‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 10 sur 51 · En Pologne; ou dans la Prusse polonaise · texte numérisé non relu

En Pologne; ou dans la Prusse polonaise

Vôtre gloire, de lourds épis ondoyant par millfers devant moi ; mais la maladie et le découragement m'en ont empêché. Il y a six semaines, mon meilleur ami, le référendaire Christian Sethe S est parti pour Munster, où peut-être les détours du voyage ne lui ont permis d'arriver que maintenant, et je voulais qu'il vous portât une lettre. Mais je n'ai pas son adresse, et je ne veux pas larder plus longtemps à vous écrire, surtout depuis que j'ai appris hier, par hasard, que vous viendriez bientôt à Berlin. A vrai dire, je n'y crois pas encore, puisque jamais rien n'arrive de ce que je désire le plus. Pourtant je ne m'explique pas comment ce qui devrait précisément me-faire prolonger mon silence m'excite te plus à vous écrire tout de suite. C'est peut-être la crainte, à votre arrivée ici, de n'oser vous regarder en face après avoir tardé, si longtemps à vous assurer de ma très-haute estime et de ma pitts cordiale affection. Oui, c'est débouche que je voudrais vous dire tout cela, et, si vous ne venez pas ici, c'est moi-même qui irai à vous le printemps prochain, à

i. C'est à lui que. Heine a adressé, dans sa jeunesse, une série de sonnets (Fr^sfeo-Soncife) qui terminent la première partie du L\XTtàe% chants. (Voir Poèmes et Légendes).

Munster. Si cette lettre vous y trouve encore et que mon ami Sethe y soit, je voudrais que vous fissiez sa connaissance; vous lui êtes déjà connu, et il pourra vous dire que je suis homme à faire un long voyage pour une chose que d'autres appelleraient un pur caprice.

\osPoésiesne m'ont pas satisfait, parce que j'avais lu auparavant vos tragédies. Une autre fois, j'en diraidavantage sur ce point, où je semble plus dur que je ne le suis réellement. Il en est arrivé de même à bien d'autres, et je vous le dis à cœur ouvert, parce que je vous tiens pour un homme à qui l'on peut dire sa pensée sans phrase. Mais comment pourrais-je écrire sur ce petit carré de papier toute la'louange grand in-folio de vos tragédies ! Je dois me réserver cette tâche enviable pour un temps meilleur : aujourd'hui, je suis trop malade et abattu. Recevez préala- * blement l'assurance sacrée que je vous envisage, avec Oehlenschlâger*, comme le meilleur poëte dramatique vivant (Gœthe est mort) ^. Je n'oublierai

.1. Mort en 1850. M. X. Marmier a traduit en français son drame, la Mort du Corrége.

2. On comprend comment il était mort pour Heine. Il vécut encore près de dix ans.

jamais le beau jour où je reçus et lus vos tragédies, et, à demi-fou de joie, ne parlais d'autre chose à tous mes amis. La tiède annonce de Yarnhagen d'Ense, dans le Gesellschafter, m'a déplu ; je m'attendais à mieux. — J'ai à vous transmettre un bonjour de l'une de vos admiratrices, madame de Hohenhausen *, à qui j*ai offert, « en votre nom », un exemplaire des tragédies. J'espère que vous ne blâ merex pas cet acte de mon autorité privée ; la bonne dame a tenu loyalement sa parole de travailler à faire connaître vos tragédies, bien que ce qu'elle a écrit là-dessus dans plusieurs journaux, et surtout dans la Feuille de la Conversation de Leipzig, soit loyalement plat... Ma lettre serait -trop longue si je voulais vous raconter en détail combien vos tragédies plaisent ici, comme elles sont louées, critiquées, et censurées — par les poëtereaux. Ces derniers sont les ennemis naturels des bons poètes, et cette engeance ne manquera pas de mordre à votre beau laurier. Vous avez eu jusqu'ici ce bonheur rare que votre personne, dans Tobscur Munster, est restée ca-

1. La belle baronne de Hohcnhausen, connue par des traductions de Byron en allemand. — Le suicide de son fils unique, âgé de dix ans, a fait beaucoup de bruit en Allemagne.

chée à la plupart (Jes hommes, Mais où que soit le vrai poète, il^&t haï et attaqué; les hommes d'argent ne lui pardonnent pas de vouloir être quelque chose . de plus qu*eux, et le plus haut sommet où il puisse îi^ttelndre n'est, après tout, que celui du martyre. Le j<ugemeD.'t plein de hautes pensées que vous avez porté dans l'Indicateur^ sur mes poésies, m'a profondément ému ; vous avez été, je l'avoue, le seal jusqu'ici qui ait pres^nti la cause de mes sombres tristesses* J'espère bientôt être complètement connu de vous : peut-être suis-je parvenu à déposer dans mon prochain recueil de poésies, la clef qui vous ouvrira mon âme malade. Je ferai bientôt imprimer ce petit volume, et ce sera l'une de mes plus grandes joies lorsque je pourrai vous le soumettre. Ce livre contiendra mes petites poésies malicieusessentimentales, un drame romantique plein des images du Midi, et une très-courte et sombre tragédie septentrionale ^ Parce que nous appartenons tous deux à la Westphalie (car on vous a pris jusqu'ici pour un Westphalien), des sots pensent que je devrais rivaliser avec vous : ils ne savent pas qu'un

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