‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives-- (volume 2)Chapitre 4 sur 52 · AU BARON J.-F. COTTA · texte numérisé non relu

AU BARON J.-F. COTTA

Florence, le 11 novembre 1828.

Monsieur le baron,

J'espère que cette lettre vous trouvera Sans rhume, toux et autres agréments qui, dans le pays où les citrons mûrissent, mûrissent aussi tout particulièrement bien et sont encore à meilleur compte. Pauvre diable que je suis t me voilà dans la fleur d'un catarrhe qui ne me i^ermet guère de songer pour le moment à repasser les Alpes. Il me faudra sans doute hiverner ici, et vous écrire au *lieu de vous rendre mes devoirs en personne.

Mais, pour que vous ne me croyiez pas amoureux d'une danseuse, et^ pour cette raison, paresseux à la Boerne, j'ai retravaillé le commencement du journal de mon voyage en Italie, c'est-à-dire que j'en ai retranché les chapitres trop forts pour le Morgen-

1. Le chef de la plus importante librairie de l'Allemagne, le fondateur de la Gazette univerêelU d*Augsbourg (1793). 11 est mort en 1832.

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blatte et je vous en envoie ci-joint le manuscrite J'ai vécu de très-heureux jours aux bains de Lucques, ainsi qu'à Livourne. Je suis ici depuis six semaines, attendant des lettres, et étudiant les beaux-arts, le ballet compris. Je vous fais remarquer, une fois encore, que je ne suis point tombé amoureux d'une danseuse, bien qu'un semblable amour soit fort compatible avec le rhume et la toux, et soit aussi un grand malheur. Au contraire, je suis laborieux, j'écris beaucoup, je lis Malthus et Bentham, et j'ai tiré de mon propre fonds une nouvelle théorie pénale qui vous plaira.

Quant à la continuation des Annales, je ne sais encore ce que je dois en dire. J'ai pensé qu'il serait bon de conserver à peu près le titre, tout en le rendant plus commode; ainsi : « Nouvelles Annales, revue de la politique, de la littérature et des mœurs, publiée par ***. » Ce titre laisserait au rédacteur la plus grande liberté, et permettrait d'utiliser les articles qui ne conviendraient pas pour VAusland. Si vous désirez très-particulièrement, monsieur le baron, avoir mon nom sur le titre comme rédacteur,

1 . Extraits da Voyage de Munich à Gênes, publiés dans le Motgênblàit, en décembre 1828.

je VOUS dirai frarichement mes idées sur ce point, autant que je les connais moi-même.

I. Vos désirs, du moment que je puis m'y conformer, comme c'est ici le cas, l'emporteront toujours sur des considérations privées, et, si vous y insistez, je donnerai volontiers mon nom comme rédacteur, à cette condition peu exorbitante que, de votre côté, vous ferez aussi quelque chose pour le journal, c'est-à-dire que vous payerez des honoraires convenables pour les travaux originaux, remaniements et traductions; ainsi, pour les premiers, quatre louis ; pour les remaniements, deux ou trois louis, selon qu'il y aura un travail plus ou moiçis original à faire, et un louis pour les traductions. Vraiment, je ne pense point au lucre; mais je ne veux pas non plus perdre, dans un journal mal doté, le petit renom que je me suis péniblement acquis jusqu'ici.

II. Lindner, dans les derniers temps, a toujours soupiré après le moment où il pourrait se retirer des Annales. Si ce n'était alors que de la diplomatie, et que ses idées eussent changé, je continuerais volontiers à les publier avec lui, à la seule condition qu'il ne fasse pas de notes. S'il quitte la rédaction, il a promis cependant d'écrire toujours les

CORRESPONDAN>Cfi INEDITE 'À\

Annales^ de sorte que ses articles politiques en fussent une partie essentielle.

III. Si Lindner ne rédige plus, il faut que notre ami Kolb se charge de tout, particulièrement jusqu'à la fin d'avril, c'est-à-dire jusqu'à mon retour en Allemagne. Cela me ferait plaisir de voir son nom à côté du mien sur le titre, comme ceux des deux rédacteurs. Mebold et Hermès ont promis, dans ce dernier cas, leur. collaboration; Menzel donnera aussi la sienne, et, avec le bon vouloir dé'ces messieurs, on pourrait, chaque mois, publier une bonne livraison des Annales,

IV. Pour ce qui me concerne, il ne faut pas faire grand fonds sur moi ; Kolb, et toujours Kolb, doit penser à tout ; mais, vraiment, je ne veux pas gagner de l'argent avec le travail d'autrui; plus tard, quand le journal aura marché quelque temps, vous pourrez, monsieur le baron, déterminer vous-même quelle part j'ai eue au succès.

Je crois m'être exprimé assez clairement, et, dans le dernier cas, vous pouvez communiquer à Kolb le contenu de ma lettre; de mon côté, je lui écrirai aussi quelques lignes.

J'espère que Lindner m'a déjà excusé, auprès de

ti (KUVREa 96. HENRI BBISf£

madame la baronne Gotta, de n'avoir pas donné suite à ses amicales instances pour YAlmanach des Dames. Je n'ai pas voulu écrire, j*ai préféré donner à Lindner ce fâcheux message, et me suis sauvé en Italie. Je n'avais pas le loisir de rien produire en fait de poésie, à moins de manquer mon séjour aux bains. Toutefois, je crois que M. Kœchy, de Brunswick, a envoyé, sur ma demande, une nouvelle pour l'A/-» mamch^ et j'ai très-bonne opinion de lui. Si un Mi Detmold, de Heidelberg, a envoyé quelque chose pour le Morgenblatt^ je demande qu'on lui accorde, pour l'impression, un tour de faveur : c'est un esprit distingué. — Le « baron d'art » Rumohr m'a chargé de vous dire qu'il n'enverrait pas pour le Morgenblatt le fragment de roman dont il a été quos* tion entre vous. Je le vois rarement, il ne peut pas me souffrir; de mon côté, je ne l'aime guère, et, malgré tout cela, une véritable amitié ne peut s'éta^ blir entre nous. La dernière fois que je l'ai vu, c'était dans le foyer de la Vénus de Médicis, où il servait précisément de cicérone au prince royal de Prusse*. Plus d'une fois déjà, je me suis rencontré

1. Plus lard, Frédéric-Guillaume IV. — On connaît le goût particulier qu'avait oe prince pour les lettrés» dont il faisait vo-

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ainsi avec ce prince, sans profiter de Toccasion de lui parler^ et de me recommander à lui pour le cas où je serais mis, sous son règne, à la forteresse. Chose étrange, qu'en voyant un prince royal, on pense tout d'abord au mal qu'il peut faire un jour, et non pas au bien que vraisemblablemuani il fera. L'homme craint toujours plus qu'il n'espère. Ainsi, je crains que cette lettre ne soit trop longue, et je finis.

XGVI

AU OQGTÇCa GUSTAVE KOLB ^

Florence, le 11 novembre 1828.

Cher Kolb ,

. J'ai écrit aujourd'hi^i au baron Cotta : Si Undner persiste à se retirer des Annales, je suis prêt ^ prendre la suite de la rédaction, et, dans ce cas, je souhaiterais extraordinairement que le docteur Kolb

lontiers des hommes politiques. M. de Rumohr mourut trop tôt pour devenir ministre ou diplomate. Il a laissé des études estimées sur l'art en Italie, et un livre humoristique : VEsprit'de Vari cvJinaire. Heine ne l'appelait pas toujours le baron d'art, mais parfois sim{)lement le cuisinier.

1. Longtemps le principal et très-habile rédacteur de la Gazette universelle d*Aiigshourg.

donnât son nom comme corédacteur. Il faut, en outre, que mon ami le docteur Kolb prenne sur lui tout le fardeau de la rédaction, au moins jusqu'en mai prochain; alors, je retournerai à Munich.

Cher Kolb, le baron Gotta pourra vous dire combien peii, dans tout cela, l'intérêt personnel me dirige; mon seul vœu est de conserver un journal à l'opinion libérale, qui a peu d'organes distingués en Allemagne, et j'ai pensé que vous aussi feriez volontiers un sacrifice dans ce but. Notre temps est celui du combat des idées, et les journaux sont nos forteresses. Je suis, d'ordinaire, paresseux et nonchalant; mais, lorsque^ comme ici, il s'agit d'un intérêt général bien précis, on me trouvera toujours à mon poste. Ne laissez donc pas tomber les Annales; mon nom, pour cela, est à votre service; et, quant aux ressources d'argent, j'ai prié le baron Gotta de donner, pour les travaux originaux, quatre louis, — de deux à trois pour les remaniements, extraits, etc., et un louis, comme de coutume, pour les traductions. Avec ces honoraires-là, vous pourrez bien, chaque mois, donner quelque chose de bon.

Hermès et Mebold ont promis leur collaboration^

Menzel fournira aussi quelque chose, et Lindner, chaque mois, un article politique. Pour moi, aussi longtemps du moins que je suis en Italie, je donnerai à peine chaque mois une obole ; — mais nous sommes suffisamment couverts par les matériaux que possède VAusland^ et qu'il ne peut utiliser. — Bref, cher Kolb, faites votre devoir, acceptez la rédaction, je souscris d'avance à toutes vos conditions. Je vous le répète, mon nom ne doit être indiqué que si le baron Cotta le désire expressément et le trouve opportun; je vous le répète aussi, je désirerais fort, s'il en est ainsi, que votre nom fût placé à côté du mien ; et enfin, je vous propose de n'indiquer aucun nom de rédacteur spécial, mais de mettre sur le titre, selon l'usage des journaux français, les noms de tous les collaborateurs. Selon moi, il faudrait prendre le titre suivant : Nouvelles Annales^ Itevue mensuelle de la politique^ de la littérature et des mœurs. Et, pour épigraphe, je vous propose ceci : « Il n'y a plus en Europe de nations, il n'y a plus que des partis. »

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