La fin de la lettre manque
CORRÉSPONaANCE INEDITE 1 i"?
votre part. Ayez seulement patience avec moi; pour moi, je suis tout à fait content de vous. Dans ces temps fâcheux, votre appui inattendu a été pour moi un événement des plus heureux.
Vous n'avez pas idée de l'orage qui gronde tout autour de moi. J'ai ici sur les bras le juste milieu, le parti cafard, catholique, carliste, — et les espions prussiens. Mon livre sur la France a paru en français, accompagné de ma préface dans toute son intégrité. Elle a été publiée aussi en allemand chez fleideloff, et doit se trouver maintenant à Leipzig, où vous la verrez. Je vous l'enverrais si je ne craignais de vous compromettre. Prenez garde ! Ici même, on n'est pas en sûreté. Samedi dernier, plusieurs Allemands ont été arrêtés ici, et, à chaque instant, je crains moimême de l'être.
Qui sait si ma prochaine lettre ne sera pas datée de Londres ? Je vous informe de tout cela afin de vous engager vous-même à la prudence et à la modération. Tenez-vous aussi tranquille que possible. Conservez-nous pour l'avenir l'importante citadelle de la Gazette élégante. Dissimulez. Ne craignez pas d'être méconnu. Moi non plus,
je ne Tai jamais. craint. La publication de la préface, dans ce moment même, au milieu de l'anxiété générale, convaincra bien le public qu'il peut à l'avenir se fier à moi, même quand je jouerai trop doucement de la flûte. Quand le moment sera venu, on m'entendra suffisamment sonner du trombone, et je m'occupe déjà à composer pour cet instrument un petit air de bravoure. — Quant à mon portrait et aux brimborions poétiques que je vous ai promis, je vous tiendrai parole trèsprochainement; mais ne voulez-vous pas renvoyer le tout à l'année prochaine ? Alors, on sera peutêtre plus tranquille.
Je vous remercie de toute mon âme de tout ce que vous m'avez écrit, ou avez publié d'affectueux pour ^ moi. Soyez convaincu que je vous comprends et vous estime du fond du cœur. Vous êtes plus haut que tous les autres qui ne comprennent que le côté extérieur de la Révolution, et non point ses questions les plus profondes. Celles-ci ne concernent ni les formes, ni les personnes, ni l'établissement d'une république ou les limites d'une monarchie, mais le bien-être matériel du peuple. L'ancienne religion spiri-
tualiste a été salutaire et nécessaire aussi longtemps que la majorité des hommes a vécu dans la misère, et n'avait d'autres consolations que celles de la religion du ciel. Mais les progrès de Tindustrie et des sciences économiques permettent désormais de tirer les hommes de leur misère matérielle et de les rendre heureux sur la terre... Vous me comprenez...
GXL
A VARNHAGBN
Paris, le 16 juillet 1833.
Très-cher Varnhagen,
J'espère que vous savez toujours à quelles causes il faut attribuer un long silence ; aussi, je n'excuse pas le mien. — Extérieurement, tout va très-bien pour moi, mieux que jamais même; mon malaise physique a aussi été moins pénible "ces derniers temps. J'ai toujours à lutter pourtant contre mon mal nerveux, bien que je sois très-occupé, — mais d'une besogne sans importance. Ma vie est devenue une véritable affaire, un maussade commerce de « détail.
Je n*ai pu envoyer les lettres demandées : elles sont restées en Allemagne. J'en avais jJris une seule avec moi, parce' que l'un des sentiments les plus douloureux qui m'aient jamais ému s'y trouvait exprimé avec une singulière profondeur. Mon plus grand chagrin, en effet, il y a deux ans, a été de devoir quitter ma petite famille, surtout le plus jeune enfant de ma sœur. Et cependant le devoir et la prudence nàe conseillaient de partir. Il s'agissait pour moi ou bien de mettre bas les armes, ou bien de combattre toute ma vie; je me suis décidé pour la lutte, et vraiment ce n'a pas été à la légère. Quand la première fois j'ai mis les armes à la main, c'est que j'y ai été contraint par le dédain, par l'insolent orgueil de la naissance; — dans mon berceau se trouvait déjà ma feuille de route pour ma vie tout entière.
Un second petit volume de mon histoire littéraire paraîtra ces jours-ci, en allemand, chez Heideloif, et vous sera envoyé tout de suite, bien que vous ayez déjà lu les articles français. Je compte en écrire encore autant sur la littérature allemande, mais probablement pas dans l'Europe. D'abord ce journal est très-chancelant, ensuite j'y suis exposé
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à trop de mauvais vouloir. La plupart de ses fondateurs sont des légitimistes^ et le parti catholique y a surtout la main. Ge dernier devient chaque jour plus puissant; ses ramifieations sont formidables, et il faudra que j'entreprenne encore avec cette hydre un combat effrayant G'ëst pour cela que je rassemble des forces ; — mais oe n'est pas moi qui commencerai.
La traduction française de mon livi^ sur la France a un succès généraL Je suis redevable au traducteur de ce que la préface ait pu paraître dans son intégrité.
Cette préface, produit passionné de nia mauvaise humeur contre les décrets de la Diète germaniqtie, me barre peut-être à tout jamais le retôùt en Allemagne ; mais, d'autre part, dans la prochaine insurrection, elle me sauvera peut-être de la lanterne ; car mes gracieux compatriotes ne pourront plus m'accuser d'intelligence avec la Prusse. Des gueux comme Boerne et consorts sont désormais incapables de nuire, au moins à moi.
Mon libraire de Hambourg avait fait imprimer cette préface à part, avec des intercalations étrangères. Bien que je lui eusse défendu de la ré-
pandre, il en avait envoyé quelques exemplaires en Pologne, et c'est à l'aide d'un de ces exemplaires et de l'édition française, qu'un libraire allemand, de Paris, l'a complétée et publiée pour son compte. Je vous raconte ceci poiwr que vous ne m'accusiez pas de plus grandes folies. — Vraiment, je n'ai point l'idée, pour le moment, d'agir en démagogue ; je ne crois pas même à la possibilité d'une action momentanée sur les Allemands. Je me retire d'ailleurs de la politique du jour, et m'occupe surtout d'art, de religion et de philosophie.
J'ai Ju la critique de Weisse, — avec un grand plaisir; car, de tous ses reproches, pas un ne m'atteint. — P... est ici, pour dettes, à Sainte- Pélagie. — J'ai de longues conférences sur la religion avec Michel Chevalier; il vous salue du plus profond de son cœur. — Je partirai dans trois semaines pour les bains. — L'année prochaine, j'irai peut-être en Orient. Les obélisques que l'on m'envoie à Paris ne me suffisent pas. — Adieu; gardez-moi toute votre amitié.