‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notes explicatives--Chapitre 14 sur 51 · A RAHEL · texte numérisé non relu

A RAHEL

(Écrit sur le volume des Tragédies)

Berlin, le 12 avril 1823.

Je vais partir (ît, je vous en prie, ne jetez pas mon image une fois pour toutes dans le garde-

1. Madame Yarnhagen d*Ense, femme de Charles- Auguste VaraliageD, né à Dusseldorf comme Heine^ mais de quinze ans plus âgé que lui. — Varnhagen, après avoir été tour à tour officier et diplomate en Autriche, vécut depuis 1819 à Berlin, où il est mort en 1858, revêtu d'un titre ofiiciel, mais resté observateur indépendant, juge sévère et souvent chagrin des hommes et des choses, voué d'ailleors presque exclusivement à la vie littéraire. Ses nombreux écrits historiques, ses études de littérature et de biographie, trahissent un esprit très-pénélrant, et surtout un écrivain, un styliste cou* sommé. Sa femme, Frédérique-Bahel, d'un esprit plus créateur, et plus hardi encore, mourut vingt-cinq ans avant lui. On peut juger

meubles de l'oubli. Vraiment, je ne pourrais pas user de représailles, et, quand bien même je me dirais cent fois le jour : « Oublie madame de Varnhagen ! » cela ne me réussirait pourtant pas. Ne m'oubliez pas; vous ne sauriez chercher d'excuse dans une mauvaise mémoire. Votre esprit a fait un pacte avec le temps, et, lorsque, peut-être dans quelques siècles, j'aurai le plaisir de vous revoir comme la plus belle et la plus splendide des fleurs dans la plus belle et la plus splendide des vallées du ciel, soyez assez bonne pour me saluer encore comme

par le livre intitulé Rahel, que Varnhagen a consacré à sa mémoire, combien fut profonde l'action inlellectuclle qu'elle exerça sur son mari. — M. et madame Varnhagen furent de* tout temps fort liés avec Heine ; la brouillerie dont il est question à une ou deux reprises dans les lettres de ce dernier, et qui tenait à l'extrême franchise des jugements de Varnliagen, ne fut pas longue. Xes lettres de Heine aux Varnhagen n'ont été publiées qu'en 1865 par mademoiselle Ludmilla Assing (Leipzig, Brockhaus), et ne font point partie des deux volumes de la correspondance du poëte dans ses Œuvres complètes allemandes. Celles qu'il avait reçues de madame de Varnhagen, et qui étaient fort nombreuses, disparurent, avec beaucoup d'autres papiers (ainsi le manuscrit complet du Babbin de Bacharaeh, dans un incendie qui eut lieu dans la maison de la mère de Heine, à Hambourg. C'est à madame Varnhagen que Heine a dédié le cycle de poésies intitulé le Retour (1823-1824), qui a paru dans Téditton française de ses Œuvres (voir Drames et Fantaisies). Ce cycle marque, à ce qu'il nous semble, le moment le plus heureux de Tinspiration poétique de Hoine.

une ancienne connaissance, moi pauvre, houx épineux (ou quelque chose de pis encore), et pour me réjouir de votre doux éclat et de votre suave haleine.

Vous le ferez à coup sûr; déjà, dans les années 1822 et 1823, vous avez fait quelque chose*de semblable en me traitant, moi, malade, aigri, boudeur, poétique et insupportable que j'étais, avec une grâce et une bonté que je n'avais assurément pas méritées dans cette vie, et dont je ne puis être redevable qu'aux bienveillantes réminiscences d'une connaissance antérieure.

A MAXIME SCHOTTKY*

Berlin, le 4 mai 1823.

Cher professeur.

Mon triste état de santé, et la fâcheuse disposition d'esprit qui en était la suite, m'ont empêché de répondre plus tôt à votre chère lettre de février, et même aujourd'hui encore je n'écrirais pas si une oc-

i. Ck)nnn par ses travaux historiques sur Wallenstein et la fuerre de Trente ans. ^

ca&ion ne me poussait à me mettre enfin à Tceuvre. D'ailleurs, j'attendais volontiers votre retour de Vienne, qui aura sans doute eu lieu maintenant.

Saluez de ma part l'élue de votre cœur, dont la belle image, telle que je l'ai vue dans votre chambre, reparaît vivante devant moi en. cet instant. Musique dans les traits et dans l'âme, et, comme vous me disiez, musique aussi dans la voix et au bout de ses doigts, que pourrait attendre davantage d'unefemme un fils de la terre? Une telle femme n'est-elle pas un paradis vivant ? Je vous souhaite le bonheur dans sa possession. Moi, chevalier de la triste figure, je ne serai jamais aussi heureux,'et, comme les femmes dans le Coran, il faudra me contenter de la contemplation lointaine du paradis. Vous ne devez plus maintenant souffrir autant d'être ainsi retranché de l'Allemagne; il est vrai qu'on le regrette beaucoup dans le pays, particulièrement sur le Rhin et en Westphalie, — mais c'est surtout par intérêt patriotique, comme récemment dsius V Indicateur u^stpkalien, où l'on se plaignait vivement de voir l'homme qui pouvait le plus vigoureusement travailler pour l'histoire de l'Allemagne, réduit maintenant à dresser déjeunes ours en Sarmatie...

J'ai lu avec un sourire d'indifférence la sotte lettre qu*a reproduite le Gesélhchafter contre mon Mémoire sur la Pologne; y B,ppris bientôt après' que les journaux de Posen m'injuriaient sur un ton plus poissard encore, et j'ai pu, ces jours-ci, me procurer ces feuilles. Vous vous figurez bien que je n'ai fait que lever les' épaules ; mais la façon grossière et inouïe entre gens comme il faut, dont le barbouilleur de ces feuilles vous a couvert de boue à cette occasion, vous aussi, mon bon Schottky, m'a rempli de colère et de dégoût. Je vous laisse parfaitement libre d'indiquer mon nom ; je l'aurais fait moi-même si je n'avais trouvé au-dessous de ma dignité d'accorder la moindre attention aux gros mots d'un obscur écrivailleur.

Une occasion plus prochaine de ma lettre d'au-' jourd'hui est le livre ci-joint, que je vous envoie en signe d'amitié. D'ailleurs, une préoccupation égoïste préside à cet envoi, car je désire que vous puissiez faire quelque chose pour le succès de l'ouvrage. J'ai trop peu de relations avec le monde du théa-' tre, et je suis trop mécontent de nos intendances qui ne font représenter que des choses sans valeur, pour n'avoir pa^ trouvé plus opportun de faire im-

primer Raicliff (écrit cependant pour la scène) que de l'offrir à une direction. J'espère cependant que tout ce qui sera dit en sens divers sur cette pièce, dans le public, pourra engager quelque directeur à la mettre au théâtre. Je laisse entièrement à votre appréciation, cher Schottky, ce que vous pouvez faire à ce point de vue pour mon livre à Vienne, au moyen de vos amis. Je serais charmé que vous pussiez en porter un jugement étendu — sans ménagements, &*entend, — dans \q^ Annales de Vienne; mais il ne faut pas que cela vous gêne le moins du monde, ni surtout que ma demande arrive mal à propos; dites-le moi franchement, je vou3 prie; je m'adresserai alors à quelque autre ami. Mettez-vous donc tout à fait à Taise; vous voyez quelle est ma franchise avec vous, puisque je vous laisse voir ouvertement combien le destin de mon livre m'intéresse, à cause de l'influence qu'il peut avoir sur ma situation extérieure, particulièrement aussi à «cause des nombreuses inimitiés que je rencontre ici depuis .six mois, et de celles qui m'attendent à un degré bien plus réjouissant encore.

J'espère que mes Tragédies vous plairont et que vous serez satisfait de ma manière actuelle de

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traiter le Liçd populaire, telle qu elle apparaît dans V Intermède lyrique. Pour les petits Lieder^ tos courtes rimes dansantes viennoises, avec leur chute épigrammatique, ont été souvent présentes à ma pensée. La maladie ne m'a pas permis de contribuer, selon votre désir, à la rédaction de votre recueil [dont je n'ai pu encore prendre connaissance); 'moins encore de fournir une correspondance. Je ne puis maintenant publier ce que je pense sur le Berlin intellectuel ; mais vous le saurez une fois que j'aurai quitté l'Allemagne, et que je pourrai m'expliquer sans danger sur la littérature nouvelle-vieille, et vieille-nouvelle.

Je pars en effet d'ici dans quelques jours; je parcourrai pendant un certain temps la Westphalie et les pays rhénans, et j'espère cet automne être à Paris. Je compte y rester plusieurs années, travailler comme un ermite à la Bibliothèque royale, et , contribuer activement, en outre, à faire connaître la littérature allemande, qui commence à prendre pied en France. J'aurais là-dessus beaucoup à vous écrire, mais ma lettre devient longue. Répondezmoi bientôt, cher professeur : on m'enverra exacte-

ment mes lettres. Adieu et gardez de l'affection

pour votre dévoué.

A MOZÈS MOSER *

Lunebourg, le mai 1823.

Cher Moser,

Je suis arrivé mardi soir à Lùbtheen après avoir été cahoté sans relâche toute la nuit de lundi et la journée suivante, harassé de la conversation importune de mes compagnons de route, donnant audience à mes fantaisies, et songeant à toi. C'est toi surtout qui m'as occupé, presque trop; car je tournais au sentimental, et, du dépit que

1. Le plus intime ami de jeunesse de Heine. Homme d'un savoir presque universel et d'une curiosité d'esprit qui ç'attaqfuait à tout, humaniste et mathématicien, orientaliste et philosophe, « lisant4i^gel et Valmiki dans l'original, » par- dessus tout ami patient et dévoué. Moïse Moser est peut- être la plus attrayante tigure que fasse passer devant nous la correspondauce de Heine. Ce savant modeste, aimant l'étude pour elle-même et prêtant ses idées comme il prêtait ses écus, n'a laissé aucun écrit. Heine a dit, de cet homme au cœur excellent, que sa vie était un t épilogue à Nathan \ë Sage. » 11 était employé dans une maison de butqpe, àBeriirt^ où ilmotirat j«inie encordi en 1934).

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j'en avais, je t'aurais certainement dit force sottises, si je t'avais eu sous la main. Si, mardi et lundi soir, il t'est passé par la tête beaucoup d'idées baroques, explique-toi cela par la sympathie. Si j'ai été, pour ma part, hanté par de bonnes pensées, ou que des idées hégéliennes me soient montées subitement au cerveau, je m'en rends compte de la même façon. — A Lùbtheen, j'ai pris ^e voiture et suis arrivé mercredi soir à cinq heures dans ma famille. Tu vois que j'ai passé la nuit de mercredi à Lùbtheen, où les songes les plus affreux m'ont tourmenté. Je voyais une foule d'hommes qui se raillaient de moi ; des petits enfants riaient même à mes dépens ; et, tout écumant de colère, j'allais à toi, bon Moser, et tu m'ouvrais tes bras d'ami et me consolais, et me disais qu'il ne fallait pas prendre cela trop à cœur, puisque je n'étais rien qu'une idée; et, pour me prouver que je n'étais pas autre chose, tu saisissais précipitamment la logique de Hegel et tu m'y montrais un passage obscur, et Gans heurtait à la fenêtre ; — mais moi, furieux, je sautais ça et là dans la ehambre en eriant : «c Je ne suis pas une idée, je ne sais rien d'une idée, et de ma vie je n'ai eu une idée. » «^

C'était un rêve horrible ; je me rappelle que Gans criait encore plus haut que d'habitude, et sur son épaule était assis Je petit Marcus, qui, d'une voix sinistre et enrouée, vociférait les citations au texte de Gans, et riait d'une façon si effroyablement amicale, que de terreur je m^éveillai.

Je passe sous silence mon autre mauvais rêve : comment le docteur Oppert passait devant chez moi dans son équipage, entrait dans ma chamb^ avec sa décoration et en bas de soie blancs, et me racontait en confidence qu'il était un homme bien élevé; je laisse ce sujet insipide et je t'annonce seulement que j'ai trouvé mes parents en parfait bien-être.

Ma sœur se marie le 22 juin; la noce se fera probablement dans les environs de Hambourg. Je resterai bien ici plusieurs mois et le temps me sera long. A mon arrivée à Lunebourg, j'ai remarqué qu'il régnait ici une grande aversion pour les juifs, et j'ai résolu de vivre tout à fait seul. Malheureusement, je suis sans livres; il n'y a dans la bibliothèque de mon frère que des classiques latins et grecs, €t ce sera ma lecture grâce à Tennui. Envpie-moi, je t'en prie, quelques volumes de Gibbon, les deux

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tomes de Basnage qui ne contiennent que de l'histoire, et une grammaire italienne abrégée avec quelque livre italien. Gela coûterait-il beaucoup de m'envoyer tout cela par la poste ? Je suis dans une telle pénurie de livres, que je te harcèlerai beaucoup pendant mon séjour ici. 11 te faudra encore te ' mettre en frais pour moi et m' acheter un petit dictionnaire italien, et l'édition stéréotype à bon marché de VEsprit des Lois de Montesquieu. Ici, je ne puis rien me procurer de ce que je voudrais, et je ne saurais pour cela m' adresser à Hambourg. Je serais charmé si tu pouvais m'envoyer quelque chose en prose italienne facile. Si mes maux de tête me laissent un peu de répit, je compte beaucoup écrire. A la vérité, il me serait plus salutaire de vaguef à pied de côté et d'autre. — Quant à l'accueil qu'on a fait à mes Tragédies^ mes appréhensions n'étaient que trop justes. Il faut qu'un succès efface cette mauvaise impression. Bans ma famille ellemême , ma mère a bien lu les tragédies et . les Lieder^ mais ne les a pas autrement goûtés ; ma sœur les tolère et rien de plus ; mes frères ne les comprennent pas, et mon père n'a pas même ouvert ie livre. -*- Ici^ aucun journal ne me tombe sous les

yeux, et je ne puis ainsi rien savoir des destinées ultérieures de mon volume. Je te prie très-instamment, cher Moser, de m'écrire sans retard quand tu liras quelque chose qui concerne ma personne... Voici mon adresse : « A Harry Heine, cand. juris., chez S. Heine, à Lunebourg. » Ferme toujours bien tes lettres. J'espère- recevoir bientôt les malles. Lorsque tu m'enverras les livres, ne...

J'en étais là de ma lettre quand j'ai reçu la petite malle, avec ton cher billet du 20 mai. Vraiment, tu es le plus noble cœur en Israël... Tes sentiments sont de pesants lingots d'or, les miens du simple papier-monnaie; celui-ci n'a que la valeur que lui donne le crédit, mais le papier reste du papier quel que soit l'agio qu'il obtienne chez le banquier, et l'or reste de l'or, quand même il gît dans un coin sous la forme d'une barre de métal sans apparence.

La figure ci-dessus ne te prouve-t-elle pas que je suis un poète juif? Et pourquoi me gêneraifrje? nous sommes entre nous, et je me. sers volontiers de nos métaphores nationales. Lorsqu'un jour Ganstown (la ville de Gans) sera bâtie, quand une génération plus heureuse, sur les .bords du Missis-

sipi, bénira les palmes * en grignotant du pain SLzyme (jLulef bensckt und mazzes kaut)^ et que fléurira une littérature néo-juive, alors nos expressions mercantiles et boursicotières d'aujourd'hui appartiendront à la langue poétique, et un poétique arrière-neveu du petit Marcus, en manteau et phylactère {Talles und Tephillim) chantera devant toute la congrégation (Kille) de Ganstown : « Ils étaient assis près des rives de la Sprée, et ils comptaient des bons du Trésor: alors vinrent leurs ennemis qui dirent : « Donnez^nous du papier sur Lon- » dres, ~ le cours est en hausse. »

Mais c'est assez nous persifler nous-mêmes. Adieu et garde-moi ton affection. N'as- tu point une occasion de m'envoyer à Hambourg les livres que je t'ai demandés ? Si on me les adresse par la poste â Lunebourg, cela me coûtera beaucoup trop. Je réfléchis profondément au meilleur moyen de te renvoyer ton manteau de marquis de Posa : tu l'auras bientôt. Salue Garis, Zunz et sa femme, ainsi que

1. Allusion aux feuilles de palmier dont faisaient usage les Juifs dans la fête des Tabernacles ou des Tentes. — Tout ce passage de Heine, comme la lettre antérieure à Em. Wohlwill, est parsemé d'expressions syriacpies (ou novo-hébratques) plus ou moins altérées parla prononciation des israélitcs allemands.

Lehmann, Rubo, Schôneberg, mais surtout Hillmar et sa famille. Annonce à M. Frîedlànder et à son père mon heureuse arrivée.

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