X.ETTRE DE l'iMPÉRATRIGE DE RPStlB A d'aLEMBERT
A Moscou , ce i3 Dovémbre 1762.
M. d'AIembert, je viens de lire la f^K>iise que vous avez écrite au sieur Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes, je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle grandeurs et honneurs dans ce monde ; à vos yeux tout cela est peu de chose , et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses sur ce pied, je regarderais comme très-petite la conduite de la reine Giristine qu'on a tant vantée, et souvent blâmée à plus juste titre; mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à l'instruction d'un peuple entier , et y renoncer, me semble, c'est refuser de faire le bien que tous avez à cœur. Votre philosophie est fondée sur l'humanité : permettezHOKH de vous dire que de ne point se prêter à la servir tandis qu'on le peut, c'est oMinquer son but. Je vous sais trop honnête hoi«me pour attribuer vos refus à la vaniité, j^e sais que h cause n'en est que l'a* mour du repoi {)our cultiver les litres et l'amitié ; mais à quoi tient^il? Venez avec tous vos amis ; je vous promets et à eux aussi , tous les agrémens et aisance^ qui peuvent dépendre de moi , et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos que chez vous. Vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse et à la reconnaissance que vpus lui avez ; mais ce prince q.'a
I. Ces deux lettres ne se troSTeat ni dons les ceuvres de d'AIembert , ni dans celles de Diderot.
l84 CORRESPONDANCE INISdITE
pas de fils. Tavoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à cœur ^ et vous m'êtes si nécessaire, que peutêtre je vous presse trop. Pardonnez mon indiscrétion en faveur de la cause , et soyez assuré que c'est l'estime qui m'a rendue si intéressée.
Signé Ga-THerine,
Dans toute cette lettre je n'ai employé que les sentimens que j'ai trouvés dans vos ouvrages; vous ne voudriez pas vous contredire.
' Il parait par cette lettre , qui fait tant d'honneur à la philosophie et qui doit faire un grand plaisir à tous ceux qui la cultivent, que M. d'Alembert a allégué parmi les motifs de ses premiers refus , les obligations qu'il avait au roi de Prusse, son premier bienfaiteur, et que les bontés de ce monarque n'ayant pu le déterminer à se fixer à Berlin, il ne pouvait faire pour personne ce qu'il n'avait pas fait pour lui. Au reste, M. d'Alembert persiste dans son refus; mais il ne lui aura pas été aisé de répondre à la lettre de l'impératrice. Cette princesse a signalé les premiers momens de son avénenement au trône de Russie par son goût pour les lettres et pour la philosophie. Voici la lettre qu'elle fit écrire à M. Diderot , dès le 20 août de l'année dernière.