La reine Caroline
trop le recommander à de jeunes poètes. Le Gœtlie persan, le splendide Saadi le dit si bien :
Sois rigide à toi-même! retranche les pampres luxuriants^ Et tu verras, un jour, le raisin plus joyeusemgit mûrir.
Mais la sévérité réfléchie en soi-même est tout autre chose que l'auto-da-fé poétique d'un écervelé probablement ivre. Et pourtant, je connais trop bien le cœur du poète pour ne pas savoir qu'il se coupera plutôt le nez que de brûler ses poésies. Brûler ses vers n*est qu'une expression reçue pour dire les mettre de côté. Il n'y a qu'une Médée qui puisse égorger ses enfants...
Comment t'a plu le morceau du poëie sur les Nibelungen? Je l'ai reçu l'autre jour imprimé, et ne puis assez m'en délecter. Je l'ai lu vingt fois au. moins à haute voix, et j'en ai développé les beautés avec l'air imposant d'un critique... Je parle trèssouvent de toi avec ton ami***, dont j'ai eu un trèsgrand plaisir à faire la connaissance. C'est un jeune homme cordialement bon. Il est vrai, dans ses vers, les vieux dieux païens jouent encore le principal rôle, et la belle Daphnis est son héroïne ; mais
pourtant ses poésies ont quelque chose de clair, de • puFj de précis, de serein. Il a lu son Gœthe avec un visible profit, et sait assez bien ce qui est beau.
Raconte-moi donc franchement quels étudiants, à Bonn, sont devenus catholiques \ Maintenant, il faut enfin que je morde dans une pomme aigre, et te dise où j'en suis avec mes poésies. Tu me fais , tort en croyant que le retard de la publication est de ma faute. Brockhaus me les a renvoyées avec la réponse la plus élégante et la plus polie du monde, c'est-à-dire que, dans ce moment, sa librairie est surchargée d'ouvrages en voie de publication. Je vais voir à les loger quelque part ailleurs. Il en est advenu de même au grand Gœthe avec son premier écrit. Demande donc au poète s'il sait quelque expédient. Quant à ma tragédie, malgré ses défauts, je la ferai imprimer. Adieu.
P.-S, — Je partirai probablement après-demain. Non pas pour Berlin. Je veux faire un voyage à pied dans le Hartz. Toi et le poète ne m'écrivez donc pas
i. Les frères G osslcr, dont l'un est aujourd'hui religieux franeiicain à Paderborn.
ava^t d'avoir reçu dé mes letU'es, c'est-à-dire dans quatre semaines.
A FRÉDÉRIC RASSMANX
Vous recevrez ci-joint, monsieur, une petite contribution poétique pour VAlmanach des Muses rhénowestphalien.
Les quelques mots que j'ai écrits sur VAlmanach
dans le Gesellschafter, vous auront montré, monsieur, combien cette œuvre excellente me tient au cœur. Je vous l'aurais prouvé en vous faisant aujourd'hui un envoi important, si tous mes meilleurs morceaux ne se trouvaient précisément dans un recueil à part qui est sous presse, et paraîtra le mois prochain, à la librairie Maurer, sous ce titre : Poésies de H. Heine, Je craignais même que YAlmanach ne parût encore une fois tardivement, et c'est pourquoi je n'ai pas cru à propos d'envoyer quelque chose d'emprunté à ce recueil.
Il y a? quatre mois, mon ami Rousseau m'écrivait^ que vous lui aviez demandé sur moi quelques notes biographiques pour la Galerie des poètes. Je lui dé-
fendis très-expressément de les fournir, par ce simple motif que je ne suis point digne encore d'être nommé comme poète, qu'il me reste à montrer par des œuvres que la poésie est chose tout particulièrement sérieuse pour mol ; je doute, d'ailleurs, que Rousseau connaisse mes circonstances extérieures. Si donc la notice sur moi n'est pas imprimée, je vous prie, monsieur, de la supprimer. Autrement, j'ose vous en demander la copie. Rousseau m'a écrit, depuis lors, que mon interdiction était arrivée trop tard.
Si vous désirez, monsieur, ajouter quelques détails sur ma personne à la liste des auteurs de votre recueil, je vous prie de faire simplement usagB de la note suivante :
« H. Heine, âgé de vingt-quatre ans, né à Dusseldorf, oii il a fait, au Gymnase, son éducation scolaire, a étudié la jurisprudence à Gœttingue, à Bonn et à Berlin, où il vit aujourd'hui *. »
1. L'Almanach en question, pour 1822, contient la note suivante :
• Harri Heine, né à Dusseldorf, en 1797, a étudié le droit à Bonn, à Gœttingue et à Berlin^ où il vit maintenant. Un recueil de ses poésies, dont le Gesellschafier contient plusieurs fragments^ paraîtra très-prochainement chez Maurer. >
Quant à la fausse date de 1797, donnée par Heine comme
Quant à mes productions littéraires, il est difficile d'en dire quelque chose.
Je me recommande cordialement à votre bienveillance, et ja suis, monsieur, avec une considération distinguée, votre très-dévoué.
Behrenstrasse^ 71, 3' étante.
Berlin, le 20 octobre 4821.
A CHARLES IMMERMANN ^
Berlin, le 24 décembre 1822.
Il y alongtemps que vous auriez dû recevoir une lettre de moi. Quand je lus les affectueuses et clé-
Tannée de sa naissance, il s'en est expliqué dans une lettre écrite le 3 novembre 1851 à M. Saint-René Taillandier, et que Ton trouvera dans la suite de ce recueil. Heine disait volontiers qu'étant venu au monde le 1<^' janvier 1800, il avait le droit d'ôtre appelé l'un des premiers hommes du xix' siècle. Le fait est qu'il était plutôt l'un des derniers venus du xviiiS étant né le 12 ou le 13 décembre 1799. Cette date est la seule exacte.
i. Né en 1796, mort en 1840. — Voir, sur le génie brillant mais incomplet d'Immermann, l'introduction de Drames et Fantaisies de H. Heine. Voir aussi un curieux volume de biographie littéraire i la Comtesse Ahl'efeldt, par mademoiselle Ludmilla Assing.
mentes paroles, que vous avez publiées, l'été dernier, dans l'Indicateur sur mes poésies, je résolus de vous écrire. Peu après, le docteur Schulz, qui est de notre connaissance à tous deux, m'envoya vos tragédies ; et, plutôt que de vous adresser d'élogieuses et vides paroles, je voulus tout d'abord vous rendre le bon office que j'avais reçu de vous, et, dans le temple de la littérature, dans Berlin, la capitale de la critique, servir de parrain à l'enfant de voire esprit, lui donner le vrai nom qu'il mérite, et le recommander surtout au patronage et à la sollicitude des femmes. Bientôt après, — mais le mot temple n'est pas juste ; il faudrait dire : douane, bourse, entrepôt, filature, salle de bal, et Dieu sait quoi encore, mais je n'aime pas à raturer, — bientôt après, j'entrepris un grand voyage % et, bien que j'eusse pris avec moi vos Tragédies et votre Fenêtre d'un ermite^ bien que mon esprit ait été occupé de vous pendant toute la route, et soit entré ainsi dans votre intimité, pourtant je n'^écrivis pas. De retour à Berlin, je voulais le faire immédiatement, vous raconter ma joie d'avoir retrouvé, partout où j'avais répandu la semence de