SUR LE TESTAMENT DU CARDINAL DE RICHELIEU
A Paris, ce i5 novembre 1764*
Une nouvelle édition qu'on vient de faire du ^Testa^ ment politique du cardinal de Richelieu a renouvelé la dispute sur l'authenticité de cet ouvrage. Il y a quinze ans que M. de Voltaire, dans son écrit des Mensonges imprimés j prétendit prouver que ce livre ne pouvait être l'ouvrage du cardinal. M. deFoncemagne, de l'Académie Française, sous-gouverneur de M. le duc de Chartres, écrivit alors en faveur du Testament^ dont chaque ligne lui paraissait déceler son illustre auteur. La dissertation de M. de Foncemagne, en forme de lettre, vient d'être considérablement augmentée, et réimprimée à la suite de la nouvelle édition du Testament politique ; mais M. de Voltaire ne s'est pas tenu pour battu. Il nous aenvoyédesZ)ottfej noui^eaux sur le Testament attribué au cardinal de Richelieu , qu'on a imprimés ici, et qui font une brochure de soixante-dix pages. Il vient de nous en envoyer une nouvelle, qui paraîtra sous peu de jours, 'mlituléeijélrbitrageentreM. de Foncemagne et M. de Voltaire. Si cette dispute n'est pas dans le foiid moins frivole que la plupart des disputes littéraires, elle peut du moins servir comme un modèle de politesse et d'égards qu'on devrait imiter dans toutes les querelles; du reste il est arrivé dans cette dispute ce qui arrive
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toujours, elles dégénèrent ordinairement en escrime et eombats d'esprit où il ne s'agit plus de la vérité, mais d'avoir raison.
Je crois que tout bon critique qui, après avoir lu le Testament, voudra examiner avec impartialité les pièces du procès , faire abstraction de la platitude qui règne dans la Lettre de M. deFoncemagne et du prestige avec lequel M. de Voltaire sait présenter ses idées, avoir enfin égard au caractère personnel du cardinal et à l'esprit de son siècle, ne s'écartera guère des résultats que je vais indiquer ici.
Le cardinal de Richelieu , grâce à la fondation de l'Académie Française , a été tant loué depuis un siècle , que le problème de littérature française le plus difficile à résoudre aujourd'hui est de trouver, pour un discours de réception, une tournure neuve de cet éloge indispensable. Non-seulement ceux qui entrent dans la troupe immortelle sont obligés de faire une belle page en faveur du cardinal, mais il y a apparence que tous ceux qui y aspirent ont leurs phrases toutes prêtes pour l'éloge de ce fameux ministre : or, jugez en combien de portefeuilles cet éloge est multiplié et périt ignoré , indépendamment des occasions où le renouvellement des Quarante lui permet de paraître. Il est à croire, par exemple , que l'abbé Le Blanc le porte sur lui tout fait depuis plus de quinze ans, et vraisemblablement c'est un éloge perdu qui ne verra jamais le jour. L'archidiacre Trublet a sollicité pendant vingt ans une place à l'Académie, et y est enfin entré en tapinois, lorsque personne ne pensait plus à lui. On prétend que dans ce long intervalle où il s'est trouvé à la tête des postulans , il avait préparé un éloge
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funèbre <^e chacun des Quarante , afin d'être t(mjour9r prêt à tout çvéaement , et un de ses compétiteurs né^ tait pas sitôt élu par l'Académie , que Tarchidiacrç se retiferpiait dans sou cabinet pour composer son éloge , dans l'éspérauce de lui spccéder un jour. Il faut donc que nous ayon^ perdu au moins quarante ou soixante discours de réception , seukmént de la plume d^ Tar^ chidiacre Trublet, et si l'éloge du cardiual s'est trouvé varié dans chacun de ces discours, jugez de l'immensité de cette perte.
Pour parler plus sérieusement , il faut co^nvenir que l^ cardinl^l de B,icbeUeu a été trop loué. C'était sans doute ungraitd ministre,niaisétait-ce un grand h09ime d'État? Il ne devrait pas y avoir de différence entre ces d^n%> qualifications; elle est cependant immense» Le nom du premier peut en imposer pendant un certain temps } l|i gloirç du dernier eçt seule durable. Remar-^ quons en général que tout hon>me en place qui aura de û fermeté ne pourra noanquer de faire un grand effet dans son siècle; mais le caractère de sa réputation dépendra de l'étendw de ses idées et de l'élévation d^ son ame : suivant U degré et la mesure de ces qualités^ il sera ou l'épouvantail ou l'idole du genre humain, Le cardinal de Richelieu avait une grande ferpaeté dans le caractère; mais il avait peud'e&prit et encore moins de lumières. Placé au timon des affaires malgré un roi faible, irrésolu et timide, il ne pouvait manquer de de- . Tenir le deapole de son maître ; gouvernant l'État an sortir des guerres civile^, son caractère devait ou rétablir l'autorité royale en forçant, par la rigueur des supplices, les esprit;s les plus indociles au joug cje la sou-
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mission, ou bien il pouvait encore une foi* bouleverser le royaume: cela dépendait de ceux qu'il devait trouver rebelles à ses vues. Supposons pour un moment à Monsieur, frère de Louis Xni,.un génie supérieur, un grand courage, de grandes ressources dans l'esprit, et Bichelieu était perdu. Quarante ou cinquante ans plus tôt il aurait cent fois couru le risque d'être assassiné en sortant du cabinet du roi; mais de son temps le goût de ces expédiens était di^à passé en France. Malgré ses succès Richelieu n'intéresse point; sa réputation et sa mémoire ^ ne serdnt jamais chères à personne. Si son courage était inflexible , son esprit était aussi rétréci qu'altier • ce grand ministre était sot, vain et dur.
Si l'on avait jugé à propos d'établir ce préliminaire dans la dispute qui s'est élevée sur l'authenticité de son Testament j on l'aurait, je crois, beaucoup abrégée. M. de Vobaire a beau jeu de prouver que ce Testament est un mauvais ouvrage; mais s'il en infère qu'il ne peut être du cardinal , je ne puis lui accorder cette cwiséquence. Il y a sans doute beaucoup de sottises dans oe livw; mais lorsque je repasse dans ma tête toutes les idées que Tétudede l'histoire m'a laissées, je trouvequ'il nerenfernae rien qui ne soit d'accordavecleslumières du cardinal et de son siècle, avec son caractère et ses passions, et leur langage tantôt faux et apprêté, tantôt vrai et naïf malgré lui.
M. de VolUire y trouve de très-mauvaises maximes, et moi aussi; mais elles décèlent presque toujours le caractère dur et violent du cardinal , et sont pour moi une forte preuve de l'authenticité de l'ouvrage; car un auteur de profession qui n'écrit que pour débiter ses
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lieux commuas^ ne se &it pas une morale aussi dure.
Il y trouve des bévues , l'auteur confond les noms et les faits historiques; mais peut-on exiger d'un ministre aussi occupé que le cardinal, l'exactitude d'un écrivain de profession? Tun écrit de mémoire, l'autre compose avec soin. Ces bévues sont donc pour moi encore une preuve en faveur de l'authenticité. Je conviens, du reste, que ce Testament&'estirouvé imparfait à la mort du cardinal, et que 1 éditeur y a pu insérer des sottises qui n'y étaient pas.
M. de Voltaire demande comment le cardinal aurait pu donner au roi des conseils tout-à-fait contraires à ses propres intérêts ; et moi je lui demande depuis quand il a trouvé les discours des hommes d'accord avec leurs actions ? Lorsque le cardinal conseillait au roi de restreindre l'autorité des ministres sur certains points, ce n'est point de la sienne qu'il comptait parler, c'est de celle de ses successeurs ; celui qui propose la loi se regarde toujours au-dessus d'elle , et s'en excepte tacitement; c'est une chose connue de tout le monde. L'abbé de Galiani, qui aime à parler en paraboles comme Jésus- Christ, dit que le législateur ressemble à ce peintre que la police fit venir pour empêcher les saloperies que les Welches font dans les culs-de-sac de leur capitale , appelés impasses en français. Elle lui ordonna de peindre en gros caractères sur les murs du cul-de-sac : défenses sont faites de faire ici aucune ordure sous peine d^ amende ou de punition corporelle : c'est l'inscription élégante qu'on lit dans tous les endroits écartés de Paris. Le peintre se met à la besogne. Au milieu de son ouvrage il lui prend un besoin ; il descend de l'échelle, met
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bas SCS culottes, et tout en se soulageant contre Tesprit de la loi, il contemple et admire la beauté de son ouvrage. Dans cette parabole, la noblesse de l'image n'est pas moins digne d'attention que le sens profond de la morale.
M. de Voltaire demande enfin si un grand ministre comme le cardinal aurait fait , dans son chapitre des qiudités d'un conseiller dHÉtat^ un assemblage insipide de lieux communs, au lieu de traiter des intérêt^ les plus importans de la monarchie ; M. de Voltaire oublie à quel point le cardinal avait la manie de bel esprit et la prétention d'auteur. Je parierai que ce chapitre lui paraissait un chef-d'œuvre. Je défie encore le plus grand génie de faire d'un tel chapitre autre chose qu'un amas de heux communs plus ou moins beaux, suivant le tar lent de l'auteur. La morale du Télémaque de l'aimable archevêque de Cambrai, est très-différente de celle du dur et superbe cardinal de Richelieu. Celle-ci peut gâter l'esprit et le cœur d'un jeune homme, l'autre peut le former à mille vertus; mais ni l'une ni l'autre ne lui apprendra le secret d'être homme d'État , cela s'apprend dans une autre école. M. de Voltaire est de mauvaise foi quand il fait répondre par le maréchal de Villars , une partie des lieux communs du cardinal à LouisXIV, lorsque celui-ci l'envoie tenter la défense de la monarchie réduite aux abois. Sans doute cette manière de répondre eût été fort ridicule , lorsqu'il s'agissait de concerter un plan , d'arranger ses parties , d'écarter ou de vaincre des obstacles^ etc. ; mais si le maréchal de Villars , la guerre finie , avait voulu faire un livre en forme de testament militaire, c'eût été un recueil do
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lieux communs, illustrés et appujës par des exemples historiques. Le roi de Prusse qui donne à son firère l'instruction d'une campagne en Saxe, et le philosophe de Sans-Souci qui compose pour son neveu un poëme sur l'art de la guerre, sont deux personnages très-différens.
n me semble que si j'en avais le loisir et l'oiYic , je défendrais avec avantage l'authenticité du Testament ^ sans avoir peur ni de l'autorité, ni des armes d'un aussi grand et redoutable adversaire que notre illustre patriardie ; il est vrai que je ne ferais guère du livre le cas qu'en fait M. de Foncemagne, ni de l'auteur l'estime qu'en parait faire M. de Voltaire. Je conviendrais encore facilement qu'il s'en faut bien que le cardinal ait tout fait, tout écrit; au contraire, suivant l'usage, ses valets beaux esprits travaillaient sur ses idées , et lui donnaient les leurs, qu'il trouvait fort belles, ainsi que les siennes. M. de Voltaire et M. de Foncemagne disputent beaucoup sur le temps où le cardinal a fait cet ouvrage, et en tirent tour à tour des inductions favorables à leur opinion ; mais je pense que ce temps ne peut s'indiquer au juste. Le cardinal travaillait à ce livre dans ses mo* mens de loisir, pendant plusieurs années ; c'était son délassement , lorsque la manie de faire des tragédies lui avait passé. Il mourut avant d'y mettre la dernière main ; il comptait certainement s'immortaliser par cet ouvrage, autant que par les événemens de son minis«> tère; toutes ces prétentions entraient dans sa tête. Son silence sur la naissance du Dauphin ne prouve autre chose sinon que ce chapitre, ou n'était pas fait, ou s'est égaré. Sans doute que le cardinal comptait bien £ftire
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sur l'éducation d^un dauphin un chapitre rempli des plus beaux lieux communs, tout aus&i admirable et tout aussi utile que celui des qualité d'un conseiller dÈîat.
Résumé général. Je ne dis pas que le (ordinal ait écrit son Testament d'un bout à l'autre 5 je ne di^ pas qu'il ne puisse être l'ouvrage de plusieurs mains ; je ne dis pas qu'il soi! complet et tel que le cardinal l'aurait avoué; je ne dis pas qu'il n'ait pu être falsifié en certains endroits, et qu'il ne soit venu au monde sans aveu ; mais je dis que les idées et les connaissances que ce livre contient me paraissent en général s'accorder avec celles du cardinal et de son siècle ; que son goût ainsi que son style leur conviennent encore merveilleusement bien, quoique l'un et l'autre n'en vaillent pas mieux ; je dis que, supposé que ce soit un ouvrage fabriqué par un imposteur, le cardinal, quoique grand ministre, n'en aurait pas fait un meilleur, ni pour le style, ni pour les idées, ni quant au fond, ni quant à la forme.
On peut dire que M. de Voltaire a supérieurement défendu une mauvaise cause. Quand on a lu le Testament y il reWe une conviction intimé sur l'authenticité de cet ouvrage; quaad on lit les Doutés de M. de Voltaire, on est presque ébranlé; mais ce. n'est pas par la solidité de ses raisons , c'est par l'habileté du raisonneur.
M . deFoncemagne, en revanche, a défendu une bonne cause on ùe peut pas plus mal. Beaucoup d'érudition gauloise ; nulle critique, nul discernement, nulle philo* Sophie; un style plat et trivial. Il cite parmi les plus belles maximes politiques de ce Testament, celle-ci : « Si « les peuples étaient trop à leur aise , il serait impos-
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a sible de les contenir dans les règles de leur devoir. fi ha, raison ne permet pas de les exempter de toutes <c charges: parce qu'en perdant la marque deleursujé-* a tion j ils perdraient aussi la mémoire de leur condi* a tion; et que s'ils étaient libres de tributs, ils penscr « raient l'être de l'obéiss^qce, etc. a
Ce passage serait en effet trè^-beau dans qi| code visigptb.
PARODIE EN CHANSON DE LA LETTRE DE M. LE COî(- TRÔLEUR LAVERDT A M. LE DUC d'aIGUILLON *.
En vérité , monsieur le duc , Vos états ont le ro^l caduc , Et leurs accès sont effroyables ; Sur mon honneur, ils sont si fous Qu'il nous faudra les loger tous ' En peu de jours aux Incurables.
4 déceiubJ«^i764.