Voici le morceau auquel sont empruntés ces yers
« Go ne saurait avoir assez de considération pour cet aimable jeune homme; souvent il me régale avec des huîtres, avec du vin du Rhin et des liqueurs.
» Son frac et son pantalon collant sont de la dernière élégance, et sa cravate est plus élégante encore; ainsi velu, il vient chaque matin et s*informe si j'ai bien passé la nuit
> 11 parle de ma grande renommée, de ma grâce, de mes saillies; pour me serWr et m*ôtre utile, il est tout zèle et tout feu.
> Et, le soir, dans le monde, avec un geste enthousiaste, devant les dames, il déclame mes poésies divines.
» Oh ! comme c*est une chose réjouissante de rencontrer encore un semblable jeune homme, de notre temps, où l'on voit ebaqne jour, disparaître les hommes de bien I »
Adieu, et sois aussi heureux que cela est possible à un honnête homme.
Le 28 juillet 1826.
Le bateau-poste n'est, pas parti, et je puis t' envoyer encore quelques lignes. — On s'amuse beaucoup ici. Bruit des vagues, belles femmes, bonne table, et repos divin. Pourtant, je me sens trèsabattu. C'est l'affaissement qui suit de grandes tempêtes. Pensées de papier mâché^ et sentiments butireux. Dans ce marasme, je recueille pourtant en moi bien des vues de la nature, et ma fantaisie élabore mainte poésie ébauchée : des Tableaux de la mer et mon Faust commencé. — Je resterai bien un mois ici, et, si je regagne ce que j'ai perdu au jeu (hier la fortune m'a de nouveau abandonné), je ferai probablement un voyage en Hollande. Uy a un charme tout particulier dans cette existence incertaine, où tout dépend d'un caprice du sort. Mais garde-toi bien de raconter à personne ces folies. — J'ai du plaisir à me ipontrer à toi avec toutes mes faiblesses.
... Dans ce moment, je me sens pris d'un accès de sentimentalité; — mon âme est triste! — Je me hâte de finir ma lettre.
(( P. 'S, — La mer était si furieuse, que plus d'une fois j'ai cru y rester. Mais je suis de sa famille, elle ne me fait pas de mal. Elle sait fort bien que je puis être encore plus fou qu'elle. Et puis ne suis-jepas le poëte de cour de la mer du Nord? — Elle sait qu'il 'me reste une seconde série de poèmes à écrire. »
A VARNHAGEN
Norderney, le 29' juillet 1826; Cher Vai;nhagen,
Puissent ces lignes vous trouver complètement rétabli! Une dame Empich (conseillère de justicp), qui est ici avec ses filles, m*a dit que vous souffriez encore. Elle m'a raconté aussi combien notre divine Frédérique* avait été inquiète pendant votre rude maladie. Nous autres poètes comparons sottement les femmes aux anges, comme superlatif; nous ferions mieux vraiment de comparer les anges aux femmes.
Ma santé va de mieux en mieux. Je prends les bains
1. Madame Fréjdérique Varnliagerr{/îa/iei), et non pas Frédér Tique Robert.
COBRESPONDANCK INÉDITE 307
de mer pour la rétablir complètement, et je flotte de nouveau sur la mer du Nord, qui me veut du bien parce qu'elje sait que je la chante. La mer est un brave élément. Quand j'en suis longtemps éloigné, j'éprouve une véritable nostalgie. Mes Tableaux de la mer du Nord sont écrits con amore^ et je suis charmé qu'ils vous plaisent. En général, combien je suis heureux que mes Reisebilder aient trouvé bon accueil chez vous ! La lettre de madame de Varnhagen m'a ravi, vraiment ravi, presque enivré. Au fait, je ne Tai jamais méconnue. Je la connais un peu. Je confesse aussi que personne ne me comprend et ne me connaît si profondément que madame de Varnhagcn. Quand je lus sa lettre, il me sembla que, tout endormi, je m'étais levé en rêve, que je m'étais mis devant ma glace, et que j'avais parlé avec moimême, et fait un peu le glorieux. Le mieux est que je n'ai pas besoin d'écrire à madame de Varnhagen de longues lettres. Pourvu qu'elle sache que je vis, elle sait aussi ce que je sens et ce que je pense. Je crois qu'elle a mieux deviné que moi-même les motifs de ma dédicace. Il m'a semblé que je vo"Ulais exprimer par là que j'appartenais à quelqu'un. Je cours fougueusement à travers le monde, et par-
fois- viennent des gens qui feraient volontiers de moi leur propriété; mais il arrive toujours que ces gens ne me plaisent guère^ et, jaussi longtemps qu'il en sera ainsi, mon collier portera ces mots : f appartiens à madame Vamhagen.
Norderney^ le 4 août |826.
Cher ami,
Je ne puis laisser partir la poste sans t'envoyer un salut amical. Je me trouve très-bien des bains de mer, et c'est la chose essentielle que j'ai à te dire. Je ne trouve pas ici autant de plaisir que Tannée dernière, et la faute en est certainement à mon humeur plutôt qu'aux autres : je suis souvent injuste pour ceux-ci. Ainsi parfois il me semble que la belle Hanovrieuse n'est plus aussi belle qu'en 1825. La mer elle-même ne m'apparaît plus aussi romantique qu'autrefois. -^ Ei pourtant il m'est arrivé sur sa grève l'incident le plus doux, le plus mystiquement suave qui ait pu jamais enivrer un poète. La lune semblait vouloir me montrer qu'il y avait
CORRESPONDANCE INEBITE 300
encore pour moi des splendeurs dans ce monde. — Nous ne dîmes pas un mot. Ce ne fut qu'un long et profond regard ; la lune y ajouta la mélodie. — En passant, je pris sa main, et j'en sentis la pression secrète. Mon âme palpita et brûla... Ensuite j'ai pleuré.
A quoi bon ? Si je suisL assez hardi pour saisir promptement le bonheur, je ne saurais pourtant pas longtemps le retenir. Je crains que tout d'un coup le jour ne se fasse; l'obscurité seule me donne cpurage. — De beaux yeux I... ils vivront longtemps encore dans mon âme, puis partiront et se perdront dans le néant, comme moi-même.
La lune est accoutuniée à se taire; la mer, il est vrai, babille constamment; mais il est rare qu'on puisse comprendre ce qu'elle dit, et, toi qui es maintenant en tiers dans le secret, tu n'ouvriras pas. la bouche, et le mystère restera enseveli dans sa nuit.
Ici, il y a assez de mouvement : c'est la noblesse du Hanovre qui joue le principal rôle; une foule de personnages princiers. La princesse de Solms est aussi revenue; nous ne conversons plus autant que l'an dernier; elle ne me semble plus tenir aussi intimement à moi, et, quand nous nous rencontrons,
yO OEUVRES DE HENRI HEINE
elle me menace ou m'avertit toujours avec son doigt levé, et ne veut pas dire ce que cela signifie. — Quant à la belle personne de C. *, je n'admire plus d'elle que sa voix; je suis suspendu à ses lèvres. Je ne crois certainement pas qu'elle me veuille du bien, puisqu'elle m'a dit dernièrement : « Je vous connais d'outre en outre. »
Adieu; sois aussi heureux qu'on peut l'être dans ce monde î
LXYII
Norderney (peut-être le i6 août i8J6) .
La poste m'apporto précisément ta lettre du li, . et, comme un jeune ami est sur le point de partir pour Brème par un bon vent, je puis immédiatement répondre quelques mots à tes chères lignes.
Le lumineux incident au bord de, la mer n'est pas aussi important que tu crois, et que ma sentimentalité facilement excitable se l'e^st figuré; ce fut une étoile, filant dans la nuit avec une rapidité cruelle, et qui n'a pas laissé de tractf ; — car je suis triste et