GLU
AU MÊME
Paris, le 12 janvier 1836.
Très-cher Campe,
J'ai bien reçu vos lettres, la première adressée à Yhôiel d'Espagne, la seconde rue Traversière, Je ne suis maintenant ni à l'une ni à l'autre adresse. Je ne suis descendu que pour quelques jours rue Traversière^ en attendant que mon nouvel appartement fût prêt. Me voilà chaudement et voluptueusement installé dans un vrai lieu de délices, cité Bergère^ 3. Notez cette adresse.
J'ai reçu les exemplaires de V École romantique^ et je vous laisse à penser ce que j'ai éprouvé en voyant le livre ainsi mutilé. C'est à bon droit que vous vous excusez en disant que le livre est tombé entre les
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mains du censeur au moment où les dénonciations du journal de Menzel avaient mis les autorités sur leurs gardes. Je n'ai pu à celte occasion publier une note dans les journaux, ce qui eût été pourtant nécessaire, puisque mes amis pensent que c'est moimême qui ai eifacé du livre les passages mordants...
Quant à Tarticle de la Gazette de Nuremberg.^ d'après lequel mes écrits seraient prohibés en Prusse, en même temps que ceux des autres écrivains de la Jeune Allemagne^, je ne sais encore qu'en dire.
i. Le 10 décembre i835, la. Confédération germanique promulgua son arrêt contre la Jeune Allemagne, « à laquelle appartiennent nommément Henri Heine, Charles Gutzkow, Henri Laube, Ludolf Wienbarg et Théodore Mundt. > — Cette école littéraire était accusée, dans le décret de la Diète, d'attaquer la religion chrétienne, et dVbranler les bases de l'ordre social , les gouvernements allemands étaient sommés de procéder contre elle avec toute la rigueur qu'autoriseraient leurs législations respectives. Les autorités de la ville libre de Hambourg devaient particulièrement avoir l'œil sur la librairie Hoffmann et Campe.
Peu de temps auparavant avaient paru, dans la Feuille litlé^ raire de Stuttgart, les articles de W. Menzel contre les écrivains de la Jeune Allemagne, et particulièrement Hiine.et Gutzkow. Cette coïncidence tourna contre Menzel les rancunes de tout le parti libéral allemand. L'épithëte de dénonciateur resta longtemps attaciiée à son nom.
Parmi les trois écrivains survivants de la Jeune Allemagne, Ch. Gutzkow, est demeuré le plus considérable (et même l'un
J'attends que vous me confirmiez et m'éçlaircissiez cette nouvelle, Je pense que vous nq vous laisserez pas trop facilement intimider. Je ne prends pas très-au sérieux toute cette persécution delà Jeune Allemagne, beaucoup de caquet et peu d'effet, — vous verrez bien. Si mon nom se trouvait réellement sur une liste de proscription, je pense que Ton i)'^tten4 qu'une démarche de mj part poi;r me libérer de toute poursuite. Qn vput seulement npus hmpiliep. Le f^it inouï de proscrire des livres qui ne spnt p^s encore écrits i)e fprait qu'ajouter le ri-
(Jeç plus cQpsidéra][)Ies dp topte h littérature ajljBno^ndç), par la hardiesse dp ses vues et sa fécondité. Ses. principaux oqvrageâ sont des romans et des pièces de théâtre. Parmi celles-ci, (^ueue et Gla\ve, — le Modèle de Tartufe» — priel Acosta\ parmi ses romany, les Chevnl^er^ de Ve^pr}t, tableau de l'Allemagne après les déception^ dp la révolution de i848, — sont les principaux, ouvrages de ce génie incomplet mais briljant, de cet écrivain incorrect mais disposant de ressources infinies, et d'une culture singplièrenient étendue. Gutzow, né à Berlin en 1811, est atteint depuis deux (^ns d'une maladie grave C[ui rempèclie d'écrire.
Théo'iore Mundt, né en 1808, est mort il y a peu (}'ani)ées. Il a écrit de très- no. iibreux ouvrages, romans, nouvelles, travaux de critique et d'histoire littéraires. De même que Gufzkow par son roman de Wally, il donna pritse. par sa Madone, ^ux mesures de la Diète germaniaue. Il y prêchait quelqpes-u.ies des idées saint-simonicnnes; sa femme, Clara Mundt, a écrit, au point de yue des mêmes idées, une quantité de romans, aujoqrd'hui oubliés.
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dicule au mécontentement général, et la Prusse ne peut s*y exposer. Je ne me laisse point décontenancer, et je pense que plus on leur offre un front hardi, plus les gens se montrent maniables. L'anjgoisse dans le danger est ce qu'il y a de plus maladroit. Sachant n'avoir rien écrit depuis quatre ans contre les gouvernements, et rompu, ce qui est un fait notoire, avec le jacobinisme; bref, dans le sentiment d'une bonne, loyale et royale conscience, je n'aurai pas la lâcheté de désavouer des jeunes gens politiquement innocents : tout au contraire, je viens d'envoyef^ à la Gazette d'Augsbourg^ qui l'a peut-être déjà imprimée à cette heure, une note où je déclare que je n'aurais nullement hésité à prendre part à la rédaction de la Revue allemande. Chose assez drôle, sans les derniers incidents, il ne me serait jamais venu à Tesprit d'accepter une semblable collaboration, et, jusqu'à cette heure, je n'avais pas répondu une syllabe à l'appel de Gutzkow et de Wienbarg (j'ai de plus importantes choses dans la tête). Où est maintenant Wienbarg *? Donnezmoi 60H pidrefiae.
1. r^udolf Wienbarg, le dernier des écnvains difs de la Jeune Allemagne, auteur des Camyagnes esthétiques, où le culte de
Si le gouvernement prussien se laissait réellement entraîner à cette folie de proscription, il me serait plus facile qu'à personne d'éluder ses décrets. Je crois écrire d'une manière assez distinguée pour pouvoir, au besoin, supprimer mon nom sur le titre de mes ouvrages. En tout" cas, dans mon prochain livre, il n'y aura rien qui puisse déplaire politiquement ou religieusement, et je l'accommoderai de telle sorte qu'un censeur ne trouvera rien à y effacer. Il est vrai que cela me donnera fort à faire, et qu'il me faudra mettre de côté toute une portion de manuscrit déjà prête. Vous savez que je ne vois ici que peu de journaux, je vous prie donc de me tenir au courant.
Maintenant, adieu ! et montrons, dans ces temps difficiles, autant de sang-froid que nos ennemis. — Je suis mieux portant et plus gai que jamais, et je jouis à pleine âme de toutes les douceurs de cette saison de plaisir. Grâces soient rendues aux dieux éternels 1
Gœlhe apparaissait avec ferveur en même temps que Menzel ouvrait sa campagne contre le grand païen. Dès lors, il s*est voué surtout au journalisme, et a pris p»rt, comme volontaire, ea 1848, à la gu^'rre des duchés contre le Danemark, guerre dont il a écrit riii^toire.
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