‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notesChapitre 43 sur 49 · A WILHELM MULLER · texte numérisé non relu

A WILHELM MULLER

le poêle des Chants de la Grèce.

Hamboi^rg, le 7 jftjp i82|5.

. En VOUS adressant mes Reisebilder, je saisis Foecasion pour vous envoyer aussi quelques paroles cordiales. Il y a longtemps que j'aurais dû vous écrire et vous remercier de raccueil'sympathique que mes Tragédies et mes Lieder ont trouvé auprès de vous. Mais je voulais attendra que les brumes obscures qui enveloppaient mon âme se fussent up peu dissipées; -— c'est vous dire que j^ai été longteipps malade et malheureux. Maintenant, JQ le suis encore à demi, et peut-être cela pourrait-il s'appeler

1. W. Muller mourut jeune, l'année qui suiFit celle ofy If.eine lui adressait cette lettre chaleureuse. Il n'avait que trente-deux an^. — Ses ehants grecs eurent beaucoup de refentissement, raajs sont un peu oubliés, comme toute la littéraUire philhelléni(|qe de l'époque. — Muller avait le sentiment de la nature et le sentiment populaire. Sa langue es); simple ^t saps recherche : on comprend que Heine Tadmirât. -- Il avait été volontaire pendant les guerres de Tindépendance, et s'était trouvé à la bataille de Ltjuen,

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ici-bas le bonheur. Quant à la.poésie, cela va mieux encore, et j'ai bonne espérance pour l'avenir. La Mer du Nord est du nombre de mes meilleures poésies ; vous y verrez quelles nouvelles cordes je fais vibrer et de quels modes nouveaux je m'enrichis. Je suis assez grand pour vous dire sans détour que mon petit rybthme de ï Intermezzo n'a pas seulement une analogie accidentelle avec votre forme métrique, mais qu'il doit vraisemblablement sa cadence la plus intime à vos propres Liederj car ce sont ces Lieder bien-àimés que j'appris à connaître dans le temps même où j'écrivais Y Intermezzo, De très-bonne heure déjà ma poésie a subi l'influence du chant populaire allemand; plus tard, quand j'étudiais à Bonn, W. Schlegel m'a initié à bien des mystères métriques, mais ce n'est que dans vos Lieder que je crois avoir trouvé la pure mélodie et la simplicité vraies que j'avais toujours cherchées. Combien vos Lieder sont clairs, purs ! et tous sont des chants populaires! Dans mes poésies, au contraire, c'est la forme seule qui est populaire; le contenu appartient au monde de convention. Oui, je suis assez grand pour le répéter encore, et je le reconnaîtrai publiquement un jour, c'est la lecture de vos premières

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poésies qui m'a fait comprendre comment, des anciennes fgrmes de chants populaires existants, on pouvait tirer des formes nouvelles, populaires aussi, sans qu'il fût besoin d'imiter en même temps les rudesses et les lourdeurs de l'ancienne langue. Dans la seconde partie de vos chants, j'ai trouvé la forme plus pure encore et plus transparente. — Mais pourquoi tant parler de formes poétiques quand j'ai hâte de vous dire, qu'à part Gœthe, il n'y a pas de poëte lyrique que j'aime autant que vous ? Le ton d'Uhland n'^st pas assez caractéristique, et appartient proprement aux vieilles poésies dont il tire ses sujets, ses images et ses tours. Rùckert est infiniment plus original et plus riche; mais j'ai à blâmer en lui tout ce que je blâme en moi. Nous sommes parents dans l'erreur, et il m'est souvent aussi insupportable que je le suis à moi-même. Vous seulement, Wilhelm MuMer, je vous goûte sans arrièrepensée, avec votre fraîcheur éternelle et votre jeune originalité. Quant à moi, comme je l'ai dit, cela va mal; le poëte lyrique en moi est à sa fin, et vous le sentez vous-même sans doute. La prose me reçoit dans ses amples bras, et vous lirez, dans les prochains volumes des Reisebilder^ beaucoup de folies,

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(le duretf^s et de colères en prose; surjpjit de la polémique. Nous vivons dans des teipps trop ni^yy^js, et celai qui ^ force et cQur^ge $st ^pm d^Ucf Sjérieusemen); au combat contre 1^ njal qui s'enfle d'orgueil, et la médiocrité qiii se pavape d^une manière si insupportable.

Ne m'oubliez pas, je vous en prie ; ne vous mé- ' prenez pas sur nioi, et vieillissons ^ns^nlble dans une lutte commune. Je îjuis assert vaip pour croirp que mon nom, quand i^olis ne seroi^s plus, sera nouîmé avec le vôtre : soyons donc aussi dans lavjp alli-és par l'affection. Je ne yeux pas pelirp c^ qjje jp vous ai écrit; j'ai laissé cpurir ipa plupie en spngeant à voi|s, et je vous aime trop pf^ur féflécfiir beaucoup §i je vous en fii3 f^rop pif trpp peu.

Lxm

^ A M. MOSER

Norderney, le 8 juillet 1826.

CherMoser,

Ce sont les dieu^ qui sont coupî^bles de nion long silence. Je leur mets tout sur |^ dos. C'est le plijs commode.

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Souvent, dix mille fois souvent, dirait un Chinois, je pense à toi et il ne se passera pas longtemps que je ne te revoie face à face. Je compté passer l'hiver, au moins en partie, à Berlin. Mes pensées là-dessus ne sont pas encore arrêtées ; mais il est très-certain que quelque chose me pousse irrésistiblement à dire adieu à la patrie allemande. C'est moins le désir de .voyager que les tourments de circonstances personnelles (par exemple, le juif indélébile) qui me chassent d'ici.

Ma santé s'améliore, pas complètement encore, mai? peu à peu... — Me Voilà de nouveau voguant sur la mer du Nord. L'élément salé me convient; je suis heureux et léger, quand mon bateau est jeté ça et là comme une balle par les vagues; la noyade m'est une pensée consolante, la seule consolation que m'ait laissée le cruel prêtre d'Héliopolis en ne mettant pas un plancher sous l'eau.

Comme le mythe du Juif errant est profondément vrai 1 Dans le val silencieux, au fond de la foret, la mère raconte à ses enfants frissonnants l'horrible légende; les petits se presser)t autour di| fpy(?r; au dehors, la nuit, le cor résonne; -»- ce sont cFes trafiquants juifs qui passent et roulent vers là foire de

Leipzig. — Nous autres qui sommes les héros de la légende, nous ne le savons même pas. Aucun barbier ne peut raser à fond la barbe blanche que le temps a rajeunie en en noircissant le bord.

Ton ancienne image, t le Christ gigantesque, avec sa couronne d'épines, cheminant à travers les siècles, » me revient à la mémoire. Tu es plus doux et meiHeur que moi ; c'est pourquoi aussi tes symboles sont plus beaux, plus doux, plus cléments.

Mon Christ sur les eaux (douzième poésie de la mer *) a excité beaucoup de colère contre moi; en général*, les Beisebilder m'ont fait suflSsamraent d'ennemis. Je suis enchanté que le livre t'ait plu. Wohlwill me dit que tu en feras le compte rendu. C'est très-grand, très-noble à toi... Plaisanterie à part, dans ma fatale position, il m'a été très-utile que ce livre ait rencontré quelques jugements favorables. Ce que tu pourras faire encore, fais-le. Ma situation financière, grâce à ce volume, s'est aussi améliorée. La seconde partie sera publiée à la fin de l'année. Il s'y trouvera beaucoup de choses fort

1. Voir, dans la série de Lieder intitulée la Mer du Nord, !« morceau qui a pour titre : la Paix. — (Poèmes et Lkgfnàei, page 133, — Paris, Michel Lévy frères, 1865).

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surprenantes, par exemple le Rabbin, a Et jamais tu n'as reçu de cori*seils de la déesse de la prudence, Pallas-Athénè *. » Tu as raison, toujours raison.

... D'ici, je ferai une petite pointe en Hollande; mais, au commencement de septembre, je serai à Lunebourg, où, si tu veux m'écrire, tu peux adresser ta lettre. Dis-le à mon frère, qui autrement ne saurait pas où je suis. — Salue très-cordialement Lehmann ; il a bien mérité que je pense à lui avec affection. Peu avant- mon départ de Hambourg, j'ai fait visite à madame Bella Veit.

A Cuxhaven, où le vent contraire m'a retenu neuf jours, j'ai passé bien des belles heures dans la société de Jeannette Jacobson, alliée Goldschmidt, Non, je ne veux pas te mentir; ce n'est pas le vent est-ouest, mais bien la dame est-ouest elle-même, qui m'a retenu neuf jours à Cuxhaven *. Oh ! elle est belle et aimable. Quand son mari est auprès d'elle, il semble qu'elle ne soit pas mariée; car

1. Ce sont deux vers d*ane des poésies de la Mer du Nord, « PoseïJon. >

2. D'après cette indication, et la lettre qui suit, il sermble que la lettre adressée à Moser a été datée, par erreur, du 8 juillet, au lieu du 8 août, à moins que celle à X. X., ne doive porter la dftte du 25 juin, au lieu du 25 juillet.

il est si' insignifiant, qu'il ne signifle rien, -r mais de cœur excellent. *

Norderney, le 25 juillet 1826.

Cher ami,

Grand merci pour ta lettre, que j'ai bien reçue à Ritzebùttel, ainsi que le roman de Wal ter Scott. Je ^is arrivé ici hier à midi, après avoir attendu huit jours à Guxhaven. Madame Goldschmidt est une très-belle femme; à part cela, rien de plus ennuyeux que Guxhaven, un nid auquel je donnerais le nom qu'il mérite, s'il n'était pas sous la protection de la ville libre de Hambourg. Mais madame Goldschmidt est fort belle.

Je suis parti de Guxhaven avant-hier, à une heure (lu matin. C'était une nuit sauyagQ, et mon humqur

i. Correspoadant inconnu de Hein(», et qui paraît avoir été l'up de ses amis Irs plus chers. Les éditeurs hàmbourgedis de Heine, disent une seule chose à son sujet, c'est qn'il est mort et que son nom ne peut ôire indiqué. ' *

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n'était pas non plus fort douce. L^ vaisseaia était en 'rade à une assez grapde dijjt^npe, et la yoliç où j'étais monté pour l'atteindre fut rejetée trois fois dans le port par les vagues insensées. Lp petit esquif se cabrait comme un cheval, et peu s'en fallut qu'une foule de tableaux de la mer, non écrits encore, ne coulassent à fond avec leur auteur. Toutefois, -?^ puisse le maître des atopnes me pardpnper ce péché! -r- ce fut un très-bqn moment pour moi.

Il y a ici beaucoup de mouveiîjent. La l)elle femnie y est déjà, ainsi que la princesse de Splms, ayep qui j'ai passé ici des jours très-agréables l'an dernier. J'ai déjà joué quelque peu, et plus heureusempn|i qu'à Cuxhaven, où j'ai perdu cinq louis. Je t'écrirais plus longuenient aujourd'hui, si je n'étais obligé ^e me baisser d'une manière fatigante : la table où je t'écris, dans }ine petite cabaiie 4e pépbeur, est trop basse. Dieu sait si jamais l'on a écrit sur cette table...

Si les journaux populaires de Hambourg se sont encore déchaînés contre moi, je te pri« de me le dire. — Maudite table !

Je t'écrirai plus longuement au premier jour — table maudite l — et j'espère aussi receyojr biientôjl

une lettre de toi. L'affectueux intérêt que tu prends au méchant Heine me réjouit indiciblement.

0ht comme c'est une chose réjouissante De trouver encore un tel jeune homme, De notre temps^ où chaque jour, etc. ^

Tu vois par ces vers combien je suis mauvais, et mérite peu la bonté et Taffection de mes amis. Mais, pour être juste, il faut dire qu'au lieu de ces vers, j'étais sur le point d'écrire quelque chose d'amical, d'intime, Aq plein d'âme^ et que, comme d'habitude, le démon de l'ironie à substitué à tout cela des paroles contraires.

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