La (jaxeUe du monde élégant
je puis VOUS le dire maintenant entre quatre yeux, ce n*est pas par bonté d'âme que J*ai répondu si doucement à votre horrible annonce. (Il fallait, en tout cas, répondre; autrement, le public m'aurait cru si complètement dans vos mains, que j'étais contraint d'accepter tout ce qui venait de vous;) Non, si je ne vous ai pas répondu plus vertement, c'est parce que je suis assez raisonnable pour avoir compris qu'un mot dur, prononcé publiquement, vous eût rendu impossible de publier à l'avenir quelque chose de moi, et qu'ainsi finirait tristement une amitié qui duré depuis longtemps, et à laquelle je me suis attaché, — avec ses joies comme avec ses chagrins. Je vois bien, d'ailleurs, comment et par qui vous avez été aiguillonné à ce méfait. Puisse le bon Dieu pardonner â Gutzkow d'avoir tout au moins contribué, si peu que ce soit, à me faire ce chagrin, lui qui eût dû plutôt vous empêcher de publier cette déclaration dans le Télégraphe, — Mais la première cause, l'origine folle de cette déclaration ne doit être cherchée nulle part ailleurs que dans la sottise venimeuse de ce pitoyable Wihl, qui est capable des plus honteuses actions quand sa vanité de poëte est blessée ou veut
être satisfaite. Je vous en prie. Campe, faites comme moi, montrez-lui la porte une fois pour toutes, ayant qu'il vous brouille, pour peu que cela convienne à ses sots manèges, avec des gens moins généreux que moi. Vous voyez maintenant que ce chevalier de la vérité, auquel je n'avais pas donné le moins du monde mission d'écrire un article sur moi, m'a pris pour piédestal de sa vanité. — Je me gardai bien, et pour cause, de lui donner une seule ligne pour Hambourg, et pourtant il se présenta chez vous comme un de mes intimes, même chez ma mère, où il fit beaucoup de mal en défigurant et calomniant par des bavardages mes relations domestiques. Et maintenant son article, où il compare ma pauvre femme à Thérèse Levasseur (le rédacteur devait pourtant la connaître) ! puis les incroya* blés détails sur la misère où je visi c'était peut-être ânerie bien intentionnée; mais il aurait été moins sot s'il avait remarqué que je ne fais usage de cette misère que lorsque je veux obtenir quelque chose (de vous, par exemple), ou que je ne veux rien donner (à M. Whil, par exemple, qui me coûte pourtant deux cents francs comptant, — et m'aurait peut-être coûté davantage, si ma grande misère ne
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me fut venue en aide). 11 lui était bien permis de dire que j'étais en mauvais termes avec mon oncle, car je n'en faisais pas mystère; mais ce qui m'a . dépité, c'est que (probablement toujours par. bêtise}* il a rejeté s«r mon oncle la faute de ma pauvreté, tandis que celui-ci me donnait alors tout autant d'argent qu'aujourd'hui que nous sommes bien ensemble; — seulement, le procédé est différent. Cela me donnait l'air d'un menteur; heureusement, personne de ma famille n'y a pris garde...
A l'avenir, que mes ^manuscrits ne sortent jamais de vos mains, ne les confiez à qui que ce soit. Quand vous ne pouvez pas éviter la censure, ne vous adressez que là où j'ai trouvé des procédés libéraux (à Leipzig, par exemple; à Stuttgart, où il y a liberté presque entière de la presse). J'ajournerai volontiers la publication de mes Mémoires; je voudrais seulement faire paraître cet automne un petit volume, unique en son genre, intitulé Loi/i!$ Boome : mais je ne souffrirai pas qu'on y touche. A l'avenir, — c'est à peine s'il est besoin de le dire à un ami, — il n'y aura aucune attaque personnelle contre moi^ ni dans le Télégraphe, ni dans aucun écrit quelconque publié par la maison Hoffmann et Campe...
Si Gutzkow n'a rien de bon à dire sur mon compte dans son journal, engagez-le plutôt à se taire tout à fait. Qu'il dise ce qu'il voudra sur la valeur esthétique de mes écrits; — mais, si son mauvais génie le pousse à m'injurier, ou à toucher peu obligeamment à ma personne, que ce soit dans un livre ou un journal dont Campe ne soit pas l'éditeur. Soyez convaincu que je ne serais pas assez faible pour vous donner à l'avenir une ligne à publier, si j'avais le chagrin. .. Pardonnez-moi si je vous fais tort, à vous ou à Gutzkow, — mais j'éprouve le besoin de ne vous celer aucune de mes pensées. C'est peutêtre salutaire.
Comme vous m'avez annoncé, il y a quelque temps, que Gutzkow écrivait une biographie de Boerne, je crois devoir vous dire que le petit livre mentionné plus haut n!est point une biographie; c'est seulement le récit de relations personnelles avec Boerne dans des périodes d'agitation et de périls, ou plutôt le tableau de ces temps. J'en ai, écrit les deux tiers. Dites-moi quand paraîtra le Boerne de Gutzkow; pourrai-je l'avoir d'ici à six semaines? Je serais charmé de pouvoir le mentionner avec éclat dans mon écrit. En tout cas, — ne II. ' 20
manquez pas de le faire remarquer à Gutzkow, — nous ne saurions nous rencontrer. J'ai par devers moi, par suite de mes relations personnelles avec Boerne, et de notre existence commune à Paris, de tout autres matériaux. Je veux reviser Touvrage avec soin, pour qu'il soit aussi spirituel que possible. — Saluez affectueusement Gutzkow; je crois que ma mauvaise humeur a tout à fait disparu. Il faut qu'il fasse coucher Wihl, et ne lance plus Beur mann contre moi. J'ai beaucoup à faire, et mon temps est précieux. — Votre ami dévoué.