'a point su mettfe tm frein au erinle, puisqu'il se mêfe parmi les actions des hMï*mes , tJbhime il s'y est toUjoui^S mêle , t(aeh qùè àoient d'aiBeurs leurs ûpiàions et leurs systèmes. Mais si aucune erreur, âutune chîWiète ù'à su prévenir lé crime et sfes funestes effets , grâCei à là loi ëléfnelle ^ îtovâriable de la nature , aucune n'a pu non plus elïkcer l'amour et le charUre de la Vertu du feœUf des hommes. Quelque pervers qu'ils soient , j'bîse croii*e qtte s'ils étaient tous réduits à la malheureuse nécessite d'opter entre la condition de l'infolrtuné Calas expirant sur la roue , et celle de ses juges , il se trouverait beaucoup d'ames génét^eUsesquipréférefràient la pi^emière, et que si la lâcheté ordinaire aux âmes vulgaires les empêchait de prendre un parti généreux , il ne se trouverait du moins aucuà homme assez dégradé pont* choisir lé tôle des juges , sans fépugnance et sans ï^mords. Obcteurs, sophistes , fanatiques , monti*ez-moî parmi vos absurdités une sanction qui vailie celle-là* »

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