Bourg à vingt lieues N.-E. de Hambourg, près de Tembou
l'apprendre. Je me suis trouvé à Hambourg dans un mauvais moment. Mes souffrances me rendaient peu aimable; et la mort d'une cousine et le trouble qui s'ensuivit dans ma famille ne m'ont pas permis de trouver beaucoup d'agrément chez les autres. En même temps, la magie du lieu, agissait formidablement sur mon âme, et un tout nouveau principe y grandissait peu à peu : ce principe sera sans doute mon guide pendant des années, et déterminera ce que je ferai et ne ferai pas. Si j'étais un Allemand, — mais je ne suis point un Allemand, comme l'ont prouvé Riiks, Fries, etc. , — je t'écrirais sur ce thème de loiïgues lettres, des relations détaillées sur l'état de mon âme; mais pourtant je languis après le moment d'intimité où je pourrai t'ouvrir le rideau de mon-cœur, et te montrer comment la folie nouvelle est entée sur l'ancienne. — Cohn m'a été un ami très-cher à Hambourg, et je me suis fort attaché à lui. Les juifs sont là une misérable clique; si l'on veut s'intéresser à eux, il ne faut pas les voir
chnre de l'Elbe, où séjournent les voyageurs venus de Hambourg pour s'embarquer à Cuxhaven, village de pêcheurs, et port de mer, à un quart de lieue de Ritzebûttel. Heine y prenait les bains de mer.
9i ŒUVRES DE HENRI HEINK
de près, et je trouve mieux de m'en tenir à distance. J'ai fait visite au docteur Salomon, il ne] m'a pas déplu, et c'est pourtant un auerbachien. Je n'ai pas été voir K. ; tu sais que j'ai toujours eu de l'éloignement pour lui, et il est réellement dégoûtant. La Monade * est toujours la Monade; je l'aimé, et je voudrais le guérir d'une sentimentalité dont il s'est mensongèrement affublé lui-même, et qui maintenant l'assombrit. J'ai entendu prêcher B.; c'est un charlatan, aucun juif ne le comprend, il ne veut rien, et ne jouera jamais un autre rôle; mais c'est pourtant un homme spirituel, et il a plus d'esprit en lui que le docteur K., Salomon, Auerbach I et II. Je ne l'ai pas visité, bien que les occasions ne m'eussent pas manqué. ïe l'estime seulement parce qu'il leurré les fripons de Hambourg, mais j'estime infiniment plus feu Cartouche. Gans a ici le renom d'un fou, et je n'en ai pas été surpris. A peine ai-je réussi à prouver aux gens que tu n'en es pas un toimême. On n'avait rien moins qu'une juste idéedetoi. Quant à ce qu'on pense de moi, ce ne doit rien être de bien merveilleux, mais cela m'est indifférent. Je leur
i. Nom (le guerre d'Em. WohlwiU.
ai pourtant ôté déjà cette illusion que j'étais un enthousiaste de la religion juive. Que je sois chaud partisan des droits des juifs et de la revendication de leur égalité sociale, j'en conviens; et, dans les temps mauvais qui très-certainement viendront, la populace allemande entendra ma voix retentir jusque dans les tavernes et les palais allemands. Mais l'ennemi-né de toutes les religions positives ne se fera jamais le champion de celle qui, la première, a introduit ce courtage d'hommes dont nous souffrons encore si douloureusement aujourd'hui; ou, s'il le fait en quelque manière, ce sera pour des motifs particuliers : faiblesse de cœur, entêtement, pinidence qui se ménage un contre-poison. Pourtant je ne dirai jamais à l'avance au Steinweg* ce que je compte faire pour lui; jamais il ne devra attendre quelque chose de moi et ne pourra dire que je n'ai pas rempli son attente. C'a toujours été là ma manière d'agir, et je regrette vivement que la folie de Gans, son intempérance de langue envers amis et ennemis, aient pu me faire sortir un instant de cette ornière. Si les juifs injurient Gans et lui attri-
i. La principale rae du quartier juif à Hambourg.
buent tout le mal, il Ta bien mérité; pourquoi bavarde-t-il tant de ce qu'il veut faire? pourquoi faitil des promesses et autorise-t-il des espérances? Je pense véritablemefit à faire aussi quelque chose, peut-être fais-je déjà quelque chose par le seut fait de mon existence; mais dans la suite je prendrai des mesures pour me mettre à couvert de la publicité gansienne, car mes propres allures sont incompatibles avee les siennes. J'ai exprimé ici très-vertement mon opinion; si je pouvais t'en dire davantage de bouche, tu ne manquerais pas de l'approuver, et maintenant je ne veux ajouter que ceci, c'est que cette opinion est un résultat de l'amour, oui, de l'amour pour notre bonne c^use. J'aime toujours Gans comme autrefois, et tu verras dans la suite combien il est cher à mon cœur, combien j'apprécie la noblesse de son caractère, et combien je compte sur lui. Si je ne lui écris pas, c'est que d'abord les. heures favorables me manquent pour cela ; ensuite, je crains qu'il ne communique confidentiellement à ses trt>p nombreux amis ce que j'écris dans l'innocence de mon cœur. Et à toi aussi, cherMoser, je ne t'écrirais pas aujourd'hui si je n'avais besoin de toi : éternels services d'amitié, éter-
nels tracas, inquiétudes, griefs, — crois-moi, renonce à m' avoir pour ami. Véritablement, je ne t'aurais écrit que plus tard si je ne devais me hâter dans mon propre intérêt. Je suis en ce moment comme anéanti; toute la nuit, j'ai été ballotté sur la mer du Nord; je voulais aller à Héligoland; mais, tout près de Tile, le capitaine dut rebrousser chemin, parce que la tourmente était trop affreuse. Rien n'est plus juste que ce qu'on dit de la férocité de la mer. C'était bien un des ouragans les plus terribles qu'on pût voir; la mer était comme une région de montagnes mouvantes, des collines d'eau se brisaient les unes contre les autres, les vagues passaient sur le navire et le lançaient tour à tour vers le ciel ou dans l'abîme; musique de vomissements dans la cabine, cris des matelots, sourds hurlements des vents, mugissements, bourdonnements, sifflements, spectacle de mort, et la pluie tombant en cataractes comme si les armées célestes avaient épanché leurs pots de chambre, et moi étendu sur le pont et n'ayant rien moins que de pieuses pensées dans l'âme. Je te le dis, bien que je pusse entendre dans le vent les trompettes du jugement dernier, et voir tout grand ouvert dans les vagues le
sein d'Abraham, je me trouvais pourtant beaucoup mieux qne dans la société des Israélites mâles et femelles de Hambourg. Hambourg!! I mon Elysée et mon Tartare en même temps! lieu que je déteste et que j'aime le plus, où les sentiments les plus horribles me tourmentent et où pourtant je voudrais être,*et où je me trouverai certainement bien souvent dans la suite, et...
Mon oncle Salomon Heine m'y a très-bien reçu, a paru enchanté de moi, et m'a donné de bonnes espérances. Je m'en suis félicité à cause du mauvais état de mes finances ; car il ne me donnait jusqu'ici que cent thalers par trimestre, somme qui ne m'a jamais suffi et qui est si chétive, que je n'ai jamais laissé voir à mes amis combien peu je recevais. Il m'avait fait dire, l'an dernier, en octobre, par Lipke, que ce dernier aurait à me compter, pour deux ans^ quatre cents thalers par année. J'ai fait encaisser d'ici par toi les prochains cent thalers qui seront échus le 1" octobre (car j'ai toujours pris cent thalers par trimestre), et figure-toi ma surprise et mon dépit en recevant une lettre de Salomon Heine où il écrivait : « J'espère que tu es gai et bien portant; à mon grand ennui, MM. Lipke et O
ont tiré sur moi les cent derniers thalers qui, selon mon ordre, n'auraient dû être payés que le 1" janvier 4824; je ne sais aucun gré à M. Lipke d'avoir agi contre mon ordre; toutefois, j'avais donné ma parole, dans le temps, de payer cinq cents thalers^ et, en homme d'honneur, je l'ai tenue. »
Ce sont les propres mots dont il s'est servi, et le reste de cette lettre, qui semble le résultat d'un moment d'humeur et d'une insinuation perfide, «ïontre que les paroles ci-dessus signifient ceci : je n'ai plus d'argent à attendre de lui. — N'est-ce pas, c'est superbe, incomparable ? Je ne lui ai rien répondu sur ce point, si ce n'est qu'il était dans l'erreur quant aux sommes- que je rece\ais de Lipke, comme il pouvait s'en convaincre par la copie de ma lettre à ce dernier. Le reste de ma lettre à Salomon Heine était bien un chef-d'œuvre de dignité et dé persiflage, et ne doit pas l'avoir mis d'une humeur de rose. Ceci, il est vrai, est une imprudence ; mais la faute en est à la domestique qui, pendant que j'écrivais ma lettre, ne m'a pas apporté un troisième verre d'eau. Je connais très-bien les sources baptisées et non baptisées d'où provient
ce poison, et je sais que mon oncle, en d'autres I. 6
98 ŒUVRKS DE HENttI IIEirs£
temps, est la générosité même; mais j'ai pris pourtant la résolution de mettre tout en œuvre pour m'arracher aussitôt que possible à sa bonté. Maintenant, sans doute, j'en ai encore besoin, et, quelque mesquins que soient les secours qu'il m'accorde, je ne puis pas encore m'en passer. Je t'envoie la lettre à Lipke que tu liras, cachetteras^ et remettras. Comme tu le verras, je n'y ai rien dit de la promesse de mon oncle pour deux ans. Mais il m'est tout à fait nécessaire que Lipke, dans sa lettre à Salomon Heine, mentionne, en ternies exprès, qu'il a pris cet engagement. Avise à régler tQut cela. Lipke est avec mon oncle sur un pied qui lui permet de ne pas faire de façons, et de dire la vérité. Engage-le donc à s'intéresser tout particulièrement à moi dans cette fâcheuse histoire.
Les bains de mer, que je prends ici, me conviennent beaucoup : si seulement ces fatales secousses morales me faisaient quartier ! Mes nerfs sont bien raffermis, et, si mes maux de tête diminuent un peu, je pourrai encore cette année écrire beaucoup et du bon. Ma tragédie est faite dans ma tête; je me mettrai à l'écrire aussitôt que possible, et quand j'aurai quelque repos. Elle sera très-profonde et
sombre. Mysticisme de la nature. Ne sais tu point où je trouverais quelque chose sur les enchantements amoureux, sur la magie en général? J'ai à décrire une vieille Italienne qui fait de la magie. Je lis beaucoup sur Tltalie. Pense à moi si quelque chose te tombe sous la main qui concerne Venise, surtout le carnaval vénitien. — Où passerai-je cet hiver? Je l'ignore : tu vois par ces lignes que je suis maintenant un homme qui ne sait pas aujourd'hui où il sera après-demain. — Je pars ces jours-ci, et j'attends à Hambourg, chez Gohn, des lettres de toi; écris beaucoup. Moi-même, je t'écrirai bientôt plus au long. Salue Marcus; je lui écrirai aussitôt que possible. Salue aussi Lehmann, Gans et Zunz^, cela va de soi. — Je lis ici la biographie d'Hoffmann par Hilzig; salue-le; peut-être lui écrirai-je. J'ai vu Varnhagen à Hambourg. Nous ne sommes plus liés ; aussi je ne pourrai rien écrire de défavorable sur lui. n ne lui était pas agréable que je' fusse à Hambourg. Je t'écrirai incessamment au sujet de ton article ; maintenant, ma tête est en branle. — Mon fragment sur Gœthe n'a pas été imprimé.
Varnhagen dit qu'il est arrivé trop tard; je crois simplement qu'il ne lui a pas plu. S'il est vraiment
mauvais, la faute en est à tes idées que j'y ai introduites. En vérité, ce que j'écris sera toujours mauvais s'il y entre une idée raisonnable. — Je voudrais que tu fisses prendre chez Dùmmler, en lui envoyant le billet ci-joint, six exemplaires en feuilles, de mes Tragédies^ que tu m'adresserais à Hambourg, aussitôt que possible^ sous le couvert de Wohlwill. Adieu! aime-moi, et reste mon ami, et fais une exception à la foule de ceux qui se sont déjà nommés mes amis. Mais tu es en tant de choses une exception, et je t'aime.
AU MÉUE
Lnnebourg, le 27 septembre 18123.
Cher Moser,
Me voici de nouveau à Lunebourg, la résidence de l'ennui. Mon état de santé est singulier : nerfs raffermis, maux de tête persistants et qui me désespèrent parce que je me suis remis à ma juristerie. J'ai tant de choses à t'écrire, que je ne sais vraiment par où commencer. Si je n'étais pas sûr de ton amitié, je t'aurais écrit plus tôt; notre ami Cohn ne manquera pas, pour affermir ton amitié pour moi,
CORRESPONDANCE INEDITS 404
de te dire sur mon compte beaucoup de belles et bonnes choses. Ne croi^ pas que je sois plein d'amertume contre lui, quelle que soit la sienne à mon égard. Tu auras certainement ri en apprenant que je m'étais brouillé avec lui à l'occasion du Temple. A mon premier séjour à Hambourg, je lui avais dit loyalement mon opinion là-dessus, mais avec des expressions fort mitigées. La dernière fois, il m'accusa (et à tort, sur l'honneur t) de m'être exprimé , chez Salomon Heine, sur le compte de K. et de B....S, autrement qu'avec lui. Gela fit que, le rencontrant chez mon oncle, je répétai mes paroles aussi crûment que possible. Je fus obligé d'aller le voir une fois encore pour toucher quelques louis qu'il avait à moi; plus tard, je l'ai rencontré par hasard à la Bourse, et, depuis, je ne l'ai pas revu. — Cette histoire a eu pour moi bien des suites désagréables dont je te parlerai un jour; j'ai été de bien des manières irrité et blessé, et il me reste passablement d'aigreur contre ces fades compagnons qui gagnent richement leur vie aux dépens d'une cause pour laquelle j'ai fait les plus grands sacrifices, et dont mon cœur saignera, ma vie durant. Moi ! c'est moi que l'on blesse 1 Et juste dans le
temps où je me suis préparé à laisser se briser contre moi les flots de la haine pour les juifs. Vraiment, ce ne sont pas les Kleys et les Auerbach que Ton hait dans la chère Allemagne. De toutes parts j'éprouve les effets de cette haine, qui, pourtant, n*est presque encore qu'en germe. Des amis avec qui j'ai passé la plus grande partie de ma vie s'éloignent de moi. Des admirateurs tournent au mépris; ceux que j'aime le plus me haïssept le mieux, et tous cherchent à me nuire. Tu me demandes souvent dans tes lettres si Rou3seau m'a écrit; jp trouve cette question bien superflue. De bien autres amis m'ont renié et se sont tournés contre moi. Quant à la grande et aimable cohue qui ne me connaît pas personnellement, je n'en parle pas.
Cependant, mes circonstances de famille et d'argent sont déplorables^^. Tu trouves ma manière d'agir avec mon oncle [imprudente. Tues injuste; je ne sais pas pourquoi ce serait précisément avec lui que je devrais abdiquer cette dignité que je garde avec tout autre homme. Tu sais que je ne suis pas précisément un jeune homme délicat et tendre, rougissant lorsqu'il doit emprunter de l'argent, bégayant quand il demande aide à son meil-
CORRESPONDANCE I^'ÉDITB 103
leur ami. Je prois avoir, en cas semblable (et je n'ai pas besoin de te rafBrmer par serment, tu Tas vu de tes yeux), Tépiderme assez calleux; mais j'af ' pourtant cette singularité de ne vouloir, par aucune intercession amicale ou protectrice, tirer de l'argent de mon oncle, qui possède, il est vrai, beaucoup de millions, mais ne se sépare pas volontiers d'un gros sou. Il m'a été déjà assez douloureux de réclayner la pension promise pour 4824, et je suis vexé dé devoir revenir sur cette histoire. Je te remercie de ton amicale intervention. Je suis tombé d'accord avec mon oncle pour ne recevoir de lui, de janvier 4824 à 1825, que la somme de cent louis pour mes études, parce que j'avais compté sur cette somme et qu'il peut, d'ailleurs, être assuré que je ne lui serai jamais à charge en matière d'argent. Tant de modération^ eu sa récompense : mon oncle m'a témoigné à Hambourg, où j'ai passé bien des journées à sa maison de campagne, beaucoup d'estime, de distinction et de faveur. Et, en définilive, je suis J)ien l'homme auquel il est impossible d'agir autrement et qu'aucune considération d'argent ne porterait jamais à sacrifier quelque de sa dignité intérieure. Aussi tu peux te
404 OEUVRES DE HEIfRI HEINE
figurer qu'en dépit de mes maux de tête, je poursuis avec persévérance ma juristerie, qui doit dans la suite me donner du pain. Comme tu peux le penser, la question du baptême est posée. Personne dans ma famille n y est opposé, sauf moi. Et ce moi est de nature fort tenace. Tu dois bien comprendre que, avec ma manière de penser, le baptême est pour moi un acte indifférent; que, même au point de vue symbolique, j'y attache peu de valeur, et que, dans les circonstances et la manière en lesquelles il serait accompli, il n'aurait même pour d'autres aucune importance. Pour moi, il aurait peut-être ce résultat que je me consacrerais davantage à la revendication des droits de mes malheureux compatriotes. Et pourtant je trouve au-dessus de ma dignité et flétrissant pour mon honneur de me faire baptiser afin d'obtenir un emploi en Prusse. Dans la chère Prusse t ! t Je ne sais réellement pas comment me tirer d'affaire dans ma fâcheuse position. Je finirai de dépit par me faire catholique, puis je me pendrai. Mais je coupe court à ce thème odieux, et, comme dans quelques mois je pourrai te parler en personne, je renvoie jusque-là à le traiter à fond. Nous vivons dans un triste temps; les co-
quins sont mis au rang des meilleurs, et il faut que les meilleurs deviennent des coquins. Je comprends très-bien les paroles du Psalmiste : « Seigneur, donne-moi mon pain quotidien afin que je ne blasphème pas ton nom! » — Je pense aller au nouvel an à Cœttingue, et y rester une année; il faut que j'étudie mon Jus avec plus d'application que personne, car je pressens que je ne serai placé nulle part, et qu il faudra me faire avocat. Avant de partir
pour Gœttingue, je songe à te faire une visite d'un
jour à Berlin. A peine pcux-tu croire combien je.
m'en réjouis ! J'ai tant de choses, et si pénibles, sur
le cœur!
Le 30 septembre.
J'irais te voir plus vite encore, si je n'étais complètement à sec. Les six semaines de Guxhaven m*ont coûté trente louis (mon oncle m'en avait donné dix avant mon départ pour les bains). Ici, je vis chez mes parents et ne dépense rien. Chose fatale que chez moi l'hpmme tout entier soit gouverné par le budget ! La disette ou l'abondance n'ont pas la moindre influence sur mes principes, mais d'autant plus sur mes actions. Oui, grand Moser, Henri Heine
est très-petit. Vraiment, le petit Marcus est plus grand que moi! Ceci n'est pas une plaisanterie, c'est mon sérieux le plus sérieux et le plus terrible. Je ne puis assez te le redire, afin que tu ne me mesures pas à la propre mesure de ta grande âme. La mienne est de gomme élastique; elle s'étend parfois jusqu'à l'infiniment grand, et puis se ratatine jusqu'à l'infiniment petit. Et pourtant j'ai une ânrie. J am positive^ i hâve a soul^ aussi bien que Sterne. Que cela te suffise. Aime-moi pour l'amour de cette
espèce bizarre de sentiment qui s'exprime chez
moi en folie et en sagesse, en bien et en mal. Aimemoi parce qu'il te plait de m'aimeri, et non parce que tu me crois digne que l'on m'aime. — Et moi aussi, je ne t'aime pas parce que tu es un magasin de vertus, parce que tu comprends l'adelungois ^, l'espagnol, le syriaque, l'hégélien, l'anglais, l'arabe et le calcutais, et parce que tu m'as prêté ton manteau, et de l'argent, et que tu t'es creusé la tête pour moi, et autres choses semblables, etc. — Je t'aime seulement peut-être à cau«e de certaines mines drolatiques que j'ai sur-
1. Adelung, savant linguisle et lexicographe allemand du siècle passé.
prises'sur ton visage, de certaines expressions falotes qui t'échappent parfois et qui sont restées collées à ma mémoire, et reviennent doucement m'épanouir quand je suis de bonne humeur, que ma bourse est bien garnie, où que je tourne au sentimental. — J'avais pour ami un Polonais ; je me serais bien grisé à mort, ou plutôt je me serais fait tuer pour lui, et le ferais encore, et le drôle ne valait pas deux liards. était... ^ et avait des principes détestables; mais il avait un gosier merveilleux, et disait d'une façon si singulière le mot qmi? 'qu'il me faut encore aujourd'hui pleurer et rire quand j'y pense.
g Je ne veux plus dire : « Tu ne m'as pourtant pas compris, et c'est bien ; » je crois que tu ne te passes pas volontiers du pathos en amitié. — Pour te faire plaisir, je veux parfois me draper du manteau de Caton, et bâiller : Delenda est Carthagol
Au nom de Dieu, ne va pas croire que je manque d'affection pour le bonGans, ou que je méconnaisse ce qu'il vaut. Il est vrai, lui aussi, je ne l'aime pas à cause des gros livres qu'il écrit, et de sa noble façon d'agir, mais seulement pour sa manière bouffonne de me turlupiner quand il racontait quelque
histoire, et aussi pour son air bonhomme et enfantin quand il lui arrive quelque chose d'hostile ou de fâcheux. La seule chose que j'aie contre lui, c'est que, par son bavardage, il m'a causé maint ennui, et surtout que, malgré mes justes prières, il a parlé sur mon compte avec ce gueux de docteur G... Ce gueux, qui est juif, et qui cherchait, enm'attaquant, à se faire bien venir de quelques misérables âncirconcis, n'est pas, il est vrai, le seul de son espèce, ietplus d'une fois déjà j'ai eu de semblables occasions de souffrir et de hausser les épaules. Mais j'en veux à ceux de mes amis qui, malgré mes prières, se commettent avec de semblables drôles. Celui-ci est l'ami intime d'un certain K., qui, par envie de poëte, s'est montré pour moi de la manière la plus hostile. Dernièrement, en lisant la Gazette du monde élégant, j'ai vu que ce K., vivait aujourd'hui à Brunswick car j'ai reconnu la plume de cet individu dans les articles sur le théâtre brunswickois. Je suis convaincu que ce misérable a été l'organisateur ou tout au moins l'instigateur des sifflets qui ont accueilli Almamor à Brunswick. Je sais comment se font de semblables choses, je connais la bassesse des hommes, et maintenant tu saisiras l'im-
por tance des mesures que j'ai dû prendre ei^ publiant ma tragédie. J'apprends qu'elle a été sifflée à cœur joie : ne sais-tu rien de particulier? Des juifs de la foire de Brunswick ont répandu cette nouvelle dans tout Israël, et, à Hambourg, on a rempli consciencieusement envers moi les devoirs de condoléance, l'histoire est très-fatale pour moi, elle a une influence fâcheuse sur ma position, et je ne sais comment réparer cet échec. Le monde, avec les imbéciles qui en font partie, ne m'est pas aussi indifférent que tu le crois, — Je ne puis avoir ici le Monde élégant^ et je te prie, quand tu y trouveras quelque chose ^\xt Almansor^ de le copier et de me l'envoyer. — N'oublie pas î
Je te dis que c'est un art véritable d'écrire de petites lettres. Aujourd'hui, je ne voulais t'envoyer que deux pages, et en voilà trois de remplies sans que j'aie touché la chose essentielle. Il s'agit de ta recensim que j'ai reçue à Hambourg. 11 me faudrait quelques feuilles si je voulais en parler à fond. Qu'il me suffise de dire qu'elle m'a prodigieusement plu, que la seconde moitié est excellente, même comme style, et que personne ne m'a jamais aussi profondément
compris que l'auteur de ce morceau. Je remercie du I 7
fond du cœur cet écrivain bien-almé. J'ai uiï nouveau motif de désirer qu'il démettre inconnu. Personne n'a appris, n'est-ce pas, que tu es ce cher auteur ? — Immermann ne me semblé pas bien disposé pour moi. J'ai lu son Périandre. Ce livre est souverainement remarquable. Je ne saurais lé jagèt; qu'il s'y trouve des choses d'une beauté ravissante, je le vois bien; mais l'ensemble est-il une fusion harmoniettse de l'antique et dtt moderhe, oii un pétrissage malheureux de Sophocle et de Shakspeare? — C'est ce que je île sais pas! Il y a des forriiès J)urèment ântiqueâ et purement modernes qui sont Simplement juxtaposées; l'esprit vi*aîméiït antique apparaît parfois ; — mais je veux d'abord entèndréce que d'autres dirotit. — Je ne fais rien* maintenant en fait de poésie ; j'ai hâte pourtant d'écrire ma tragédie. Tout dépend de ma tête. Au mloins, je sais que je ne ferai rien imprimer de sitôt. — Pense aux notes sur les enchantements amoureux. J'ai reçu les six exemplaires des Tragédies.
Que devient le pauvre Marcus? Cohn a-t-il sfait quelque, chose pour lui? Il me l'avait promis, et je le lui ai instamment recommandé. A mon premier séjour k Hambourg, il m'avait très -généreusement
CORRÈSI'ONDANCE INÉDITE 411
pressé de m'oiivrif à lui, sî j'étais dans quelque embarras d'argent; il s'offrilil eii ce cas â venir à mon stliïè, et,»èii vrai riégociâht qui précise toili, îl me laissa voir que j'avais chez lui un crédit ouvert de cent cinquante thalers. Se le remerciai eti liii disant que, parfois, je pouvais avoir besoiil de qluèlques loûis tôtit âû plus, èlt qù'âlofâ c'était tôiijoiîrs â toi qiie je m'adressais. Maïs ce procédé de Cohn nié pliit, et je saisis cette occasion pour causer avec lui de MarcUs; et j'avais bori espoir* Je suis des plus contràHës d'êti^e maintenant trop pauvre moî-mêrtie pour venir en aidé à ce brave homme. Je veux ctiercher à devenir aussi riche que les escrocs, âhès, porcs*epîcs et autres galants hommes de Hambourg. — J'ai rarement rencontré Wohlwilt à lïambourg. « C'est un gros hoïrime, par conséquent uni bon homme, » dit Cervantes. II. est très-triste, sentimental comme un barbet. Je lui suis cordialement attaché. Il a beaucoup de sentiment; seulement, c'est dommage que, dans son sentiment,* il n'y ait pas (fos. — Je t'en prié, écris donc à C» de né pas déblatérer contre moi chez mon oncle. — Je te prie aussi de t'informer chez Dùramler comment va la vente des Tragédies; il est vrai qu'on peut prévoir
411! (TKUVRKS DK IlEXRl HEINE
la réponse, les éditeurs se plaignent toujours. Fais en sorte que Gans, ne se fâche pas contre moi, je lui écrirai bientôt. Son Lh^oit de succession a-t-il paru ? Salue aussi très-cordialement Zunz, ainsi que Lehmann. Ne crois pas que j*aie si parfaitement oublié la société \, c'est moins possible que jamais dans ce moment. Informe-toi chez le caissier, quand et combien j'ai à payer. — As-tu besoin de Basnage pour son article de la Revue? Ton exemplaire est' maintenant à ton service : faut-il te l'envoyer ? .
Une dernière demande. Mon frère *, qui a étudié pratiquement, plusieurs années, l'économie rurale, et qui peut occuper un poste d'inspecteur, est aujourd'hui sans place. La faute est, d'un côté, dit-il, à ce qu'il est circoncis, de l'autre, à ce que tous les propriétaires sont maintenant dans l'embarras et congédient leur monde. Je sais de Berlin, que J...n a des propriétés dans le Mecklembourg, et je crois que mon frère (ses prétentions sont des plus modestes) pourrait y être occupé d'une manière quelconque, si l'on s'employait pour lui auprès de J...n lui-même. Avise, cher Moser, à ce que cela
1. Gustave Heine, aujourd'hui propriétaire et éditeur de la Gazette des étrangers, à Vienne.
se fasse par toi ou quelque autre, et écris-m'en aussitôt que possible. En général, si tu savais un autre expédient pour mon frère, dis-moi un mot. Le pauvre garçon est réellement dans l'embarras, et c'est un si bon jeune homme, que je m'emploierais pour lui, môme s'il n'était pas mon frère. Le plus jeune de mes frères* étudie assidûment les anciens, et veut devenir médecin. Je crois qu'il réussira comme savant et comme homme. Salue mille fois Liplce. Ne manque pas de lui dire que je le remercie cordialement. Je suis redevable à cet homme. — Adieu, bon Moser; garde-moi ton affection, écrismoi bientôt, il n'est pas nécessaire que ce soit longuement, et tu n'as pas besoin, comme dans ta dernière lettre, de construire philosophiquement et prolixement ma personnalité. — Quant à ma santé, cela va beaucoup mieux depuis trois jours; trois jours sans maux de tête!... peut-être est-ce l'effet tardif des bains. Je commence de nouveau à ressentir la force de la vie et l'espoir. N'es- tu pas content de la conclusion de ma lettre?
• I. Maxirailien Heine, conseiller médical à Saint-Pétersbourg.
AU MEME
Lunebourg, le 5 ou 6 novembre 1S23.
Cher Moser,
Je n!^i rien à t'écrire, si ce n'est que je (|ésirp avoir très-prochainement de tes lettres. Ici, il n'y a pas le moindre sujet à communication?, là à*mtm^ plus; c'est donc toi qui auras à faire }es frais dQ la correspondance. Ici encore ?e montre mon ëgoïsme. Tout demander, ne rien donner: Véritablement je suis un égoïste qui met cons),amnient ses amis à contribution, inutile à tout le monde, n'apportant aucune offrande sur Tautel du bien at prêt^ au contraire, à sacrifier à ux\ caprice Tautel ef I© bien lui-même. Un caprice? « Ah I c'est cela ! n^ disait le prince Hamletius. Et nous-mêmes, qn^ sommes-nous en fin de compte autre chose qu'un caprice du Créateur? Et, quant à l'égoïsme, peut-on appeler un avare celui qui iépargne ^ou à 3011, qni lésine, et liarde sordidement, et fait tort peut-être à la bourse des pauvres, — tout cela pour bâtir un
CORRÉSIîONDANCE INÉDITE 145
cloître, OU si tu veux une synagogue? Ne juge jamais les caprices des autres î c'est la réponse à la question pourquoi je veux « à tout prix » une position solide et lucrative; c'est pour cela que je vise au barreap, et ne veux pas me traîner plus longtemps dans la pauvreté et la détresse...
j'ai été révolté de voir par ta lettre que l'on dit et . écrit, de Hanjbourg, du mal de moi. Dans une lettre d'Anselmi, j'ai aussi trouvé une allusion qui n'annonçait rien de bon. J'attends de toi que tu me dises tout, à cœur ouvert. Il est pour moi d'une importance infinie de savoir comment on me juge à Hambourg. Vraiment, la, à Hambourg, je n'ai point agi comme un égoïste. Malgré toutes les considérations de prudence secondaire, je n*ai pu me résoudre à encenser la médiocrité odieuse, et à médire de la supériorité. Je veux parler ici de mes jugements, si fort taxés d'hérésie, sur K. et B...S. Tu me connais assez pour savoir que le premier, avec tout son étalage de lumières et de raison éclairée, devait fort répugner à ma nature intime, tandis que le vigoureux B...S, bien que les vertus négatives du Temple lui^manquent, a dû me paraître très-digne d'estime. Ma prédilection pour le rabbinisme conséquent et
146 OEUVRES Dfi HENRI HEIXK
rigoureux est en moi, depuis bien des années, le résultat de recherches historiques, et non pas une idée à priori^ ou un calcul du moment à la G. G. et Cohn. Si je n'étais pas un grand homme, je me donnerais le plaisir, comme un étudiant sortant de sa taverne, de jeter des pierres dans « les fenêtrek du Seigneur. » Mais précisément parce que je suis un, grand homme, ou tout au moins un homme, ou. si tu ne me l'accordes pas, un être tout à fait humain, je ne pouvais pas plaire aux Hambourgeois. Je l'ai remarqué bien vite, et me suis tenu loin de la canaille juive. Et pourtant cette canaille veut parler de moi ! Des hommes dont j'ignore l'existence ont raconté à mon frère que j'avais causé avec eux, et Dieu sait ce que j'avais dit! Voilà les dégoûts, les mortifications juives, ou, pour mieux dire, possibles seulement en Israël, dont je suis abreuvé. — Toutefois je veux absolument que tu m'apprennes ce qui a été dit. Peut-être quelque fait controuvé nuirait-il à mon honneur. Mais je ne veux absolument pas que tu prennes mon parti contre des amis tels que G...
Je n'écris presque rien; les maux de tête et la jurisprudence m'occupent exclusivement. J'ai là une
CORRESPONDArrCE INÉDITE ' \M
quantité de petits Lieder terminés, mais qui ne seront pas imprimés de sitôt. — Tu parles des « lignes ci-jointes de Varnhagen; » mais dans ta lettre il n'y avait rien : qu est-ce que p a * ? Le Paria 2, de Michel Béer, est un chef-d'œuvre, je le reconnais volontiers puisque lui-même me tient pour un grand poète. Salue-le. Je salue très-cordialement le docteur Gans. Dans la romance que je t'ai envoyée 3, il faut que tu changes le second vers de la cinquième strophe et que tu écrives : (( Comme il chantait ces paroles d'amour. » Il y a un Abraham de Saragosse, mais j'ai trouvé Israël plus caractéristique. L'ensemble de la romance est une scène de ma propre vie; seulement, le Parc de Berlin est devenu le jardin de l'alcade, la baronne une senora, et moimême un Saint-Georges ou même Apollon ! Ce n'est que la première pièce d'une trilogie, dont la se-
i. En français, dans l'original.
2. Michel Béer, frère du célèbre Meyerbeer, était né à Berlin en 1800. Le temps lui manqua pour mûrir un talent dramatique dont le Paria reste l'œuvre principale. Son Struensée ne fut représenté qu'après sa mort, en 1833.
3. Dona Clara. Voyez dans le volume des Poèmes et Légendes, la pièce qui porte ce titre {Nocturnes, page 171, édit. Michel Lévy : • Dang le jardin de son père, auj^ lueurs du soir, la HUe {)9 r»|0A49 N promenai oic, «
conde montre le héros raillé par son propre enfant qui ne le connaît point, tandis que la troisième fait voir cet enfant devenu dominicain et faisant n^ettre à la torture, jusqu'à la mort, ses frères juifs. Le refrain de ces deux pièces correspond à celui <Je la première; — mais de longtemps, peut-être, je ne les écrirai pas. En tout cas, j'insérerai cette romance dans mon plus prochain volume de poésies. Maisj'af de très-sérieux motifs pour désirer que, jusque-là, elle ne tombe pas en mains chrétiennes; aussi je te recommande toute la prudence .possible sî ti; la communiques à quelqu'un^ — Salue Robert, je fais grand cas de lui. — QuaM à mon frère, écris-moi donc bientôt; c'est vraiment mal que je n'aie pas encore une réponse à son sujet. Tu peux dire à M. J....n qu'il m'obligera grandement en employant mon frère dans ses propriétés, en quelque qualité que ce soit, pourvu seulement qu'il soit occupé. — Adieu. N'oublie pas ce que je t'ai dit au suj^t du ]\fonde élégant.
Maintenant, j'ai encore quelque chose à te dire : sois-moi aussi bon que cela t'çst possible, et, quand je te déplais, lève les épaules, mais ne secoue pas la tête. ■"'•••
A LPUIS ^Q^PRf *
Lunebourg, le 27 novembre 1823.
« La Némésis parmi les animau^, » tpar^ant la tj^te tout-ttutour d'elle, et prêtî^nt attentivement Tc^reille. . .
Mais il- n'y a rien de nouveau à entendre, cher Robert, si ce n'est quie je vis et vous aime ei^core. L'un durera autant que l'autre dopt la durée est très-incertaine. Quant au del^ de la vie, je ne promets rien. Avec le dernjer sQuffle, tout e§t finj, joie, amour, chagrin, lyrisme, ^acaronis, théâtre, les Tilleuls de Berlin, les bonbons aux framboises,
I. Loujs Iio))ert, écrivain qui a jonë un certain rôle dans le monde littéraire allemand, de i820 à 1830, auteur d'un drame intitulé la Puissance àes situations. Robert était le frère de prédjlectjpn de rn^ftapae de Yarnhagep. — Sa femme» Frédérique Robert (la belle Souabe), élait d'une beauté idéale, et son portrait rappelle l'une des plus splendides figures du Titien, ^eine, qui |!a peut-ôfre ^imée, Iqi a déditj, co}nm^ of) |e vç^rra p|ps tard, toute une « guirlande » de sonnets. — Louis Robert et sa femme, fuyant Berlin à cause du choléra, moururent tous deux, ' à (juelque? jours de distance, d'jine fiôyre céjébraje, à pafjpp- Baiien, en 1832. Louis Hobcrt fit partie, pendant les premières aquéés du siècle, de celte pléiad^ poétique connue sou^ le nom de l'Étoile du Nord, et à la«iuej|e appanerjaieut Cliamissq, Fouque et V'ariihîigen.
la Puissance des situations^ applaudissements, aboiements de chiens, Champagne — et, du puissant Talbot qui a rempli de sa gloire les théâtres d'Allemagne, il ne reste rien qu'une poignée de maculature. Lœterna nox de la boutique de l'épicier engloutit la Fille de Jephté en même temps que le pauvre Almansor sifflé. Voilà deux mois que je végète dans une sombre mélancolie; je ne vois rien que sépulcres ouverts, imbéciles, et grands livres de commerce cheminant dans les rues. Il est rare qu'un rayon de soleil tombe sur mon cœur, un rayon de soleil comme le salut amical de la belle Souabe que Moser m'a très- gracieusement transmis, et comme la nouvelle que Louis Robert, lui aussi, ne m'a pas oublié. J'ai, en outre, à remercier encore celui-ci de ses bienveillantes paroles dans le Morgenblatt. Ces paroles m'ont été doublement agréables, puisque je me suis aperçu, en les lisant, que je m'étais mépris sur vous, et que vous n'êtes pas mesquin comme les autres. N'être pas mesquin, c'est quelque chose qui me plaît par-dessus toutes les autres qualités de l'âme que recommandent si fort nos compendia de morale. Mais ne croyez pas, vous RU881, c|ue Je |o sois, bien que parfois je le puisse p^l"
CORRESPONDANCE INÉDITE Mi
raître. Peut-être lirez-vous encore un jour mes Confessions; vous verrez alors comment j'ai envisagé mon temps et mes contemporains, et combien ma triste vie, si pleine de tourments, s'est consumée dans les préoccupations les plus désintéressées, dans ridée pure. Je tiens beaucoup, oui, singulièrement, à être reconnu pour ce que je suis par les masses, et pourtant il n'y a personne qui méprise comme moi le suffrage populaire, et dérobe plus volontiers sa personne à ses applaudissements.
Je n'avais nullement oublié ma promesse relativement aux Fleurs du Rhin, Aujourd'hui, il m'est très-agréable que vous souhaitiez avoir pour ce recueil la poésie que Moser vous a communiquée. Je la destine donc aux Fleurs du Rhin^ et je désire qu'elle soit signée du simple chiffre : — E, et intitulée la Fille de V alcade. Peut-être sera-t-il bon que je passe encore ce morceau à la lime, car je l'ai écrit vite, et l'ai envoyé sans le relire. Je suis charmé qu'il ne vous ait pas déplu; car j'avais des doutes sur. sa valeur. Ce petit poëme, en effet, n'exprime pas bien ce que je voulais proprement dire, et peut-être même dit quelque chose d'autre. Véritablement, il ne devait point ei^citer le rire, moins encore dépoter une ten*
dance moqueuse. Je voulais simplement, sans but arrêté, avec une impartialité épique, rendre dans ce poëme une circonstance individuelle, et en même temps quelque chose de général et d'universel, un moment de l'histoire du monde qui se réfléchissait distinctement en moi ; et j'en avais conçu l'ensemble dans un sentiment qui n'était rien moins que riant, .mais sérieux et douloureux, si bien qu'il devait for- , mer la première partie d'une trilogie tragique. Je parle déjà trop longuement de cette petite poésie; mais il m'arrive comme à votre sœur Varnhagen, qui est toujours obligée, me disait-elle, d'écrire de longues lettres quand elle a la moindre des choses à dire. Saluez maftites fois pour moi cette chère bonne petite personne, avec une grande âme. Dites-lui que c'est un cas rare quand je n^ pense pas à elle. Toute la semaine dernière, c'est d'elle que je je me suis occupé. Je lisais, en effet, la Corinne de madame de Staël. Je n'aurais certainement pu comprendre ce livre avant cette grande époque de ma vie où j'appris à connaître votre sœur. Et vous pourrez à peine croire, cher Robert, à quel point je cherche maintenant à plaire à madame de Varnhagen; c'esl-u-dire qu'il s'en faut d'une bagatelb
que je n'aie lu tout Gœthe î Je ne suis plus maintenant un païen aveugle, mais je vois ! Gœthe me plaît beaucoup. J'écrirais volontiers à madame de Varnhagen, mais cela me serait tro^ douloureux : je ne pourrais pas sans fausseté passer M. de Varnhagen sous silence. Cet homme m'a donné bien des marques de bonté et d'affection, plus que je ne pourrai jamais l'en remercier,. et ma reconnaissance pour lui durera certainement autant que ma vie; mais un chagrin, au prix duquel le mal de dents (savez-vous ce que c'est?) dont je souffre en ce moment est quelque chose de délicieux, me déchire l'âme quand je pense à Yarnhagen. Lui-même n'en est guère coupable ; il \]\i est seulement vepji un jour la fantaisie de jouer avec moi le rôle d' Antonio. Je puis supporter beaucqup, et j'au]:*ais encore pris mon parti de cela |3orpn|e de tant çf'at|tre^ choses; mais cela amya juste dans un moment où je ne pouvais rien endurer, et oii la moindre dureté, un mot, un regard, un mouvement, devait produire en moi une incurable blessure. Vous connaissez ja vie, cher Robert, et vous savez qu'il y a des heures où les plus chers sont ceux qui peuvent nous blesser le plus profondément, où cette blessure produit
en nous peu à peu un sentiment ineffaçable, pour lequel notre langue n'a pas de mot, un sentiment où r ancien attachement vit encore, mais mélangé d*absînthe, de colère et de mort. Je ne sais comment exprimer tout cela, et, de désespoir, mon mal de dents a disparu.
Adieu; ne m'oubliez pas. Saluez pour moi votre charmante femme, dites-lui que j'ai lu les Fleurs du Rhin de 1824, — je n'en dis rien, autrement cela me prendrait trop de papier, — et soyez bien sûr que je vous aime.
P,'S. — Depuis mon départ de Hambourg, je n'ai pas eu l'occasion de voir un journal et je n'ai pas lu encore votre intermède dramatique pour la fête de Gœthe, dont on me dit beaucoup de bien. Le Morgenblatt est un excellent recueil, et je suis résolu d'y faire paraître plus tard quelques petites poésies. Je voudrais bien savoir, de vous, si je dois offrir mes services, comme collaborateur, à la rédaction, avant d'envoyer quelque chose.
J'ai lu le petit livre de Hitzig sur Wernèr : de la boue, rien que de la bouel J'ai lu aussi lesbaliverpçs posthumes d'Hoffmann, par le môme, et peq s'w
est fallu que je n'en 2ue pris le mal de mer. De plus, j'ai lu le Périandre d'Immermann ; c'est le plus mauvais chef-d'œuvre que je connaisse. J'ai aperçu aussi le Recueil de Varnhagen sur Gœthe; c'est un arc de triomphe littéraire... J'ai encore feuilleté répais volume du professeur Schûtz sur Gœthe et Pustkuchen ; j'ai dû ouvrir la fenêtre tout de suite à cause de la fatale odeur. Je viens de recevoir l'écrit d'Eckermaïui. Ah I comme je serais heureux de faire contre Gœthe, en tirailleur volontaire, la campagne de l'indépendance. Mais je suis enfoncé jusqu'au cou dans le bourbier des lois romaines. Je suis sans fortune, et il faut que je pense à mon pain de chaque jour, et puis je suis si hautain, comme vous l'aura dit le bon, le savant Moser !
A M. MOSER
Lunebourg, le 28 novembre 1823.
Très-cher Moser,
Il commence déjà à faire très-froid, et tu ne m'as jamais dit si tu avais reçu ton manteau. Avarît de
1J6 OKUVRES DK HENRI HEÏNE
partir pour Hambourg, je l'avais remis à la poste. Et, cette nuit, il m'est tombé dans l'esprit que peut-* être, avec ta maudite délicatesse, tu n'avais pas le manteau, et ne disais mot.
J'ai reçu ta lettre du 8 octobre. Ma lettre s'est croisée avec la tienne. C'est une expression mercantile dont je me souviens depuis les jours où je voulais partout être un négociant. Oh ! oh ! je connais encore beaucoup de semblables expressions, et je pourrais écrire un livre d'édification israëlîte.
Tu ne m'écris pas I Ce n'est pas mercantile I Envoie au diable Nalus et Hegel, et tiens-t'en i^ l'examen de ce problème :
Si l'aune (J'indienne coûte 6 gros, combien vaut Almansor? Et si Almansor vaut 3 gros et 4 deniers, combien vaut l'auteur 1 ui-même ?
aa
facit : 2 gros * 3 deniers.
Voilà ce que je vaux, et cette lettre te coûtera davantage; — tu es un mauvais négociant. Mais,
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grâce à Dieu, je vaux pourtant quelque chose, si peu que ce soit. Fais, je te prie, le compte en marcs banco de Hambourg *, et envoie-le à Cohn.
Mais il faut que tu m'écrives à un cheveu près ce que je vaux à Hambourg, et à quel cours j'y suis coté.
Je suis charmé que la romance t'ait plu; je le suis moins que tu en aies ri. Mais c'est souvent ainsi, je ne puis raconter mes propres chagrins sans que la chose devienne comique. Je ne te blâme pas d'avoir communiqué la romance à des gens comme les Robert. Je permets très-cordialement que tu en donnes une copie à une dame qui, dis-tu, la laissera voir seulement à qui de droit... D'ailleurs, j'ai écrit hier soir à Louis Robert, et l'ai chargé de faire imprimer la romance (sans mon non^) dans \e& Fleu7's du Bhin. Gomme yignore son adresse, je te prie de lui remettre ou de lui envoyer tout de suite l'incluse. J'aime beaucoup Robert: if ne s'est pas montré vétilleux avec moi, et c'est beaucoup dans ce monde égoïste et mesquin. J'aime aussi beaucoup sa sœur, — et Varnhagen lui-même m'est