‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 29 sur 45 · BROCHURES DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

BROCHURES DE VOLTAIRE

Il nous est arrivé , cet ordinaire.... De la manufacture de Femey , B'est4l pas vrai ? Vous l'avez dit ; et l'on peut hardiftienty à chaque ordinaire, commeticcr un article par cette formule, bien sûr quon aura pour achever h phrase, le titre de' quelque feuille ou de quelque brochure à anooncer. C'est bien dommage que toutes ces feuilles, qui se succèdent avec tant de rapidité, restent d'une rareté si excessive à Paris. A peine trouvet-on le moyen de satisfaire sa curiosité par une lecture rapide, et leur multiplicité fait qu'on a tant de lièvres à courir à la fois , qu'on n'en attrape aucun. Il faut espérer que toutes ces feuilles seront recueillies avec soin par M. Cramer pour former des volumes de mélanges , et que ncfus n'en perdrons aucune, malgré l'impossibilité oii nous sommes de noifô les procurer à présent. L'écrit qui nous est venu est ordinaire a quarante-huit pages d'impression. Il est intitulé /e^ Droits des hommes y* e^ les Usurpations des autres, he titre de cet écrit porte qu'il est traduit de l'italien et imprimé à Amsterdam. On peut le regarder comme une suite de XEpîtreaux Bjomàins dont j'ai eurhonneur de vous rendre compte* En rapportant l'inscription des différens articles traités sommairement dans cette succincte diatribe, je vous aurai fait concevoir toute Tétendue des obligations de la cour de Rome envers le savant auteur. Premier article : Un prêtre de Ch^t doit- il être souverain? Vous croyez bien que l'auteur pense que rien n'est plus absurde, plus contraire à la raison , à la, politique, au

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bon ordre. Il n'emploie pourtant que l'esprit des évangiles et l'histoire pour tomber dans cette lieuse hé-» résie. Second article : de Naples. L'auteur prouve |que la prétendue suzeraineté du pape sur le royaume de Naples est une usurpation contraire à toutes les an* ciennes lois féodales, contraire à la religion chrétienne, à l'indépendance^des souverains, au boi^^sens et à la loi naturelle; et quoique cet abus dure depu1s.sept ans, il n'en soutient pas moins qu'il faut l'abolir. Article troisième : De la monarchie de Sicile. L'auteur prouve que ce qu'on appelle la prérogative de la monarchie de Sicile accordée par le pape Urbain II au roi Roger , n'est qu'un droit essentiellement attaché à toutes les puissances chrétiennes, et pour l'exercice duquel on n'a pas besoin d'un privilège de la cour de Rome. Il nous donne d'ailleurs un précis fort piquant des trames pon-^ tifîcales dans cette île. Article quatrième : De Ferrure^ La réunion de Ferrare à l'État Ecclésiastique est une des plus insignes usurpations des papes, dont l'aut^r rapporte ici les principales circonstances. Suivant ses conclusions , le duc de Modène ne peut se dispenser de reprendre Ferrare et d'en chasser le vice-légal pontifical. Dans l'article suivant , l'usurpation de Castro et Ronciglione sur la maison de Parme est rapportée avec une extrême gaieté. Les deux derniers articles rapportent lesacquisitionsde Jules II et d* Alexandre FI d'une ma-r nière également piquante, et la conclusion , c'est qu'il faut les rendre. Si Dieu nous conserve notre très-Saint-Père Clément XIII encore quelques lustres, il y aura beaucoup d'esturgeons de mangés et quelques restitutions peut* être de faites. Il faut toujours observer l'esprit des dif**

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férens sièeles. Il y Q deux cents oqs que la cour de Rome cherchait à faire assassiner le célèbre Fra Paofo; elle n'envoie pas aujourd'hui des assassins à Ferney , premièrement parce que le patriarche est en deçà de» Alpes, et qu'A n'ëcrit pas en italien; en second lieu, parce qite tout le monde est aujourd'hui dans le secret, et qu'on ne peut pas exterminer tout le monde.

On accuse-la manufacture de Ferney d'une autre production qui porte le titre suivant : Examen de la nou*î^eîle histoire de Henri ï F jde M. deButy^parM. lemar^ qiiis de B,^ lu dans une séance d* académie , auquel on a joint une pièce analogue; Genève j chez ClaudéJPhilibert, Cet écrit a cent pages in-octavo. S'il est du ckef de la manufacture, il faut convenir qu'iln'a jamais déguisé son style et sa manière avec plus d'adresse. Vous y remarquerez des tournures qui ne sont point du tout les siennes; il y a même des idées qui sont opposées à d'autres idées qu'on lui connaît. Mais tout cela pourrait bien û^être que l'effet d'une extrême adresse : car si cet écrit n'était pas de lui , il resterait toujours la difficulté de savoir de qui il peut être, parce qu'il est rempli de traits excellens qui ne peuvent guère venir d'ailleurs. Pourquoi donc ce chef, dofit les ouvrages ont pour l'ordinaire une empreinte si brillante et si aisée à recon« naître, a-t-îl pris tant de soins à nous la dérober dans cette occasion , jusqu'à renoncer à son orthographe^? En voici la raison. M. de fiury est un petit polisson qui ne mérite aucune attention : il était digne d'écrire Thistoire de Henri TV, à peu près comme Duclos était

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tligne d0 accéder à M. de Voltaire dans la place d'his«toriographe de France, ou comme M. de J^ Rivière et son docteur Quesnai sont faits pour figurer à côte de Montesquieu. Aussi l'auteur de VÉxamen se soucie-t41 très*peu de relever les impertinences de Bury , mais il voulait se servir de cette occasion pour toucher à plusieurs points excessivement délicats ^ et c'est pour cela qu'il s'est masqué jusqu'aux dents. On Ht dans les premières, pages un portrait du petit-fils de Schabas, possesseur du trône de Perse , qui est d'une hardiesse incroyable. L'auteur s'élève dès le commencement , avec beaucoup de force , contre la lâcheté des historiens modernes. Il cite un trait de V Histoire de Louis XI ^ par Duclos,pour exemple; il n'oublie pas non plus de dire à M. Thomas son fait sur son Éloge du Dauphin dernier. Il juge dans un autre sens V Abrégé chronologique du président Hénault avec la dernière rigueur, et le met en miettes. On a beaucoup blâmé ce dernier procédé. On a trouvé cruel de briser à ce pauvre président sa couronne d'osier, lorsqu'il ne lui restait plus qu'un moment pour la porter ; et il aurait sans doute mieux valu le laisser mourir en paix que d'empoisonner ses derniers instans par une critique impitoyable de son Abrégé. D'ailleurs , la main d*oii partent ces coups doit les lui rendre encore plus sensibles.L'^^r^^^edu présidenf: doit une grande partie de son existence aux éloges qu'il<a reçus de M. de Voltaire; si c'est lui qui le déprime ici, c'est un coup mortel porté par une main amie. Mais qu'est-ce que font toutes ces considérations personnelles dans l'immensité du temps qui nous engloutit.^ Tout se réduit à savoir si ta critique qu'on fait ici des

Héfi €ORB£SPONDAirGS l»iDlTIL

V Abrégé est juste et fondée. Si les éloges que cet puvrage à reçus ont 'été outrés , quel mal y a-t-il de le« réduire à leur juste mesure? Cela peut fâcher le^ami» du président et les afQ)|ger même avec raison ; mais cela doit être indifférent au pt^lic, qui n'a d'autre intérêt que d'empêcher que ni l'éloge ni la critique d'un ouvrage ne soit outré ; ni d'autre rôle que de mépriser les éloges exagérés et de détester une critique injuste etamère.Or pour savoir si V Abrégé du président Hénault n'a pas été loué outre mesure quand on l'a compté parmi les ouvrages qui doivent Êiire époque dans l'histoire de l'esprit humiain , il faut supposer qu'il ait été fait par UQ pawvre diablede Uttérateur daiïs un grenier du faubourg Saânt-Marceau , et se demander de bonne foi s'il aurait reçu le même accueiL .

Il me reste, en ma qualité d'avocat pour et contre , de rapporter ici les raisons qui peuvent faire douter que cette brochure îsorte de l'atelier de Ferqey , ou du moins les Iprécautîonrs que l'auteur a prises pour nous donner le change. Je ne regarde pas comme telles le reproche que l'auteur fait quelque part à M. de Voltaire d'avoir écrit l'histoire trop en poète. C'est un artifice coQnu de s'égratigner pour avoir droit de se ranger du côté de ceux qu'on a blessés à mort; mais voici quelques considérations qui peu ventréellement donner le change.

L'auteur de V Examen a fait imprimer à la suite de sa brochure une feuille de M» de Voltaire connue depuis deux ans, et intitulée : le Président de Thoujus'tifié contre les calomnies de M. de Burj. Dans cette feuille, M. de Voltaire reproche à Bury d'avoir roulu

noircir sans preuves la mémoire de la reine Marie de Médicis; il a depuis fmt le m^me reproche à Tabbé Bergier dans les Conseils raisonnables. L'auteur de VExamenj au contraire, attaque avec beaucoup de force la mémoire de cette princesse , trop suspecte dans le fond pour être aisément justifiée. Mais cette diversité de sentiment pourrait encore être un tour d'adresse.

On sait qu'eu général le patriarche de Femey n'est rien moiûs que favorable aâx prétentions parlementaires; et l'auteur de V Examen rapporte un passage de Y^tnstruction des députés des états de Blois de iB'j'jy où il est dit que les cours des parlemens sont â^ états-généraux au petit pied. L'auteur observe avec raison qu'il est bien singulier que les parlemens ne se soient jamais fait un titre et une loi fondamentale de ce passage.

L'auteur de V Examen reproche à Bury Javoir dit, en parlant de Henri IV et du duc de Parme , ces deux princes; il ajoute^ue c'est comme si l'on disait cesdeux princes j en parlant de Louis XY et de M. le prince de Beauveau. Le reproche de manque de bienséance fait à Bury est fondé, mais l'application de l'exemple n'est pas juste : il y a de la différence entre un duc de Parme qui est réellement prince^ et un homme de qualité qui n'en a que le titre; M. de Voltaire sait cela aussi bien qu'un autre. Ceci n'est qu'une minutie, mais cette minutie est peut-être une des raisons les plus fortes pour faire douter que cette brochure vienne de Ferney,

Ud^xiewvàeY Examen finit sa brochure en proposant, pour le progrès de l'histoire, l'établissement d'une société, sous le titre S Académie d'histoire de la patrie.

a5o CORRE8POJ^DA]^GB llàÉDlTE

Voilà encore une pédanterie qui ne ressemble gu^e à M. de Voltaire, Une académie royale d'histoire de la patrie servirait tout juste autant aux progrès de This* iohre que nos sociétés royales d'agriculture à l'abondance et à l'augmentation des récoltes. Toutes ces sociétés et ces académies multipliées à l'excès par toute r£urope y ne sont bonnes qu'à amuser des enfans à qui leur oisiveté est à charge.

Bury n'ayant rien à nous apprendre sur Féducation de son prince, nous apprend qu'il n'y avait pas alors beaucoup de bons livres. L'auteur de V Examen relève cette impertinence comme il convient. Et toute l'antiquité grecque et romaine, donc! Bury croit, parce qu'il n'est pas en état d'en profiter, que c'est un trésor perdu pour tout le monde. « En ce temps-là , dit l'auteur de « V Examen , les âmes se nourrissaient des chefs-d'œu- « vres que nous osons mépriser aujourd'hui. Aussi ce « siècle fut-il celui des grands talens réunis aux grandes « vertus. » A parler plus exactement, les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et romaine occupaient bien en ce temps les gens de lettres dont les successeurs osent les négliger aujourd'hui, mais ils n'étaient guère connus des gens du monde, qui étaient aussi ignorans que barbares. Ce fut le siècle des grands talens, parce que les dissensions civiles en font toujours éclore; mais ces grands talens n'étaient certainement pas réunis au^: grandes vertus. Il y eut sans doute des honjmes vertueux , parce que dans ta plus forte contagion de la maladie pestilentielle, il y a toujours quelques hommes qui lui échappent; mais les mœurs publiques étaient en général atroces et effroyables. Le fanatisme Et la

seperstitioQ avaient répandu leurs fureurs sur une grande partie de l'Eurc^e , l'énergie des araes n'était que £éroeité) et la religion ne servait tour à tour qu'à autoriser et expier des crimes. M. de Voltaire sait encore cela aussi bien que nous. Si l'auteur de X Examen paraît d'un sentiment contraire , c'est que \ Examen ne vient point de Ferney, ou que l'auteur a encore ici voulu donner le change.

11 faut, en finissant, relever un endroit remarquable .de cette brochure. L'auteur parle de l'aversion de Hen ri IV pour la lecture. Il renvoie sur cela aux Mémoires de Duplessis'Mornai ^ « qui , dit-il, le lui reproche en « termes exprès dans une lettre d'avis où l'on trouve un « trait singulier, et si singulier, que c'est beaucoup de Fin* « diquer aux curieux. » Ce passage mérite de l'attention , et le premier moment que j'aurai à moi, j'irai feuilleter les Mémoires de Duplessis-Mornai ^ pour découvrir un trait assez singulier pour que notre auteur, qui ose beaucoup , n'ait pas osé le rapporter.

'Tout le monde a lu dans les gazettes la nouvelle expérience de physique qu'on a faite depuis peu , et suivant laquelle les colimaçons à qui Ton coupe la tête, en reprennent une nouvelle au bout d'un mois , et ne laissent pas de vivre tandis que cette nouvel^ téte repousse. Vous savez que dans la manufacture de Ferney rien ne tombe à terre , et qu'elle est toujours au courant de tout ce qui occupe le public. En conséquence il nous est arrivé, cet ordinaire, du grand magasin un écrit intitulé : les Colimaçons du révérend

aSa CORRËSPOITDAJfCE im&DITB

père VEscarbotier^par la grâce de Dieu capucin in^ digne y prédicateur ordinaire et cuisinier du grand couifent de la {fille de Clermont en jiuuergne, au réué* rend père Elicy carme chaussé , docteur en théologie. Cet écrit renferme trois ^ettre8 du révérend père TEscarbotieret deux réponses du révérend père Éile^carme, avec la dissertation du physicien deSaint-Flour.On ne peut rien lire de plus gai et de plus fou que cette correspondance sur Taventure dçs colimaçons; cela est plein de sel ^ de verve, et d'une teinte aussi comique que. philosophique. Le physicien de Saint-Flour ne vaut pas cependant le père l'Escarbotier capucin], ni le père Élie carme. Il se moque des systèmes de M. de BufFon avec toute la considération due à la personne et aux talens de ce philosophe, et des expériences de M. Needliam, avec tout le mépris qu'on lui connaît pour cet Anglais papiste qu'il soutient toujours Irlandais et jésuite. Il ne veut pas absolument qu'un bouillon de mouton, bermé* tiquement enfermé dans une bouteille et préservé de tout insecte, produise de petits animaux par la seule putréfaction; il soutient qu'il faut absolument un germe pour produire un animal organisé. Le physicien de Saint-Flour est très-mauvais physicien, mais c'est un homme de beaucoup d'esprit et qui conserve le coupd'œil philosophique , lors même qu'il s'égare : il n'ap-* partient pas à tout le monde d'être même mauvais comme lui. Sa dissertation , qui est longuette , répète ce que Ton a déjà lu dans la Philosophie de Vhistoire et dans VHomme aux quarante écus sur la formation des montagnes et sur les coquillages de mer , que les naturalistes prétendent trouver sur les monts les plus

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élevés et les plus éloignés de l'Océan. Elle tourne un peu court vers la fin, mais cette fin est très-pbilosophique ; j'ai seulement peur que les roquets de la Sorlionne né lui trouvent le fumet de matérialisme. Aussi le révérend père Élie, carme chaussé, exhorte beaucoup, dans sa dernière réponse le révérend père l'Escarbotier , capucin-prédicateur et cuisinier du grand-couvent, de ne se point laisser séduire par le physicien de Saint-Flour ni par les autres philosophes. Il dit, à Tégard de l'Océan, que son nom ne se trouve jamais dans l'écriture , et il en infère que cet Océan , dont on parle tant, est fort peu de chose. Ce trait et plusieurs autres dont cette correspondance fourmille, m'ont paru neufs et excellens.

JLHA.LTSEf EN FORME DE PROCÈS- VERBAL, DE LAURETTE, COMiDIE DE M. DU DOTER DE GASTEL.

A Paris , ce Ter octobre 1768.

Ce jourd'hui, i*' octobre, l'an de grâce mil sept cent soixante-huit , moi soussigné, maître bavard en philosophie et en littérature, faiseur de feuilles chambreland, faisant plus de feuilles que personne, mais n'en tenant magasin que pour l'usage de quelques grands et augustes personnages de la partie septentrionale de l'Europe, ayant été sommé de comparoir par-devant messire Augustin Testart Dulys , conseiller du roi en ses conseils , lieutenant criminel au Chàtelet de Paris, pour rendre témoignage sur aucunsfaits ré$ultans d'un procès criminel intenté à l'occasion d^un enlèvement

a 54 GORRfaP0NDANG« IXf ÉDITE

arrivée i4 du mois passe sur le théâtre de la Go* médie Française , entre sept et huit heures de relerée, je susdit sousugnë me suis transporté à Taudiencedudit magistrat, lequel j'ai trouyé siégeant d'un air un peu blême à côté de madame la lieutenante criminelle, son ^pOuse ; et après avoir reçu de ladite dame quelques complimens flatteurs sur la réputation de véracité et de probité dont je jouissais dans mon quartier, et lui avoir recotmu par contre de beaux yeux noirs, ensemble des manières fort aimables, j'ai Ëûtet signé la déposition suivante , laquelle je déclare exacte et conforme à la vérité dans toute son étendue.

Interrogé si j'avais quelque connaissance d'un rapt, fait par violence en présence du public, le i4 du mois dernier, sur le théâtre de la Comédie Française, j'ai dit qu'audit jour je m'étais transporté sur les cinq heures du soir à l'hôtel des comédiens ordinaires du roi , pour assister à une r^résentation des femmes saifuntes^ comédie d'un nommé Molière, lequel, au dire d'aucuns, en valait bien un autre; suivie de la première r^ésentation de LaurettCj comédie nout^lle en ^ers et en deux actes.

Interrogé si je connaissais le père de cette Laurette, j'ai dit que j'avais ouï dire qu'il s'appelait M. du Doyer de Gastel , jeune homme que je croyais avoir rencontré, il y a quelques années, dans une maison où l'on m'avait assuré qu'il était pauvre, honnête, de bonnes mœurs, fort amoureux en outre, mais en tout bien et en tout honneur, de la demoiselle d'Oligni , jeune actrice du Théâtre Français , mais vertueuse et sage ni plus ni moins qu^une religieuse, à la gloire de laquelle mondit sieur

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du Dôycfr ayait même composé jadis une ë^itrieefi vers, dont je nie souvenais avoir pris lecture dans le temps et orné mes feuilles , sans pouvoir dire si elle en valait la peine.

Iat^n*ogé si c^était là tout ceqtie je savais de M. du Doyer deGast^l, j'ai répondu, aTout, » ji'étantpas obligé de me souvenir de rien à son sujets

Interrogé si je le croyais seulement homme pauvre ou en même temps pauvre homme, j'ai dit qu'il n'ap* partenait qu'à la cour , vérification préalablement faite des pièces du procès y de statuer sur cette question ce que de droit.

Interrogé si, avant d'assister à la représentation, j'avaia eu quelque connaissance de ce qui devait s'y passer, j'ai dit que je me rappelais d'avoir lu le conte de LaureUe parmi les Contes moraux de maître Marmontel, de l'Académie Française, et de l'avoir trouvé un des meilleurs dudit maître., quoiqu'il me parût avoir le dé&ut géi^ rai de ses Contes, savoir : celui d'être trop long et de manquer de sentiment toujours, et souvent de naturel et de vérité; qu'au surplus, crainte d'indigestion, je n'avais lu qu'un très^pelit nombre de ces Contes mà^ raux.

Interpellé de m'jexpliquef sur cette crainte d'indiges* tion à Foccasion d'un recueil dont le succès a été sigéaév rai, et qui a passé plus de six mois sur la toilette de ma^ dame la lîeutenante criminelle^ j'ai dit que chacun avait ses idées, que j'avais tort sans doute, mais que j'étais plus difficile sur ce genre qu'un autre; que j'y voulais trouver le plus graiid naturel, une facilité etuo^ grâce sîii^ gulières dans le style, point d'emphase , point d'efforts.

a56 GORHESPONDANOE iIfSDLT£

poÎDt d'ëciia&udage, point de longueurs, rien xle lourd, rien d'alambiqué, rien de tiré par les cheveux; qu'il fallait que je visse clairement que l'auteur s'est amusé luimême en voulant m'amuser; qu'en un mot certain faiseur de contes , appelé Voltaire, m'avait dégoûté de tous les autres, et que je me réservais de me pourvoir, en temps et lieu , par-devant la cour, en dommages et intérêts contre ledit Voltaire , à cause du dégoût qu'il m'avait donné pour la plupart des maîtres de sa communauté. Qu'au demeurant j'étais persuadé que les mies et les bonnes en charge feraient bien de substituer les Contes moraux de maître Marmontel aux contes avec lesquels elles étaient en usage d'endormir les enfans, parce que ces contes étaient pliis sensés , qu'il y était question de vertu et d'autres bonnes choses auxquelles on ne fait pas mal d'accoutumer les oreilles de bonne heure ; que, d'ailleurs les personnages des susdits Contes moraux étaient presque aussi bavards que les mies et moi, ce qui plaisait beaucoup aux en&nsy lesquels aiment en général les bavards.

Interirogé comment un conteur vertueux tel que M. Marmontel , a pu donner lieu au scandale public qui fait l'objet de ce procès, j'ai dit que ce scandale me paraissait le fait de la comédie de Laurettey.etnonducoïite de Laurette; qu'en conséquence le sieur du Doyer de Gastel m'en paraissait seul responsable.

Interpellé de m'expliquer sur les personnages de sa pièce lesquels sont principalement entrés dans les vues criminelles de cet auteur, et en partageant son tort ont excité contre eux le cri public , j'ai dit que , pour ne faire tort à personne dans une affaire aussi grave , je

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me trouvais obligé de m'éxpliquer sur chacun sëparément

Interrogé si, d'abord ^ le lieu même ne m'avait pas paru suspect , j'ai dit que j'avais reconnu le jardin du coteau deClancé , où madame deClancé, femme de la cour et du bon ton , donnait ces bals champêtres auxquels elle avait coutume d'admettre les jeunes filles et les garçons du village ; qu'à la vérité ces bals avaient fourni l'occasion au jeune comte de Luzy de voir Laurette et de concevoir une forte passion pour elle, mais que ce n'était pas la faute de madame de Clancé; que son bal avait été fort beau ce 14 du mois passé , jour qui avait eu des suites assez sérieuses pour exciter l'attention de la cour; que les comédiens ordinaires du roi avaient prêté pour ce jour-là , et leurs danseurs qui sont très-mauvais, et leurs plus jolies actrices, lesquels, représentant les uns les gens du château , les autres les gens du village, avaient formé pêle-mêle un bal champêtre ; qu'il y avait eu dans le fond sur une terrasse élevée un buffet garni de toutes sortes de rafraîchissemens, et que le lieu même du bal, sur le devant en-deçà de la terrasse, s'était trouvé entouré de canapés de bois et de chaises de jardin , les dernières vulgairement et vilainement appelées pelles-à-cul ; qu'ainsi rien n'avait manqué à la commodité et aux agrémens de ce bal , oïl madame de Clancé , représentée par madame Préville, n'avait pas dédaigné de danser elle-même une contredanse avec tout le village.

Interpellé de dire librement ma façon dépenser sur madamedeClancé,j'aiditqu*ellem'avaitparu jouir d'une très-mince considération dans le parterre, dont beaucoup

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(le membres étaient d*avis qu'elle n'aurait pas du paraître à son bal.

Interrogé s'il n'y avait rien à dire sur sa «conduite^ j ai dit : Rien , excepté sa liaison avec le comte de Luzy, à qui elle avait permis de lui dire ce que sûrement bien des gens voudraient dire à madame la lieutenante cri-^ minelle , mais ce qu'elle n'écoute sans doute que de la bouche de monsieur le lieutenant criminel.

Interrogé à voix basse par ledit magistrat pourquoi je disais sans doute , j'ai demanda* la permission de le supprimer.

Interrogé si j'avais remarqué que la liaison de madame deClalicé et du comte de Luzy avait choqué, j'ai dit que je le croyais d'autant moins que ce jeune homme n'avait que sa passion pour Laurette en tête, et que madame de Clancé paraissait femme à se consoler aisément de la perte d'un amant par l'acquisition d'un autre ; que seulement tout le monde eût désiré qu'il n'eût pas été question ni de madame de Clancé, ni de son amour.

Interpellé de faire ma déposition sur cette allemande dansée à ce bal par une parente du comte de Luzy avec un homme qui avait l'air du suisse de la comédie, j'ai dit qu'il y avait dans cet énoncé plusieurs erreurs capitales. Que, premièrement, la petite paysanne qui avait dansé l'allemande s'appelait mademoiselle Luzy, de son nom de foyer, et exerçait sur le théâtre l'emploi de soubrette; qu'elle n'était aucunement parente du comte de Luzy, qui portait au foyer le nom charmant de Mole; que cette mademoiselle Luzy, fort jolie et fort bête, avait dansé une allemande avec un grand flandrin qui se dit neveu de madame Préville , et à qui un

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baudrier de suisse ne siérait pas mal; que cette allemande et ses différens tournoiemens avaient duré^ à la montre , près d'une demi-heure ; qu'aucuns avaient à la. vérité trouvé cette danse fort indécente^ mais que d'autres avaient été ipoins rigides, et avaient même as« sure que c'était de toutes les scènes de la pièce la plus éloquente , et celle dont le discours les avait le moins ennuyés.

Interrogé si Laurette n'avait pas paru à ce bal , j'ai dit qu'elle y était vei||le repi*ésentée par mademoiselle d'Oligni, mais qu'apparemment ne sachant pas danser, elle n'avait fait que regarder les contorsions de sa camarade Luzy.

Interrogé si le comte de Luzy avait formé alors quel* que projet d'enlèvement, j'ai dit qu'il avait seulement fait promettre à Laurette de venir le trouver dans le jardin après le bal à l'entrée de la nuit , et que cette pauvre innocente, très-amoureuse du jeune comte et ne se connaissant pas en dangers, s'était trouvée exacte au rendez-vous.

Intei'pellé de dire toute vérité sur la manière dont l'enlèvement qui a causé un si grand scandale dans le parterre s'est effectué, j'ai dit cjue Laurette est venue , que le comte de Luzy l'a conjurée long-temps de le suivre, qu'elle n'en a voulu rien faire, mais qu'à la ûù elle s'est placée sur une pelle*à-cul pour s'évanouir; qu'alors le nommé Morel, domestique, était venu dire au comte que son carrosse'était prêta la grille; que le comte de Luzy lui avait demandé dés eaux de senteur pour faire revenir cettepauvre Laurette, mais que Morel plus avisé avait emporté la pelle-à-cul , ensemble Laurette éva-

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nouie, de sorte que son maître n'avait eu d'autre parti que de le suivre.

Interroge si je connaissais ce Morel, j'ai dit que je le connaissais sous le nom de Préville, comme un grand acteur, mais que je ne voulais avoir aucune liaison avec lui sous le nom de Morel, quoique ce soit un valet sententieux , et que le parterre ait eu la bonté d'ap-^ plaudir ce vers de sa façon :

L'amour-proprc est c«iuseur, mais Tamour est discret.

Interrogé si le tumulte «xcité par cet enlèvement avait été général, j'ai dit qu'il m'avait paru universel ; mais que j'avais ouï dire depuis, que l'auteur seul, dans sa loge, s'était écrié à chaque vers: -^ A que c'est beau! et que lorsqu'il avait entendu les huées du parterre, il n'avait cessé de dire dans son trou : Doucement, Mes^ sieursl paix donc , Messieurs! ne perdons rien..,.

Interrogé si je ne trouvais pas cet enlèvement trèsindécent , très-scandaleux , contraire aux bonnes mœurs et à la police, j'ai dit, que si le comte de Luzy, séduit par son valet Morel, a pu se porter à cette extrémité, il avait bien réparé sa faute en donnant des preuves incontestables de bonne conduite dans le second acte ; que d'abord Laurette , arrivée dans l'appartement de son amant, et revenue de son évanouissement du jardin sur les trois heures du matin , n'avait voulu ni se déshabiller , ni se coucher; que le comte de Luzy , de son côté, avait passé l'entr'acte* et le reste de la nuit à faire une toilette superbe , afin de pouvoir sortir de grand matin ; qu'il était en effet sorti au commencement du

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second acte, et qu'il n'était plus revenu qu'à la fia de la pièce y lorsque Laurette est déjà retrouvée par son père; de sorte que tout le monde est demeuré con-r vaincu que ce jeune homme est plus sage qu'il n'en a l'air, et qu'il n'a pas enlevé sa maîtresse pour la mettre à mal , ni même pour passer sou temps avec elle*

Interrogé si je croyais réellement qu'il n'était rien arrivé de fâcheux à Laurette pendant cette nuit fatale , j'ai dit que je le croyais^ et que j# mettrais ma main au feu ; que je suppliais la cour de. vouloir bien considér rerce fait avec sa perspicacité ordinaire, parce qu'il me paraissait tendreàladéchangedu sieur du Doyer, et étar blir à son profit une différence essentielle entre lui et maître Marmontel le conteur, lequel, plus accoutumé au train de Paris , faisait vivre sa Laurette avec le comte de Luzy au. moins six mois dans le désordre et dans le scandale, là où le sieur du Dpyer, se repentant incontinent de la violence de son rapt , préserve sa vertueuse Laurette de toute autre contusion , dam et dommage^ et, ne pouvant nous garder six mois à la Co^ médie , fait arriver le père dans la matinée même qui succède à cette nuit orageuse, et garantit ainsi Laurette, par un trait qui fait honneur à son cœur, de la qualité ignominieuse de fille entretenue : sans compter qu'ayant poussé la générosité et la prévoyance jusqu'à créer d'avance Basile gentilhomme, il sauve au comte de Luzy le désagrément de faire une mésalliance , en quoi il s'était sûrement flatté d'avoir fait un coup de maître.

Interpellé de dire à quoi le sieur du Doyer a em-r ployé le second acte de la pièce , puisque je croyais.

a6a CORRESPONDANCE INEDITE

pouvoir répondre de Tentracte, et que le comte de Luzy a le bon procédé de sortir dès le commencement du second acte et de fuir ainsi prudemment Toccarion qui y comme on sait , fait le larron , j'ai dit que tout s'était passé aux yeux du parterre avec beaucoup de circonspection ; que le comte de Lttzy avait établi ma-* demoiselle Fanier^ jolie actrice, comme femme de chambre auprès de Laurette ; qu'à la vérité je soupçonnais le sieur du Doyer d'avoir voulu donner des mœurs suspectés à cette chambrière, mais qu'en tout cas , le mauvais comme le bon de son rôle n'avait^pu faire aucun effet à cause des huées interminables du parterre ; que cette pauvre fille s'était même mise à pleurer , voyant qu'elle né pouvait se faire écouter.

Interrogé si, n'ayant pu se faire entendre, elle n'avait fait aucune action contraire aux bonnes mœurs , j'ai dit : Aucune, excepté de charger les oreilles deLaui-ette de deux pendeloques de diamans , de l'obliger de se mettre à une toilette magnifiquement garnie , de la barbouiller de rouge, quoique mademoiselle d'Oligni ne lui en eût pas mal mis , et de pisser enfin dans ses propres jupes, de dépit et de douleur de la réception que le sieur du Doyer lui avait procurée de la part du parterre, aux galanteries duquel son joli minois l'avait de tout temps accoutumée.

Interrogé si le sieur du Doyer n'avait aucun autre reproche à se faire, j'ai dit qu'il avait, à la vérité , malicieusement induit le comte de Luzy d'envoyer à Laurette, pendant sa toilette , madame Benjamin, couturière, représentée par la maussade Lachassaigne, laquelle me paraissait assez digne d'un logement à la Sal-

DE CRIMH EX DIDKROT. l63'

pêtrière; qu'elle était v&aue pour prendre mesure à Laurette, devant lui fournir plusieurs robes superbes par ordre de M. le comte; qu'elle avait aussi tiré une chanson de sa poche, et qu'elle l'avait donnée à chanter à mademoiselle Fanier, laquelle s'obstinant de la chanter malgré les huées terribles du parterre , avait prolongé la toilette d'une demi-heure , mais que le parterre ne s^en était pas aperçu , parce que la mesure de la couturière l'avait mis de très-bonne humeur, et que pendant la chanson il n'dvait cessé de crier : la Bout'bonnaise 1 la Bourbonnaise !

Interrogé si je croyais que le sieur duDoyer, en composant sa comédie de Laurette , aurait voulu mettre le sujet de la Bourbonnaise sur le théâtre , j'ai dit que , vivant dans la retraite , je n'étais pas bien au fait de l'histoire de la Bourbonnaise; qu'en effet on enten^ dait chanter ses louanges dans toutes les rues de Paris, et que le peuple l'avait prise en affection autant que le célèbre Ramponeau; que s'il &ut s'en rapporter à la chanson , cette Bourbonnaise était la fille d'un honnête ouvrier de Paris, laquelle s'étant laissé débaucher par un godelureau , s était établie dans un autre quartier ; et, vivant avec son amant dans le luxe, s'était donnée dans ce quartier pour une fille de condition du Bourbonnais ; mais que son pcre^ l'ayant découvei'te , lavait fait enlever .par ordre de la police et enfermer dans une maison de correction ; que cette aventure^ qui faisait depuis trois mois les délices du peuple de Paris , en sorte qu'il appelait maintenant toutes les filles d'affaire et d'autre des Bourbonnaises, avait en effet une si grande affinité avec l'histoire de Laurette, que le

264 GORRESPOBTPAIfGE JN^OITE

parterre lui-même s y est trompé , mais qu'après tout c'était au sieur du Doyer à déclarer ses iutentions à cet égard.

Interrogé si je n'avais plus rien à dire dans cette affairé importante, j'ai dit. Rien j sinon que je trouvais à madame la lieutenante criminelle de fort beaux yeux.

Interrogé si je pouvais en conscience certifier vé-p ritable tout ce que je venais de déposer , j'ai dit que je le certifiais , à condition de ne pas relire ma déposition , laissant cette lecture aux risques et périls d'un chacun s'il s'en trouvait d'assez hardi pour l'entrer prendre ; et ai signé en priant la cour d'user de clémence envers le y ou les coupables.

Et moi retiré y la cour faisant droit sur la dénon*» ciation et sur l'appel interjetés sur cri public par le procureur-général du roi , sur un enlèvement fait nui-p tammenty le i4 septembre 1768, sur le théâtre dé la Comédie Française, a mandé le sieur du Doyer de Gastel à la barre , pour être admonesté sur le scandale par lui donné au public assemblé , ensemble les platitudes et autres misères de sa pièce , et l'a mis au surplus hors de cour et procès. Enjoint audit sieur du Doyer de ne pas récidiver, sous peine d'être poursuivi extraordir nairement , et de faire amende honorable devant l'hôtel des comédiens ordinaires du roi , ayant écriteau devant et derrière avec ces mots : Enleveur de filles inr nocent, et fauteur d'enlèvemens inutiles. Lui défend décomposer, imprimer, débiter, faire jouer aucune pièce de théâtre pendant l'espace et le terme de dix ans. Lui enjoint de garder son ban. Le renvoie au surplus, pour purger son décret et autres accusations,

0E ORIMM ET DIDEitOT. a65

par-devant le lieutenant criminel du Châtelet de Paris; met au surplus les parties sifflëes et les parties ennuyées hors de cour et procès, Fait au Palais ^ ce I*' octobre 1768.

Signé j DuFRANc; collationné y DvREGknD.

A Paris, ce ler janvier 1770,

SERMON philosophique';

Prononcé le jour de Van 1770 , dans la grande Synagogue de la meRojrale, butte Saint^Roch, en présence des archi-^ prêtres , rmarguilliers et autres dignitaires , ainsi que des simples Jidèles de la communion philosophique , profes" sant la raison à Paris , par moijf natif de Ratisbonne , prophète mineur, missionnaire indigne dans les pays et langues d'outre Rhin et du Nord , et Vun des moindres parmi les Jidèles , à ce commis par grâce spéciale de nos supérieurs dont nous nous estimons les égaux.

JYunc dimittis seruum tuum , Domine , secundùm verbum tuum m pace : quia viderunt ocuU mei salutare tuum , quodparasti ante faeiem omnium populorum , lumen adreuelationem, gentium et gla- . riam plehis tuas Israël.

C'est maintenant; seigneur^ que vous laisserez mourir en paix votre serviteur selon votre parole : puisque mes

X. Cette parocGe dous a semblé Tiin des documens les plus curieux à recueillir pour la solution de cette question si loog-temps controversée:

A-t-il existé une philosophie du dix-huitième siècle proprement dite , c'est-à-dire une organisation de secte , ou communion philosophique , ayant {K>ur but la destruction de TÉglise catholique ?

i66 CORRESPONDANCE INJÉDITE

yeux ont vu le sauveur que vous nous avez donné, et que vous avez destiné pour être, à la face de tous les peuples, la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d'Israël. Ces paroles sont tirées de l'évangile de saint Luc, chapitre II.

Messieurs et mes frères, parmi lesquels je fais gloire de distinguer et d'honorer mes maîtres!

Quoique dans le texte qui nous a été prescrit, l'inspiré et imbécile saint Siméon ait eu évidemment et incontestablement en vue la venue du grand prophète ^t patriarche résidant à Ferney, et que nous qui avons eu le bonheur de naître dans la plénitude des temps où ce véritable messie et sauveur a été accordé au genre iiumain, nous ne puissions le méconnaître ni dans ses paroles, ni dans ses œuvres, ni dans la révolution salutaire et miraculeuse qu'il a opérée et qui s'accomplit journellement sous nos yeux ,il a cependant été permis de tout temps aux confesseurs de notre sainte doctrined'appîiquer les prophéties les plus consolantes, sans préjudice de leur sens direct et véritable, à ces hommes rares qui ont fait leurs efforts pour débarrasser le genre humain de.quelque grande et ennuyeuse sottise. Ce sont autant de sauveurs particuliers que la justice recommande à la reconnaissance et à la vénération publiques ; et puisque l'auguste solennité de ce jour est principalement consacrée à rappeler les bienfaits dont nous avons joui dans le cours de Tannée qui vient de s'anéantir avec une portion de notre existence, je pense, mes frères, qu'il n'y a personne parmi nous qui ne s'empresse d'entonner avec moi le cantique du vieux radoteur, à Thou-

neur d'un frère que mes yeux affligés cherchent en vain à découvrir dans cette respectable assemblée.

Qu'êtes- vous devenue, ô fUsée éclatante et resplendissante? Tïe vous êtes-vpus si souvent élancée du milieu de ce lieu saint dans les régions supérieures que pour nous faire d'autant mieux apercevoir les ténèbres qui nous environnent? Vous avez disparu parmi nous, et les sots ont repris courage. Jurés crieurs de la communauté, appelez à son de trompe notre très-cher et très- vénérable frère , monsignor abate Ferdinando Galiani , Napolitano^ secrétaire d'ambassade de Sa Majesté Sicilienne à la cour de France, et lune des plus grandes lumières qui aient été accordées à Téglise en ces derniers temps. Parcourez tons les carrefours de la philosophie, visitez tous les saints asiles où des vestales publiques s'occupent , sous la protection de la police , de la satisfaction particulière du clergé ; redemandez notre charmant abbé à tous ces lieux , et qu'on nous le rende tel qu'il est avec sa petite taille et sa tête sublime. Et vous, filles de Sion des rues Fromanteau et Mauconseil, déchirez vos vêtemens, car vous ne les quitterez plus pour l'amusement du charmant abbé. Il est perdu pour la France: après dix ans de séjour parmi nous, sa patrie nous l'a retiré à son grand regret , à notre éternelle affliction ; mais il n'est pas parti sans nous laisser un témoignage public de son affection pour ce pays et des bienfaits innombrables dont cette église se reconnaît redevable envers lui. Je puis donc partager ce discours en deux points également intéressans , quoique bien divers dans leur objet. Je puis voua apporter la joie et là tristesse; je puis vous faire rire et

pleurer : par où commencerai-^je? Commençons par rire , mes frères; c'est Tordre et le -vœu de la nature ; c'est l'avis des convives de la noce de Cana à l'occasion du miracle qui a eu depuis tant de succès à Ferney: ces convives , quoique ivres , observaient judicieusement qu'il fallait d'abord donner du meilleur^et garder lapi- ,quette pour la (in; c'est aussi la convenance du jour qui veut qu'on commence l'annëe joyeusement s'il est possible j bien assuré que le chagrin et la tristesse ne manqueront pas au besoin. Mon premier point sera donc joyeux. Ecce eifangelizo vobis gaudium magnum quoderù omni populo j quianatus est vobis hodiesaha^ tor. Alléluia, a Je viens vous annoncer un grand sujet <c de joie pour tout le peuple ^ parce que c'est aujour* <c d'hui qu'il vous est né un sauveur. Alléluia. » Je parlerai ^ dans ce point y du dernier mais insigne bienfait de notre charmant abbé. Mon second point sera triste. Sed gaudium in luctum com^ertit dominus. « La joie a été JK changée en tristesse. » Le charmant abbé nous est enlevé. Gaudete, garruli. Réjouissez-vous, pies et corneilles y et vous bavards qu'il faisait taire, réjouissezT vous.

Mais avant d'entrer dans la discussion de ces deux points y l'un si consolant , l'autre si accablant, recueillons-nous , mes frères , et puisqu'on a servi , mettons* nous à table, et commençons cette année comme nous avons fini l'autre , en faisant bonne chère, et en nous confirmant dans l'amour du bon vin ; car la persévé^ rance dans les bonnes pratiques est surtout la preuve de la sagesse consommée. Et , pour vous prêcher d'exemple, je vais^ en vertu des droits imprescriptible^

de ma charge, offrir la main à notre aimable baronne. Aif€, Sophia, gratiœ plena^ etc.

Premier point.

Lorsque je jette les yeux sur cette auguste assemblée ; lorsqueje considère de quels hommes elle est composée; lorsque je vois que les plus illustres d'entre eux, après avoir aussi copieusement que joyeusement dîné, reprennent leur place en ce lieu saint en se curant les dents, sans respect pour les dames, avec nonchalance, et en se promettant de ma part beaucoup d'ennui , je suis tenté de croire que la vigne du Seigneur est dans l'état le pins florissant, que l'ivraie ne pousse nulle part parmi le froment, que nos chefs n'ont en effet qu'à boire, manger, aller à l'Opéra-Comique , coucher avec la femme de leur voisin , et s'endormir ensuite sur leurs lauriers. Plût au ciel , mes frères , que nous n'eussions que cela à faire! Nous mènerions une vie de chanoine, et le monde , suivant le proverbe , irait de lui-même. Mais à la vue de tant d'abus qui se multiplient, de tant de dangers qui s'accroissent, de tant d'ennuis qui nous menacent, ma voix s'affaiblit, mon cœur se serre, et je ne puis que m 'écrier douloureusement avec le roi et prophète David : Tu quoque , Brute l « Vous dormez , ô tf Brutes, et la république périt. » Mon projet n'est point, mes frères , d'exposer ici au grand soleil le tableau de nos torts. Ce jour est consacré à la joie , je n'en dois pas faire un jour de pénitence, et il serait trop tard d'en faire un jour de jeûne. Il me serait aisé de reprocher à nos chefs leur silence, au commun des martyrs

270 GORRBSPOIîDAirGE II^DITE

leur empressement à parler lorsqu'il faudrait se taire. Je pourrais dire à quelques-uns d'entre nous : Vous êtes superficiels dans toutes les matières graves : qui vous prie de les traiter? Vous ne savez qu'exténuer les idées de vos maîtres que vous leur attrapez au passage^ dans ce lieu même où je vous fais ce reproche : qui vous prie de les piller? Vous êtes souvent secs, lourds, prolixes , raisonneurs à perte de vue, ce qui est la plus mauvaise qualité, comme vous le diront tous les enfans bien élevés. Vous parlez quelquefois au hasard, sans sa»voir de quoi il est question, et n*en donnant pas moins vos arrêts pour des oracles. Présomptueux et dédai* gneux dépositaires du peu de grands modèles que la miséricorde divine a laissé subsister parmi nous : en sorte que; la solide philosophie, la vraie éloquence, la puteté et le soin de la diction, la grâce et l'harmonie du style, s'éclipsent tous les Jours davantage. Tous ces malheurs ont été prévus et prédits depuis long-temps par tous les prophètes et diseurs de mauvaises aventures,* et sont réservés par la justice divine à la punition de ce siècle, qui serait le dernier des siècles s'il n'y avait pas le siècle futur. Mais je veux oubUer, mes frères, cette foule de nos torts , et ne veux m'arrêter qu'à l'extrême négligence, qu'à la coupable indifférence avec laquelle nous avons veillé sUr le dépôt qui nous est confié.

Nous avons vu s'élever dans le sein de cette capitale une secte d'abord aussi humble que la poussière d'où elle s'est formée, aussi pauvre que sa doctrine, aussi obscore que son style; mais bientôt impérieuse et arrogante, elle a pris le titre de philosophes économistes ; et nous n'avons pas rayé au moins la première moitié de ce titre !

DK (>AIMM ET DIDEROT. 271

On les a appelés les capucins de X Encyclopédie^ en réminiscence de ce que ces bons pères étaient jadis réputés les valets des jésuites; et aucun de nos augustes chefs n'a réclamé contre cette profanation! Plusieurs de nos communes sont même soupçonnées d'avoir en secret quelque propension pour les pauvretés de cette secte , et de pencher à faire cause commune avec cette foule de têtes creuses qui ont répandu depuis quelque temps une teinte si sombre, si ennuyeuse sur ce royaume, que si le ciel nous eût retiré le paraclet de Ferney pendant leurs croassemens^ nous serions infailliblement tombés dans le ispleen, dans la jaunisse, dans la consomption, dads un état en un mot pire que la mort.

Mais en vous reprochant, mes frères, votre coupable inadvertance ou votre excessive bonté d'ame non moins répréhensible , de quel souvenir suis-je frappé? A ma pâleur ne sentez-vous pas i'odêur du prophète Nathan qui entre et qui me crie : Tu es iste vir. Ah , . cher baron, délivrez-moi du prophète, dites à vos gens : « Qu'on donne à boire au prophète, et qu'il s'en aille ! ï> J'ai encore de si belles choses à dire que je serais au désespoir de rester court devant cette auguste assem* blée. Je ne prétends point dissimuler mes torts, et si jamais nos supérieurs, dont nous nous estimons les égaux, jugent nécessaire de revêtir le sac et la cendre pour expier un si grand péché, je marcherai pieds nus à la tête despénitens. Oui, grand Dieu! je confesse en ce jour solennel et devant cette assemblée de tes élus , dont la moitié est déjà saisie par le paisible sommeil des justes , et l'autre se livre tout entière au soin de la digestion; je confesse en présence de cette aimable ba-

a 7 2 CORRESPONDANCE INIÈDITE

renne que je fais bâiller , et qui , heureusement pour elle, pense à autre chose, que, vu la médiocrité dés talens que tu m'as départis et que tu n'as pas jugé à propos de proportionner à l'excès de mon zèle ; assujetti d'ailleurs à un travail périodique que j'ai entrepris pour exercer la patience des plus augustes personnages de notre Europe , et pour leur fournir des occasions toujours renaissantes de s'applaudir de leur longanimité et de leur indulgence , c'est-à-dire de la vertu la plus adorable dans les souverains, je suis réduit à préférer en matière grave les idées courantes qui, pour être, reçues dans le public, ne sont pas toujours les meilleures, à mes propres aperçus, toutes les fois qu'entraîné par la rapidité de mon travail , je ne puis me livrer au recueillement et à la solitude nécessaires à la méditation. Pardonne, 6 mon Dieu ! cette légèreté involontaire ou plutôt cette juste défiance de mes propres lumières qui ne doit m'abandonner que lorsqu'une heureuse opiniâtreté m'a mis en état de développer mes idées , de m'en rendre compte et de les reconnaître justes. Toi, 6 serutateur des cœurs, tu sais que le mien n'incline pas vers la passion des idées vulgaires, ni vers le cliquetis des mots vides de sens. Ah, si jamais je suis congédié par mes augustes pratiques , si jamais leur patience poussée à bout retire leur re* gard vivifiant de mes feuilles , si leur justice me fait rentrer dans le néant d'où leur bonté ineffable m'a tiré, je te promets que je recevrai ce châtiment avec la docilité d'un enfant qui se repent, et la confusion d'un pécheur qui sait ce qu'il a mérité. Alors j'emploierai tout le temps que ta sévérité m'aura rendu , à méditer

les yétiié$ les plus importantes au bonheur du genre humain , à lier ma langue afin qu'elle ne ressemble pas à celle des perroquets; et si la puissance a mis dans ma tête quelque idée juste et ignorée y je la tirerai de cet abîme ^vec toute l'application dont je suis capable. En attendant , accorde-moi la rémission des idées courantes semées çà et là dans mes feuilles; conserve-moi la pajx et la joie de l'ame; rends les occasions de quelque bonne action moins rares , afin que je bénisse ta clémence, et que je ne murmure pas contre le soit qui m'a fait naître pour l'inutilité.

Je sais , mes frères , ce que vous opposez communément à ces reproches. Ces sectaires , dites-vous ^ sont d'hbnnétesgens, le zèle du bien public les possède et les embrase. Ils sont ennuyeux, ils sont creux, personne ne lès lit, personne ne les entend ni ne se soucie de les entendre ; ils doivent donc être supportés par ceux qui valent mieux qu'eux, et éprouver leur indulgence. Yen» tre-saint-gris l est-ce en ce lieu saint qu'il faut souffrir de pareils raisonnemens ? Que le vulgaire s'en paye, à la bonne heure ; mais à notre tribunal , mes frères , depuis quand y a-'t-il quelque mérite à être honnête homtne la plume à la main , et soffit-il d'avoir du zèle sans lumières, pour se mi^er de gouverner les États ou de diriger ceux qui y président ? Tai assez bonne opinion du genre humain pour affirmer que si tous les honnêtes gens se mettaient à écrire leurs visions, il faudrait se sauver du nïonde; mais aussi j'ai assez d'expérience pour voiis feire remarquer que le £inanatisme aveugle d'un sot honnête homme, peut causer plus de maux que les efforts de vingt fripons réunis.

à 74 CORRESPONDANCE INI^DITE

Au génie seul soient rendus honneurs immortels? Lui seul , mes frères, peut faire quelque bien aux hommes, soit en les gouvernant, soit en les éclairant par ses écrits : mais quand vous seriez d'aussi gi*ands distillateurs que feu M. Le Comte , vinaigrier ordinaire du roi, et inventeur de quatre cent quatre-vingts sortes de vinaigres, ou bien que l'illustre sieur Maille que le ciel conserve encore à la France , je vous défie bien de tirer une seule goutte de génie de toutes les apo* calypses des Quesnai , des Mirabeau, des Lariyière, et de tous les fastidieux commentaires des Bandeau ^ des Roubaud , des Dupont , et autre fretin économique.

Et ne dites plus , mes frères , que l'activité de leur ennui les a empêchés d'être dangereux: ce que leur ennui n'a pu faire, leur ambition et leur hardiesse orgueilleuse l'ont tenté. Plus ils ont été plats, plus le nombre de leurs partisans s'est grossi de tout ce qu'il y a d'esprits communs et plats en France , soit dans la capitale, soit dans les provinces. Plus ils ont été creux et obscurs , plus ils en ont imposé aux sots qui ont cru que sous leurs clochas ternes et félées ils cachaient quelques fruits rares et exquis. Plus ils ont pris insensiblement le ton décisif et clabaudeur, plus les bons esprits et même les esprits supérieurs ont commencé à les craindre. Il ont redouté d'être livrés une fois par mois aux bourdonnemens et aux piqûres de ces insectes éphémères en présence d'une populace ignorante et frivole composée des trois quarts de ces .aimables oisifs qui donnent le ton dans le monde aussi sot qu'eux, et qui ne se consolent de leur médiocrité

que lorsqu'ils voient qu on insulte leurs maîtres. Il faut, mes frères , que cette crainte ait été poussée bien loin , puisque notre grand patriarche de Ferney, dont le nom seul, dieu merci ! a encore la vertu de vous faire donner un signe de vie dans la léthargie où je vous vois, en à été saisi lui-même. Il s'était très-honnétement moqué, dans son Homme aux quarante écus^ de ce tas de pauvres diables qu'il appelait nos nouveaux ministres ; il s'est cru depuis obligé d'en faire de pompeux éloges, quoique nous sachions de science certaine qu'il les méprise plus que jamais. Mais sinotre timidité a été poussée à l'excès, elle n'a servi qu'à faire dégénérer leur orgueil en impertinence. Un jeune prince s'attire l'admiration de l'Europe par sa passion pour ses devoirs; son génie à la fois sage et actif, son amour éclairé pour le bien public, lui ont déjà appris le grand artde vaincre les obstacles sans s'en irriter; soulager ses sujets, rendre l'État florissant, c'est le vœu de son cœur, c'est le résultat de ses mesures; la Toscane attendrie, prosternée à ses pieds, éprouve d'un souverain à peine sorti de l'enfance les soins d'un père tendre et vigilant , les bienfaits que l'âge et l'expérience consommée semblaient seuls pouvoir promettre : aussitôt la secte économistique publie que ce prince est sorti de son école j et que la Toscane doit aux éphémérides et aux apocalypses tout le bien que son souverain a fait jusqu'à présent. Un Mercier de La Rivière ose entreprendre le voyage de Russie avec la folle et ridicule présomption d'inspirer et de diriger le génie immortel de Catherine II , et fait publier , chemin faisant , dans les gazettes , qu'il va porter l'évidence dans le Nord, et voit la perte de l'empire de Russie

176 CORRESPOICDàNCP. IICBDITE

inévitable y parce qu'on s'y est moqué de ses visions. Le prémontré Bandeau , après avoir fait le boulanger à Paris , et , par la faveur de je ne sais quel prélat polo-, nais engoué et crédule, de mitron qu'il était , il se fait abbé mitre en Pologne j va prêcher le pain bis et la mouture économique par tout le Nord, se fait chasser de partout, et revient à Paris nous ennuyer sur nouveaux frais.

La conformité singulière de l'esprit de cette secte naissante avec l'esprit de la secte chrétienne dans son origine, aurait de quoi nous alarmer sur la rapidité de ses progrès, et pourrait nous faire craindre que la raison et le goût ne soient enfin ensevelissons cetteénorme quantité de farines dont on nous couvre dans les brochures , tandis que le peuple en manque partout dans les campagnes. Ce serait sans doute la juste punition de notre coupable indifférence ; mais heureusement il est écrit que les portes de la platitude ne prévaudront pas contre la sainte cité de Ferney, quoique vous soyez Suisses uégligens et endormis, et que Pépoux vous ait surpris sans baudrier, comme il surprit jadis les vierges folles sans huile. Sed ecce eî^angelizo uobis gaudium magnum. Vous ne l'avez guère mérité , gardiens infidèles; et cependant «je vous apporte un grand sujet de joie. »

Parmi les questions, mes frères, qui ont le plus occupé le public depuis environ dix-huit années, il en est une trèsr-importante dans son objet ; c'est la question de la liberté du conmierce des blés et de leur libre exportation. Les meilleurs esprits et les plus communs se sont réunis dans leurs efforts en faveur de k liberté illimitée

DB GRIMM 8T DlilBROT. 2'J'J

4e ce commerce, et le gouvernemeot a cédé au cri gé* néral de la nation y en donnant son édit de libre exportation en 1 764* Quelques sages se doutaient alors que si le gouvernement procurait an cultivateur les profits de l'exportation dans la vue unique et seerète de pouvoir augmenter les tailles et faciliter les recou^ vremens des impôts, le bënéBce résultant de cette liberté ne servirait ni h l'augmentation ni à l'améHora* tion de la culture des terres , et que nos blés seraient mangés par les étrangers » sans qu'il restât un écu de leur argent entre les mains du cultivateur. Ces sages trouvaient peut-être dangereux d'accorder au corps politique l'usage de la jambe gaudie, tandis que la jambe droite, les bras et tous les membres, restaient garottés et emmaillottés ; mais comme la liberté est en eUemême tràs-salutaire , ils espéraient sans doute qu'une jambe déliée parviendrait , à force de se tourmenter , à procurer du mouvement au reste du corps politique. Ils se sont trompés : le corps est resté garotté, et les mauvemens précipités de la jambe gauche lui ont occasioné une enflure qui a dégénéré en hydropiste, c'est^-dire ep maigreur boursouflée. Ni les sages ni les fous, ni les étourdis, ni les réfléchissans, ni lesgeils d'esprit, ni les bêtes, n'ont ni pressenti ni prévu aucune des suites de cette loi en France ; tout ce qui avait été prédit sur ses dfets s'est trouvé complètement démenti par l'expérience. Les économistes, suivant \fur usage , ont embrouillé la question par des déraisonnemens patriotiques, plus tièdes, pTus insipides les uns que les autres, et tandis que le peuple cariait firân et mis^e de tous côtés , ils ont eu la courageuse ixt^b^

cillité de continuer leurs criailieries pour l'exportation illimitée. ,

Dans 'cette' perplexité, mes frères, qui s'est accrue encore par votre coupable silence, le ciel nous a suscité un sauveur chez l'étranger. JEcce euangelizo vobisgaudiiûn magnum^ quia natus est vobis hodie salvator. Je vous apporte, mes frères, votre sauveur dans ma poche, je vous le donne pour vos étrennes. Voici les Dialogues sur le commerce des blés de notre illustre abbé Galiani , qu'il fallait intituler Entretiens ^ parce que les pédans dialoguent, et que les honnêtes gens s'«ntretiennent. Pardonne-moi, ô charmant et lumineux Napolitain, de t'a voir qualifié d'étranger dans ce lieu saint, dont les murs retentissent encore de tes sermons pleins de génie et de verve, de vues neuves et de gaieté! Tîon, tu ne seras jamais étranger parmi nous ; j'espère, pour l'honneur de la philosophie et du lien sacré de l'amitié, qu'il ne se fera jamais un bon dîner ici, sans que nous nous rappdUons en sanglotant tes contes et leur sens philosophique et profond , et qu'après nous avoir fait rire tant de fois , ils nous fassenft maintenant pleurer.

S'il nous était ordonné, mes frères, de faire au public l'éloge de ces Entretiens d'un seul trait, on lui ferait remarquer que sur une matière si épuisée, si fastidieusement rebattue pendant dix-huit années consécutives, l'auteur a trouvé le secret de faire un ouvrage absolument neuf, rempli de vues d'une étendue immense et dont aucun de nos myopes économiques ne àe serait jamais douté. Jugez combien la tâche qu'il s'imposait avait été rendue difficile par ses prédécesseurs! il était sâr, par la simple inspection du titre de son hvre, de

PE GRlMM BT DIDSROl^. !179

faire enfuir les lecteurs les plus intrépides , et d'exciter des bâillemens d'un bout de Paris à l'autre. Mais ô prodige inattendu ! Dès qu'on a ouvert ce livre , on est en'* sorcelé et on ne peut plus le quitter. Depuis l'instant qu'il est devenu public , tout le monde se l'arrache; le patriarche de Ferney suspend ses travaux apostoliques , nos philosophes quittent la table et négligent l'Opéra* Comique , la femme sensible son amant , la coquette la foule qui s'empresse autour d'elle, la dévote son directeur, l'oisif son désœuvrement, tous et toutes veulent rester tête-à*-tête avec notre charmant abbé; l'économiste seul pâlit, écume et s'écrie : ce C'en est fait de mes apocalypses! » Tel est le privilège de l'homme de génie : depuis le cabinet des rois jusqu'au repaire de l'igno* rance et de la sottise , partout oîi il se donne la peine de pénétrer, il répand la lumière, tout s'éclaire autour de lui; et ceux qui auraient marché toute leur vie à tâtons, dans les ténèbres , avancent à la lueur de son flambeau librement et hardiment dans^le sentier sombre, étroit et tortueux de la vérité.

Yoilà ce que nousf dirions aupublic s'il avait besoin de notre avis ; mais qu'il me serait douloureux , mes frères , de m'étendre en ce lieu saint sur l'excellence du don que je vous fais pour vos étrennes ! Ah , transeat calix iste ! Seigneur, épargnez-moi cette humiliation ! Non, il n'est personne ici qui ne se soit aperçu que ce livre est moins un livre suf le commerce des blés qu'un ouvrage sur 1^ science du gouvernement en général, qu'un modèle lumineux et neuf de la manière dont toute question d'État doit être envisagée et approfondie; qu'en remuant ses blés, notre illustre abbé sait toucher atout: qu^

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ses Ëatretiens forment , avec le canon de la Bible et qçlui de l'Opéra-Comique ^ les trois recueils dans les* quels on trouve les principes de toute sages^ et de toute science ) surtout lorsqu'on sait lire (comme c'est un de nos devoirs les moins contestables) le blanc des entrelignes y c'est-à-dire, moyennant ce que l'auteur a dit, deviner ce qu'il n'a pas dit, pénétrer ce qu'il a pensé et ce que , pour bonnes raisons^ il n'a pas confié au papier ; qu'en un mot , depuis V Esprit des lois il n'a pas paru en France un plus grand livre, ui qui ait autant &it penser que celui qui est venu si à propos nous délivrer du jargon ëconomistico-apocaljptique. Si , abstraction faite du fond , vous ne voulez considérer que la forme que l'auteur a donnée à son ouvrage, vous trouverez, mes fnères, que cette forme est un chef-d'œuvre de goût autant que le fond en est un de raisonnement. Elle vous rappellera à la justesse et à la subtilité socratiques dont nos meilleurs esprits sont si éloignés; ^ la ga.i.eté patriarcale qui , malgré nos vœux et nos holocaustes , ne veut pas s'étendre ax^dielâ de 1^ banlieue de Ferney ; à cette attrayante et sublime méthode des anciens M traiter un sujet par forme d'en-, tretien; méthode qui ôte aus; ouvrages le tpn de pédanterie et d'emphase qui rend la plupart des nôtres si ennuyeux et si ridicules; méthode dont le secret s'est presque perdu parmi les écrivains modernes , qui pro-^ met des succès à l'homme de génie, mais tjui sera toujours mortelle aux gens médiocres; méthode enfin qui, suivant l'observation de noère respectable mattre et ancien, Dénis Diderot, sous l'apparence de la plus grande liberté, oblige l'auteur qui ne veut pas étie su-

DM GEIMM KT DIDEROT. l8 f

perfici^l et plai , de traiter son sujet dans toute son étendue, sous tous ses points de vue, si rigoureusement et avec tant d'ordre, qu'après toutes les digressions qu'il voudra se permettre, il est forcé de reprendre son sujet tout juste à la place où il l'a quitté, et qu'il ne peut avancer que pas à pas, et finir que lorsque le sujet est entièrement appro£3ndi : en sorte qu'il n'y a qu'un sot qui puisse être la dupe de cette lanternerie apparente qui donne à l'auteur, lorsqu'il médite le plus, Tair à peine occupé, Qt qui répaâd sur un ouvrage sérieux et profond le charme d'un livre d amusement.

Mes frères, il me prend fantaisie de fermer les yeux, de peur de vous regarder. Je crains, en les jetant sur nos communes , de leur trouver la bouche béante, comme si leurs oreilles n'étaient pas faites pour entendre ces augustes vérités. Je pourrais leur dire : En ce cas, d'où venez- vous donc,, et de quel droit étesvous assis en ce Heu saint à côté des docteurs du goût et de la raison , si vous en êtes vous«^mêmes dépourvus, et si vous .ne savez pénétrer le sens de notre sainte doctrine, ni lire dans nos livres ce qui n'y est pas écrit? Mais je ne suis pas monté dans cette chaire de vérité pour contester ses titres à qui que ce soit. Que celui qui se sent morveux se mouche et prenne une prise de tabac, tandis que je me prépare à entamer mon second point.

Second point.

Sedgaudium in luctum com^rtit Dominas. Gaudete^ garruli. « Le Seigneur a changé notre joie en tristesse.

982 GORRKSPONOAfTCE IHf ÉDITE

Bavards 9 réjouissez- vous. » Il m'est douloureux , mes frères , de passer de la joie aux lamentations. Taime à rire quand j'en ai le temps ^ je trouve même la vie trop courte pour l'employer à un autre usage ; et cependant ^ en jetant les yeux sur le passé , je vois avec chagrin qu'ils ont. si souvent pleuré qu'ils en sont af* faiblis pour le moins autant que de mes veilles. Puisque c'est l'ordre de la nature et de mon sermon de passer de la joie à la tristesse, souffrez, mes frères, que la reconnaissance m'arrête un instant à l'entrée de ce pas-» sage pénible.

Que ne dois-^je point aux bontés de nos supérieurs dont nous nous estimons les égaux, de m'avoir jugé digne de remplir, pendant le cours de l'été dernier, dans les pays d'outre-Rhin , la mission à la fois la plus consolante et la plus glorieuse ! N'attaquez point , mes frères du commun, la sagesse de leur choix. Je ne suis, il est vrai , qu'un des moindres parmi les enfans de cette sainte famille ; mais ceux qui m'ont choisi n'ignoraient pas qu'il ne restait point de conversion à faire dans les pays que j'avais à parcourir. Tout , mes frères , tout y rend hommage à la raison et reconnaît ses droits sacrés et imprescriptibles ; et les souverains se font gloire d'être à la tête des adorateurs , tandis que, dans d'autres contrées, l'autel des ténèbres est encore debout dans les. palais des rois. Il ne s'agissait donc que du choix d'un témoin véridique qui, à son retour, pût rendre compte de l'état actuel de l'église universelle dans cette Allemagne, le centre de l'Europe policée et pensante , dans cette pépinière de princes qui a fourni à toutes les nations leurs souverains, si vous exceptez les trônes oc-^^

cupés par les maisons de Boarbon , de Savoie et de Bpagance. J'ose me flatter que mon zèle du moins n'a pas trompé l'attente de nos chefs, et qu'ils ont reconnu dans mes rapports l'amour pur et incorruptible de la vëritë. Il est vrai qu'abusé par l'avis de ditférens ministres de l'empereur dans les cours de l'Empire^ et sans doute entraîné par la platitude de mon étoile , je me suis rendu à Vienne^ tandis que Joseph parcourait encore l'Italie , et que j'ai été obligé d'en partir avant son retour , sous peine de ne point remplir ma mission dans la partie septentrionale de T Allemagne; de sorte que les bons plaisans ne manqueront pas de dire épigrammatiquement que cela s'appelle avoir été à Rome sans avoir vu le pape. Mais depuis quand les enfans du néant sont-ils maîtres de quelque chose, et quel mortel peut lutter contre l'influence de son étoile? Sans plainte et sans regret, je dois bénir la mienne de l'extase apostolique dont j'ai joui sans interruption pendant les cinq mois de mon voyage.

J'ai vu cette utopie nouvelle et réalisée * qu'on croirait à mille lieues de nos frontières, et qui n'en est séparée que par le Rhin , où le sujet est regardé comme l'enfant de la famille , où le bien de cette grande famille est le but unique des pensées et des actions du souverain, tandis que la souveraine se livre à la culture des beaux-arts et au soin plus important d'élever des enfans qui soient dignes d'un tel père. La sérénité et la sagesse qui régnent dans cette cour, l'aisance et le bonheur qu'on trouve répandus par tout le pays , et qui n'ont pas négligé la chaumière la plus chétive, impri-

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