‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives-- (volume 2)Chapitre 16 sur 52 · AU COMTE EUGÈNE DE BREZA · texte numérisé non relu

AU COMTE EUGÈNE DE BREZA

Boulogne-sur- Mer, le 30 août 1835.

Mes remercîments les plus sentis, moderne Pylade, pour ta dernière lettre. Mais, depuis lors, j'attends en vain quelques lignes de toi. Dis-moi donc, n'est-il rien arrivé qui m'intéresse? Es-tu allé quelquefois à la librairie allemande, passer en revue livres et journaux?

Je t'en prie, va donc au bureau de poste de la rue de Beaune {quai Voltaire)^ et informe-toi si une lettre à mon adresse qui s'est égarée (cachetée de noir, avec une tête de mort), ne se trouve pas là depuis deux mois ?

1. Polonais^ ami de jeunesse de Heine, qui s'était lié avec lui, pendant son séjour en Pologne, en 1822.

Je te prie, sous quelques jours, de fenquérir encore au carrefour de VOdéon. — Y a-t-il quelque chose dans la Revue des Deux Mondes? — Je suis bien, et reste, avec estime et dévouement, de M. le comte le très^humble serviteur.

GXLyiIl

A HENRI LAUBB

Bonlogne-sQr-Mer, le 27 septembre 1835.

Cher Laube,

Merci, le plus cordial merci pour votre infatigable amitié. Si je vous donne rarement signe de vie, au nom du ciel ne croyez pas que ce soit indifférence. Vous êtes le seul homme en Allemagne qui m'intéresse à tous les points de vue : c'est pour cela que je vous écris si peu. Je me sens trop ému quand je prends la plume pour vous écrire, et je suis de ceux — vous l'aurez remarqué, à coup sûr, — qui redoutent les émotions, et, autant que possible, voudraient y échapper. Hélas ! en dépit de toutes les' précautions, nous ne soi^mes que trop souvent saisis d'un sentiment plus fort cjue nous,

qui nous ote cette clarté d'intuition et de pensée à laquelle je ne renonce qu'à grand peine. Aussitôt nos sens troublés et notre esprit ébranlé, nous ne sommes plus les compagnons des dieux. Je me suis longtemps félicité de Tétre, — je puis l'avouer maintenant; je marchais dans la paix et la lumière; — mais, depuis neuf lunes, de grands orages ont grondé de nouveau, et de longues ombres se sont étendues à perte de vue autour de moi. Ceci vous expliquera mon inaction actuelle; je suis occupé encore à apiaiser mon âme agitée, et, sinon à revenir au grand jour, du moins à me dégager d'une épaisse nuit.

J'ai bien reçu la lettre que vous m'avez envoyée par un homœopathe;mais, malheureusement, je n'ai pu parvenir à le voir, parce que j'étais à la campagne, près de Saint-Germain, dans le château de la plus belle, de la plus noble et de la plus spirituelle des femmes, — dont je ne suis pourtant point amoureux. Je suis condamné à n'aimer que ce qu'il y a dé plus bas et de plus fou... Comprenezvous combien cela doit tourmenter un homme fier, et de beaucoup d'esprit ?

Je n'ai pas été médiocren^ent inquiet pen4^nt

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votre emprisonnement; votre lettre, quelque douloureusement qu'elle m'ait ému, a été un soulagement pour moi. Tout ira bien, je Fespère, quoique je craigne plus tard pour vous le destin qui s'attache aux hommes de notre espèce. Vous êtes aussi de ces gladiateurs qui ne meurent que dans l'arène.

Proprement, je vous en veux : je pense si peu volontiers à l'Allemagne, et vous êtes cause que je dois y penser, car vous y êtes, et c'est même là que je dois vous écrire! Depuis deux ans, rien de bien gai ne me vient de la patrie, et les Allemands que je rencontre à Paris m'ont préservé du mal du pays. Canailles, mendiants qui vous menacent quand on ne leur donne rien, j... f... qui parlent continuellement d'honneur et de patrie, menteurs, larrons... Mais je n'ai pas besoin de vous dire tout cela, j'ai vu par\otre lettre que vous me plaigniez d'avoir affaire à ce digne personnel qui vient à moi sous le nom de compatriotes allemands. Je n'ai jamais pu donner des poignées de main à ces sales compagnons, et maintenant je leur refuse même la vue de ma personne.

Aujourd'hui, je suis triste et amer, je vis au bord

de rOcéan, et mes pensées on portent toujours la couleur; aujourd'hui, la mer est d'un jaune sombre, rayé de noir. — Je resterai ici encore quelque temps; si vous avez à m'écrire, adressez à M. H, H., aux soins de M. Mangin^ à Boulogne-sur-Mer.

Je n'ai pas dans ce moment la moindre bribe de ' manuscrit, et je ne puis vous offrir pour l'Almanach que les quatre poésies incluses. Ce n'est malheureusement pas ce que j'ai fait de mieux. Je vous en prie, jugez-les vous-même avec un sang-froid impartial, "et, si vous trouvez comme moi qu'elles ne sont pas de premier ordre, au nom du ciel ne les publiez pas. — La dernière est celle que je préfère, et peut-être protégera-t-elle les autres. Si le ton libre de ce morceau ne permet pas de l'imprimer, je demande instamment que les autres ne le soient pas.

Je n'ai jamais pu me procurer vos Nouvelles de voyage. Je ne connais que votre roman. J'ai pu lire, mais seulement l'année dernière, les quatre ou cinq derniers mois de la Gazette élégante. Cela m'a restauré. — Ici, en France, ce n'est que par hasard que je mets la main sur un journal esthétique. Y a-t-il de ce côté-là, dans ce moment, quelque chose d'in-

téressant pour moi? — Menzel * est vraiment un composé de piopulacerie et de cpquinerie. — Adieu; je vous écrirai bientôt. — Votre ami.

A J. CAMPE

Bonlogne-sur-Môr, le li octobre 1835.

Au plus noble citoyen de la république de Hambourg.

J'ai bien reçu en leur temps les deilx lettres que

J. W. Menzel, critique et historien, acquit, depuis 1 BâSj^ grâce & la feuille littëfàire du Morgmhlalt, dont il était le rédacteur, et à ses écrits sur l'histoire d'Allemagne et la littérature allemande, un renom considérable, justifié par la vivacité piquante de son talent, mais qife lui firent perdre pluà tard les inconséquences passionnées et partiales de sa critique. Il s'attaqua avec virulence à l'influence française et au culte de Goethe ; les mer sures que prit la Diète, en 1835, contre la Jeune Allemagne, suivirent de si près les attaques de Menzel, qu'il n'y eut qu'une voix, en quelque sorte, pour en faire remonter jusqu'à lui la véritable cause ; et ce qu'il y avait d'odieux dans dès mesures de police prises contre des idées, et de ridicule dans la proscription de livres qui n'étaient pas écrits encore, retomba sur Menzel, pommé désormais le DènonciaieuT^ plutôt que sur la Diète elle-même. Il fut pris à partie tour à tour par Boerne, Heine, Gntzkow, Strauss, et bien d'autres encore; les écrits des deux premiers eurent un grand retentissement; mais Menzel ne se laissa pas déconcerter, et tint longtemps tête à l'orage. Depuis i848, son influence littéraire est à peu près tombe e. Cet écrivain est né en Prusse, en 1798.

COBRESPONDANCE INEDITE 419

VOUS m'avez écrites ici. Je n'ai jamais douté que, si nous le voulions, nous ne vinssions à nous entepdre. Je vous ai adressé, il y a un mois par le bateau à vapeur du Havre, le manuscrit de r École romantique. Je ne doute pas que vous ne l'ayez reçu, — mais c'est par négligence que je ne vous ai pas prié de m'en accuser réception sans retard. Vous aurez VU vous-même que j'ai dû écrire un fort supplément aux deux petits volumes, pour faire ui> tout, et pouvoir donner au livre son nouveau titre. Je suis maintenant satisfait de cet Quvrage, je crois qu'il n'y a pas une seule partie faible, et que ce livre utile, instructif, et en même temps d'un intérêt divertissant, vivra plus que son auteur et son éditeur, bien que je souhaite longue vie à tous deux. Vous aurez complété, cela va sans dire, certains passages du manuscrit que j'ai laissées en blanc pour la date de la naissance ou de la mort des écrivains. Vous aurez vu que, ça et là, j'ai fait moi-même le censeur; et je compte qu'on ne me rayera pas un mot dans tout le livre. S'il ne m'est pas possible d'être imprimé sans mutilation, je préfère renoncer à écrire en allemand. Toutefois, si vous la trouvez trop rude, vous pouvez biffer la

dernière ligne de la préface ^ J'espère que le titre à! École romantique vous plaît. Quant à mon prochain livre, je n'ai pas encore de titre, et je ne sais si je ne préférerai pas le publier conîme troisième partie du Salon. Mais nous avons du temps, et vous savez que, pour ces choses extérieures, je suis volontiers de votre avis. Bien que je sois très-appliqué, mes travaux n'avancent que lentement. J'ai fait la sottise de travailler en même temps à deux thèmes très-hétérogènes. Avant janvier, je n'aurai probablement rien de prêt, ce qui me contrarie fort. — Pour travailler sans être dérangé, je- me déciderai peut-être à rester encore deux mois loin de Paris : c'est de l'héroïsme. Aujourd'hui, je tirerai sur vous la somme que vous avez depuis trois mois à ma disposition. — Je vous remercie cordialement des nouvelles que vous me donnez; comme je ne vois aucun journal, et ne corresponds avec personne en Allemagne, je vous saurai toujours gré de m'écrire des choses intéressantes. Si l'on a publié quelque chose où il soit question, en bien ou en mal, de ma

i. *« Je recommande à la compassion des dieux éternels, le salut de la patrie, et les pensées sans défense de ses écrivains. >

petite personne, je vous prie de me l'envoyer. — Votre ami.

A HENRI LAUBE

Boulogne-sar-Mer, le 23 noyembre 1835.

Très-cher Laube,

Je me hâte de répondre à votre lettre, qui m*a fait une véritable peine. Je vois combien la situation en • Allemagne est peu réjouissante, et dans quels embarras et quelles inquiétudes vous êtes vous-même. Depuis trois mois et demi que j'ai quitté Paris, il ne m'est pas tombé sous les yeux un journal allemand, et, sauf quelques détails dans une lettre de mon éditeur il y a un mois, je n'ai rien appris du scandale littéraire qui a éclaté. — Je vous conjure, par tout ce que vous aimez, sinon de ne pas prendre parti dans la guerre que soutient maintenant la Jeune Allemagne, au moins de garder une neutralité prudente. — Faites une distinction exacte entre les questions politiques et religieuses. Quant aux premières, vous pouvez faire autant de concessions que vous voudrez, puisque les formes politiques et

les gouvernements ne sont que des moyens : mo- II. ' 11

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narchie ou république, institutions démocratiques

ou aristocratiques, sont choses indifférentes, aussi longtemps que la lutte pour les premiers principes de la vie, pour son idée tnêttie, h'â pas eu de résultat dédfiift Plus tard seulement vient la question des moyens par lesquels cette idée peut être réalisée, que ce soit monarchie ou république, aristocratie ou même absolutisme, (je n*ai aucuhe aversion pour ce dernier). En scindant ainsi les questions, on peut aussi calmer les scrupules de la censure; car on ne saurait empêcher la discussion des principes religieux et moraux, sans annuler la liberté protestante de pensée et de jugement : ici, l'on peut compter sur l*assentiment des philistins... Vous me comprenez; je dis le principe religieux et moral, bien que ce soit une seule et même chose. La morale n'est que la religion qui a passé dans les mœurs. Si la religion du passé est à l'état putride, la morale sentira aussi mauvais. Nous vouions une rçiigion saine, afin que les mœurs s'assainissent aussi, et soient mîeiix fondées que maintenant, où elles n*ont d'autre base que l'incrédulité, et une hypocrisie vermoulue.

Vous aurez compris peut-être, sans ces indica-

lions, pourquoi je me suis toujours retranché dans le droit du protestantime, et vous aurez deviné la ruse grossière de mes ennemis qui me renvoyaient volontiers, dans la synagogue, moi Tennemi né du déisme juif-mahométan-chrétien. Vous n'avez pas d'idée de la pitié avec laquelle j'abaisse mes yeux sur ces vers de terre. Les escamoteurs du temps actuel sont impuissants contre ceux qui connaissent le mot d'ordre de l'avenir. Je sais qui je suis. t)ei*nièrement, un de mes amis saint-sinloniens, a dit en Egypte un mot qui m'a fait rire et qui pourtant a un sens fort sérieux : c'est que j'étais le premier Père de l'Église des Allemands.

Ce Père de l'Église a pour le moment en t^rance

de la besogne jusque par-dessus la tête, et il lui est

impossible d'aller défendre en Allemagne la cause

du nouvel Évangile. S'il y a péril en la demeure, je

prendrai pourtant mes armes de combat. Mais il est

dégoûtant d'avoir justement affaire à M. Menzel.

C'est un teigneux avec lequel on ne peut que se salir.

Nous attaquer maintenant! maintenant que nos

adversaires ont le pied sur notre gorge, il n'y a

qu'un Menzel qui en fut capable; car il n'a jamais

été sérieusement notre alliée et ne s'est joint à nous

qu'après la révolution de juillet, quand il y avait à l'arrière-plan des avantages positifs... Mettez vos gants, mon très-cher, prenez une bonne canne, et châtiez-moi comme il le mérite ce sale individu, personnellement, c'est-à-dire dans son histoire personnelle qui donne tant de prise. C'est votre affaire.

J'ai à Paris pour le moment des ennuis de toute espèce qui m'absorberont bien jusqu'au printemps. Aussi ne puis-je promettre grand'chose au journal que vous ressuscitez aujourd'hui: toutefois, je donnerai volontiers mon nom, et vous pouvez imprimer les poésies que vous avez de moi. — Je n'ai pas la moindre liaison avec le reste de la Jeune Allemagne; j'apprends qu'ils ont inscrit mon nom parmi ceux des rédacteurs de la nouvelle Revue, ce à quoi je ne les ai jamais autorisés. Toutefois, ces jeunes gens trouveront toujours en moi un point d'appui, et je serais désolé qu'il y eût des froissements entre eux et vous.

Votre question, touchant mon retour possible en Allemagne, m'a serré le cœur, car je ne conviens qu'à regret que cet exil volontaire est l'un des sacrifices les plus grands que je dois faire à la pensée.

Revenu en Allemagne, ma position m'exposerait à tous les malentendus possibles. Je veux éviter Tapparence même de ce qui serait indigne de moi. — Je n'ai donné prise, que je sache, à aucun gouvernement; je suis resté étranger à toutes les menées du jacobinisme ; la fameuse préface, que j'ai su mettre à néant chez Campe, quand elle était déjà imprimée, ne s'est répandue que plus tard par les soins de l'espion prussien Klaproth; l'ambassade le savait, de sorte qu'on ne pourrait pas même m'intenter un procès de presse tant soit peu sérieux ; de

tous côtés arrivent à mes oreilles des paroles amies de la part des diplomates, avec lesquels je suis à Paris sur un très-bon pied. Mais ce sont précisément là des raisons qjii me détournent de ce projet de retour en Allemagne, beaucoup plus qu'elles ne m'y encouragent. — A cçla s'ajoute l'irritation des jacobin^ allemands, à Paris, qui ne manqueraient pas, si je retournais manger dans mon pays de la . choucroute allemande, de crier à la trahison. Je n'ai donné jusqu'ici aucune arme à la calomnie. Vous voyez que mon voyage à Vienne doit être pour longtemps différé. — Je retournerai dans quelques semaines à Paris. Si vous avez quelque chose à me

mander avant ce moment là, écrivez-moi seulement ici. — Votre ami.

A J. CAMPE

Bl)ulpgper?Dr-Mer, le 4 déppmbre J^38f.

Très-cher Campe ,

Cordi?il merci pour les amicales communications de votre lettre du 23 octobre. Depuis quatre mois, à part cette lettre, je n'ai rien appris de ce qui se -passait dans la presse allemande. D'ici à trois ou quatre semaines, je serai à Paris, où je m'informerai de plus près des incidents de la guerre civile littéraire. Je sais depuis longtemps que M. Menzel est un g..., et qu'il abusera toujoufs de la petite puissance que le hasard a mise dans sa main, je veux dire la Feuille littéraire. Il a aussi parfois aboyé contre moi, mais je ne lui ai jamais accordé la gloire d'être flagellé de ma main pour l'immortalité.

J'ai fait ici de très-mauvaises affaires, surtout en fait de pêcjie. Nous n'avons pris que peu de poissoi) cette année dans la mer du Nord ; je vous souhaite d'avoir eu plus de bonheur à la citasse. Chose

singulière, l'éditeur est chasseur et récrivain pêcheur; — c^ qui n'empêche pas ce dernier d'avoir fait souvent long feu cette année, et l'autre de n'avoir à offrir PQur tout gibier que des cancres. Depuis six semaines, je suis enchifrené, et, malgré ceja, j'écris deux livres à la fois. J'exerce maintenait la littérature en partie double : c'est un essai. Un des livres sera prêt ces jours-<;i, je le transcrirai à Paris, et vous aurez sans doute le manuscrit vers la fin du mois prochain. Je ne sais pas encore si je le ferai paraître ^ part, ou comme troisième partie du Salon; comme il est amusgnt ^i| plus t^aift degré, populaire, et en même temps calculé pour toutes les classes de lecteurs, je finirai peut-être par faire remorquer par ce volume les deux premiers tomes du Salon, Remarauez, sire chasseur, cette expression maritime.

Dans quelques semaines, je lèverai l'ancre et mettrai le cap sur Paris. Adressez, s'il vous plaît, lettres et paquets au grand hôtel de Bristol^ rue Traversière- Saint-Honoré. Je compte habiter cet hiver le quartier le plus animé, et me trouver au centre même de la vie sociale. — Le 15 de ce mois, je tirerai sur vous pour la même somme que la dernière fois : cordial

merci du bon accueil fait à mes dernières traites. — N'oubliez pas d'envoyer à ma mère r École rorhantique. — Adieu; saluez pour moi mes bonnes connaissances. J'espère que votre famille est bien. Bonne chasse ; que le bon Dieu vous prenne dans sa sainte et digne garde/

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