‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives-- (volume 2)Chapitre 40 sur 52 · A GUSTAVE KOLB · texte numérisé non relu

A GUSTAVE KOLB

Cauterets (Hautes-Pyrénées), le 3 juillet 1841.

Je vous écris aujourd'hui, et de ma propre main, *pour vous montrer d'abord que je ne suis ni aveu-

1. Critique musical, collaborateur pendant un temps du journal le Télégraphe, rédigé par K. Gulzkow.

2. La Gazette d^Augsbourg (15 juillet 1841) publia la lettre ei-dessns, avec la note suivante : t La rédaction de la Gazette d*Augsbourg, à laquelle cette lettre particulière de M. Heine a été

gle, ni malade à la mort, ni moins encore mort, comme le prétendent les journaax français. Hais je suis très-faible, par Teffet des bains que je prends ici, singulièrement faible, et j'ai de la peine à tenir ma plume.

Cauterets est une des gorges les plus sauvages des Pyrénées, moins inaccessible pourtant que ne le croient beaucoup d'honnêtes gens qui se figurent que je n'apprends rien ici des mensonges qu'ils forgent contre ma bonne renommée ; tout au moins pénsaient-ils qu'une réfutation de hia part, si tant est qu'il y en eût une, ne se produirait que lors de mon retour à Paris; peut-être même comptaient-ils sur irîon silence ordinaire. Mais le hasard a fait déjà aujourd'hui tomber dans mes mains un numéro de la Gazette de Mayence*^ où se trouve Tindi-

commiiDiqnée, consent volontiers à la publier, puisque beaucoup de journaux allemands ont accueilli l'accusatioD, à savoir qu'un Francfortois, qui s'était senti blessé par le livre sur Boerne, pifblié il y a un an, venait de se livrer contre Heine, à Paris, à des voies de fait insultantes. Aucun de nos correspondants ne nous a écrit un mot de cette affaire, que nous n'avions pas mentionnée jusqu'ici. »

I. Nous n'avons pas la Gazette de Mayence sous la main ; voici le récit de l'insulte faite à Heine, d'après la Nouvelle Gazette de Hambourg, du S9 juin 1841 *.

€ Paris, 12 juin.— Le poêle Heine vient de recevoir la juste

gne fable que vous aurez sûrement lue avec surprise. C'est à peine si j'en crois mes yeux. Il n'y a pas là une syllabe de vraie I Je ne suis vraiment pas cet agneau qui, en pleine rue, au milieu de Paris, se laisse bénévolement insulter, et l'individu qui s'en vante est assurément, de tous les lions, le dernier qui Teût osé ! Tout l'incident se réduit à quelques paroles que cet individu, avec un tremblement convulsif, bégaya en s' approchant de moi, — et auxquelles je mis fin en riant, tandis que je lui remettais mon adresse, ajoutant que j'étais sur le

récompense des calomnies qu'il répôte depuis des années contre tant de geus respectés en Allemagne. Il a reçu en pleine rue« près de l'Opéra-Comique, et en présepce de beaucoup de personnes, un soufflet de M. S..., Tépoux de madame Wohl (connuo comme amie de Boerne), qu'il avait si lâchement diffamée. Dans sa terreur, l'illustre auteur du Rabbin de Baccarach perdit si l)ien la tête (en même temps que son chapeau), qu'il tendit su carte à la main qui venait de le frapper. On pouvait supposer que l'homme ainsi offensé demanderait satisfaction. Mais M. Heine n'eut rien de plus pressé que de s'enfuir dans les Pyrénées^ en compagnie de ïa maîtresse, qui lui est restée fidèle. Vraisemblablement, comme un second don Diègue^ il est allé à la recherche d'un Cid pour le venger, et ne manquera pas de chanter le9 exploits de son vengeur. »

Il faut remarquer que cette correspondance est datée du 13 juin, tandis que l'incident qu'elle rapporte, au dire de MM. jColloff, Schuster et Hamberg, inspirés par MM. Straus,— • n'a dû se passer que le 14, comme on le verra plus loin.

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point de partir pour les Pyrénées, et que, si l'on avait à me parler^ on pouvait bien attendre encore quelques semaines, puisque^ depuis une année entière y on m'avait laissé tranquille. Voilà tout Tévénement, qui se passa sans témoins, et je vous donne ma parole d'honneur que, dans le tourbillon d'affaires qui Vous assiègent la veille d'un départ, je l'oubliai presque complètement. Mais je m'en aperçois maintenant, la circonstance qu'aucun témoin oculaire ne pouvait redresser son dire, qu'il restait seul à Paris pour y répandre son récit, sûr d'ailleurs que mes ennemis n'examineraient pas de bien près s'il était digne de foi, tout cela enhardit le susdit individu à forger l'article injurieux qu'a reproduit la Gazette de Mayence.,. J'ai affaire ici avec la fleur du Ghetto de Francfort, et avec une femme vindicative... Aussi dois-je ne m'étonner de rien? Mais que dire des rédacteurs et des correspondants de journaux qui, par légèreté ou fureur de parti, donnent leur appui à de tels scandales ?

Dans huit ou dix semaines au plus, je serai à Paris de retour de mon voyage, ou de ma fuile, comme disent mes courageux ennemis, — et, je l'espère, avec le butin le plus agréable... Devant ma

fenêtre^ le Gave, un sauvage torrent de montagne, se précipite sur des blocs de rochers, avec un fracas continuel, qui endort toutes les pensées, et éveille tous les sentirfients tranquilles. La nature est ici d'une beauté merveilleuse et sublime. Ces montagnes qui m'entourent, hautes comme le ciel, sont si paisibles, si calmes, si heureuses ! Elles ne prennent pas la moindre part à nos agitations du présent, à nos luttes de parti ; leur rude insensibilité a quelque chose qui nous froisse; — mais ce n'est là sans doute que leur côté extérieur et pétrifié. Au dedans, peut-être ont-elles pitié des douleurs et des fautes des hommes, et, quand nous sommes malades et malheureux, alors s'ouvrent leurs veines de pierre, d'où ruissellent les eaux brûlantes aux vertus salutaires. Les sources de ces montagnes font chaque jour des cures merveilleuses; et, moi aussi, j'espère guérir. — Quant à la politique, on en apprend peu de chose. Le peuple vit ici d'une vie pacifique et tranquille, et l'on croirait à peine que la révolution et la guerre — la chasse infernale de notre temps — ont passé les Pyrénées. Ces gens-là sont enracinés aussi solidement dans leurs habitudes traditionnelles que les arbres dans le sol d / II. 23

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leurs montagnes ; parfois seulement, un iSoufHe de vent politique agite les cimes des forêts, ou bien un petit oiseau siffleur^y voltige pensif.

CGXXXVI

A J. CAMPE

Caulerets (Hautes-Pyrénées), le 7 juillet 1841.

Très-cher Campe,

Je vous écris aujourd'hui parce que j'ai besoin d'un service; si c'est à vous précisément que je m'adresse, vous verrez là une preuve de ma confiance. Je crois que mon honneur a toujours pour vous quelque prix^ quand il est enjeu, vous saurez agir avec énergie.

Vous aurez appris ce que la rusée madame Wohl * a brassé contre moi avec son... Déjà, l'an passé, celui-ci a voulu colporter un mensonge de cette espèce, et, maintenant, quand il à sii que j'étais dans les Pyrénées, i\ a répandu ses calomnies avec d'autant plus de sécurité. J'ai reçu, ces jours-cî,

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