VERS DE SAURIN
On assure que le censeur d'un recueil de je ne sais quelles pièces fugitives, qui s'imprime actuellement, n'a pas voulu laisser passer les vers que vous allez lire. Ce censeur est bien sévère, et c'est apparemment à quelque docteur de Sorbonne qu'on a commis le soin d'approuver les productions légères des muses françaises. Depuis les difficultés du censeur, ces vers se sont répandus dans Paris, et on les a attribués à M. de Voltaire , ce qui n'a pas nui à leur célébrité. Premièrement je ne les crois pas de M. de Voltaire, et je parierais qu'ils n'en sont pas. En second lieu, j'ai quelque idée confuse qu'us ne sont pas nouveaux , et qu'ils ont déjà couru anciennement. Je les crois de M. Saurin.
ÉPÎTRE A tlNE^ JEUNE VEUVE.
Jeune et charmant ohjet , à qui pour son partage Le ciel a prodigué des trésors les plus doux ,
Les grâces , la beauté , l'esprit et le veuvage ,
Jouissez du rare avantage D'être saos préjugés ^ ainsi que sans époux.
Libre de ce double esclavage , Joignez à tous ces dons le don d'en faire usage. Faîtes de votre lit le trône de l'amour.
Qu'il ramène les ris bannis de votre cour
Par la puissance maritale.
Ab ! ce n'est poiut au lit qu'un mari se signale : Il dort toute la nuit et gronde tout le jour.
Ou s'il arrive , par merveille, Que cbez lui la nature éveille le désir.
Attend-il qu'à son tour cbez sa femme il s'éveille ? Non , sans aucun prélude il brusque le plaisir. Il ne sonnait point l'art d'écbauffer ce qu'on aime , D'amener par degrés la volupté suprême ; Le traître jouit seul... si pourtant c'est jouir. Loin de vous tout bjmen^ fût-ce avec Plutus même ! L'amour se chargera du soin de vous pourvoir. Vous n'avez jusqu'ici connu que le devoir,
Le plaisir vous reste à connaître.
Quel fortuné mortel y sera votre maître?
Ah ! lorsque d'amour enivré.
Dans le sein du plaisir il vous fera renaître , Lui-même trouvera qu'il l'avait ignoré.
OBSERVATIONS SUR LES GOMMENGEMENS DE LA SOGliTlf.
Cet ouvrage fera ^ je crois ^ moins de sensation en France qu'il n'en a fait en Angleterre- Il ressemble peut-être à ces femmes dont on ne parle pas , précisément parce qu'on n*a rien à leur i-eprocher. Vous n'y trouverez ni singularités , ni disparates, ni paradoxes, aucun de ces caractères brillans qui décident aujovr-
374 CORHESPONDÀKCE IITÉDITE
d'hui les grands succès. L'auteur, pour arriver à son but , suit la voie la plus simple et la plus unie. Il préfère le malheur de dire des vëritës connues au plaisir de se livrer à des recherches hasardées^ et le caractère de son style est aussi sage, aussi modéré que celui de son esprit. La traduction que uoi^ avons l'honneur de vous annoncer est de M.Suard. Il )ie l'avoue pas, à la vérité, mais on y reconnaît sans peine la manière d'écrire pure, élégante et facile du traducteur de Robertson.
L'objet que M. Millar se propose est d'éclaircir l'histoire naturelle du genre humain en découvrant les premiers progrès sensibles de l'Etat de société , et en montrant l'influence qu'ils ont; sur les mœurs , les lois et le gouvernement d'une nation.
Il considère d'abord les changemens qu'ont subis dans les différens âges de la société , les idées des hotnmes sur le rang et la condition des deux sexes ,
Dans l'état de barbarie et de pauvreté ,
Dans la vie pastorale et dans la vie agricole,
Dans les révolutions produites par l'invention des arts et des manufactures de premier besoin,
Enfin dans celles que produit la *culture des arts, d'agrément, l'opulence et le luxe.
La condition des femmes devient meilleure à mesure que la société se perfectionné. jËsclaves diez les peuples barbares et pauvres , opprimées chez les nations qui ne connaissent encore que les arts et les manufactures de première nécessité, elles ne jouissent'de leurs avantages que chez les peuples adonnés à la vie pastorale, à la guerre, ou aux arts d'agrément. C'est dans
rage d'or, dans les siècles de chevalerie, dans les bewx jours d'Alexandre , d'4uguste , de Léon, de Louis XIV, qu'il faut chercher le règne de la beauté. Le luxe qui commence , favorise les droits et la liberté des fenunes. Mais lorsqu'il est porté à l'excès , il les fait retomber dans le mépris et da^s la servitude. La polygamie chez les Orientaux, et la corruption des mœurs chez quelques-unes des nations modernes de l'Europe, détruisent tous les jours l'empire que la nature semble avoir réservé aux femmes. .
Dans le second chapitre, notre auteur fait quelques observations sur l'autorité qu'un père exerce communément sur ses enfans dans les premiers âges de la société. 11 examine ensuite les limites qu'apportent à la juridiction paternelle, les accroissemens de l'état social.
A la suite de Texamen du gouvernement domestique, l'auteur recherche dan$ le troisième chapitre quel est l'état d'une tribu^ou d'un bourg composé de plusieurs familles, pour découvrir l'origine du gouvernement d'un chef parvenu à la tête de cette société, et les différentes branches d'autorité que ce premier magistrat a dû exercer relativement aux différentes espèces de propriété que la communauté a pu acquérir.
Ces deux chapitres n'ont pas, ce me semble, tout l'intérêt dont ils étaient susceptibles. On désirerait d'y trouver plus de profondeur et plus de développement.
Le quatrième se divise en deux articles : le premier traitede la constitution politique qui dérive d'une simple copfédA*ation entre des communautés indépendantes; le second contient des remarques sur les changemens qu'entraînent dans la policeet le gouvernement d'un
payp , les progrès de sa population, de ses manufactures, de son commerce et de cettç politesse de mœurs qui devient une suite naturelle de Tabondance et de la sécurité.
L'auteur nous annonce dans ce premier article son système sur l'origine de la législation féodale comme ^ une découverte toute nouvelle. Je ne vois pas trop ce qu'elle ajoute à l'idée que nous en ont donnée l'abbé Fleuri, Robertson et quelques autres écrivains qui ont discuté la même matière. Voici le résultat dés recherches de M. Mi llar.
«Les inférieurs, dit-rl, attachés à chaque famille, ce furent vraisemblablement établis d'abord autour de « la maison du chef qui les protégeait et dont ils étaient a intéressés à défendre en toute occasion le pouvoir et ce la dignité. Quand ils devinrent très-nombreux, cette ce manière de vivre dut paraître incommode; alors le c( chef leur assigna des portions de terre séparées, qu'il « leur permit de cultiver pour leur propre compte, à ce condition qu'ils continueraient de le servir à la guerre, tf et de remplir les différentes obligations qu'ils étaient ce censés avoir anciennement contractées comme mem- « bres de sa famille , etc. » #
Rien ne paraît plus probable; mais des vues si justes avaient-elles besoin de l'affiche de la nouveauté pour être bien reçues?
Après avoir considéré les distinctions de rang parmi les citoyens libres d'une nation , notre auteur examine l'état des habitans de la dernière classe, lesquels, pour se procurer la subsistance, sont obligés de travailler au service des autres, et qui forment le gros du peuple. Il
suit les variations survenues dans cet état à proportion des progrès de la législation , et il finit par un tableau delà révolution singulière qui distingue honorablement à cet égard les lois de l'Europe.
11 l'attribue y ainsi que nos meilleurs auteurs , à l'espèce de gouvernement civil qui s'est introduit dans la plupart des pays de l'Europe, à mesure que les souve- , rains ont senti les dangers de la puissance féodale et la nécessité de la détruire sans violence et sans éclat; On a donc vu les peuples forcés À vendre leur liberté pour acheter leur «vie , et les rois vendre ensuite la liberté au peuple pour augnienter leur pouvoir et leurs richesses. La politique, de tout temps , n'a été qu'un trafic honteux des biens les plus propres à l'homme, et qui par conséquent devraient être les plus sacrés et les plus inaliénables.
M. MiUar n'ayant cherché qu'à expliquer les causes des différences arrivées dans nos mœurs et dans nos coutumes , sans entrer dans l'examen des avantages ou des désavantages qu^elles ont occasionés, on sent que Ses observations doivent former plutôt un ouvrage de philosophie que de politique. Il ne découvre point de vues nouvelles; mais il développe avec beaucoup de sagesse et de méthode une partie de celles que Jean- Jacques à jetées dans son Discours sur Vorigine et les fondemens de Vinégalité.
Ce Discours est peut-être de tous les ouvrages de cet homme célèbre le plus original et le^ plus important. Il contient les germes de tout ce qu'il a écrit depuis. Il a produit en Allemagne et en France une infinité de bons et de mauvais livres, et l'on doit sans doute le
compter dans le petit oombre de ceux qui ont ouvert uue nouvelle mine à la curiosité avide de nos sages et de nos raisonneurs.
Tant que l'esprit • théologique fut Tesprit dominant en Europe , c'est-à-dire au moins depuis Wiclef jusqu'au fameux Arnaud , la philosophie et l'histoire ne marchèrent que d'un pas timide et mal assuré. On ci'aignait surtout alolrs de remonter à la première origine de nos institutions politiques et religieuses. Ce qu'on pouvait en apprendre dans le catéchisme était à peu près tout ee qu'il ét^it permis d'en savoir. On expliquait toutes les sources de la corruption par le péché originel. On faisait dériver toutes les langues de l'hébreu , et l'invention de cette langue primitive passait pour une science infuse. La théocratie était regardée comme le modèle de tous les gouvernemens j et toutes les autres formes d'administration étaient soupçonnées de tenir plus ou moins de l'idolâtrie et de la superstition. On ne connaissait guère d'autres lois que celles des Juifs , ou l'on croyait du moins que tout ce qu'il y avait de- bon dans les aufres avait été emprunté chez eux. Enfin , l'on tâchait de nous persuader que l'Êtré-Supréme avait pris long*tçmps la peine d'élever lui-même le genre humain , et qu'à la fin lassé d'une tâche si ingrate , il l'avait abandonné à sa propre conduite^ ou bien à celle des démons ; et c'est ainsi qu'à force de vouloir étendre l'influence de la religion sur des objets qui n'ont aucun rapport avec ses véritables principes , souvent l'on a mis des entraves au génie, et souvent l'on est parvenu à faire mépriser le culte le plus respectable et le plus utile au bonheur de l'humanité.
Rien n'était plus propre à renverser tous les systèmes exclusifs de notre théologie moderne, que la découverte des deux Indes. Elle a servi surtout à répandre de grandes lumières sur les commencemens de la société; mais il n'y a guère plus d'un demi-siède que la philosophie en a su profiter.
Ce n'est plus dans les traditions fabuleuses de l'antiquité , c'est dans l'histoire même des différens peuples de l'ancien et du nouveau continent, que nous pouvons observer aujourd'hui les progrès successifs de la civilisation. C'est en comparant notre état actuel avec celui où nous étions il y a trois ou quatre siècles^ celui oîi nous étions alors avec l'idée que Tacite et César nous donnent de la condition de nos aïeux, et cette première époque de notre histoire avec les relations que les voyageurs nous ont fournies sur les nations sauvages de l'Amérique , que nous pouvons établir assez probablement l'origine et les progrès des premières sociétés.
L'idée qu'en avait le fameux Hobbès se rapporte parfisiitement à celle des épicuriens.
Âtque ipsa utilitas , justi prope mater et ajqui. Qulim prorepserunt priaiis aoîmalia terris ^ Mutura et turpe peeus , glandem atque cubih'a prop^r Unguibus et pugnis , dein fustibus, atque ita porro Pugnabaiit armis , quae post fabricaverat usas 2 Donec verba , quibus voces sensiisque notarent , Nominaque invenêre: dehincabsistefe bello, Oppida cœperuut munire, et ponere leges ;.... Jura inventa metu injusti fateare nccessecsl.
HoRAT. Sat, 1,3,
38o GORRESPONDANGB INÉDITE
Ceux qui ont voulu examiner quels ont pu être les premiers progrès de la civilisation , ne se seraient-ils point trop attachés à réduire l'origine des différentes sociétés h un même principe ? Les besoins de la nature, les circonstances si différentes du climat , et les jeux du hasard, qui influent si puissamment sur toutes nos ac- .tipns, n'ont-elles pas dû en varier et en modifier les causes à l'infini ?
Si les hommes n'étaient pas nés pour vivre en société , sans doute qu'ils n'y auraient jamais vécu. Le germe fdes facultés qu'elle nous fait exercer dut toujours exister, puisqu'il a pu être développé une fois ; mais il ne l'eût jamais étjé sans le secours d'une révolution particulière.
L'homme* livré à lui-même n'a que des besoins et des sensations. Il suffit que ses besoins excitent les premiers efforts de l'industrie, que le charme du plaisir ou celui de l'habitude prolonge ses sensations, en fixe le souvenir, en épure les jouissances, pour faire naître chez lui tous les sentimens que supposç l'état simple d'une société naturelle. Mais ce que nous appelons la société artificielle ou politique n'a pu être que l'ouvrage des grandes passions. Il y a dans cette machine immense des ressorts qui surpassent la portée commune de l'homme. Il faut que les premiers législateurs des sociétés , même les plus imparfaites, aient été des hommes surnaturels, ou des demi-dieux.
Les passions qui en sont4e mobile, l'amour, l'avarice, l'honneur, le fanatisme, toutes ces passions factices, ressemblent à l'aimant artificiel , dont la force est infiniment supérieure à celle de l'aimant naturel, parce qu'il
DE GRIMH liT DIl>ËROT. 38 1
est en quelque manière le produit, l'extrait , la quintessence d^un grand nombre de forces particulières que la nature avait laissées éparses, et que l'art a su concentrer.
éloge de colbert, l^ar m. 'ptecker. prix
d'éloquence de l'académie française *.
Septembre fjjS.
Le ï^S août, l'Académie Française se rendit, selon l'usage, à la chapelle du Louvre pour entendre la messe et le panégyrique de saint Louis. Il n'y a qu'une seule circonstance qui ait fait parler de l'orateur, c'est que M. le duc de Nivernais, qui l'année dernière fut directeur de l'Académie , et qui était chargé par conséquent de nommer un prédicateur, ne s'en est souvenu que deux jours avant la fête. On a été dans le plus grand embarras. Enfin , après beaucoup de recherches inutiles^ on a eu recours au père Mandart de l'Oratoire, qui a bien voulu se prêter à la circonstance. Quelque jugement qu'en puisse porter la critique , il faut avouer que si le bon Père ne prêche pas fort bien, il prêche au mpins fort vite. Nous espérons que le saint roi lui saura toujours gré de sa complaisance et de sa bonne volonté.
L'après*-dîner, l'Académie Française s'assembla pour distribuer les prix, et pour faire la lecture des pièces qui ont été couronnées. Le prix d'éloquence , dont le
I. Ce Discours, véritable monameDt historique, a commencé la haute réputation dé M. Necker. On y découvre sans peine, qu'en le composant, son ambition ne s6 bornait pas à une courotme académique.
382 CORR£SPONDA.IfCE INIÉDITE
sujet était lelogé de Ck)lbert, fat donné au discours qui a pour dévise :
Est modus in rcbus, suntcerti denique fines Quos ultra citraque nequit consistere rectum.
L'auteur de ce discours ne s'était pas encore fait connaître alors à l'Académie^ mais personne n'ignore plus aujourd'hui que c'est M. Necker, ministre de la république de Genève.
L'assemblée fut une des plus brillantes / et surtout des plus nombreuses. Beaucoup de gens connaissaient déjà l'auteur de Y Éloge de Colbert^ d'autres cherchaient à le deviner ; ce double intérêt y attira une infinité de monde. La pièce couronnée lue fut par M. d'Alembcrt. VÉloge eut tout lé succès qu'il pouvait avoir dans un auditoire aussi nombreux et aussi mêlé; mais vous jugerez bien, en le lisant, que le vrai mérite de cette production n'était pas fait pour être saisi par le plus grand nombre des auditeurs.
V Éloge de Colbert fait dans ce moment la plus grande sensation^ et la postérité en parlera sans doute encore avec admiration, long-temps après qu'on aura oublié les clameurs que l'envie et l'esprit de parti excitent aujourd'hui contre lui.
Quoique la malignité ou l'imbécillité de ces hommes qui ne jugent que sur les apparences les plus vagues, ou sur les petits propos de la médisance y ait prétendu remarquer beaucoup de rapports entre la manière da panégyriste de Colbert et celle de M. Thomas, il est aisé de voir qu'au fond il n'y en a aucun. Ce n'est point ici le travail d'un homme de lettres qui s'est en-
fermé dans son cabinet , qui a feuilleté arec beaucoup de peine et d'ennui tous les livres qui parlent de l'administration des finances, on du ministère de Colbert ; c'est le résultat des méditations d'un citoyen et d'un homme d'État qui a réfléchi profondément sur les de* voirs d'un administrateur et sur le maniementdes affaires, qu'il a vues par ses yeux propres, et dont l'expérience lui a fait connaître à fond plusieurs branches essentielles. Ce n'est point ud homme qui , la tête échauffée des grandes choses qu'il a lues dant les écrits de Plutarque ou de Platon , forme de beaux rêves sur le bonheur des gouvememens et des États, dont il ne connaît ni la vraie puissance, ni les véritables ressort^. C'est un homme qui annonce dç grandes vues , parce qu'il a des connaissances réelles , et parce qu'il a saisi les objets qu'il a été à portée de voir, avec cette étendue qui n'appartient qu'au génia^et avec cet esprit de bienveillance universelle qui fut toujours le premier be* soin^'une ame élevée et sensible.
Quelque raisonné que soit \ Éloge de Colbert ^ il n'est bâti que sur peu de faits connus de tout le monde, et ne suppose , pour ainsi dire , aucune espèce de recherches historiques. Si M. Necker a exposé avec tant de justesse tout le système de l'administration de Col* bert, c'est qu'il lui a suffi d'en apercevoir quelques chaînons pour en connaître tout l'ensemble. On dirait qu'il a deviné l'ame de ce grand ministre sur la sienne, et qu'il ne doit son succès qu'au rapport étonnant qui s'est trouvé entre leurs manières de voir et de sentir. S'il a quelquefois attribué à Colbert des motifs et des vues qu'il n'eut Vraisemblablement pas, c'est que depuis Colbert la science du commerce et des finances a fait
de gi^ands progrès. Ainsi ^ sans mêler au système de Colbert des idées étrangères, il en a développé les principes, comme ce ministre les eût développées et les eût éclaircies lui-même s'il eût vécu de nos jours. .^
Nos orateurs vulgaires ne cherchent de grandes idées que pour trouver de grands mots, et pour en imposer ainsi par la pompe de leur langage. M. Necker n'est éloquent que parce que ses idées et ses sentimens le forcent à l'être. Sa langue semble manquer à tout moment à l'énergie de ses pensées; sans compter qu'il n'a pas l'habitude de la manier avec la même facilité qu'un homme qui se serait occupé des lettres depuis sa jeunesse , on voit que c'est surtout l'étendue et l'originalité de son génie qui lui fait trouver cette langue trop fsiible et trop stérile. S'il a recours à des tours et à des expressions insolites , c'est parce jfue ses idées sont souvent toutes nouvelles, ou qu'il les a conçues du moins d'une manière tout-à-fait neuve. On ne prendra peut-être pas son style pour modèle; mais on admirera souvent, en le lisant, l'écrivain qui pense et qui sent encore plus qu'il ne semble exprimer. J'ai vu des gens prétendre que cet Éloge n'était point français. Je soupçonne que ces gens-là veulent bien plus de mal à leur langue et à leur nation qu'aux talens de M. Necker.
Son discours est divisé en quatre parties. Daps la première, il trace l'arrivée de G>lbert au ministère des finances. Il fixé l'attention sur l'importance de cette place et sur les 'hautes qualités qu'elle exige. Premier moyen de rendre hommage à celui qui l'a si bien remplie.
<c On peut le dire, dans la constitution actuelle des a sociétés , c'est à l'administration des finances que
DE ORIMM £T DIDBROT. 385
« toutes les parties du gouvernement se rapportent et <c s'enchaînent. C'est elle qui doit indiquer à la marine « et à la guerre la portion de richesse qu'on peut con- « «acrer à la force. C'-est elle qui doit enseigner à, la « politique le langage qui sera d'accord avec la puisce sance. C'est elle enfin qui enveloppe <lans ses soins « les intérêts de tout un peuple.
. « Quelles sont les qualités nécessaires à l'administra- « teur des finances? La sensibilité lui donne le désir « d'être utile aux hommes , la vertu lui en fait un dece voir, le génie lui en ouvre les moyens , le caractère a les met en usage, et la connaissance des hommes ce adapte ces moyens à leurs passions et à leurs fai- «blesses.
« L'homme doué de cet esprit peut avoir presque « seul la conscience de ses forces. Il ne peut conduire « les autres jusqu'aux bornes de ce qu'il voit, et sa grande deur est une grandeur inconnue ; souvent du moins le <c secret n'en« est confié qu'à la succession' dès âges. Il «c faut, pour ainsi dire, que Tunivers se déploie devant a lui. Il est quelques principes qui s'enchaînent , mais « ils fléchissent à l'application; les circonstances^ le « temps , tout les modifie. C'est le coup d'œil donné par ce la nature qui en fixe la mesure, et pour ce coup d'œil ce il n'est point.de leçons , il n'est point de lois écrites , ce elles naissent et meurent dans l'ame des grands ce hommes. ' ,
ce J'entends par le caractère cette puissance de l'amé, ce cette force inconnue, qui semble unir par une flamme ce invisible le mouvement à la volonté et la volonté à « la pensée. Différent de l'esprit , qui s'accroît par l'in-
386 CORRESPONDANCE iNÉDlTE
<c struction et qui s'enrichit par les idëes des autres , le « caractère ne doit sa force qu'à la nature; il ne se a prend ni ne s'inspire, il lie se donne ni ne se commune nique. C'est par lui cependant que la vertu est active , a et que le génie est bienfaisant. Oui , c'est le car£^ca tère qui traduit les hautes pensées en grandes actions, (c par la constance dans le vouloir, «t la fermeté dans les a desseins. C'est par lui que l'homme s'élève et qu'il « atteint à la véritable grandeur, au pouvoir d'agir et « de faire , de poursuivre et d'exécuter, de résister et de « vaincre.
« Quel homme, demande-t-on , peut atteindre à (c ces perfections ? quel homme en approcha japiais ? « Colbert. d
Dans la seconde partie de son discours , M. Necker montre l'état des affaires à l'entrée de Colbert dans le ministère , et les succès de ses premiers^ travaux.
L'objet de la troisième partie de ce discours est de chercher les principes de Colbert sur l'économie politique et de les comparer à sa conduite. Cest la plus longue partie de l'ouvrage et sans doute la plus importante.
ti Augmenter la force publique sans nuire au bon- « heur des particuliers, voilà peut-être le but de l'ada ministration des finances; mais il est difficile à rem- « plir. Les mo}'ens qui constituent la puissance de la « société contrarient souvent le bonheur de ses mem- « brés. L'une demande des sacrifices , l'autre ne veut « que des jouissances.
' a L'administrateur tempère ces oppositions sans pouce voir les détruire, et sè$ succès sont annoncés par
<c raccroissement de la population; car elle naît du « bonheur, et c'est elle qui produit la force.
a L'agriculture est la base essentielle de là popula* a tioD y elle en serait même l'unique source dans une so- (K ciëté où les l>iens de la terre seraient recueillis en a commun et partagés paiement; mais, par Teffet des <c lois de la propriété, il est encore d'autres circoncc sti^nces qui concourent à raccroi$sement de la popu- « lation d'un État.
« Les métiers, les arts et les manufactures au^men- « tent la population, en arrêtant sans contrainte les ex* ce cédans des subsistlances que les propriétaires tiainent « danis leurs mains , et dont ils ont le droit de disposer « à leur gré.
<f Si ces manufactures n'étaient agréables qu'aux « membres (fe la société oîi elles existent , leur utilité c< serait imparfaite ; car les propriétaires qui désire-^ « raient des productions d'un autre pays consacre- «c raient encore à les aa|uérir une partie des denrées de <r nécessité dont ils sont les maîtres, ce qui ne sera plus «nécessaire si ces manufaietures peuvent plaire aux « nations étrangères et deviennent un objet d'échange.
(c Mais les hommes occupés des arts, des manufac* a tures , de la culture des terres , ne peuvent pas se déa tourner de leurs occupations pour chercher loin d'eux ce des acheteurs.
(c C'est ici que se présente la fonction des.négocians; ce leut*s moyens répondent aux besoins journaliers de « l'industrie; et leur active intelligence, excitée par « l'intérêt personnel, défend dans les échanges les pro* « ductions nationales contre celles des étrangers.
388 CORRESPONDAlfCE INCDITE
« Ainsi Fagriculture, les manufacttires et le coma merce semblent fbnner une AaSne de bienfaits, et « s'unir pour étendre la population, a
Ces principes posés , notre auteur jette un coup d'œU rapide 9 mais vaste et profond, sur la manière dont G>lbert a favorisé ces trois sources importantes de la prospérité du royaume. Il justifie ce grand ministre de tous les reproches qu'on a faits depuis quelque temps au plan de son administration ^ et s'arrête surtout aux moti& qui l'ont empêché de permettre dans tous les temps la sortie des blés sans mesure et sans limites. Ce morceau est trop bien fait pour ne pas déplaire infiniment aux économistes. Depuis lês Dialogues sur le commerce des blés de l'abhé Galiani , leur système ne reçut point d'atteintes plus terribles, si ce n^est celles que la nation a payées si cher et dont elle soufire encore. . .
Pour répondre à l'objection qu'on fait si Souvent à l'administration deColbert de n'avoir fait qu'augmenter le luxe en favorisant les arts et le commerce, son panégyriste , plus philosophe encore qu'éloquent , remonte jusqu'à l'origine du luxe, et soutient avec beaucoup de profondeur et de raison tout ce que M. de Voltaire a dit avec tant d'agrément dans son Mondain.
« La loi des propriétés produisit des inégalités de <i fortune ; ces inégalités de fortune entraînèrent des a inégalités de jouissances^ et la supériorité des unes sur a les autres fut exprimée par le mot de luxe. Ce luxe « n'eût été susceptible d'aucqn accroissement, si à cha- « que génération les fruits de son travail périssaient a avec elle ; mais un grand nombre de productions de
« la terre et de l'industrie subsistant au-delà de la vie a des hotïinie^, les richesseis mobilières s'accumulent « dans la société tant que des révolutiops extraordi- <c naires ne viennent pas les détruire. Alors s'introduit a un nouveau luxe qu'on pourrait appeler le luxe des a siècles 9 et les disproportions deviennent plus frap- « pantes. D'un côté , l'on voit cette multitude de ria chesses entassées par le temps se joindre aux produca tions de la génération nouvelle, et népandre leur faste ce au hasard par le mouvement des propriétés ; et de « l'autre, on voit le plus étroit nécessaire demeurer le « partage invariable'de cette classe d'hommes qui , par « leur nombre et leur rivalité, reçoivent la loi du pro- « priétaire, et consacrent par leur pauvreté le souvenir cf de son avarice,
« Mais , dira-t^on , s'il est un luxe qui ne détruit pas a le bonheur, il nuit toujours à là force nationale en ce amollissant les mœurs; il soumit aux Grecs l'empire a des Perses , il renversa la république romaine^
(c Les temps sont bien changés; Colbert l'avait sans (c doute aperçu. U avait promené ses regards sur ces a nombreuses arméealqui s'élevaient en Europe; et, €€ réfléchissant profondément sur la discipline rigou- <c reuse qu'on établissait, et qui ^devait gouverner cent a mille hommes par un seul mouvemeiit et par une a même volonté, il vit avec douleur que ces vieilles a vertus de la Grèce et de Rome , l'amour de la patrie , cc*le fanatisme de la gloire, ne seraient plus et ne pou- (c vaient plus être l'unique force des États.
«Oui, c'est la perfection de cette discipline guer- .« rière qui fit sentir à 0)lbert que l'argent, ce signe
Zgô CORRESPONDANCE INEDITE
tf général des valeors, le prix du service des hommes, a deviendrait nécessairement le fondemept essentiel de tf la puissance politique. i>
Quelque triste que soit cette observation, ne ren* ferme-t*elle pas le principe dominant de tous les États de TEurope? L'argent n'est-ilpas dans nos gouvernemens actuels ce que la force est chez les nations sauvages , ce que sont les mœurs chez un peuple vertueux? Peutêtre fauUil se garder cependant de rapporter uniquement toutes les vues de la politique vers cet objet ? Quelque fondement qu'il puisse avoir, l'esprit de système est toujours dangereux. Lorsqu'on eut découvert la circulation du sang , cette observation si importante produisit la plus grande révolution dans la médecine. Cependant l'opiniâtreté des médecins à dériver uniquement de ce principe toutes les règles de leur art , en arrêta long-temps le progrès. N'aurioQs*iM>QS pas la même chose à craindre en politique ^ si l'on s'accoutumait à regarder les finances comme l'unique source de. la puissance politique, en oubHant combkn les lois, les mœurs et l'esprit particulier du gouvernement peuvent y contribuer ? ' I .
Dans la dernière partie de XÉIùge de Colbert, on parle de ses soins pour la mariné , les arts , les sciences et les lettres , de sa mort , et de l'injustice de ses compatriotes.
« G>Ib^rt voyait avec plaisir que les écrits éloquens « de son siècle serviraient son système économique eu « étendant la kngue française et renversant la barrière (( qu'établit entre les honunes la différence des lance gages.
DE GRIMM ET BIDEROT. Sqi
« Peut-être aussi que ce ministre avait aperçu dans « les chefs-d'œuvre des Racine et des Molière , et dans « leur représentation journalière , une instruction dont « ritidustrie française profiterait sans y penser. Il avait « présunié que Tbabitude de distinguer de bonne heure « ces fils imperceptibles qui séparent la grâce de l'affec- « tàtion^ la simplicité de la négligence , la grandeur de « rexagératioti ^ influerait de proche en proche sur « Tesprit national , et perfectionnerait ce goût qui fait a aujourd'hui triompher les Français dans tous les oucc vrages d'industrie, et leur permet de vendre bien a cher aux étrangers une sorte de convenance spiri- « tucUe.et fugitive qui ne tient ni au travail, ni au « nombre des hommes, et qui devient pour la France <c le plus adroit de tous les commerces. »
A-t-on jamais mieux peiiit le caractère des Français qu'il ne l'est dans ce morceau?
(( Nation douce et sensible , que les plus faibles soins « de la part de son prince émeuvent et transportent! « Aimable nation à laquelle il est si doux de faire du « bien! Avec une intelligence fine et rajjicie , elle a l'ame « d'un enfant, et son cœur est ouvert à la reconnais- « sàBce. Précieuse qualité qu'elle doit à son heureux « naturel , et qui est peut-être entretenue par son gou- « vernement; il n'est pas assez arbitraire pour faire « perdre aux âmes leur ressort, et il n'est pas assez « libre pour que l'éloignement habituel de toute este pèce de joug puisse faire haïr celui même des bienfaits.
« Oh! quel plaisir dans le recueillement de la solia tude et dans le silence de la nuit, lorsque l'univers « sommeille , hormis celui qui veille sur tous , d'élever
392 CORRESPONDANCE INiDITE
« son ame vers lui , de se' dire à soi-même : Ce jour j'ai (c adouci la rigueur des impôts; ce jour je les ai. sous»a traits au caprice de l'autorité; ce jour, en les district buant plus également, je pourrai convertir un faste a inutile au bonheur dans une aisance générale , qui ce fait à la fois la félicité de ceux qui en jouissent et de a ceux qui la contemplent; ce jour j'ai tranquillisé vingt (( mille familles alarmées sur leurs propriétés; ce jour a j'ai ouvert un accès au travail et un asile à la mite sère ; ce jour j'ai prêté l'oreille aux gémissemens fu- « gitifs et aux plaintes impuissantes des haSitans de « la campagne 9 et j'ai défendu leurs droits contre les « prétentions impérieuses du crédit et de l'opulence. ce Oh! quel superbe entretien! quelle magnifique conte fidence de l'homme au créateur du monde! Qu'il pa- (f rait grand alors! Il semble s'associer aux desseins de « Dieu même..... »
U Éloge de Colbert est suivi de notes. Ces. notes ne sont pas des recherches isolées sur quelques circon* stances de la vie de Colbert ou sur quelqu'une de ses opinions particulières ; elles forment un système d'ad« ministration politique plein de. vues utiles et , quoique fort court, plus complet peut*être que tout ce que nous avons vu dans ce genre. On croit lireulie suite de VEs^ prit des Lois. Le style de M. Necker est, à la vérité,, moins soigné que celui de Montesquieu; mais il est tout aussi énergique, tout aussi profond, et la chaîne de ses idées paraît même plus soutenue et plus serrée.
J'en demande pardon au siècle du grand Colbert,, mais je ne crois pas qu'on eût fait, dans ce siècle si vanté f une seule page de ces notes. Il me semble
DE GRIMM ET DIDEROT. SqS
qu'il y a deux sciences nouvelles qui n'ont été créées 'pour ainsi dire que de nos jours, celle des mots et celle de l'argent. Il y a plus de rapport qu'on ne pense entre ces deux espèces de signes , et leur métaphysique est à peu près également abstraite. Elle doit sans doute beaucoup aux progrès que les mathématiques ont faits depuis Leibnitz et Newton. Les mots sont les signes de nos idées comme Targent est le signe de nos propriétés* Les mots facilitent l'échange de nos idées y comme l'argent celui de nos propriétés. La valeur des mots devient-elle incertaine ou arbitraire , les idées le deviendront aussi. Si la valeur de l'argent varie , celle des propriétés variera de même. Il est essentiel au progrès de la philosophie qu'il y ait une juste proportion entre le nombre des idées et celui des mots; la même proportion doit élre observée entre l'argent et les propriétés -réelles d'un État pour entretenir la circulation nécessaire à sa prospérité. Il serait aisé de pousser cejyarallèle plus loin, mais peutêtre avons-nous déjà été trop diflîis.
Ceux qui sont étonnés que M. Necker, qui ne s'est presque jamais appliqué qu'aux affaire^ , ait pu écrire sans secours Y É loge âe Colbertj le seraient bien plus encore s'ils savaient une circonstance dont je suis parfaitement sûr, c'est qu'il n'avait pas encore tracé une ligne sur Colbert le i5 de mai* Cependant l'ouvrage a été fini et envoyé à l'Académie au commencement dejuillet. C'est un. effort de tête dont il y a sûrement très-peu d'exemples. Telle est cependant quelquefois la marche du génie, et tout le monde n'est pas fait pour y croire. On ne saurait trop méditer un ou-
394 CORRESPOKDAirCE Iin£f>IT£
vrage avant de Fentreprendre. On ne saurait trop le Corriger aprèà l'avoir fait; mais les traits les plus sublimes ne sont jamais que le fruit d'une composition vive et rapide*
ft^FLEXtÔlrS d'un IGNORAmP APRÈS AVOIR WJ l'ÉLOGE DB COLBERT.
Les États naissent, croii^ent, dépérissent et meurent cotnme les hommes ; serait^^il possible de fixer le terme de leur accroissement ou celtii de leur bonheur ? Ne dépend^'il paà d'une suite de mouvemens et de révolutions dont l'assemblage ou le progrès est bien plus souvent Tou vrage des drconstanoes et du hasard que celui des lois et du génie?
Puisque l'on peut prolonger en quelque sorte l'enfance de l'homme^ ne peut-on pas prolonger de même celle d'un État, empêcher l'ijsage ou l'abus précipité de ses forces , retarder l'effet de leur développement, et se bornei* d'ailleurs à prévenir les causes extérieures de sa ruine ? La seule méthode qui puisse donner de la vigueur et de la consistance à notre être , est sans doute aussi la seule qui puisse assurer la force et la durée d'un État.
Là science du gouvernement n'est peut-être que la science de l'éducation appliquée à l'étabhssement d'une société entière. Il me semble au moins que c'est sous ce point de vue que Lycurgue et Platon l'ont envisagée.
Si vous en exceptez la partie du commei*ce et des
DE GRIMM ET DIDEBOT. îgS
jQnancefe, je ne vois pas que nous ayons aujourd'hui beaucoup plus de lumières sur la politique que n'en avaient les anciens. Cependatitleurs principes ne peuvent plus guère servir à notre instruction; ils se rapportent presque tous à des gouvernem^is simple^ et d'une étendue fort bornée. Tout ce que nous savons des . grands empires dont parle l'antiquité^ c'est que la fortune et l'ambition en jetèrent les fondemens, que le caprice et l'intérêt du moment en réglèrent la conduite , et que tous ont fini par être la victime du luxe et la proie de quelque nation barbare.
G>mme le régime qui convient à l'enfance ne peut pli» convenir à l'âge mûr^ les principes d'iuoe société naissante ne peuvent plus être ceux d'une société qui, formée dès long*-tempSy s'est fortifiée et agrandie. La conduite du gouvernement doit donc varier à mesure que la révolution des tendps modifie les forces, les mœurs et les besoins d'une nation.
Depuis que l'on a essayé de pâiser, il est démontré qu'il n'est point de théorie généralement sûre#Nos principes ne sont en effet que le résultat d'une multir tude d'expériences y et l'expérience du passé ne nous répond jamais exactement du présent et de l'avenir. Il n'est donc qu'une science en politique comme en philosophie, celle de voir juste; c'est vers ce but que nous devons diriger toutes nos lumières et toutes nos connaissances, si nous voulons qu'elles soient utiles.
En supposant l'état des choses tel qu'il est , la question la plus importante aujourd'hui, ce me semble , c'est de savoir comment on peut jouir sans abuser, ou bien comment l'on peut avoir du luxe sans misère.
Nos désirs y nos besoins se sont multipliés ; est-ce un mal ? est-ce un bien? Qu'importe? Le fait est que nous sommes arrivés à ce période , et que les circonstances qui disposent de nos destinées ont plus de pouvoir sur nous que les vains systèmes dont s'amuse notice imagination.
Il est clair qu'un peuple dont les besoins augmentent doit chercher aussi de nouvelles ressources pour augmenter sa richesse.
Mais qu'est-ce que la richesse , lorsqu'elle n'est pas le signe de la félicité publique , le gage et le produit de l'industrie et du travail? Tout l'or des deux Indes ne laisserait-il pas une nation dans la pauvreté j si elle ne l'employait pas à faire valoir son sol et les productions dont il est susceptible ?
Ce n'est donc pas à proprement parler la richesse , c'est l'abondance et la facilité avec laquelle cette richesse circ^ile proportionnellement dans toutes les parties de l'Etat , qui en fait la force et la prospérité.
Il"#i'est donc pas indifférent qu'elle passe par tels canaux plutôt que par d'autres, c'est-à-dire qu'elle se trouve entre les mains de telle classe de citoyens plutôt qu'çntre les mains de telle autre.
Il est impossible qu'elle soit également abondante partout f mais elle ne doit manquer nulle part.
Ceux qui voudraient que tous les citoyens d'un Etat fussent de la même richesse ont oublié l'apologue de Ménénius. Le sang qui anime notre corps peut-il couler avec la même abondance dans ces veines imperceptibles et dans ces artères qui portent au cœur le mouvement et la vie ?
DK GRIMM ET PIDEROT. 897
On a raison de dédamer contre les maux qu'a produits Tinégalité des conditions; mais cette inégalité est nécessaires et quoiqu'elle ne soit souvent que l'ouvrage des hommes 9 n'est«elle pas assez justifiée par les préférences même de la nature?
D'ailleurs dans les conditions qui sont privées des commodités du luxe^ n'en est-on pas dédommagé par l'exemption de mille peines infiniment sensibles, par la force des sens , par toutes les jouissances d'une santé robuste et vigoureuse?
L'agriculture est la première source de la richesse, mais il n'y a que l'industrie et le commerce qui puissent rendre cette source abondante et féconde. L'aisance que la nature accorde d'elle-même au cultivateur lui suffit. Tout ce qu'il doit attendre d'un gouvernement équitable, [c'est qu'elle lui soit assurée. Les manufactures et le commerce exigent une protection particulière et plus attentive. Si le souverain les encourage et les favorise, soyez sûr que les habitans de la campagne partageront infailliblement leur richesse , qu'ils en jouiront du moins autant que leur bien-être le comporte.
On a vu en France que les systèmes qui ont prétendu encourager la classe des laboureurs , n'ont enrichi en effet que les grands propriétaires , c'est-à-dire de tous le^ hommes ceux qui paient le moins à la société le bien qu'ils en reçoivent.
En Suisse, où l'administration peu compliquée a parlà même des rapports plus sensibles, plus rapprochés et plus frappans , on a remarqué que de tous les cantons, les mieux cultivés ce sont ceux oîi les manufac-
39^ CORRESPONDAIfCE INEDITE
tures oi|t fait le plus de progrès; qu*au contraire , les pays où Ton ne s'occupe encore que d'agriculture paient le moins de dîmes, et sont cependant non-seulement les plus pauvres , mais aussi les moins peuples et les plus incultes.
Peut-être n'y aurait-^il qu'un moyen d'arrdter les progrès de ce luxe qui s'accroît nécessairement de siècle en siècle : ce serait de ne laisser subsister les propriétés qu'à vie en constituant l'État héritier universel de tous les particuliers. Ce système réunirait, ce semble, tous les ressorts de l'intérêt peisonnel avec tous les avantages de U communauté des biens. Il faudrfiit cependant que dans une telle société l'éducation fût publique
il faudrait Mais quand j'aurais la plume de Jeaq*-
Jaoques ou dç Platon pour développer ce beau système , ne me dirait-on pas à la fin de mon discours : Et puis vous vous réveillàfes. Il en est temps.
iPIGRAMME DE ROB1&
PONTEE LE CONTRÔLEOR-GÉNÉRAL TERRAT QUI A SUPPRIMÉ «A PENSION.
Sous les mains de Midas tont se changeait en or. Si notre contrôleur opérait ces merveilles , - Pour la France épuisée il serait un trésor ; Mais de Midas il n'a que les oreilles.
* EXTRAIT D?UIfE LETTRE DE GRIMH^ DATÉE m PETER* HOFF, SUR l'iMPIÉRATJWCE GATH|SX^;]irE ET LE RO^ DE SUÈDE GUSTAVE III.
18 juillet 1777.
II a regpé pendant tout le séjour du comte de Gothland iine grande aisstnce et beaucoup de gaieté dans le commerce des deux têtes couronnées. 11 y a eu aussi beaucoup de présens de faits de part et d'autre. Catherine a commencé à son ordinaire. A mesure que le roi a vu les différentes manufactures , il en a reçu des échantillons; comme des tapisseries de haute lisse , des services de pprce^ine, un grand fourneau ou poêle de porcelaine , une grande quantité d'étoffes riches des fabriques de Moscou dont il s'est fait faire des habits tout de suite , et qu'il a portés pendant son séjour ici. Comme il désira d'avoir , en qualité de chevalier de Saint-André , le second ordre de Russie ^ Alexandre Newski , rin^pératrice lui en donna lés marques en diamans, dont une seule pierre est du prix de trente mille rouble^. Quelques jour^ ^près elle lui donna une canne ^ pommeau de diamaps avec une ganse de grosses perles, terminée par une houppe de diamans. Cette canne, qui fut donnée avec une tournure charmante, est une bagatelle de soixante mille roubles. Il y a au-dessus du pommeau aussi une pierre de vingt-cinq à trente mille roubles. Le roi donna à l'impératrice, la surveille de son départ, un rMbis d'une grosseur unique et qu'il n'est pas aisé d'estimer , et un souvenir avec, son portrait
^ Cçtte lettre ne se trouve dans les manuscrits qu'en extrait.
4oO CO&KESPPNDAirôE ItSlÂD^tfi
enrichi de diamans ; * sur les tablettes il y a des vers français de la main du rçi^^adàme la grande duchesse a eu pareillement un souvenir avec son portrait , et monseigneur lé grand duc une bagife avec son portrait. Toute la suite du roi a eu de magnifiques présens de l'impératrice ; les ^deux sénateurs de superbes boîtes ^ aVeç le portrait, le même dont Sa Majesté m'a honoré, tous les autres de superbes boîtes ; M. de Troll , général des^galères, dans sa boîte une très-belle bague, et l'impératrice lui fii dire que la bague était pour les soins <{u\\ avait eus du roi pendant son voyage. L'équipage du roi a eu de l'impératrice une gratification de mille ducats. Le roi, de son côté, a donné aux princes Orlof €t Potemkin à chacun son portrait entouré de fort beaux diamans. Il a donné de très-belles boîtes, ornées de son portrait, aux principaux ministres; et aux autres officiers de là cour qui ont eu quelque service auprès de lui, dc^ très-belles bagues. Au dernier souper l'impératrice, et le roi seuls ne se sont^pas mis à table ; ils ont fait le tour derrik*e les chaises, et moyennant cela je les ai eus long-temps , et à diverses reprises, derrière la piienne. On ne soupe pas bien avec une telle ter^ dirnûng , mais heureusement je ne soupe pas. Le roi voulait que l'impératrice m'ordonnât d'aller en Suède; l'impératrice dit qu'elle n'avait pas le droit de me rien ordonner, et moi je dis x\\xe M. le comte de Gothland m'avait attiré de l'impératrice une dureté et une humiliation d'autant plus injustes , que personne au monde n'avait jamais eu plus de droit d^^e commander malgré elle et malgré moi, ce qui est bien vrai à la tettrfe. Un peu avant qu'on se levât de table, le roi s'éclipsa après avoir
• DE GRlMItf ET DIDEROT. /jOI
à Oranieiibauin pour s'embarquer tout de suite : il y trouva M. de Soritz, un des flugel adjujdaDs de l'impëratrice^ qui lui présenta, delà part de Sa Majesté ^;Une superbe fourffure de renard noir, du prix de Quinze mille roubles. *Le roi fit le porteur sur-le-champ grrfnd'-croix de Tordre de l'Épée. Il alla s'embarquer tout de suite sur son^acht à Cronstadt» Le vent était bon, mais il devint contraire dans la journée d'hier , et le soir on n'avait pas encore perdu les bâtimens du roi de vue au port de Gronstadt. Durant tout le mois que le roi a passé ici , . l'impératrice et le grand duc ont constamment porté les marques de l'ordre des Séraphins , et le roi celles de l'ordre de Saint-André.
Je vieps, Monsieur, de faire le nouvelliste. Je devrais actuellement ajouter ce qui a été dit souvent à table , dans les conversations entre les deux têtes couronnées, mais cela passerait les bornes d'une gazette et d'une
lettre. L'impératrice a dérogé à
son habitude de se retirera huit heures. £lle a fait servir le souper alternativement dans les différens pavillons qui entourent Peterhof ou à Oranienbaum^ et sans s'y mettre à table elle y a toujours été d'une humeur charmante. Le roi m'a souvent dit ce que j'ai dit à tout le monde depuis quatre ans, qu'on ne peut se faire une idée de Catherine quand on ne l'a pas vue. A ces soupers, l'impératrice créait ordinairement une hôtesse parmi les dames de la cour, et le lendemain elle lui envoyait un beau présent en diamans, pour la remercier du bon souper qu'elle lui avait donné.
Actuellement j'ai fini; et si vous voulez, Monsieur, à votre ordinaire, me donner une tnarque de bonté ^
402 CQRRESPOlfOAlfCC USiOSTE
connne je sais écrasé d'af&ires en ce momeot-ci , j'oserais vous supplier de &ire faire, par un secrétaire de confiance, un extrait de ces détaib , et des copies pour les personnes ci-après nommées. Vous auriez la boolé de mettre en tète de ces détails , que ne pouvant leur écrire dans ce quart dlieure, j'ai eu recours à une personne inépuisable en bons procédés pour moi, pour leur faire passer ces détails tout de suite comme je les ai pu mander
fort à la hâte et à la personne en question.
.... Heureusement ce griffonnage s'adresse à l'amitié indulgente, qui se contentera du style de gazetier broché très à la hâte, parce que huit jours plus tard cela n'aura aucun prix. J'ai oublié que le roi a taiii donner quatre mille roubles à la livrée de la cour qui l'a servi.
SUR L'iiHOTTR.
Des causes et des remèdes de Tarrionr considéré comme maladie , par J. F. , médecin anglais , 1773. Quoi qu'en dise le titre de cette petite brochure, elle est plutôt un traité de métaphysique ou de morale que de médecine. Nous le pardonnerions volontiers à l'auteur s'il avait vu son objet d'une manière intéressante. Mais le plus sérieusement du monde il n'apprend rien, et c'est avoir trop de torts à la fois.
Il y a dans Montagne une longue liste des philosophes anciens qui ont écrit sur l'amour. Que de volumes les modernes n'ont^ils pas entassés sur le même sujet! Cependant a-t-il jamais été ap{»*ofondi comme il méritait de l'être ? Cette passion qui l'emporte sur les premiers
DE GHIMM ET DIDEROT. 4o3
besoins de Thomme sauvage, qui concentre tous les désirs et tous les goûts de l'homme civilisé , se mêle à tous nos sentimens, se modifie selon toutes les circonstances ou les modifie à son gré, cette passion si puissante et si singulière dans ses caprices, sera sans doute encore long-temps au nombre de ces phénomènes dont on parle le plus et qu'on connaît le moins.
• Il y a^ ce me semble, une analogie des plus frappantes entre i'amour et la superstition. Ces deux affections de notre ame n'ont peut-être qu'un même principe, le sentiment secret de notre faiblesse, et le besoin pressant d'étendre et de multiplier Jes forces de notre être. Toutes deux sont également susceptibles de mille formes différentes; toutes deux ont peut-être également contribué à la perfection de la nature humaine et à sa plus grande dépravation ; toutes deux tiennent leur empire de l'imagination et des sens. Ne sont-elles pas encore l'une et l'autre une source d'héroïsme dans les grandes âmes et de vices dans les cœurs corrompus? Leur pouvoir n'est-il pas le premier, mais aussi le plus dangereux ressort de la société? Ne sont-elles pas enfin de toutes les modifications de notre ame, celles qui nous éloignent le plus de la simplicité de la nature, et celles, en même temps, qui nous en rapprochent le plus immédiatement ? Pour achever ce parallèle, n'est-ce pas encore par la même raison, que leur véritable histoire nous est si peu connue ? Les uns n'en ont parlé qu'avec cette obscurité mystérieuse que produit l'enthousiasme , les autres avec cette légèreté qui ne croit rien parce qu^elte n'a rien examine. Il y a dans le culte de l'amour , ainsi que dans celui de
4o4 CORRESPONDANCE HTÉOITE
la snperstitioDy des prêtres fkaatiques et des liberliiis de mauvaise fpi.
Notre auteur, pour n'être d'aucun parti, n'en est pas [Jus philosophe. Il prétend que Ton ne doit pas chercher les causes de l'amour dans les rapports qu'il y a d'un être à un autre, puisqu'on voit deshommes qui se ressemblent fort et qui se haïssent de même. Mais n'est-ce pas là confondre deux idées absolument différences, les rapports et la ressemblance ? Si je ne voyais dans les autres que les qualités qui me sont propres, quel motif aurais-je de les aimer? Ce ne sontdonc'pas des qualités uniformes ou semblables, ce sont les qualités qui peuvent suppléer aux nôtres, d'où résultent ces rapports que suppose l'amour ou l'amitié. Nous cherchons dans les objets qui nous entourent ce qui nous manque à nous-même, ce qui peut ajouter à notre bonheur ou à nos plaisirs , et ce sentiment est ce que nous appelons le besoin d'aimer, soit qu'il ait son principe dans notre ame, ou dans nos sens. C'est sans doute là ce que Platon a voulu nous apprendre par cette fable ingénieuse où il représente l'être-homme et l'êtrefemme comme deux parties du même tout, qui se trouvent séparées et qui se cherchent souvent toute leur vie sans avoir le bonheur de se rencontrer.
Ces impressions subites, cet attrait invincible, ces penchans involontaires et tous ces charmes mystérieux de la sympathie, sont en morale ce que les qualités occultes sont en physique. On en parle souvent avec mépris, et la nature nous y ramène à tout moment malgré nous. Le plaisir et la douleur, le désir et l'aversion pénètrent dans notre ame par mille canaux qui lui sont
DE GRlMRf ET DIDEROT. 4^5
incoDDUs. Nos sens et notfc instinct ont une sagacité que la réflexion la plus rapide ne saurait atteindre , et dont Tatteation la plus soutenue ne se fera jamais qu'une idée très-imparfaite.
Quelque singulière que soit Tanecdote rapportée par M. de Saint-Foix sur Toccasion qui fit naître l'amour de Henri in pour la princesse de Clèves, en parai trat«'elle moins vraie à tous ceux qiii ont médité sur les bizarreries du cœur huniain? Cette princesse incommodée de la chaleur du bal passa daiis la garderobe delareine pour prendre une autre chemise. Il n'y avait qu'un moment qu'elle en était sortie quand le duc d'Anjou', qui ayait aussi beaucoup dansé, y rentra pour raccommoder sa chevelure, et s'essuya le visage avec le premier linge 'qu'il trouva; c'était la chemise qu'elle venait de quitter. En rentrant dans le bal, il jeta les yeux sur elle et la regarda avec autant de surprise que s'il ne l'avait jamais vue. Son émotion était d'autant plus étonnante que, depuis six jours qu'elle était à la cour, il avait paru assez indifférent pour ces charmes qui dans ce moment faisaient sur son amc une impressioh si vive et qui dura si long-temps.
L'amour nous quitte quelquefois comme il nons prend. J'ai connu à Paris une femme pleine de grâces, d'esprit, déraison, et qui avait surtout le caractère d'une vérité rare. Elle vivait depuis quelque temps dans la plus grande intimité avec un homme fort estimable. Un jour qu'il vint la voir, l'habit et la veste un peu déboutonnés à cause de la grande chaleur, elle aperçut qu'il y avait... une pièce à sa chemise. Cetfe ridicule circonstance éteignit tout à coup sa passion. «Je sens ,
4o6 CORRESPONDANCE INÉDITE
disait-elle, que j*extra vague , mais le fait est que cette puérilité a fait tomber le bandeau de mes yeux. Quoique je rende justice au mérite de mon ami, ce moment . m'a fait apercevoir en lui mille petits défauts qui ont détruit toute l'illusion qui m'avait trompée en sa faveur.» Il y a sûrement dans l'histoire des passions; une infinité de traits aussi puérils, aussi bizarres que ceux-là, quoique les hommes qui en ont été la dupe n'aient pas eu tous assez de bonne foi pour s'en rendre compte. Après cela, laissons disserter les sages stir l'amour, sur les femmes et sur le cœur humain.