‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives-- (volume 2)Chapitre 10 sur 52 · Ce morceau a disparu · texte numérisé non relu

Ce morceau a disparu

2. La Tragédie dans le Tyrol. Le premier titre de celte pièce était André Ho fer.

a été habilement représentée devant un nombreux public, et accueillie avec le succès le plus mérité.

Pour la première fois, depuis six mois, je me retrouvais au théâtre, en compagnie de femmes ai- , mables, dont les lèvres, en exprimant les louanges dlmmermann» me semblaient plus gracieuses que jamais.

Aujourd'hui, ma tête est souffrante; car le théâtre, surtout quand j'assiste à toute une pièce, m'affecte toujours ainsi. Mais, hier, en échange, j'étais d'autant plus heureux et bien portant!

ïiier matin, j'ai fustigé le comte de Platen, et, le soir, j'ai applaudi Immermann/Quant à la première besogne, qui ne m'a réussi qu'à moitié, j'ai dû enfin m'y mettre après l'avoir longtemps ajournée, et j'étais moi-même aussi curieux que les autres de voir ce que je ferais. Vous, Immermann, vous avez eu le rôle de juge; moi, je veux celui de bourreau, et très-sérieusement. VŒdipe n'a excité à Berlin que du dégoût; ici, en échange, il est fort apprécié d'une certaine clique. — L'intime ami du comte, le grand cuisinier Rumohr, qui a tripoté tout cela, est arrivé hier, et je m'attends aux plus misérables machinations. C'est en Italie que je l'ai vu la der-

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nière fois, et je n'ai appris que par lui que c'était une de vos Xénies * qui avait mis Platen si fort en

i. \(Àc\ ceUe Xénie, on peu crue, qui avait si fort irrité Plalen, au dire de Heine :

« Des fruits qa'iU ont volés dans les jardins de Schiras,

Ils mangent trop, les misérables ! et vomissent ensuite des gcttèles, >

On sait que Platen, qui s'est essayé dans presque tous las genres, a écrit des poésies persanes, et partieulièrement des ga^ êéles. Nous ne citerons pas d'autre pièce de ce triste procès^

Platen, que Heine désigne comme le représentant des classiques, avait pris place d'abord dans les rangs opposés, et ses premières pièces fantastiques, la Pantoufle de verrez Ut Tour aux sept portes, etc., ne sont que la continuation du romantisme de Tieck. 11 semble qu'une amertume jalouse ait fait brusquement de lui un adversaire d'immermann d'abord, et ensuite de^Heine, plus jeune que lui de quelques années seulement. Il attaqua le drame romantique d^Immermann et dp MuUner dans une pièce aristophanesque> la Fourchette fatale, ei, deux ans après, Heine lui-même dans Y Œdipe romantique, — Quand on relit aujourd'hui ces railleries de Platen, refroidies par le temps, on a peine à comprendre qu'elles aient pu provoquer le débordement de colère qui se fit jour dans le terrible pamphlet de Heine. C'est que, comme ce dernier l'écrivait à Yarnhagen, ce n'était pas un tournoi littéraiie, mais une lutte de parti, une sorte de guerre sociale, et • la révolution elle-même entrant dans la littérature. » Platen avait touché, d'une main imprudente^ non pas seulement à la poésie de Heine, mais à sa naissance, à sa nationalité. Toutes les tristesses, toutes les souffrances de la jeunesse du poëte se réveillèrent; une ivresse de vengeance lui monta à la tète, et il écrivit ces pages qu'on voudrait arracher de ses écrits, qu'il voulait en faire disparaître lui-même, mais qui sont restées, et eurent sur le reste de sa vie une influence décisive. L'Allemagne, depuis lors, ne fut plus habitable pour lui. Nous ne nous arré-

colère. Je ris si fort, que je ne puis écrire. Malheureuse Xénie, c'est elle qui m'a perdu ! Si j'avais le temps, je vous ferais les plus sanglants reproches ! Pour me venger, il faut que je vous dédie le troisième, volume des Reisebilder^ et j'espère vous l'entons qu*à contre-cœur sur ce monument de la carrière de Heine. Les lettres qu'il écrivit vers ce temps à ses amis les plus chers témoignent de regrets auxquels on n*ayait pas voulu croire jusque-là : il sentit qu'il avait froissé le sentiment public. Mais le coup était porté, et le poète fut trop fier pour le regretter publiquement.

Platen fut un « type du dilettantisme poétique. » Ainsi Fa nommé un historien littéraire (M. Julien Schmidl), pourtant bien plus sévôre pour Heine que pour lui. Platen possédait une langue harmonieuse^ souple, distinguée; mais son inspiration propre manquait de puissance, et il avait besoin de chercher comme poëte son point d'appui en dehors de lui. Il suffit presque de citer des noms de la poésie universelle, — et parmi ces noms, quelques-uns des plus grands, — pour faire l'histoire de sa carrière poétique. Tieck, pour ses premiers poèmes; Aristophane, pour ses comédies satiriques; Pindare, pour ses Hymnet; Hafiz, pour ses Gasèles; Arioste, pour son poëme des Abassides; Shakspeare et les poëtes italiens pour ses sonnets, ses tercets, ses octaves, — furent tour à tour, sinon ses modèles, au moins ses inspirateurs. Il avait un très-vif sentiment de la poésie, et ce sentiment, il l'avait pris peut-être, par une illusion facilement explicable, pour du génie. Mais la faculté créatrice, se trouvant en lui infiniment au-dessous de son idéal poétique, l'amertume se joignit vite chez lui à une immense vanité de poëte, qui éclate naïvement dans ses écrits, et que Heine se chargea dis punir par des blessures empoisonnées.

Il mourut en 1835, à Syracuse, après de longs séjours dans le midi de l'Italie et en Sicile. Il n'avait que trente-neuf ans.

voyer dans quatre ou cinq semaines. Je vous avais destiné, il est vrai, quelque chose de mieux, mais je ne puis laisser passeï* Toccasion. de vous offrir le livre où se trouvent précisément les Spolia opima de ce grand champion du classicisme. Je parle sérieusement, je vous destinais mieux que cela; — mais Yà'propos a aussi son prix. D'ailleurs, le livre est tout à fait inoffensif, pas le moins du monde démagogique, presque russe même, ce qui aujourd'hui est la même 'chose 'qu'ultra-prussien. — J*ai été longtemps assombri par la mort de mon père, et je commence seulement à être un peu moins chagrin. Je resterai encore quelques mois ici.

J'ai lu avec ravissement votre Frédéric*^ que je préfère infiniment à Ho fer j j'ai grande estime pour cette dernière pièce, et c'est pourtant, de toutes les vôtres, celle que je goûte le moins.

Hier au soir, il est vrai, elle m'a fait plus de plaisir qu'à la lecture... Les chants tyroliens, pendant qu'on entend des coups de feu dans le lointain, ont produit un fort bel effet. Lenz a bien joué; la belle Elsi, excellemment ! Le dernier acte, poétiquement

i. La tragédie de Frédéric II, dlmmermann.

ie plus beau, a été le plus faible à la représentation. Jusque-là, le public est resté dans une attenté pleine d'anxiété, le cdeur palpitant; mais le dernier acte manquait d'effet, et le dénoûment était trop eonnii; aussi cet acte a-t-il moins plu que les précédents. Je vais relire la pièce, et vous en dirai davantage. — |ifon adresse est chez Hoffmann et Campe. Je suiâ charmé que Campe publie vos œuvres complètes. « Je n'y ai pas nui. » — Tous les rédacteurs des journaux de Cotta me sont hostiles; iis me mutilent dans le Morgenblatt de la manière la plus honteuse*. Le vieux Cotta lui*-même est brave. Quelques jours avant mon départ de Munich, quand je lui dis que c'était dans sa librairie, que paraissait la pasquiilade de Platen, il m'engagea à me la faire donner par ses commis. Il m'aurait su/fi d'un mot, et l'impression eût été arrêtée. Mais je m'y refusai, comme vous pouvez croire.

Portez-vous bien, merveilleusement bien. Je vous aime fort, je songe tous les jours à vous. Recommandez-moi au ëouvenir de tous ceux qui pensent comme nous. J'embrasse toutes les dames que vous

1 . Une partie du Voyage de Munich à Gênes, et des Bains de Lucques, parut alorâ dans le Mor$enblait, avee des suppt-essions.

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aimez ; je vous permets d'embrasser aussi — - mais à distance, — toutes celles que j'aime^

GX

AU MÊME

Cher Immermahn ,

Ci-joint mon livre, dont la moitié est de quelque valeur, puisque c'est là que, la première fois, j'ai cherché à faire vivre et parler un caractère. Leg Bains deLucques ne sont qu'un fragment, un roman de voyage assez étendu, que je vous enverrai peutêtre terminé l'automne prochain. Ceci me justifiera à l'avanco du reproche de ne vous avoir rien dédié de bien distingué. Quand le tout sera imprimé, M. le comte sortira du livre dûment bâtonné.

Son morceau anonyme : Journal d'un lecteur *, m'a engagé à, lui emprunter aussi une épigraphe. J'ai maintenant si bien pénétré de part en part ce ver de terre, il m'est apparu si complètement dans

i. Cette lettre, dont la fin a dispara» a ëlé écritV) indubitablement, en décembre 1829.

S. Ce morceau de Platen avait été pabUé dans le Morgwblaxt (21 novembre 1829).

toute sa misère^ que je ne Fenvisage plus que comme une pure création de la fantaisie; il me semble que je pourrais maintenant continuer les œuvres de Platen, écrire même tout ce qu*il pourra dire encore contre vous et moi. Ce n*est pas à lui que je garde rancune, c'est à ses commettants, qui Font lâché contre moi. J'ai vu la bonne intention qu'on avait de me perdre dans l'opinion publique, et j'aurais été un imbécile ou un coquin si j'avais eu des ménagements pour qui que ce soit. Ma vie est si pure, que je puis attendre sans crainte tous les scandales qu'on inventera contre moi. De mon côté, j'ai été si mesuré, que je n'ai voulu produire aucun fait scandaleux, et que les quelques personnalités que je me suis permises n'avaient d'autre but que d'expliquer le point de vue littéraire. Le voleur qui se trouve dans la maison de correction d*Odensee est un comte Platen. Tandis que Platen faisait le chien couchant chez Cotta, il écrivait à Schenk que Gotta. le laissait mourir de faim^ qu'il fallait faire quelque chose pour lui auprès du roi, qu'il ne pouvait vivre longtemps et approchait de sa fin. Vers ce temps, Michel Béer me suppliait de ne rien dire de fâcheux à Schenk sur le compte de Platen, parce que la pen-

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sfon royale de six cents florins dépendait du premier; je parlai en sa faveur; je gagnai madame Cotla; je fis plus encore..., et, pendant tout cela, le malheureux écrivait Œdipe, Je sais qu'il haïssait Schenk et Béer également, parce qu'il croyait que tous trois (ne riez pas !] nous broutions les lauriers de Munich, qui n'appartenaient qu'à lui ! Mais c'est contre moi que sa haine éclata, d'autant plus librement que, par hasard, je n'étais pas ministre, et d'autant plus violemment, qu'il était réduit à flatter le ministre • lui-même. Eh t bon Dieu 1 de quelle basse adulation n'est pas capable un semblable avorton de la caste aristocratique! Je saisies horreurs que je ne puis confier au papier...

Je ne puis comprendre ce qui s'est passé ici avec votre Hofer. Le cinquième acte excepté, la pièce a été très-bien accueillie. — N'en croyez point les correspondants de journaux, qui tous sont hostiles à votre drame : ils s'accordent bien à reconnaître qu'il est plein de poésie, mais prétendent que, précisément pour cela, il ne peut réi^ssir au théâtre. Lebrun, que j'ai vu par hasard, dit aussi que la pièce n'a point déplu, tout au contraire ; Zimmermann de même, qui n'a entendu parler que

de louanges. Mais il est puéril de s'arrêter à ces commérages de théâtre. Je méprise le théâtre. Notre prima donna est devenue piétiste avant-hier ; hier déjà, elle a tenu des réunions de prières, et a fait annoncer à la direction qu'elle ne paraîtrait plus dans aucun opéra sensuel. Elle s'appelle Kraus- Wranitzky.

Quant à Uechtritz, vous avez raison et j'ai tort. Mais pourquoi ne me serait-il jamais permis d'avoir tort? Assis sur le cadavre de Plalen, je confesse tranquillement mon injustice contre Uechtritz, (|ui n aurait mérité qu'un petit châtiment dans le particulier. Je suis bien aise de ne l'avoir pas nommé en toutes lettres, et, dans la prochaine édition, il faut que tout ce passage disparaisse ^ — Après un combat, je suis toujours la bénignité même, comme Napoléon, qui ne manquait jamais d'être fort ému, quand il parcourait, après la victoire, un champ de bataille! Le pauvre Platen î — C'est la guerre! 11 ne s'agissait pas d'un tournoi pour rire, mais d'un

1. IL s*agit du drame d'Uechtrilz Alexandre et Darius, qui fut l'occasion^ verâ ce temps, d'une polémique très-vive entre les deux écoles littéraires. — UechtritE, né au commencement du siècle, d'abord poëte dramatique^ s'est fait plus tard critique et romancier.

combat à mort, et, malgré mon sang-froid, je ne puis mesurer toutes les conséquences du livre. Je Tai écrit dans de fâcheuses circonstances, et le ton d'indiflKrence qu'on y remarquera peut-être est venu du contraste : — Mais je bavarde ! . ..

A M. MOSER

" Hambourg, le 30 décembre 1829.

Cher Moser,

Jfe te souhaite une heureuse aimée, et, pour être bref, je te souhaite tout ce qui te manque, — y compris, dans ce moment, la santé.

Je ne t'ai pas écrit parce que je voulais t envoyer, avec ma lettre, la troisième partie des Reisehiider. Comme ce volume a quitté la presse presque avant d'avoir été écrit, je n'ai eu que le temps de l'envoyer à la^pOiste à peine broché, et mon paquet est arrivé trbp tard. Mais tu l'auras enfin reçu.

Excuse-moi auprès de Lehmann et de Zunz de ne pas leur envoyer le livre comme d'habitude; la faute en est, cela va sans dire, à mon... d'éditeur, toujours plus avide à mesure que ses bénéfices

augmentent^ et qui ne met plus à ma disposition que douze exemplaires, au lieu de soixante-quatorze comme auparavant : prête donc le tien aux amis.

Retranché au fond de ton comptoir, tu n*as pas

idée des traits empoisonnés qui, depuis des an-

•nées, sont perfidement lancés contre moi : je te

permets donc de blâmer la stricte justice que j'ai

exercée envers le comte Platen.

Je désire que le livre, en t'amusant ça et là, te dédommage de l'ennui de la lecture ; des écrits qui viendront plus tard montreront que les duretés de celui-ci étaient nécessaires. — Avant d'avoir vu le jour, il avait déjà ses ennemis jurés, dont je vois dïci les manœuvres; engage donc ceux de nos amis qui peuvent faire quelque chose pour lui préparer un bon accueil (Gans surtout), à n'y pas manquer; — mais il faut se hâter. La nature du livre explique cette remarque. Si le jeune Veit veut avoir l'obligeance, comme il me l'a promis, d'écrire quelques pages de critique, je le prie de ne pas tarder, et, si aucun de vos journaux ne veut l'imprimer, de m'envoyer son travail. C'est la guerre, et tu verras combien j'ai besoin d'aide. Fais à Lehmann la même demande en mon nom. — Quant à toi, j« se-

rai charmé que, dans la paix idyllique de ton comptoir, le bruit lointain des armes ne soit pas trop désagréable à tes oreilles. Pardonne-moi, cher Moser, de frapper à mort mes ennemis mortels. — J'espère te voir bientôt. Le mauvais temps est la seule chose qui me retienne ici. Voici mon adresse: D' H., chez madame veuve B. Heine, née de Geldern, boulevard Neuf, B. Avec la surabondance de Heine dont s'enorgueillit Hambourg, il faut toutes ces indications.

Adieu ; fais calfeutrer avec du coton la fenêtre devant ton pupitre ; par cette température, les courants d'air ne valent rien. J'ai mal aux dents; — aussi, même avec la plaisanterie, il faut que tu acceptes 50 0/0 de sérieux. Ton ami.

GXII

A FRÉDÉRIQCJE ROBERT

Ham()ourg, janvier 1830.

Trè^-aimable Frédérique, très-honorée dame.

Vous nie pardonnerez, mon long silence. Si j'ai été si longtemps sans vous écrire, la faute n'en est pas à ma mémoire, où vous vivez et fleurissez tou-

jours comme une brillante fée. Hélas! belle Frédérique, je suis malheureux, et quand on est malheureux, c'est à peine si l'on a le droit de penser à de jolies femmes, moins encore de leur écrire. Je souffre en effet d'une dent creuse et d'un cœur creux, qui l'un et l'autre, précisément à cause de ce vide, me font beaucoup souffrir. Malheureusement, jcj n'ai pas le courage de me soumettre à une opération salutaire, — je parle de la dent. Quand je pense à vous, je sens parfois du soulagement, — je parle du cœur. Si je vous disais, chère Frédérique, que je suis amoureux de vous, je mentirais; mais, ^,n disant que je pense à vous avec un amour extraordinaire, je ne dirais que la vérité. Je meurs chaque jour à petit feu, je suis presque un défunt, et les défunts ont le droit de dire la vérité, car mentir ne les amusé plus.

De mes dernières amours, il ne me reste qu'un lamentable mal de mer, un disgracieux spectre qui vient me tourmenter; parfois, vers minuit, un chat mort miaule dans les ruines de mon cœur.

Ci-joint, je vous envoie le troisième volume des Reisebilder j je ne l'ai reçu qu'hier de Timprimerie, et l'ai fait brocher tout de suite, afin de pouvoir

CORRESPONDANCE INBOITE 55

VOUS présenter tout chaud, à vous et à Robert, ce que j'ai écrit sur le comte Platen, lequel, vous vous en souvenez, a été si envenimé dans sa comédie. J*ai donc fait irtiprîmer un contre-poison, qui suffirait à une vingtaine de comtes pour le reste de leur vie. J'apprends qu'il écrit maintenant contre Robert. — Pour ma part, j'ai fait mon devoir. — Je vous pde de lire seulement la seconde partie du livre les Bains de Lucqttes. Le volume est devenu trop fort. Aussitôt arrivé à Berlin, je vous le ferai relier; j'envoie aussi celui des Varnhagen broché; autrement, à cette époque où les relieurs sont si occupés, il m'aurait fallu attendre une dizaine de jours. Gomme je ne leur écrirai que dans quelques jours, je vous prie de m'excttser auprès d'eiix. Je compte aller bientôt à Berlin.

Adieu. Vôtre adorateur!

o6 OEUVRES DE HENRI HEINE

A VARNHAGEN

Hambourg^ le 3 janvier i830.

Cher Varnhagen,

C'est la tête abîmée, le. cœur plein de chagrin, assailli par mille contrariétés, que je vous écris. Combien sombre et angoissante s'ouvre cette année î Si l'on pouvait seulement se dérober au temps comme on échappe aux lieux I Hélas! il me faudra subir îette année entière, avant d'arriver à 1831 !

Depuis mon retour des bains, j'ai vécu ici retiré, écrivant et faisant imprimer en même temps letroisième volume des Reisebilder^ qui a paru tout à coup à Noël, avant que je m'en sois aperçu. Le livre a élé expédié et mis en vente tout humide encore, grâce à la hâte démon éditeur. Je vous l'ai envoyé par Moser, et je voudrais que les chapitres xxix à xxxi ne vous eussent pas paru trop faibles. Vous aurez tout de suite deviné à qui je pensais en les écrivant, et sur quel suffrage je comptais. Je désire encore que les Bains de Lucgues^ avec leurs- personna-

ges, puissent aussi vous plaire. Mon Hyacinthe est mon premier-né, la première figure que j'aie peinte en grandeur naturelle. Dans la comédie comme dans le roman, je m'essayerai à de plus amples créations de ce genre. Il y a, en outre, un fou qui se donne pour le marquis Gumpelino, et crie au meurtre, et fait des sauts périlleux.

C'est surtout pour ce qui concerne Platen que je suis avide de savoir votre jugement. Je ne demande pas d'éloge, et je sais que le blâme serait immérité. J'ai fait mon devoir : advienne que pourra. Au com mencement, on se disait avec curiosité : «Queva-t-i' advenir de Platen? » Maintenant, comme toujoui :• dans les exécutions, la compassion se montre, et on dira que je n'aurais pas dû frapper si fort. Mais je ne comprends pas comment on pourrait égorger plus doucement quelqu'un. On ne remarque pas que je n'ai châtié en lui que le représentant d'un parti. Ce n'est pas seulement sur le terrain esthétique que j'ai voulu attaquer le prostitué effronté des aristocrates et des prêtres; c'était une guerre â proportions plus vastes; et, quand on me reproche dans le public, à moi, homme d'humble naissance, de n'avoir pas épargné davantage la caste aristocratique,

cela me fait rire; — car c'est précisément ce qui m'a aiguillonné } j'ai voulu donner un exe^iple, quoi qu'il pût arriver; ^— que les bons Allemands

en profitent ! ^

Rumohr a été ici, et, dans son entourage, a ourdi contre moi de vilaines trames. Il est retourné à Lubech, après avoir échoué dans son plan d'établir, près de Hambourg un sérail d'artistes. *- Quelques Platen hanovriens grondent déjà dans le lointain.

A cela s'ajoutent des ennuis domestiques, des querelles avec mon éditeur. — Ne vous y trompez pas : ma carrière littéraire, ma sûreté personnelle, mon avenir même (car je vois que partout on cherche à me couper les vivres), — tout cela est compromis, ie vous dis ceci, parce que je veux vous faire une question. Dois-je aller à Berlin? — Je ne crains pas les Platen berlinois qui, me dtt-on, seraient bien capables d'obtenir du roi un ordre du cabinet; je ne crains pas non plus les procès en diffamation; mais je voudrais savoir si, au point de vue d'un particulier, le séjour de Berlin me serait favorable, si je pourrais y espérer quelque chose pour l'avenir? Je compterais y vivre et y travailler tranquillement. Je voudrais, jusqu^à l'été, y écrire

CORRESPONDANGB INÉDITE 59

en paix quelque ouvrage, puis retourner aux bains et me fixer définitivement à Berlin. Il me faut un point d'appui contre le midi de T Allemagne, où j'ai tout à craindre. Ah \ vous ne savez pas combien il m'en a coûté pour^ écrire sans ménagements î — Je vous en prie^ répondez^moi tout de suite.

Quant à ma détresse littéraire, il vous sera plus facile de me venir en aide. De tout temps, sans y être engagé, vous avez tant fait pour mes écrits, que, maintenant qu'il s'agit de mes intérêts les plua ehers, vous ne resterez pas inactif. Je vous le demande cette fois, cherchez à me gagner l'opinion publique : il y a urgence. Dites à Gans que le moment est venu de se mettre en campagne. Robert, ne fût-ce que pour sa propre défense, fera certaineifient son devoir : il me doit cela. Je ne pense pas que Platen, maintenant qu'il a vu par où il donne prise, en vienne aux injures. Ah I quel malheur que la guerre! Tout le monde ici est impatient devoir ce que fera Platen^ Apparemment, du haut de son cheval, le noble comte laissera tomber sur moi, pauvre nain, quelques phrases méprisantes, ainsi qu'il l'a fait pour Immermann, dans le Journal d'un lecteur, que je lui ai sans façon jeté à la tête comme

venant de lui. Mais tout cela ne sert de rien, il a été insolent, tandis que j'ai évité tout gros mot : suaviter in modo^ fortiter in re.

J'ose à peine, dans cette lettre en détresse, faire saluer mon amie madame de Yarnhagen. Toutefois, au moment où j'écris son nom, je redeviens tout d'un coup calme, dispos, presque riant; — oui, saluez-la toujours cordialement; oui, du fond du cœur. Dites-lui que je lui fais dire tout ce que j'ai pensé depuis six mois; quant à ce que c'est, c'est à elle à le penser. Adieu ; restez amical et bon pour votre ami.

GXIV

A FRÉDÉRIQUB ROBERT

Hambourg, le i5 janvier 1890.

Aimable et toute belle, — ^/vous ne m'écrivez pas? Penseriez-vous par hasard que je sois déjà mort? Si VOUS craignez, dans ce cas, que votre lettre ne tombe en mains étrangères, adressez-îa à H. H., D% chez madame veuve B. Heine, née de Geldern, boulevard Neuf, 28, B. — Si je meurs dans l'intervalle, j'apparaîtrai en tout cas à ma mère, comme un esprit, et on me remettra votre lettre. Combien je

voudrais apparaître aujourd'hui, en chair et eu os, à mes amis de Berlin ; mais dans ce moment une maladie particulière me cloue ici t Je suis réellement malade, et j*aî, en outre, des contrariétés pardessus les oreilles. A cela s'ajoute le troisième volume des Reisebilder^ et le mauvais temps, et le mal de dents ! — Aujourd'hui, pour me dépayser autant que possible, j'ai écrit à mon frère Max, qui est en Turquie : Theureux homme, il n'a affaire qu'avec la peste!

Robert aussi doit m'écrire, et aussitôt que possible f II faut qu'il me dise sa pensée sur le onzième chapitre de mon livre. Qu'il sache bien que les coups dont un des mignons de Platen le menaçait, dans le Morgenhlatt^ ont rencontré maintenant un paratonnerre. — On répète ici sa Fille de Jephté. fai écrit à Vamhagen en lui remettant une incluse pour Moser; de tous deux point de nouvelles. Varnhagen serait-il en voyage? — Adieu; écrivez-moi avant que je sois mort ; car mes ennemis (il pleut maintenant des articles diffamatoires sur mon livre) sont divisés, il est vrai, sur la question de savoir si je serai décapité ou empalé, mais ils sont d'accord pour

l'essentiel, c'est-à-dire pour me mettre à mort, n. 4

62 ŒUVRES Dfi HENRf HEINE

(Suit ici un dessin à la plume, une tombe en gazon surmontée d'une croix, et au-dessous quelques traits horizontaux).

Ces traits doivent représenter de Teau, et, à vrai

dire, des larmes. Portez-vous bien et mieux si pos* sible. — Votre ami. ^

cxv ,

A CHARLES IMMBRMANN

Hamboarg, le 3 février 1830.

Très-cher Immermann ,

Voilà dix jours que votre Tulifantchen * est sur ma table (je ne croîs pas que vous regrettiez de le savoir, bien que vous n'ayez guère songé à me le faire lire), et je vous en aurais déjà écrit depuis huit jours, si je n'avais attendu une de vos lettres. Mafs Campe me presse de vous écrire ; je lui ai parlé hier du plaisir que j'avais eu à lire votre poëme, auquel je n'avais à reprendre que quelques bagatelles : c'est précisément là-dessus qu'il me presse de vous écrire ; et, dans le fait, cher Immermann, je

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