‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 13 sur 51 · AU DOCTEUR EMMANUEL WOHLWILL · texte numérisé non relu

AU DOCTEUR EMMANUEL WOHLWILL

Berlin, le 1er avril 1823.

A Wolf, nommé Wohlwill *.

Ne crois pas, très-aimable, qu'un refroidissement

1. Savant Hamboorgeois, pédagogae estimé, mort depuis plusieurs années. — On connaît l'iiabitude juive de ces transformation de noms propres.

d* amitié m'ait fait ajourner si longtemps la réponse à ta chère lettre; non vraiment, bien que, dans ce rude hiver, mainte amitié se soit glacée, ta chère grosse figure n'a pu être encore extraite des portes étroites de mon cœur, et le nom de Wolf, ou mieux dit Wohlwill, demeure chaud et vivant dans mon souvenir. Hier encore, pendant une heure et demie, nous avons parlé de toi {nous, prends-en note, cela veut toujours dire : moi et Moser.) C'est chose vraiment frappante que ta ressemblance extérieure avec M. Hang-hoh, un des deux savants chinois que Ton peut voir pour six gros dans la Behrenstrasse. Gans ^ les trouve fort intéressants, et, dans son nouveau livre, à propos du droit de succession des Chinois, tu trouveras la note suivante : « Voyez les Chinois de la Behrenstrasse, 65; voyez encore

1. Gans, né en 1798, morl en 1839, le plus spirituel et le plu^ populaire de la première génération des disciples de Hegel, le vaillant adversaire de l'école historique. Son enseignement à l'uniyersité de Berlin rappelait, par ses côtés brillants, quelques-uns des maîtres contemporains de la parole française. Il était fort attiré, par ses habitudes d'esprit et ses goûts de société, du côté de la France, dont il a décrit, dans les Franzôsisehen Zustànde, la situation générale dans les premières années du règne de Louià-Phiiippe. — Ami commun de Heine et.de Moser, il élait surtout étroitement lié avec ce dernier. La correspondance de Heine et de Gans a malheureusement disparu.

Baon pantalon de Nankin, et conf. Teu-zing-leu-li, tome X, ch. 8. » — Ici, il est vrai, on prétend que ces deux Chinois sont des Autrichiens déguisés, envoyés par Metternich pour travailler à notre constitution. Zunz n'a pas encore vu les Chinois. Je Taime beaucoup, et cela m'afflige profondjément de voir cet homme admirable si parfaitement méconnu à cause de son extérieur rude et répulsif. J'attends beaucoup de ses sermons qui doivent paraître bientôt; non pas de l'édification et de doucereux émoilients pour les âmes, mais quelque chose d'infiniment meilleur, un appel à la force morale. C'est précisément là ce qui manque en Israël. Quelques opérateurs de cors aux pieds (Friedlânder et C^) ont voulu guérir par des saignées le corps d'Israël " de son fatal exanthème, et leur maladresse et leurs bandages rationnels de toile d'araignée sont cause -qu'Israël perd tout son sang. Puisse bientôt cesser cet aveugleinent, qui fait consister le souverain bien dans la faiblesse, dans le dépouillement de toute force, dans la négation exclusive, dans l'idéalisme d'Auerbach. Nous n'avojfis plus la force de porter une barbe, de jeûner, de haïr, et de souffrir par haine : voilà le motif de notre réforme actuelle. Les

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uns qui cherchent au théâtre lem^ culture et leurs lumières veulent donner au judaïsme de nouvelles décorations et coulisses, et le souffleur doit porter au lieu de barbe un petit rabat blanc; ils voudraient verser la grande mer dans un petit bassin de papier mâché, et faire endosser à l'Hercule de la Wilhemshôhe à Cassel, la jaquette brune du petit Marcus. D'autres veulent un petit christianisme évangélique sons signatuTe juive; ils se font un manteau avec la laine de l'Agneau de Dieu, un pourpoint des plumes de la colombe du Saint-Esprit,-et des caleçons d'amour chrétien, 'et ils font faillite, et leur postérité signera : « Dieu, Christ et C^^ . » Fort heureusement cette maison ne tiendra pas longtemps, ses traites sur la philosophie reviendront protestées, et elle fera banqueroute en Europe, lors même que ses succursales, fondées par des missionnaires en Afrique et en Asie, subsisteraient quelques siècles de plus... Pardonne-moi cette amertume. D'ailleurs, tout ce qui précède n'est pas si sérieux ; moi non plus, je n'ai pas la force de porter ma barbe, et de laisser crier après moi : « Au Juif» » et de jeûner, etc. Je n'ai pas même ïa force de manger de bon appétit du mazzes (pain azyme.) C'est que je demeure mainte-

nant chez un Juif (vis-à-vis de Moser et de Gans), et Ton me donne du mazzes au lieu de pain, et je m'ébrèche les dents. Mais je me console en pensant que nous sommes dans le gohles (l'exil.) Les coups de langue contre Friedlânder ne tirent pa§ non plus à conséquence : il n'y a pas longtemps que j'ai mangé chez lui le plus beau pudding, et il demeure juste vis-à-vis de moi, et il est maintenant à la fenêtre, il se taille une plume, et va écrire à Élise de la Recke^j et sur son visage on lit déjà : « Noble dame, je ne suis vraiment pas -si insupportable que le dit le professeur Voigt, car. . . »

Berlin, le 7 avril 1823.

Voilà huit jours que ma lettre a été interrompue à cet endroit, et je l'avais déjà oubliée; entre temps, j'ai reçu la tienne du 1*''^ avril (nous nous donnons

1 . Sœur de la belle duchesse Dorothée de Courlande. — Élise de la Recke appartient à ce groupe de femmes, à l'esprit tout ensemble mystique et aventureux, que le Mage du Nord, Hamon, semble avoir évoquées vers la fin du siècle passé : la princesse Amélie Galylzine, madame de Krudner, etc. — Gagliostro, pendant son séjour à Milan (1779)^ s'engagea à l'initier au culte de la vertu suprême, en même temps qu'il lui ouvrirait le monde des esprits. Plus tard, elle démasqua publiquement l'imposture. Elle se lia, avec Nicolaï et les Amis de la lumière; enfin se passionna pour Jean-Paul. Elle mourut en 1833.

réciproquement un poisson d'avril), et je veux ajouter encore ici quelques lignes, malgré les douleurs dont je souffre et qui, comme du plomb, brûlant, ruissellent dans ma tête et me prédisposent à l'amertume la plus cuisante et la plus hostile.

Je suis charmé que tu commences à -te plaire dans les bras de l'aimable Hammonia * ; pour moi, je ne puis souffrir cette belle. Son vêtement brodé d'or ne m'en impose pas : je sais qu'elle porte une chemise sale sur son corps jaune, et que, avec ses languissants soupirs d'amour : Bœufl banco! elle tombe au cou du plus offrant. — Peut-être fais-je tort à la bonne ville d'e Hambourg; ma disposition dominante pendant mon dernier séjour n'était pas pour faire de moi un juge équitable; ma vie intérieure était abîmée dans les sombres profondeurs du monde des songes traversées seulement par de fantastiques lueurs; ma vie extérieure était folle, déréglée, cynique, répulsive; en un mot, je faisais^ de l'une le contraste le plus tranché avec l'autre, afin que celle-ci, ma vie intérieure, ne me troublât

i. Hambourg.

pas en remportant sur l'extérieure. Oui, amice^ c'a été un grand bonheur pour moi de sortir précisément de l'auditoire de philosophie lorsque j'entrai dans le cirque de la vie du monde: je pus ainsi con% struire philosophiquement ma propre vie, la considérer objectivement, bien qu'il me manquât ce calme souverain et ce sang-froid réfléchi nécessaires à la claire intuition d'un grand théâtre de la vie.

Je ne sais si tu m'as compris. Si tu lis un jour mes Mémoires, où tu trouveras décrite toute une séquelle de Hambourgeois parmi lesquejs il en est quelques-uns que j'aime, plusieurs que je hais, et beaucoup que je méprise, tu me saisiras mieux. Que ce que je viens de dire serve seulement de réponse à quelques passages de tes chères lettres, et t'explique pourquoi je ne puis aller ce printemps, comme tu le voudrais, à Hambourg, bien qu'alors je n'en doive être éloigné que de quelques milles. Je compte, en effet, partir dans un mois pour Lunebourg, où ma famille est établie, passer là six semaines, m'en aller ensuite dans les provinces dû Rhin, et, si c'est possible, à Paris. Mon oncle m'a assuré encore deux années de pension pour m^s

études; et je n'ai plus besoin, comme j'en avais d'abord fait le plan, de chercher un professorat en Sarmatie.

Je pense que, d'ici là, bien des choses changeront assez pour qu'il ne me soit pas difficile de me fixer en pays rhénan. Autrement, je m'établirai . en France ; j'écrirai en français et me ferai un chemin dans la diplomatie. L'important est que ma santé se raffermisse ; sans cela, tous ces plans ne sont que folie. Puisse Dieu me donner seulement la santé, je me charge du reste! Mon médecin me fait espérer que les voyages, surtout les voyages à pied, la rétabliront... J'ai discontinué mes bains de. douches qui ne m'ont fait aucun bien en me coûtant un argent fou. [Par-dessus le marché, je dois m'interdire toute contention d'esprit, et, cet hiver, je n'ai presque fait autre chose qu'étudier la portion non sémitique de l'Asie, lire quelque peu dans Schelling et Hegel, fouiller des chroniques, et chercher dans les œuvres des Grecs, que le vieux Wolf appelle sempitema solatia generis humani^ le souffle rafraîchissant de la pure beauté. Pour la vie de société, je ne valais absolument rien; j'ai composé peu de vers; mm études historiques ont pro-

gressé moins encore, et, moins que tout le reste, mon « Droit public historique du moyen âge germanique. » L'été dernier, il était presque prêt pour l'irnpression ; mais une foule d'idées qui me sont venues de mes études sur l'Asie, ainsi que l'exemple de la méthode de Gans dans son Droit de succession, et surtout les impulsions philosophiques de Moser, ont eu pour résultat de me faire jeter au feu la plus grande partie du livre, de sorte que je l'écrirai de nouveau tout entier, et en français. — C'est trèsnoble à toi d'avoir goûté mon Mémoire sur la Pologne, De toutes parts on m'a fait de grands éloges d'avoir su comprendre la Pologne d'une façon si pénétrante; mais je ne puis me joindre à ce concert de louanges. J'étais cet hiver et je suis encore dans un trop misérable état pour rien produire de bon. Cet écrit a mis tout le grand-duché de Posen en mouvement, et, dans les journaux du pays, on a. déjà écrit, c'est-à-dire invectivé, trois fois autant que l'étendue du Mémoire lui-même; et tout cela vientjdes Allemands du grand-duché, qui ne peuvent me'pardonner de les avoir peints si fidèlement, et d'avoir fait des juifs le tiers état de la Pologne. En Westphalie ef sur le Rhin, mes Poésies sont

CORRESPONDANCE INÉDITE il

encore à Tordre du jour, et il me revient de là maintes choses agréables. Mais comment peux-tu juger digne de mention le bavardage de la Gazette littéraire de Leipzig? Ce sont les superficialités les plus pauvres qu'on ait dites sur moi. — Je t'enverrai ces jours-ci mes Tragédies, Je les ai dédiées à mon oncle Salomon Heine ^ L'asrtu vu? C'est un des hommes que j'estime le plus : il a une noblesse et une force innées; ce dernier trait, tu le sais, est pour moi l'essentiel. As-tu vu ma sœur? C'est une aimable jeune fille ^. Vois-tu beaucoup la société des femmes? Prends garde! les Hambour-

i. Salomon Heine, riche banquier hambourgeois, qui avait été lui-même Tartisan de sa fortune et sut en faire un noble usage. 'Son neveu le comparaît volontiers à un diamant — brut. On connaît (et cette correspondance y fait de nombreuses allusions) les démêlés du poëte et du millionnaire. Mais, au milieu de ces dissentiments irrités par la susceptibilité souffrante de Técrivain et les dédains de Fhomme d'affaires pour les préoccupations de la vie littéraire, perce partout Fattrait secret qu'ils avaient l'un pour l'antre. Salomon Heine mourut quelques années avant ;son neveu.

2. Madame Charlotte d'Embden, qui vit encore à Hambourg. Heine lui était fort attaché, et lui a dédié la série de Lieder intitulée Nouveau printemps. C'est à elle qu'il songeait en écrivant ce morceau d'une ironie charmante, resté dans bien des mémoires :

• Mein Kind, wir waren Kinder,

Zwei Kinder, klein und froh. . .» ^

geoises sont belles. Mais, chez toi, il n'y a jamais rien à redire : tu es un homme tranquille, rangé, satisfait, et, si tu brûles parfois, c est pour l'humanité tout entière.

Pour moi, c'est différent. Aussi tu as le bonheur d'être un homme moral, et tu réfléchis et te livres à des considérations morales, et tu es content, et brave, et bon, et, parce que tu es un si bon jeune homme, je t'ai écrit une si longue lettre.

A FRÉDÉRIC STEINMANN

Berlin, le 10 avril i823.

Cher Steinmann,

Je ne sais lequel de nous deux est en arrière d'une lettre. Si c'était moi, ce qui est bien probable, aie la bonté de m'excuser. Quoi que tu puisses inventer pour justifier mon silence, tu tomberas malheureusement toujours sur la vérité. Bourrasques de chagrins, perte de ce que j'aimais le plus au monde, maladie et mauvaise humeur, et autres belles choses, voilà depuis deux ans les points culminants dans la

vie de ton ami. Longtemps je me suis rassuré en me disant : « Fritz ne demande pas que tu rouvres de vieilles et nouvelles blessures, et que tu lui envoies du sang do ton cœur sous un couvert de lettre ; à plus d'une de te^ tristes chansons qui, çà et là, sera arrivée à son oreille, il aura remarqué combien il fait sombre et sans joie dans le. cœur de son ami. » Mais ce qui me tranquillisa le plus, c'est que j'ignorais ton adresse. — Or, cette dernière . excuse n'existe plus depuis que j'ai appris, il y a quatre mois, que tu es à Munster, où j'ai chargé Christian de beaucoup de salutations pour toi... Le brave Christian, dont la simple parole, au dernier jour, aura plus de poids auprès du souverain ju^e que les serments de cent mille autres, Christian pourra te garantir que mes sentiments pour tqi n'ont point changé, quelque durement que je me détourne souvent de mes meilleurs amis dans mes heures sombres, méconnaissant leur attachement et les éloignant de nioi, dans mon orgueil et ma souffrance. Mais qui me garantira ce que tu es pour moi? Ici encore, ta simple parole me suffira, bon, loyal Steinmann!

Mes Tragédies viennent de sortir de presse. Je sais

qu'on les déchirera à belles dents ; mais je veux te dire en confidence qu'elles sont très-bonnes, meilleures que mon recueil de poésies, qui ne vaut pas une charge de poudre. — Je reçois souvent des lettres du poète; il écrit beaucoup. Il y a de superbes choses dans ses sonnets, un souflBe poétique sincère, une fraîcheur joyeuse et vivante. Je les aime comme j'aime les fraises des bois, mon^fruit favori; seulement^ ils ont aussi le défaut de cette plante qui rampe et jette partout ses racines, et produit ainsi beaucoup de feuilles et de bourgeons inutiles. Notre beau monde, il est vrai, préfère des légumes venus en serre chaude assaisonnés avec du sucre ou des . sauces épicées ; et la plèbe grossière aime mieux une potée de gros pois. Connais-tu Charles Immermann? Devant celui-là, nous devons tous mettre chapeau bas, toi surtout. C'est une puissante et lumineuse figure de poète comme il y en a peu...

A CHARLES IMHERMANN

Berlin, le 10 avril 1823.

Cher Immermann,

Il y a longtemps que j'aurais répondu à votre dernière lettre, si je n'avais voulu en même temps vous envoyer mes Tragédies, Dans l'intervalle, j'ai eu plus d'une fois l'idée de vous en faire passer les cinq premières feuilles ; mais j'ai surmonté cette tentation et je m'en félicite, puisque, sous la rubrique échange d'impressions^ se glissait pourtant un sentiment mesquin, c'est-à-dire la vanité ordinaire aux poètes. D'autre part, je regrette de ne pas l'avoir fait ; la vie est presque toujours courte, et, quand elle se prolonge, ce n'est plus proprement la vie ; aussi l'on fait bien de saisir le moment où l'on peut ouvrir son cœur à un ami, à un compagnon de nos pensées... — Oui, je promets de ne plus céder à la crainte mesquine de paraître mesquin quand j'aurai quelque confession à vous faire. Il y a précisément dans iîa/c/eyf une semblable confession gcné-

raie, etj*ai la marotte de croire que vous êtes du petit nombre de ceux qui la comprendront. Aussi je vous demande cette seule faveur de le lire dans un bon moment, et sans interrompre la lecture. Je suis convaincu de la valeur de ce poëme {hark! harlc!)^ car il est vrai (le poëme) ou je suis moi-même un mensonge : tout ce que j'ai écrit d'autre, et ce que j'écrirai encore, pourra passer et passera. J'en dirais davantage sur ce sujet qui aurait suffisamment besoin d'être éclairci ; mais, par bonheur, le temps me manque; le relieur m'apporte justement de nouveaux exemplaires de mes Tragédies^ et il faut que j'en envoie à ma famille, et que j'écrive des lettres, et la poste part à six heures, et je suis précisément comme une femme qui accouche. Le petit marmot me donnera-t-il de la joie ? Difficilement autant de joies que de chagrins, je le prévois. La vermine et les crapauds des coteries berlinoises m'ont déjà donné les marques dégoûtantes de leur attention ; on a su se procurer mon livre avant qu'il sortît de presse, et j'apprends qu'on veut supposer une tendance à Almansoi\ et répandre ce bruit d'une façon qui révolte tout mon être^ et me remplit d'un souverain dégoût.

GOBRESPONDAISGE INÉDITE 47

Sans que je m'en doute, ceci peut avoir beauicoup contribué à me faire quitter Berlin dans une quinzaine. Si vous m'écrivez, adressez donc vos lettres à « H. Heine, chez M. Moser, N. Friedrichsstrasse, 47. » On me les enverra. Je vais à Lune-^ bourg, où je resterai quelques mois dans le sein de ma famille; de là, j'irai en Westphalie, puis sur le Rhin, en passant par Munster, comme vous pouvez bien croire, et, en automne, je serai à Paris. Là, je veux étudier quelque temps e^ me lancer dans la carrière diplomatique. Il y a longtemps déjà qu^ cette idée m'est venue; aussi je suis parfaitement d'accord avec ce que vous m'écrivez là -dessus;.. Quant à vous, si vous vouliez aussi vous jeter dans cette carrière, la chose ne vous serait pas fort difficile, et le meilleur et le plus efficace moyen que je pourrais vous conseiller et vous proposer pour cela serait de saisir quelque occasion opportune pour écrire une brochure qui attirerait vivement l'atten^ tion des diplomates. « Entre nous *, » c'est aussi le moyen principal que je compte employer... Aussitôt que je serai à Paris, dans le foyer de la diplomatie,

L Ëû français, dans l'original.

il peut se présenter mainte circonstance favorable à un tel projet, et ce me sera une douce joie de contribuer pour ma part à ce que Thomme dont la puissance intellectuelle me fait espérer de si grandes choses, trouve un cercle d'activité plus étendu.

J*ai causé cet hiver avec le vaporeux baron de la Motte-Fouqué, et, par malice (ou plutôt par plaisanterie, car j'aime cet homme), je Tai interrogé sur le mérite de vos tragédies. Il n'a pu sans doute vous refuser du talent; mais j'ai dû entendre une Jiongue, longue histoire qui se résumait à ceci^ : qu'un inconnu, un M. de List, s'était présenté un jour chez lui, lui avait montré votre écrit sur le duel, et lui avait demandé comment lui, le chevaleresque baron, pouvait être, comme on le disait, en rektions avec vous ; ces relations, cela va de soi, avaient dû dès lors être rompues. Je vous raconte l'histoire parce que peut-être vous l'ignorez, et ne savez pas sans doute que vous avez encore ici, à cause de cette vieille histoire d'université, des ennemis à la mauvaise langue. Notre ami V., à qui je racontai l'histoire, s'écria avec humeur : « Le chevaleresque baron est un fou. »

J'attends avec la plus grande impatience la pu-

blication de votre Périandre; j'en attends beaucoup, et je ne doute pas que vous n'ayez su y éviter le seul défaut que j'aie relevé dansvos tragédies, à savoir que les discours de vos personnages sont souvent trop longs, et que la poésie s'y étale trop. Aucun jeune poète n'a su, à ses débuts, éviter cet écueil. Mon Almansor mérite le même reproche. Et, malheureusement, ce n'est pas le seul; dans Ratcliff^ ce défaut a été complètement évité, trop peut-être. La maudite langue imagée, dans laquelle j'ai dû faire parler Almansor et ses consorts orientaux, m'a entraîné dans des longueurs. En outre, je crains que les âmes pieuses n'aient beaucoup de griefs contre cette pièce. M. Varnhagen me disait hier que je devais vous engager à faire quelque chose pour moi, comme d'écrire un jugement sur mes tragédies. Je ne veux plus être pusillanime, et je vous avouerai que, même sans M. Varnhagen, je vous aurais prié de faire une analyse de mon volume dans V Indicateur westphalien. En aucun cas, si vous êtes trop occupé, je ne veux que cela devienne pour vous un fardeau incommode, et je vous dis alors : n'en faites rien ; mais, si vous le faites, je vous demande de tout mon cœur, très-

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sérieusement et au nom du ciel, de ne pas pensev à l'auteur. — Je vous remercie cordialement de l'envoi' de votre portrait; ce m'a été un présent fort agréable. — Vos élégies m'ont grandement plu. Quant à l'emploi du rhythme, j'aurais l^eaucoup, beaucoup d'objections, je vous l'avoue francher ment; mais j'avoue en même temps que de ma vie je n'ai pu écrire six lignes dans ce mètre antique, d'abord parce que l'imitation des anciens répugne à ma nature intime, ensuite parce que j'exige trop de l'hexamètre et du pentamètre allemands, enfin parce que je suis trop maladroit pour m'en servir. -^ Il y a longtemps que j'ai une question sur le cœur : laquelle de vos trois tragédies avez-vous écrite la première? Jusqu'ici, j'ai toujours pensé que c'était la Vallée de Roncevaux, Le passage où Zopaïdo presse Roland de fuir m'émeut toujours jusqu'aux larmes. Il me semble que, si j'avais voulu moi-même écrire ce paysage, j'en aurais été empêché par l'excès de la douleur. Dans Almamor^ j*ai tenté une fois d'y parvenir, mais inutilement. Vous trouverez bien l'endroit. Chose étrange que toutes les analogies qu'ont ces pièces, même pour la sujet et la! localité!

Je resterai bien ici jusqu'au 8 mai. Ne vous seraitil pas possible de m'envoyer un nouvel exemplaire de votre portrait? Que penserez-vous de moi si je vous avoue que j'ai fait présent de celui que je devais à votre bonté? Mais je n'ai jamais possédé Tart de refuser quelque chose à une femme. Soyez heureux et gardez-moi votre affection.

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