PRÉFACE
qu'à quelques personnes de leur famille. Ges lettres, qui n*ont pu trouver place dans l'édition allemande de Hambourg parce qu'elles n'ont été publiées que récemment ^ par la nièce de Varnl^agen, mademoiselle Assing, et dont aucune, jusqu'ici, n'avait été traduite en français, auront assurément, pour tous les lecteurs de Heine, un attrait particulier. On y voit quel prix avait à ses yeux l'amitié des personnes dont il honorait le caractère, — un prix tel, qu'elle arrachait à son orgueil l'aveu candide des erreurs morales qu'il semblait s'avouer à lui-même.
A partir de 4835, c'est la correspondance avec M. Julius Campe, l'éditeur hambourgeois de Heine, qui tient la phis grande place dans ces volumes. Cette place serait plus ' considérable encore si les lettres de Heine à M. Campe, antérieures à 4835, n'avaient pas été détruites dans l'incendié de Hambourg, en 4843. Comme toutes les lettres écrites par Heine pendant son séjour à Paris, cette correspondance avec son éditeur se tait presque absolument sur la France, et se rapporte à des faits, à des débats, à des écrivains qui nous sont à peu près étrangers. Toutefois, bien qu'elle soit surtout précieuse par les lumières qu'elle jette sur la période littéraire et politique qui s'est close en Allemagne avec 4848, nous n'avons pas hésité à la reproduire. On aime à voir le poëte qui, de Hambourg, avait
X PRéFÀCE
les yeux constamment fixés sur Paris, ne plus songer qu*à TAllemagne quand il eut rompu pour toujours avec elle, et qu'il eut été — lui qui aimait à s'appeler un a Prussien libéré » — naturalisé en France par l'adoption publique. D'ailleurs, si ces lettres sont surtout remplies par les interminables démêlés de Heine avec la censure allemande, et par ses relations avec la Jeune Allemagnej elles touchent cependant en courant à toute espèce de sujets qui intéressent la personne de l'écrivain, sa santé, ses chagrins, sa rupture avec Boerne, la longue histoire de son duel avec M. Salomon Straus, qui eut pour résultat la consécration définitive de son mariage, ses séjours hors de Paris, ses embarras d'argent, mille circonstances en un mot qui nous le montrent de très-près. Embarrassé de faire un choix dans cette correspondance, nous avons préféré la donner tout entière, et nous croyons que les lecteurs attentifs ne s'en plaindront pas.
Quel que soit le jugement qu'on puisse porter sur Henri Heine, çt sur les tendances de ses écrits, il est un point sur lequel amis et ennemis tomberont sans doute d'accord «près avoir lu sa Correspondance, c'est la vérité de caractère dont elles témoignent. Écrites à des personnes fort diversesj souvent dans des périodes de conflit, et sous toute sorte d'impressions, elles concordent entre elles dans les
détails les plus indifférents. Ce souci scrupuleux du vrai est un trait que je tenais d'autant plus à noter, en termi« nant ces lignes^ que les amis mômes de Heine ne lui ont pas toujours rendu justice à ce point de vue *.
Le Traducteur»
1. Un dernier volume des lettres de Heine reste à publier, et doit comprendre sa correspondance de 1843 à i856, année de sa mort. Cette période, remplie presque tout entière par de cruelles souffrances du corps qui ont montré, chez le poëte malade, une patience, un courage et une yitualité intellectuelle des plus rares, est au fond la période décisive de sa vie. Il est à désirer que de nombreux témoignages de cette époque puissent être rassemblés par les éditeurs.
INEDITE
A FRÉDÉRIC STEIXMANN*
GœUingue, le 29 octobre^l820.
Le front contracté, et les^yeilx roulant dans leur orbite, j'étais précisément en train de fulminer, pour la clôture du troisième acte de ma tragédie 2.
1. F. Steinmann, écrivain allemand vivant encore.. Sa correspondance avec Heine fut de courte durée. Il publia^ en 1842, les lettres du jeune poêle : Heine protesta avec vivacité contre cette indiscrétion.
2. La tragédie d' Almansor, \dont il est ici question, devait avoir primitivement cinq actes, et fut réduite à trois. Toute division de ce genj^e a disparu, et .'avec raison, dans la dernière édition allemande et dans la traduction française (Drames et Fan- UHsies, Paris, Michel Lévy frères).! Les tragédies de Heine, on Ta dit très-justement, ne sont pas des drames : ce sont des symphonies» Almansor surtout..
une imprécation de force à faire sauter le ciel et l'enfeç, lorsqu'un eïH,ployé des postes royales I*anovriennes, en habit écarlate, a ouvert la porte de ma chambre et m'a remis ta lettre. Elle m'a réjoui jusqu'au fond du cœur; tout mon être s'en est senti restauré, oui, rasséréné: mais l'imprécation, la gentille imprécation s'en est allée au diable. Pourtant, le mal n'est pas grand : Heine ne peut rester longtemps dans une disposition d'âme satisfaite, et peut-être que déjà la prochaine heure va lâcher après moi quelque chagrin; les mauvais esprits relèveront la tête, et l'imprécation tragique ci-dessus éclaterçi d'autant plus formidable.
Et réellement, déjà pendant que j'écris ces lignes, ma satisfaction de tout à l'heure disparaît peu à peu; les vieilles souffrances reviennent dans leur ancienne hôtellerie, qui n'est autre, malheureusement, que mon propre cœiir, et toute cette famille Douleur y recommence son sabbat; j'entends piétiner la grand'mère aveugle, la vieille Tristesse; 'entends grogner une petite fille Bouvelleraeat née, mademoiselle Regret (tel est le nom de la petite), et, dans sagrognerie étemelle, je distij^-œ ces mots : « Tu aurais dû restera Bonn. »
Ce sont de fâcheuses paroles. Mais à quoi bon les pleurnicher moi-même après elle sur toute sorte de variations, et parcourir toute la gamme des soàpirs! -r- Je n-ai pas mieux agi et n'ai guère été plus sage que cet enfant qui laissa tomber par accident ses souliers dans le Rhin, et, de dépit, y jeta aussi ses bas.
Oui, quelqoe tort que je puisse me faire, il me faut reconnaître de bonne foi que je m'ennuie terriblement ici. Ton empesé, patenté, dédaigneux. Chacun ici doit vivre comme un trépassé. Seulement, on y peut bien piocher, et c'est aussi ce qui m'y a fait venir. Souvent, à l'heure du crépuscule, quand je révais sous les allées de saules pleureurs démon paradis de Beul *, j'ai vu planer devant moi dans une gloire le lumineux génie des piocheurs, le bœuf en robe de chambre et pantoufles, tenant d'une main les Institutes de Mac-Keldey, et de l'autre me montrant les tours de la Georgia-Augusta^...
Cette lettre, comme vous l'aurez remarqué sur la suscription, vousest adressée à tous deux en même
1. Village des bords du Rhin, vis-à-vis de Bonn, où Heine avait passé les vacances d*été de 1820.
"2. L'université de Gœltingue, fondée par Georgas II.
temps, car je ne saurais vrainnfent comment m'y prendre pour écrire à part à chacun de vous, connaissant très-bien que ce que j'écris à l'un n'est pas indifférent à l'autre. Comment j'ai vécu jusqu'au moment de mon départ, ce que j'ai dit et chanté à Beul, et de quelle façon j'ai battu le pavé à Bonn daïis les derniers temps, tu auras certainement raconté déjà tout cela à **% cher Steinmann; maintenant, à quelques lignes près, j'ai terminé le troisième acte de ma tragédie, le plus difficile et le plus long. J'espère finir cet hiver les deux autres. Si la pièce ne plaît pas, elle fera tout au moins grand bruit : je m'y suis mis tout entier, y compris
mes paradoxes, ma sagesse, mon amour, ma haine
et toute ma folie. Aussitôt qu'elle sera terminée, je la ferai imprimer sans plus de façon. Elle sera bien mise quelque part au théâtre *, n'importe quand. Elle m'a coûté bien suffisamment d'efforts, et, franchement, je commence à croire qu'il est beaucoup plus difficile d'écrire une bonne tragédie que de se bien battre, quoique, dans une batterie à la rapière, on ait douze passes à faire, et cinq seu-
1. Almansor fut représenté à Brunswick, le 20 août 1821, e tomba complètement. (Voir Drames et Fantaisies, page 44.)
lemenl dans une tragédie. — Je me suis tenu strictement aux règles d'Aristole, et j'ai consciencieusement suivi son patron pour le lieu, le temps et Tàction. D'ailleurs, j'ai cherché à mettre quelque poésie dans ma pièce, à la vérité pas autant que dans le Cervantes du conseiller aulique Doring. Quant à mes poésies, j'y viendrai tout à l'heure.
Tu vois, mon bon Steinmann, que, contre mon habitude, j'ai beaucoup composé à la fois. J'espère apprendre dé toi la mêine chose,. De combien de strophes ta muse a-t-elie accouché? Les. marmots sont-ils bien venus ? N'épargne pas le couteau tranchant de la critique, même pour le plus cher de tes enfants, pour peu qu'il soit venu au monde avec un petit goitre, une petite bosse, ou quelque autre .petite excroissance. Sois impitoyable avec toimême : c'est là le premier commandement pour l'artiste. Je crois t' avoir été souvent en exemple sur ce point. Quant à notre ami, le poète *, cela va fort bien, grâce à Dieu! Jusqu'ici, comme tu sais, il a
i. Jean-Baptiste Rousseau, originaire des provinces du Rhin, camarade d'université de Heine à Bonn : leur liaison ne fut pas longue. Ce poëte, le second du nom, s'est fait écrivain politiiue.
6 UbIUVRES D£ IIE.NRI Hl^INJÇ
vi5ca en concubinage avec la Mu^... Je puis me vanter de l'avoir introduit enfin dans le dôme sacré de Fart, d'avoir mis sa main dans celle de la vraie Muse et prononcé sur tous deux la bénédiction conjugale. Je ne suis peut-être pas tout à fait digne d'accomplir ces rites sacrés de la poésie; mais, quand le prêtre manque, une simple sage-femme peut bien ondoyer le nouveau-né. Vraiment, cher Steinniann, tu ouvriras de grands yeiix en voyant (combien notre poète est devenu un habile homme. 11 a pris à cœur mes exhortations, et s'est enfin défait de ses deux défauts capitaux : écrire sans penser, et aligner de grands .mots. Il y a longtemps que je n'ai rien lu de si joli et de si tendre que l'un de ses sonnets; son poëme sur les Nibelungen contient de vraies beautés {poétiques et des passages frappants; enfin la guirlande de sonnets qu'il a tressée pour la tête souffrante de son ami ^ est d'un éclat et d'un parfum qui font songer au johannisberg doré dans une coupe élégamment ciselée de cristal. — Tu sais que je loue rarement; mais, quand j'ai lieu de louer, alors les paroles s'échappent débordantes
1. « Huit sonnets à Henri H^ine^ » dans les Chants d- amour et d'amiiiéy de J.-B. Rousseau, i823.
du fond de mon cœur. Lutte joyeusement et vigoureusement, mon cher pôëte ; tu mérites le laurier, et, sois tranquille, on ne te le refusera pas. "Mais aussi il faut que tu me suives. Ne t'inquiète pas des chiens qui aboient. La lune brillera toujours du même éclat, lorsque les chiens qui l'insultaient seront depuis longtemps réduits au silence. Sa lumière d'or s'étend sur la terre entière; mais jusqu'où va la voix d'un chien ?. ..
Qui sait, chers ami^, si le désit* de vous revoir ne me ramènera pas Tété prochain à Bonn?... Penser que le conseiller Beneke est ici le seul qui fasse un cours sur l'ancienne littérature germanique et qu'il n'a [horribile dictûl) que neuf auditeurs, — je dis neuf. Mon humble individu est un de ces neuf. Si Hundeshagen,, l'été prochain, ouvre un cours sur les Nibelungen^ cela me ramènera {U'obabiement à Bonn. — Écris-moi seulement beaucoup, cher Steinmann; il y a longtemps que j'attendais de tes lettres, et, après cette longue attente, je ne reçois que quelques lignes. Salue tous nos amist Adieu, la poste presse. Écrivez ! écrivez I écrivez bientiU !
s OEU\ RES.de HENRI H E I NK
AU MÊME
Gœtiingue, le 4 février 1821.
Écoute, écoute, et exclame-toi ! Je viens de recevoir ici le consilium abeundi.
Voici déjà trois mois que je suis dans de continuelles inquiétudes à cause de toute sorte de difficultés, tourmenté de maints ennuis, de maintes fatalités, lorsque enfin, la semaine dernière, <( pour avoir transgressé les lois sur le duel, » j'ai été exilé pour six mois *. Ce n'est que sous le prétexte que j'étais trop malade pour quitter la chambre, qu'on m'a autorisé à rester encore ici quelques jours. Tu peux annoncer cette nouvelle à ***. mais à la condition formelle qu'il ne bavardera pas; autrement les Dusseldorfois ne manqueraient pas de l'apprendre et d'en écrire chez eux, et ma famille serait
1. Heine, pour un propos blessant, avait provoqué en duel, au pistolet, un de ses camarades d'université. L'intervention des autorités universitaires prévint le duel; et Heine fat conseillé, c'est-à-dire reçut ordre de s'éloigner pour six mois de Gcettingue.
informée, ce que je ne veux pas. Tu peux maintenant te figurer ma mauvaise humeur, attendant avec anxiété des subsides de la maison, arrangeant mes papiers, contraint de garder la chambre... • Mais où donc aller maintenant? Pas à Bonn, et pour causé, en aucun cas. J'attends que l'on m'indique, de la maison, l'université où je devrai mé rendre ; probablement Berlin. Je vous informerai incessamment.
Je vois avec plaisir que, pour mieux grimper à l'Hélicon, tu as mis à tes souliers des pointes de fer. J'ai lu et relu avec un vrai contentement de cœur les essais dramatiques que tu m'as envoyés; mais tu me demandes mon jugement et je suis embarrassé.
Je connais trop les hommes pour ne pas savoir que l'on n'attend que louanges, même lorsqu'on implore le plus humblement du monde le jugement le plus sévère; que ce jugement, dès qu'il exprime un blâme, paraît souverainement injuste; et que, si, l'on ne hait pas précisément pour cela le loyal critique, tout au moins on ne l'en aime pas davantage. Car les hommes sont les plus vains d'entre tous les êtres crées, et les poètes sont les plus vains
d'entre les hommes. Celui qui blesse la vanité d'un
poète commet ainsi un double crime de lèse-majesté.
C'est précisément là ma folie, et c'est pourquoi tant de gens me haïssent, que je connaisse cette expérience, et que pourtant je ne la mette pas à pro-^ fit. — Mais tu me prends au collet, mon bon Steinmann, et tu insistes pour que je m'explique sur tes drames. Je le ferai brièvement; mais, avant tout, puisque tu me le demandes instamment, je veux te dire un mot de ma propre tragédie.
J'y ai travaillé de toutes mes forces, n'épargnant ni le sang de mon cœur ni la sueur de mon cerveau ; à la moitié d'un acte près, le tout est terminé; et je m'aperçois avec épouvante que cette œuvre splendide, adorée et divinisée par moi, non-seulement n'est pas une bonne tragédie, mais ne mérite pas même le nom de tragédie. Oui, il y a des passages et des scènes d'une beauté ravissante; l'originalité y éclate de toutes parts; partout étincellent des images et des pensées d'une surprenante poésie, de sorte que l'ensemble resplendit comme un voile magique de diamants. Ainsi parle l'orgueilleux auteur, l'enthousiaste de poésie. Mais le critique rigide, l'inexorable dramaturge porte des lunettes tout au-
trement transparentes, secoue la tête, et déclare le tout une belle machine de fils d'archal. « Une tragédie doit être drastique, » murmure-t-il^ — et ceci est la sentence de mort de la mienne. N'auraisje aucun talent dramatique? C'est bien possible. Ou bien les tragédies françaises, que j'ai fort admirées jadis, auraient-elles, à mon insu, continué à agir sur moi,? C'est un peu plus probable. Pense donc que, dans ma tragédie, les trois unités sont observées avec le plus grand scrupule, qu'on n'y entend parler que quatre personnes à peu près, et que le dialogue est presque aussi précieux, peigné et arrondi que dans Phèdre ou Zaïre, T\x t'étonnes? Voici le mot de l'énigme. J'ai tenté de combiner dans ce drame l'esprit romantique avec une forme sévèrement plastique. Aussi ma tragédie aura le sort de VIon de Schlegel, qui a été écrit de même dans une visée polémique.
A en juger d'après les scènes que tu m'as envoyées, je ne crois pas que tes drames aient le même défaut (je ne m'arrête pas à ton titre de (h*ame romantique : ces amorces me trouveut toujours incorruptible ). Tu auras au moins produit de véritabltîs tragédies; mais bonnes?.... C'est la question^ dit le
i2 OEUVRES DE HENRI HEINE
prince de Danemark. — Je doute. Peut-être cela tient-il aux trochées à quatre pieds, que je ne puis souffrir dans un drame : c'est peut-être un préjugé, mais je n'y veux que l'ïambe à cinq pieds. Et ces ïambes ne doivent pas rimer, ' — tout au plus dans des scènes toutes lyriques, comme, par exemple, l'entretien de Romeo avec Juliette, mais absolument pas dans des expositions paisibles comme celle de ton Anne de Clèves, Le commencement de cette pièce me plaît extrêmement. Au point de vue métrique, je trouve tes ïambes infiniment meilleurs que je ne ni'y attendais. Seulement, proscris sans miséricorde cette canaille de trochées boiteux, cheminant à grands renforts de chevilles. Les images poétiques des deux scènes que tu m'as envoyées ressemblent aux vaches maigres de Pharaon. Mais ce qui me surprend le plus, c'est que tout porte chez toi la marque de la précipitation. Travaille jusqu'au bout Anne de C lèves. Je crois que tu pourrais la mettre au théâtre en y introduisant des allusions au procès actuel de la reine d'Angleterre ^ Étudie ce procès. Mais surtout sois sévère avec toi-même : on ne peut