‹ Correspondance inédite de Grimm et de DiderotChapitre 43 sur 45 · VERS DE LA. CONDAMINE CONTRE LE SYSTÈME DE LA ÎÎATURE · texte numérisé non relu

VERS DE LA. CONDAMINE CONTRE LE SYSTÈME DE LA ÎÎATURE

Unde? ubi? qub? D'où viens-je? où suis-je? où vais-je? Je n'en sais rien ; Montaigne dit , Qu'en sais-je ? £t sur ce point tout docteur consulté En peut bien dire autant sans vanité.

Mais après tout de qui donc le saurais-je ^ Moi qui d'hier dans l'univers jeté , Ne suis rien moins qu'un être nécessaire ?

Mais un tel être a toujours existé.

Il en faut un , soit esprit, soit matière ^ Et ce point-là par* nul n'est contesté.

Or, moi chëtif, être très-limité, Que tout étonne et convainc d'ignorance , Malgré cela , je suis , je yeux , je pense.

Je me propose un but en agissant , Et je voudrais que l'Etre tout-puissant^ Auteur de tout et de mon existence^ N'eût aucun but , aucune volonté ; Tandis qu'il m'a donné l'intelligence, Qu'il n'en eût point lui qui m'en a doté.

Tu me diras : Mais la peste et la guerre , Les maux divers , physiques et moraux , La faim , la soif, et la goutte et la pierre, Du genre humain trop souvent les bourreaux ; Mais les prisons , les affreux tremblemeus ,

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lies tourbiiloDs , les typlions , les volcans , Tous les fléaux qui désolant la terre, Sont-^ce les dons d'un père à ses eufans?

Loin d'accuser la divine sagesse, De ton esprit reconnais la faiblesse , Homme superbe , atome révolté ; Le Tout-Puissant posa cette barrière Pour contenir ta curiosité.

Peut-être il veut, par cette obscurité, Humilier cette raison trop fière D'avoir suivi quelque trait de lumière , Qui te montra parfois la vérité.

Mais il manquait à ta félicité Qu'il dévoilât à ta faible paupière De l'univers la théorie entière; Et pour te faire approuver ses décrets , Dieu t'aurait dû révéler ses secrets.

D'oii vient le mal? En vain je l'examine, Et moins je vois quelle est son origine.

Que s'ensuit-il , sinon que mon esprit Est, dans sa sphère , étroit et circonscrit.

Mais supposer qu'une aveugle, matière , De tout effet est la cause première , A ma raison répugne et oootredit?

Ici l'absurde , et là l'inexplicable.

Par deux écueils je me vois arrêté^ Il faut opter : l'absurde est incroyable.

Je m'en tiens donc à la difficulté En te laissant à toi l'absurdité.

SUR LES MŒURS ET COUTUMES DES DIEPiREIfS PEUPLES DE l'eUROPE.

S'il est si difficile de défioir au juste le caractère d'ua seul homme, quelle difficulté, dira-t-on , ne doit-il pas y avoir à définir celui de tout un peuple ? Au risque de soutenir un paradoxe , j'avouerai que de ces deux problèmes je ne sais pas encore quel est le plus difficile à résoudre. Dans un seul homme il y a des nuances si fines, si délicates, si personnelles, qu'il faut peut-être avoir encore plus de sagacité pour les saisir, et pour rejnarquer ce que tous les habitans du même climat peuvent avoir de commun et ce qui les distingue foncièrement de leurs voisins. Les mêmes traits souvent répétés sont plus faciles à noter que ceux qui sont uniques dans leur genre, et qui no peuvent souvent être aperçus qu'une seule fois. Le caractère de l'individu ne se peint que par des actions, qui varient à chaque instant et qui se cachent même le plus $#uvent sous l'ombre du mys^ tère. Le caractère général d'une nation est nécessairement à découvert, il s'imprime dans des monumens exposés continuellement sous nos yeux; nous pouvons l'étudier dans la nature de sa langue , de son gouvernement, de ses coutumes, de ses usages, de ses manières, de ses arts, de son climat, le sens que cette étude est plus longue, plus étendue, mais je la crois aussi plus sûre ; je dirais presque moins impossible que la conilaissance particulière des hommes. Il n'en a pas plus coûté à Tacite de peindre les Germains, les An-

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glaiS) le Juifs , qu'il ne lui en a coûté de peindre Séjan ^

Tibère, Agricola.

Pourquoi trouvons-nous donc si peu de justesse et de vérité dans la plupart des relations de nos voyageurs? C'est que la plupart de nos voyageurs n'ont eu ni assez de philosophie, ni assez de connaissances pour embrasser les objets qu'ils voulaient nous faire connaître; c'est que la plupart ont porté dans leurs recherches un esprit de système et de parti qui ne leur a permis de voir que ce qui convenait à leur bût particulier ; c'est qu'ils ont cherché à être amusans, au lieu d'être vrais, et que rarement ils ont donné à leur travail le temps nécessaire pour l'exécuter avec succès. Parmi les modernes qui ont travaillé dans ce genre , on ne peut guère citer que Chardin et Murait ; encore ce dernier a-t-il vu avec plus d'esprit que d'impartialité. On sent, comme dit Rousseau, combien il hait les Français, jusque dans les éloges qu'il leur donne.

Pour bien juger le caractère d'un pays, vaut-il mieux lui être étranger, ou en être citoyen ? Il semble d'abord qu'un homme élevé au milieu de ses compatriotes, en supposant toutes les autres conditions égales , peut parvenir plus facilement à les connaître que ne le pourrait un étranger; cependant n'y a-t-il pas aussi quelques rapports qui rendent le point de vue oîi se trouve l'étranger, plus favorable ? Pour bien observer, il faut éviter également les faux jours de la surprise et ceux de l'habilude. Nous passons trop légèrement sur les objets qui nous sont familiers, nous sommes trop étonnés de ceux qui nous sont absolument nouveaux. Dans le premier cas , nos observations risquent

d'être plates et communes; dans le second^il est à craindre que nous ne nous laissions séduire par une fausse apparence de merveilleux.

Pour faire donc une relation aussi intéressante qu'instructive, un voyageur devrait, ce me semble, commencer par noter aoigneusement toutes les singularités qui l'ont frappé au premier coup d'œil , mais ne se permettre d'en rendre compte qu'après avoir approfondi la langue, la religion, la constitution politique, les mœurs , les usages et le ton du pays qu^il veut observer.

Ce qui rend sans doute aujourd'hui la connaissance, des différens peuples de l'Europe si difficile, c'est que l'oupeut dire à peu près des nations entières ce qu'on a dit si souvent des hommes qui composent une même société. Tout s'est confondu , tout se ressemble; les mœurs, la politique, la philosophie, ont fait à peu près les mêmes progrès dans tous les États de l'Europe. Il y a un système commun à tous. L'esprit dominant des grandes capitales, le goût des voyages, celui des lettres et surtout le commerce , oQt formé pour ainsi dire de tous les peuples de l'Europe un seul peuple. Hérodote trouverait aujourd'hui , dans toute cette partie du monde, moins de caractères, moins de variétés, que dans l'étendue bornée des pays qu'embrasse son Histoire.

Rien de plus vrai en général; cependant Pon se tromperait beaucoup de croire que toules les circonstances qui ont pu rapprocher tant de nations aient absolument effacé leur caractère original , elles en ont seulement altéré quelques traits ; et si, sous l'apparence

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qui le cache, il est plus difficile à saisir, il n'en existe pas inoins. Plus la société s'étend, plus l'homme, sans doute, se dénature, mais il ne saurait changer entièrement son être. Semblable à Protée, il devient susceptible de mille formes différentes. C'est au coup d'oeil du génie à le fixer sous celle qui lui est propre. L'Italie même, malgré toutes les révolutions qu'elle éprouva sous l'empire des barbares , sous le joug humiliant du despotisme religieux, et durant les longues guerres de la France et de l'Empire, n'a-t-»elle pas conservé longtemps cet esprit d'indépendance et d'ambition <{ui fit sa gloire dans les jours heureux de la républicpie.

Le^ défaut de nos vues en morale, en politique, en philosophie, est d'être toujours ou trop générales, ou trop minutieuses ; mais s'il m'est permis de dire ce que je pense sur un sujet sans doute fort au-dessus de ina portée, je crois remarquer une différence sensible entre la manière dont on pouvait étudier les nations anciennes, et celle dont il faut étudier les nations mo« dernes. Pour connaître les Grecs, les Romains et les anciens habitans des Gaules et de la Germanie , c'était beaucoup d'avoir acquis la connaissance de leurs lois, de leurs coutumes et de leur religion. On nous connaîtrait fort mal aujourd'hui , si l'on ne nous connaissait que par ces relations^là. Nos lois^ nos coutumes, notre religion, nous sont devenues presque absolument étrangères. Nos mœurs et notre philosophie ont du moins affaibli beaucoup l'inflence qu'elles devraient avoir naturellement sur notre manière de penser et de sentir, et l'on en jugerait bien mieux par l'esprit de notre théâtre, par le goût de nos romans, par le ton

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de nos sociétés, par nos petits contes et par nos boiïs mots 9 que par nos lois, notre culte et les principes de notre gouvernement.

J'imagine qu^on ferait un ouvrage fort curieux en rassemblant sous certains titres les expressions prover* biales, les bons mots les plus caractéristiques de chaque nation. £st-il possible de ne pas reconnaître Torgueil espagnol dans Y^lmenos du Page , dont son maître avait la bouté de dire qu'il était aussi noble que le roi? Qui ne voit l'indifférence et la morgue philoso-* phique d'un Anglais, dans la repartie du fameux Wilkes à un poète français qui , voulant réciter un poème contre la fierté de ces insulaires , ne put jamais se rap« peler que ce premier vers ,

barbares Anglais, dont les sanglans couteaux...

Eh ! Monsieur , rien n'est plus aisé à finir :

Coupent la tête aux rois et la queue aux chevaux !

iie mot de madame deTallard, qui ne voulait pas qu'on portât des jupons bordés de tresses d'or ou d'argent , parce que cela ne servait, disait-elle, qu'à écorcher le menton; ce mot si fou ne peint -il pas toute la pétulance française ? Je ne cite que les premiers traits qui s'offrent à ma mémoire; il en est mille ailtres qui ont plus de saillie, plus d'originalité, et surtout plus de vérité locale.

Nous ayons cherché dans notre littérature à imiter tantôt les Espagnols, tantôt les Italiens, tantôt les Anglais ; ils nous ont imités à leur tour : cependant ne

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les reconnaît-on pas tous^ jusque dans leurs imitations, à des nuances très^marquées ? L'Espagnol n'a-t-il pas essentiellement l'esprit ingénieux que doit produire là chaleur du climat et l'austère contrainte des mœurs publiques? l'Italien ^ celui qui tient à des sens délicats et à une imagination brillante et voluptueuse? l'Anglais, celui de la mélancolie et d'une méditation profonde ? Et ce qui distingue particulièrement nois écrivains français, n'est-ce pas cet esprit facile et léger que donne l'usage et le goût de la société ?

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