GERMANIQUE
Hesseigneurs,
Le décret que vous avez émis, dans votre trente et unième séance de 1835, me pénètre d'une affliction profonde.
A cette affliction vient se mêler, je dois l'avouer, un sentiment d'élonnement extrême. Vous m'avez accusé, jugé, condamné sans m'avoir entendu, sans que nul ait été chargé de ma défense, sans que j*aie été cité à comparaître. Ce n'est pas ainsi que procédait, en pareil cas, le Saint-Empire dont la Confédération germanique a pris la place. Le docteur Martin Luther, de glorieuse mémoire, put, avec un saufconduit, se présenter devant la Diète de l'Empire, et s'y défendre publiquement et en toute liberté. Loin de moi la présomption dé me comparer à l'homme qui nous a conquis la liberté de discussion en' matière religieuse; mais il est naturel au disciple de se
1. CeUe lettre a été publiée en français par Heine, dans le Journal des DébaU, du 30 janvier 1836.
194 œuVRKS DE HEN^l HEINE
prévaloir de l'exemple du maître. Si vous ne daignez pas m'octroyer un sauf-conduit pour aller plaider n^a cause pn pprspr^r^e dpv^pt Y03 §pjgneyrips, rendez-moi du moins la f^cuUé ç}e me défendre par la presse allemande, en levant momentanément l'interdit dont vous avez frappé mes écrits présents et
à venir.
Lft dénjarphe que je fais près dp vous p'est pas une protestatfon ; c'est simplement une supplique. Il ip'est împossjblp de iii'abstpqir, c^r l'opipign publique ipterpréier^jt mpp Mlpnce contre moi. Elle y verrait Taveu (Jes tisnd^nces coupables qu'ori ffî'jïnputp et le désaveu d.e mes écrite. Je mQ flatte, au (Contraire, qu'§w§sitôt q^ip yotts T^^VitX^% per^P}!* Je
jîfïp ^éfen4re, il rpg sera aisé dp (jénfioptrer pér§"i-
ptQirernept qup ipaplum^ ^. été gwjdép, pop par pne pensép irréligieuse pt ipipiopalQ. mais par une synthèse baptepient mor^lp et rpligipiise, ^ laquelle depuis longtemps opf; feprip hommage, ppp-senlep]cnt qpplqup5 éPrivaips de t^llp op tpllg épole litfépaire désigné^ sops I,e popff 4e Jeme A^k^WQW^ iP^is la
plupart (|e pos^p|p§ illustres autpurs, tant poëtps que
philosophes. Quelle que soit, d'ailleurs, votre décision, messeigneurSj au sujet de la présente suppli-
que, soyez persuadés que j'obéirai toujours aux lois de ma patrie.
Ne croyez pas, messeigneurs, que je songe à me prévaloir, pour vous braver, de ce qqe je suis hors de votre atteinte; j'honore et honorerai toujours en vous l'autorité suprême de notre chère Allemagne. La sécurité personnelle que me garantit mon séjour à l'étranger, m'est précieuse relativement à vous, en ce qu'elle doit vous être un gage de la sincénité des sentiipents de considération parfaite et de profond respect que je professe pour Vos geigneuries.
CLIY
A J. GAVPB
' Paris, le 4 février 1836.
Très-cher Campe,
J'ai bien reçu votre dernière lettre par laquelle vous jne cpmmuqiquiez les bravades de la Diète, et je suis charnjé de vous les voir accueillir ^vec un front serein. Toute l'affaire me semble un coup tiré en J'air pour ^aire peur. Mais, à tout hasard, j'ai cru nécessaire de passer doucement la rnain sur les vieilles perruques, et ma lettre enfantine, sucrée, et
respectueuses, n'aura pas manqué de faire bon effet. La Diète sera touchée. Chacun la traite comme un chien, et ma politesse, mes fines manières seront d'autant plus agréables. Messeigneursl Vos Seigneuries/On ne lui avait pas encore offert cela. « Voyez, dira-t-elle, c'est pourtant un homme qui a des sentiments humains, qui ne nous traite pas comme des chiens! Et c'est ce noble écrivain que nous avons voulu poursuivre! Nous l'avons déclaré irréligieux et immoral! » — Et trente-six mouchoirs de poche seront baignés de larmes confédérées.
La Prusse aussi semble revenir à la raison, et la représentante de l'intelligence s'aperçoit du parfait ridicule qu'elle s'attire en proscrivant des livres qui ne sont pas encore écrits. Je n'attends pas encore de Berlin l'ordre de l'Aigle rouge, mais une sage prudence.
Il reste maintenant à publier un livre tout ensemble aimable et des plus intéressants, et qui ne touche ni à la politique ni à la religion. Pourrezvous imprimer ce livre maintenant, et avec mon nom? Croyez- vous que l'innocence de son contenu le protège contre l'interdit de la Diète, et l'ordonnance de police prussienne? Ou bien n'osez-vous
pas hasarder mon norii ? Voulez-vous mettre simplement le titre: Salon^ troisième partie ?
Je crois qu'il serait fort opportun, pour les publications suivantes, de montrer au public que les menaces ne sont point suivies d'eifet, et qu'on pourrait ainsi imprimer bientôt, avec le nom de l'auteur, quelque chose de plus épicé. Si on ne le fait pas maintenant, plus tard ce sera peut-être impossible. Prendre un nouveau nom a aussi ses inconvénients; c'est une concession humiliante. En ce cas, j'aurais recours à celui de ma mère; mais, comme il sonne un peu plus aristocratiquement, cela pourrait être interprété de Fa manière la plus désagréable *. J'attends là-dessus une prompte réponse. Je crois que Julius Campe donnera au monde le spectacle d'un livre publié sous mon nom, comme s'il ne s'était rien passé. Ajourner la publication ne serait point habile non plus; je crois que le public, précisément aujourd'hui, attend un livre de moi, et sera charmé de voir que nous n'avons pas la peur dans nos culottes. — Je suis content de mon livre, bien qu'il ait perdu beaucoup par l'exclusion de
i. La mére de Heine était néo de Geldem,
tout ce qui touchait à I^ réligiop et à la ppIUique. — Votre amj.
GLV
AÛ MÊME
Ja vaus ai envoyé un paquet dent vous avez sans doute aujourd'hui déjà lu le contenu. C'est le manuscrit du livre qui doit paraître maintenant. Selon votre désir, je veux lui donner un titre particulier. Compilent trouver- vous eelui-ci : le Livre paei/ique? S'il nQ vous va pas, qous pourrions l'intituler : Contes. Il a tpois parties :
Ip I.P9 ^spriés élémfntaire$^ -r- remaniement libre d'un morcpau de mon livre français sur l' Allemagne ; tout c^ qui était politique et antireligieux a ^té jeté pai^rde83us bord, et l'ensemble est intéressant, >
3^ Première partie des Nuits fiqrentine$^ ou vous verrez qup J3 n'oublie pas les trois tours i.
3o Smn(i0 NhU flarentine.
Imprimer le livr§ aussi richement que possible,
i, Armes de la yil|Q <}e ffambour^.
CO|lRESPONDANCE INÉDITE 199
afin qu'il dépasse les vingt feuilles; si vous ne croyez pas qu'il y arrive, (}jtes-Ie-moi tout de suite, et j'ajouterai quelque chose encore à une préface que je vous enverrai sitôt votre réponse reçue.
Mais res^eqtie} est que ce livre ne soit soumis à aucune censure, et, moiqs. qu'^ tpiite ^utre, à la censure prussienne. Je ne me soumettrai jamais à celle-ci pour pouvoir publier un ouvrage : c'est une vente indirecte ; ce gouvernement ladre veut m*acheter avec mon propre argent, avec les honoraires de mon éditeur. Ceci est affaire d'honneur. Si donc vous ne pouvez imprimer le livre sans qu'il passe à 1^ censjire, qu'il reste inédit ; mais, si vous êtes persuadé qu'il n'a pas besoin de cette ignoble -précaution, faites-le mettre imniédiatement sous presse : alors, il pourra paraître dans cinq ou six semailles.
Il fa^t que je laisse maintenant au fond de mon biireau mes tpavaux les plus irnpprtants, et pourtant l'argent me manaue. N'es|-cc pas assez de sacrifices? Vous voyez que mon servilisme n'est pas d'une dangereuse espèce ?
GLVI
AU MEME
Paris^le J4 mars 1836.
Très-cher Campe,
Je vous avise par ces lignes d'une somme dont j*ai disposé sur vous. En m'en référant à ma dernière, où je vous annonçais que je préfère, en tout cas, ne rien publier plutôt que de me soumettre bassement à la censure prussienne, je vous prie de ne pas accepter ma traite d'aujourd'hui, au cas où vous ne pourriez imprimer qu'avec le bon plaisir des censeurs prussiens. Les Prussiens ont écrit ici, à la 'Revue des Deux Mondes^ qu'elle serait interdite en Allemagne si elle renfermait quelque chose de moi qui ne fût pas dans leur sens ; ils cherchent encore par d'autres petitesses à me contrecarrer dans mon activité littéraire; ce qu'ils veulent, c'est où me ruiner, ou faire de moi un coquin : pour ce qui est du coquin, ils n'y parviendront pas.
Je vous réitère donc ma demande de ne pas ac« cepter ma traite si vous ne pouvez pas imprimer mon livre aux conditions indiquées; autrement.
VOUS seriez à découvert avec moi, ce que ma position critique en ce moment ne me permet pas d'accepter.
Vous pouvez maintenant m'envoyer les livres par le bateau à vapeur; ajoutez-y les deux volumes du 5a/ow; car j'ai besoin des poésies qui s*y trouvent, pour préparer l'édition nouvelle du Livre des chants; mais je renoncerais à cette édition, ainsi qu'à la troisième des Reisebilder^ au cas où la censure prussienne voudrait s'en mêler. Je représente en ce moment le dernier lambeau de la liberté intellectuelle en Allemagne.
Lisez dans la Quarterly Review la critique de mon Allemagne; vous ne pourrez douter que la persécution contre moi ne soit concertée. Adieu. Votre ami.
AU MÊME
Paris, le 22 mars 1836.
Cher Campe,
Votre lettre du 15, que j'ai trouvée chez moi cette nuit, m'a consterné. Une chose pourtant reste claire pour moi : je ne trahirai point pour la Prusse la
:202 OEUVRES DE HENRI itEINË '
presse allemande, je ne vendrai pas mon honnéiif poui* les honoraires d*un livre, je ne laisserai paâ s'attacher la moindre tâche à mon nom feslé pUr et beau jusqu'ici, je ne me soumettrai pas k là cetisure prussienne! Et vous qui, dans votî*é àvâflt-dernière lettre, m'aCcusiez de céder trop humblement, vous pourriez me conseiller une telle honte? Le contraste de cette lettre avec la suivante est inexplicable. J'ai fait ce que pouvait faire un homme dont la conscience est nette; je ne ferai pas daVaiitagê : je veux garder pure ma conscience.
Je vous avais offert d'imprimer le livre sous un nom supposé. J^avais pris cette idée dans la lettre d'un libraire qui s'offrait à publier sous ce nom nouveau, mais destiné à devenir célèbre dans les vingt-quatre heures, une série de mes écrits, quels que fussent les honoraires que je pusse lui demander I Pour rien au ttlondé, en vérité, je n'aurais accepté cette oflire, et vous me sacrifiez !
Je ne veux rien faire. Le livre, si vous ne l'imprimez pas, restera à l'état de manuscrit, et, quelque dur que cela soit pour mol, je me passerai dea honoraires que j'aVais déjà inscrits dans itiou budget.
Dégoûtante année, année prussienne I D'ailleurs, je vous cJdrtflrmé m'a dernière lettre, où je vous disais expressément que vous ne deviez point accepter ma traite, dans le cas où vous ne pourriez imprimer mon livre qu'avec l'agrément de la censure prussienne. Et moi, pauvrissime, qui pensais déjà à vous faire l'agréable surprise d'une traite nouvelle, car je suis dans iinè disette d'argent dont vous n'avez pas d'idée î Mais en aucun cas je né veux être maintenant votre débitetir, J)uisquej'îghore jusqu'à quel point la réactiôti de la peur fait rage dans dans votre ànlé.
Je suis nlalade de chagHn. Je vois bleti que lé parti des modérés est aussi Un parti battu. Je veux... Je ne sais Vraiment pas encore ce que Je ferai I Mais tdut d'abord, je saiivégai'derai mon honneur. Ici pas de plaisantef les, Cattipé, et j'espère avoir bientôt iîioh lïiafluscrit. JUsqué-là, je né dofmlraî pas. Votre ami.
204 OEUVRES DE MÉNRt HEINE
GLVIII
A HENRI LAUBE
Paris, le 31 mars 1836.
Très cher Laube,
Au nom du ciel, n'allez pas croire que je pense rarement à vous. Mais écrire m'est plus pénible que vous ne pensez.
Combien j'envie votre solitude S moi qui suis condamné à vivre dans le plus grand tourbillon, et qui n'ai pas le temps de respirer au milieu des nécessités criantes de chaque jour, et qui suis surmené comme un taureau (j'allais dire comme un chien) poursuivi par une meute I Gomme je soupire après une honnête forteresse allemande où une sentinelle se tiendra devantma porte, ne laissant entrer personne, ni ma maîtresse ni mes autres tourments! Oh ! quelle soif ardente de repos !
J'ai reçu par M. Savoye (que je n'aime pas) ^ votre
1. Cette solitude était celle de la prison. Laube avait été condamné à une détention de plusieurs mois, à la suite des mesures prises contre la Jeune Allemagne. Il s'était marié, dans cette même année 1836, et sa femme voulut partager sa prison.
2. Démocrate et littérateur allemaiid, né en 1808. Réfugié et
dernière lettre. Ce que vous me 'dites de votre Histoire de la littérature (voilà bien longtemps que j'en entends parler) me fait plaisir. Vous avez raison, nous devons nous défendre vigoureusement, et, pour ma part, j'entonnerai bientôt un grand air satirique. Toutefois,Mes rassemblements de nos ennemis ne me donnent pas la moindre crainte ; les uns après les autres, ils couleront à fond. Voyez où en sont Menzel, Tieck et consorts? Nous vivons. C'est chose triste que les scissions entre alliés. J'aime tout à fait Mundt et Gutzkow; mais je ne pourrais avoir avec eux comme avec vous une liaison sans nuages, vous êtes le seul avec qui je sympathise complètement, et me trouve dans la plus parfaite harmonie. Voilà Gutzkow et Mundt qui se chicanent. Le premier est un mauvais coucheur^ — mais le plus fort des deux.
Je veux vous faire une proposition. Envoyez-moi (si vous croyez être bientôt prêt) une copie de votre Histoire de la littérature^, YiûYA^, écrite:si possible en
naturalisé en France, depuis 1830; il fut, en 1848, chargé d'affaires de la République, à Francfort, et membre de l'Assemblé législative française, où il siégea parmi les montagnards.
1. Histoire de la JJttérature allemande, par H. Laubc. Le ouvrage (livre de tendance, au premier chef) n'a pas été traduit,