VERS ADRESSEE A M. DE CHOISEUL AU NOM DU CURE DE SAIWT-EUSTACHE
M. le duc de Choiseul ayant été ncMnmé marguillier d'honneur de la paroisse Saint-£ustache pour l'année courante , on lui a adressé les vers suivans au nom du curé. On dit que ces vers sont de M. l'abbé de Voisenon; mais je les crois de M. de La Condamine.
ïer janvier 1767.
Toi que je n*ose encore inviter à confesse ,
Et que pourtant dans quatre mois
Je dois attendre à ma grand'messe , Choiseul , de Ion curé daigne écouter la voix , '
Et reçois les vœux qu'il t'adresse.
Quoique tu sois grand ouvrier, Puifsè-je ne te voir quje rarement à l'oeuvre 1 *
DE GAIlfM BT DIDEROT. 2 33
1>9 Layerdjr le Mge âeroBeiér , Dont l'écu porte une couleuvre , Et qui fut comme toi grand homme et marguillier, Ce Colbert, qu'aujourd'hui le peuple canonise^ Et qu'autrefois il osa déchirer, Fit peu d'ordure en mon ëglise , Avant de s'y faire eâterre^.
Je sais fort Intn que tes confcérea De Saint-Ëus^che et de la cour Aimeraient mieux qu'ici tu Bsses ton séjour.
Je sais que maint dévot oflfre au ciel ses prières
Pour ton salut qui ne t'occupe guères :
Ton vieux curé consent à ne te voir jamais ; Et s'il forme quelques souhaits, C'est que tu restes à Versailles , Où par toi le dieu des batailles Est devenu le dieu de paix.
Amen 1 Ainsi soit-il ! Si pourtant chaque année f Choiseul, tu pouvais une fois Quitter le plus chéri des rois Qui fa fait son ame damnée , Viens te montrer en céa saints Heax, Viens un peu changer d'eau bénite; Mais surtout retourne bien vite Exorciser tes envieux.
kUÉLlSSj TRAGÉDIE DB JPUGIS \
A Paris, ce i5 janvier 1768.
Le théâtre de la Comédie Française a commencé Tannée par la représentation d'une tragédie nourelle en
I. Cette analyse, qui nous a paru fort spirituelle, avait été supprimée par respect pour le vénérable Ducis , qui rivait encore. En la rétablissant ,
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vers et en cinq actes , intîtulëe : jimélise. Cette infortunée a fait, le 9 de ce mois, une chute des plus rudes et des plus éclatantes. Nos poètes semblent vouloir porter l'art de tomber à sa dernière perfection , et c'est à qui mieux mieux. L'auteur XAmélise^ M. Ducis (c'est ainsi qu'on me l'a nommé), n'est pas auteur de profession. Il a femme et enfans; et c'est une affaire de conscience de faire le poète dans sa position : car enfin, pour peu que madame Ducis ait de l'attachement pour son époux, elle doit avoir très-mal soupe et très-mal dormi le jour de la tragédie , d'autant qu'elle s'était avisée d'assister à son enterrement en grande loge à la vue de tout le public. Un honnête homme n'expose pas sa femme à de si dures épreuves , et quand il ne meurt pas de faim, il ne fait que des tragédies qui puissent réussir. Heureusement nous n'avons point de jeune poète tragique en succès , sans quoi il pourrait prendre fantaisie à madame Ducis de se dédommager par les succès d'un amant des chutes dti mari, et que deviendraient le repos et la gloire de M. Ducis, dans cet enchaînement de désastres?
On dit que ce poète malheureux a suivi, en qualité de secrétaire, M. le comte de Montazet dans toutes les campagnes que cet officier général a faites pendant la dernière guerre dans les armées d'Autriche en Bohème, en Saxe et en Silésie; aussi n'a-t-il pas manqué de mettre le lieu de la scène dans un camp. Sa pièce est tout entière de sa composition ; sujet, fable, intrigue, incidcns , caractères , catastrophe, tout est sorti de sa
nous ne croyons pas offenser la mémoire d^un auteur qui a expié par Uni 4*Quvrages distingués ce péché de sa jeunesse.
pharmacie. Il nous a servi cette mëdectne en cinq pilules bien dures à avaler; j'espère que vous me saurez gré d'avoir réduit ce cinq pilules en un seul bol que je tâcherai d'amincir le plus qu'il me sera possible.
La veuve Amélise, connue dans la paroisse des coinédiens ordinaires du roi , sous le nom de Dumesnil , avait épousé en légitime nœud feu Phraate , roi des Parthes, et en avait eu un fils nommé Arsacès. Orobase, frère de Phraate, était un de ces esprits entreprenans et tracassiers qui porteraient le trouble dans les ménages les mieux unis. Celui-ci avait seulement formé le petit projet de se faire roi à la place de son frère. Pour l'effectuer , il fallait trouver le moyen de se défaire du frère, de la belle-sœur et du petit-neveu; il fallait aussi chercher à se faire un parti puissant dans l'empire et à gagner la confiance du peuple. Cest par où Orobase a commencé. Un dehors composé et des mœurs austères lui donnent bientôt la réputation de patriote et d'homme vertueux. Quand il croit avoir assez cimenté son édifice, il commence à travailler à l'écroulement de celui de son frère.
D'abord il sème des bruits injurieux à la vertu et à la réputation d'Âmélise. Il fait répandre que le jeune prince Arsacès n'est pas fils de son père, mais qu' Amélise l'a eu d'un ministre du roi son époux avec lequel elle entretenait, suivant les émissaires d'Orobase, un commerce scandaleux et très-préjudiciable à l'honneur de Phraale. Quand il s'aperçoit que ces bruits commencent à s'accréditer , il engage son frère dans une guerre contre les Arméniens, et le fait subitement partir pour l'armée. Il s'y rend de son côté.
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Phraate, convaincu de la vertu d'AmëKse, et fâché de l'avoir quittée sans Tavotr tranquillisée sur ces mau-^ vais bruits, lui ordonne de se rendre au camp avec son fils. Il se proposait de reconnaître le jeune Ârsacès pour son fils légitime , et de le faire proclamer son successeur à la tête de Tarmée. Ce n était pas là le compte d'Orobase ; mais Orobase sait prendre une résolution. Il engage une escarmouche avec l'ennemi; il fait en sorte que le roi s'y trouve en personne j et dans la mêlée il prend son moment pour assassiner son cher frère. Ce qu'il y a de singulier , c'est que ce roi avait vraisemblablement ses gardes autour de lui , qu'il était fort aimé, et qu'il est la victime d'un fratricide, sans que personAe s'en aperçoive.
Ainsi , lorsque Amélise arrive au camp avec son fils, pour embrasser son époux , elle le trouve enteiré. Elle en prend le deuil , et c'est ici que la pièce commence« La veuve Amélise est dans la plus profonde douleur. Elle connaît son ennemi , ses artifices et sa scélératesse; elle craint tout pour elle et son fils. Le seul appui qui lui reste, c'est Gélanor, chef d'un corps auxiliaire de Grecs qui §à\t partie de l'armée des Parthes.
Ce Gélanor est en effet un jeune héros qui a autant de vertus et d'élévation qu'Orobase a de vices exécrables. Malgré la grande douleur que celui-ci fait semblant de ressentir de la mort de son frère , Gélanor l'a pénétré, et entrevu l'horrible complot qui a coûté la vie à Phraate, et sous lequel Amélise et son fils sont prêts de succomber. S'il n'a pu prévenir le premier crime, il se promet bien de le venger et d'empêcher le cri-
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minel d'en recueillir le fruit, en immolant encore deux autres victimes à sa soif de régner. Gélanor a été l'ami intime de Phraate; mais il ne faut vous rien cacher : un intérêt plus pressantet plus tendre le porte à venger la mort de son ami , et à défendre les jours de sa veuve et de son fils au péril des siens. C'est que Gélanor est amoureux d'Amélise. Vous avez beau me représenter qu'il n'est pas naturel que Gélanor-Molé, jeune homme plein tfagrémens, soit épris des charmes d^Amélise- Dumesnil qui n'a jamais été charmante, et qui vers la fin de son automne L'est moins que jamais; vous avez beau me dire que cet amour couvrira de ridicule ce pauvre Gélanor, et le rendra la feble de l'armée et du parterre : je lui ai feit toutes ces observations ^ mais M. Ducis lui a persuadé qu'il n'y avait rien de si beau que d'aimer la vieille veuve de son ami; et Gélanor est amoureux comme un roman.
Cet amour €st bîeu fatal à la veuve , car il ne lui est pas sitôt déclaré , que son excessive délicatesse lui feit rejeter la protection de Gélanor qu'elle était venue implorer. J'ai encore fait mes remontrances à la veuve , à ce sujet. Je lui ai représenté que dans la position où elle se trouvait sa délicatesse était très-déplacée; qu'elle n'avait d'autre appuis d'autre défenseur contre la méchanceté tfOrobase, que ce Gélanor; que cet amant respectueux et tendre n'exigeait aucun retour pour prix de ses secours ; que si , pour une simple déclaration d'amour, elle aimait mieux s'«n passer et périr, elle n'avait pas du moins le droit d'en priver son fils ; que la métaphysique délicate et raffinée dont ^le se servait arec Gélanor pouvait être à sa place dans un bomloir de veuve à
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Paris, et £atire refuser un écran que Tami du défunt aurait apporté pour étrennes , après avoir risqué sa déclaration, mais qu'une mère de Êunille ne refusait point répée d'un galant homme dont elle a un si urgent besoin , parce que ce galant homme a ressenti le pouvoir de ses beaux yeux. J'ai fait toutes ces représentations, et j'en ai été pour ma rhétorique : les personnages de M. Ducis sont d'une obstination diabolique.
Pendant qu'Amélise s'amuse de ces mièvreries, Orobase ne perd pas son temps. Il se lie avec le grandprêtre, dont le pouvoir sur l'esprit du peuple est sans bornes, et tandis qu'il témoigne à sa belle-sœur les plus grands regrets des nuages qu'on a répandus sur la naissance de son fils, il forme avec le grand-prêtre le complot de sacrifier la mère et le fils aux dieux, qui auront la complaisance de demander ces victimes parla bouche de leur .ministre. En attendant ce funeste arrêt, Âmélise et Arsacès sont confinés dans le temple pour être sous la protection immédiate des dieux.
Ces dieux les auraient mal défendus contre les entreprises d'Orobase;vmais heureusement leur grandprêtre est un de ces honnêtes gens qui savent être fripons avec les fripons , et couvrir dans l'occasion une sainte perfidie sous le masque de l'amitié.
.Orobase assemble l'armée pour entendre l'oracle des dieux. AméUse se croit perdue. Elle harangue l'armée. Elle lui présente son fils. Elle crie aux guerriers :
Formez autour du roi de viTautes murailles.
Elle n'épargne pas les invectives contre l'usiurpateur; elle lui souhaite que la couronne
lis GRIMM ET DIDEROT. aSg
Devienne un fer brûlant qui s^attache à sa télc.
Orobase répond par d'autres imprécations. L'armée est indécise. I^ grand-prétre fait cesser cette terrible bagarre en révélant tous les crimes d'Orobaso. Cette révolution aussi soudaine qu'inattendue ne fait pas perdre courage à ce scélérat h^rdi. Il veut encore commander l'armée; mais Gélanor arrive à propos à la tête des Grecs. Orobase est abandonné par ses troupes, et obligé de se punir lui-même en s'enfonçant un poignard dans le ventre.
Vous direz qu'on ne peut voir un plan plus absurde, plus extravagant, pbis opposé au sens commun que le plan HiAmélisey et qu'il n'est pas étonnant que cette pièce ait étésifiQée. Ce n'est pourtant pas la platitude et l'absurdité du plan qui l'ont fait tomber, et nous avons vu des tragédies en plein succès , quoique leur plan fût pour le moins auss^ ridicule que celui de M. Ducis. Quand je ne me rappellerais que la tragédie de ZeU nUre^ par M. De Belloi, je prouverais, je crois, aisément, que M. Ducis n'a aucun avantage du côté de l'absurdité sur son heureux rival. Mais si le public de Paris est d'une facilité beaucoup trop grande sur ce qui dans les ouvrages d'esprit est du ressort de l'invention et du jugement, il est, en revanche, d'une sévérité intrai-^ table sur tout ce qui tient à la diction et au style, et la platitude à cet égard est une maladie dont les auteurs ne relèvent jamais. Ij&fer brûlant et les vwantés murailles ont fait plus de tort à M. Ducis que toutes les extravagances qu'il aurait pu ajouter, danrla con« duite de sa pièce , aux extravagances qui y sont déjà.
!24o co&mcspoifiMLirai inébite
II n'y a presque point de scène dans cette tragédie infortunée y qui ne rappelle une situation à peu près semblable de Mérope^ HIphigèfde^SAndromaque^ iiAthaUe. C'est une dtss maladresses les plus indignes cb ce pauvre poèt^r P^out il a lair 4^ vous dire: vpj»e comme je sui$ Ip^i d^ ipod^ qu^ j'ai voulu pUbr !
J'avais à côté de mQÎ nu homme qui était au Eût de l'histoire de M. Ducis et qui ooUj» la contait. U nous iipprit ^ntre antres, que M. Ducis avait un logement à la Méoagiiniit «"Parlez donc fimnçais, lui dit sqa voisin, et dites une loge. » Bonsoir à M. Ducis dans sa loge!