Voir la leUre suivante
je me trouve mieux qu'autrefois, elquema position extérieure est tolérable.
Je suis resté à Norderney jtisqq'au milieu de septembre; pendant la dernière quinzaine, presque le seul baigneur qui y fût ejicore. J'avais loué une yole et deux mariniers, et, tout le jour, j'errais çà et là sur la mer du Nord. La mer était ma seule compagnie; jamais je n'en eus de meilleure. — Nuits au Iiord de la mer merveilleusement splendides et grandes 1 Je pensais souvent à toi. Oui, il me semblait que je commençais seulement alors à bien te comprendre ! Il faut que de grandes impressions de la nature élargissent notre âme ^vant que nous puissions comprendre l'homme dans toute sa grandeu^r. Reste bon pour moi ; ne te méprends jamais sur mon compte. J'avouerai volontiers tous mes défauts, et je suis prêt à m'incliner devant toi.
Une seule chose me blesse, c'est que tu. sois si grand et d'une modestie si vitp effarouchée, tandis que, moi qui suis tellement plus petit, je prétends être si fort apprécié.
J'ai beaucoup soutFert ces derniers temps, et ce n'est qu^aujourd'hui que jô me sens de nouveau capable de penser et de travailler. Je retournerai sans
doute pour peu de temps, en janvier, à Hambourg, où paraîtra, à Pâques; la seconde partie des Beisebilder. Ce sera un livre extraordinaire, et qui fera grand bruit. Il faut que je donne quelque chose de puissant. La deuxième série des poëmes de la Mer du Nord^ qui ouvrira le second volume, est beaucoup plus originale et plus hardie que la première, et te plaira sûrement. J'ai tenté là, non sans danger mortel, une toute nouvelle voie. J'ai essayé aussi dans un fragment autobiographique de l'humour pur et libre. Jusqu'ici, je n'avais montré que saillie, ironie, caprice, jamais encore l'humour pur, et se suffisant à lui-même. Ce second volume renfermera aussi une série de Lettres de la mer du Nord où je parlerai « de toutes choses, et de quelques autres encore. » Ne veux-tu pas, pour cet écrit, me fournir quelques idées neuves? Je puis tout employer : pensées fragmentaires sur l'état des sciences à Berlin, ou en Allemagne, ou en Europe; — qui "pourrait les esquisser mieux que toi? et qui mieux que moi en faire un tissu? Hegel, sanscrit, docteur Gans, symbolique, histoire, — quels riches thèmes! Tu n'auras jamais une aussi bonne occasion ; car je prévois que tu n'écriras jamais tout un
livre, aucun surtout que tout le monde lise. Ce n*est pas tant Tenvie de me parer de tes plumes que bien plutôt l'affectueux désir de m' assimiler ton être spirituel, toi le plus sympathique de mes amis. Mais, si tu veux écrire sur ces sujets quelque chose de complet, par exemple toute une lettre un peu étendue, je rinsérerai comme correspondance étrangère, sans te nommer bien entendu, dans la seconde partie des Reisebilder, Tu peux certainement écrire d'une manière très-populaire; — tu n*as qu'à le vouloir. Et ma parole d'honneur te garantit ma discrétion. Penses-y, et décide-toi. C'est une de mes idées favorites depuis huit jours, et je ne voudrais pas la voir rejeter avec indifférence.
Mon frère est ici, et nous parlons beaucoup de toi. — J'ai reçu quelques lignes de Zunz : salue-le cordialement de ma part. — ... Sais-tu quelque chose des Robert? Malheureux et négligent correspondant que je suis, j'ai, dans ces derniers temps, laissé sans lettres mes meilleurs amis. — Salue Lessmann, qui, à ce que me dit mon frè^®? écrit un grand ouvrage historique.
Tu auras entendu dire qu'un j. .e ^tiîect, k Hambourg, avait partout colporta ^vôû^^B^ ^^
318 O^UVftES b]E fipNBI UEINE
m'avait cjonn^ des coups de canne. Qp gredii)-).à m'a seulement .a(taqgp dans la r^e; un in4ivi4u à qui je n'avais p^rjé de ina vie. Le drôje, par-dessiis le niarchéj a nié c^tt^ atjaq^p (il nj'avajt k peine pris par rU^bit, §j; Ijci cohue 4u Bupstab l'a imfnéçjifitement reppussé), quand j'^i déposé cpnfre li|i upe plainte ^ la polipç. C'était là touj ce que je voulais. Il ajouta que, par s^ile d'une rancune remontant à 1815 (je n'étais pas mênie alors à Hambpufg), je l'avais ^ttaqué daps n[^ps écrits S et ensuite sur la voie publique, -r-^ Cette histoire a été suffisamment exploitée par d'jpfames poquin^. M^is pourquoi t*é.crirjB ces dégoptaqtes choses? — Nq t'inqujète pas si l'on te dit qu'on veut me casser br^s et jambps. Je regrette dvC ne m'être j^piafs v^nté ^ toi des dangers que j'ai affrontés jusqu'icj; il y pst pourvu.— Adi^W, et aj^e tpujours top ,anîi.
i. Voir Reisebilder, t. L tout à la fin du Voyage duïïartz, le passage très-court dont il eét ici question ; « \\ n'est pas jusqu'au coqrtier mnlâtre, ete. >
A CHARLES IHMERMfNN
Lunebourg, le 14 QclotiTfi 1826.
Cher Immermann,
Faut-il donner jie longues excuses de mon long silence? Je vous laisse ce soin. Vous savez trop quelle est la disposition habituelle d'esprit de ces pauvres êtres tout subjectifs, et il n'est pas nécessaire de vpjjs l'exposer lopguement. J'étais trop envahi par les événenients extérieurs, pour avoir le temps (d'écrire. J'ai .quittié Gœttingue, cherché une existence à Hambourg, oxjl je n'ai rencontré qu'ennemis, médisances et chagrins; ej;, pour répondre à cet accueil, j'ai publié le premier volume de^ Ifeisehilder (je vous l'ai envoyé; l'avez-vous reçu?); puis, j'ai fait un second volume à Norderney, voguant et croisant niélancoliquement sur la mer du Nord, et, depuis trois semaines, je suis ici, au milieu des miens, beaucoup mieux portant qiioiq^® malade encore, vivant retiré comme ^^^^5 uue tombe, et comptant rester ici quelques^ .^ o\i \visc\u'îi ce
que l'ennui m'en chasse. Mais ce que personne ne sait, et ce que je ne dis qu'à vous, — ne le redites à âme au monde 1*^ c'est que j'ai repris mon plan de quitter l'Allemagne pour toujours, après avoir séjourné quelque temps encore à Hambourg cet hiver, pour y faire imprimer la seconde partie des Reisebilder, De là, j'irai par mer à Amsterdam, puis à Paris. Oh! que j'aime la mer! Je suis entré dans une complète intimité avec ce sauvage élément, et, quand il fait rage, je suis heureux! Je n'ai plus écrit à Varnhagen, depuis que je lui ai envoyé les Reisebilder, et reçu de lui la plus afifectueuse réponse; mais je ne cacherais pas mon projet à ces amis : n'est-ce pas Varnhagen lui-même qui me l'a conseillé? D'ailleurs, on dit toujours, parmi mes amis, que je vais à Berlin pour y faire un cours à l'Université.
Vraiment, j'ai des nerfs trop faibles pour rester en Allemagne. Ah! que n'ai-je la force de mon Immermann, cette force tous les jours croissante!
Dernièrement, j'ai lu votre Cardenio, J'en suis enthousiaste. C'est par excellence le livre que j'eusse voulu écrire. Et pourtant c'est un bonheur pour ce livre que je ne l'aie pas écrit. Ce Cardenio a toutes
les maladies fantastiques de Heine, avec toute la santé indestructible d'Imm«rmann. Nos âmes se ?ont donné rendez- vous dans ce poëme; et c'est, en outre, un des meilleurs livres du monde, et jusqu'ici ma lecture favorite. Pardonnez-moi, Immermann, lai vanité de m'en faire un peu accroire pour Cardenio. Je ne vous aurais point encore écrit sans une circonstance que je vais vous confesser à fond, si vous me promettez de ne pas rire.
L'hiver dernier, il avait paru dans les Annales de Vienne un remarquable article sur mes Tragédies^ et, comme je vivais très-isolé, j'eus grand'peine à me procurer cet article; après y avoir réussi, il me fut impossible, malgré toutes mes démarches, de trouver à acheter le volume : les libraires prétendaient qu'il fallait pour cela s'adresser directement à Vienne, qu'on ne pouvait acheter une des livraisons sans prendre l'année tout entière, etc. Bref, je fus très-content de le recevoir plus tard par l'obligeance de mon éditeur. Tout cela me revint hier à la mémoire en parcourant le dernier volume des Archives^ oh je trouvai un compte rendu cruellement long de vos œuvres connilt^^o^ écrit évidemment, cola sautait aux yeux, par i ^Y\\\c\\xe 4e vcies
Tragédies K Bien que ce travail me semble trop sévère, parfois même souverainement injuste, et ne soit rien moins que d'accord avec mes propres idées, il contient pourtant beaucoup de belles et bonnes choses, et je fus charmé de voir qu'une fois au moins on vous appréciait d'une manière grande et digne. En même temps, je songeai au pauvre Immermann isolé dans une place forte prussienne, et ne pouvant certainement pas se procurer ce livre, et je n'eus rien de plus pressé que de faire dire à mon ami et éditeur le libraire Campe, à Hambourg, de me laisser la propriété de ce volume des Archives et de vous l'envoyer aussi vite que possible, en présent de ma part. Je pense donc que vous le recevrez bientôt. — Et maintenant, riez, je Y0u§ le permets moi-même en riant!
1. W. Hàriiig, connu aussi sous le pseudonyme de WiMUàoAà Alexis. Ce romancier et polygraphe brillant, né ^ la fin du siècle passé, est d'origine française; sa famille avait quitté la France au tpnips des pers3cutions religieuses^ et le nom de Uâring, qu'elle 9 pris en Prijsse, n'est autre chose que son nom français Le Hareng, traduit en allemand. Il a débuté dans la vie littéraire par un rora^n (Waîladmor) écri^ au tenips de la granjle vogue de Waller Scott, et publié comme étant de lui. On assure que W. Scott> après l'avoir lu, déclara qu'il était impossible de mystifier plus habilement son monde. — Celui de ses romans qui a eu dès lors le plus de succès est la Maison Dusterweg.
A Hambourg, j'ai prêché Immermann à plusieurs, et Campe est devenu un de fos admirateurs. Si votre ancien plan de Revue est encore vivant dans votre tête, il serait bien l'homme à se faire l'éditeur d'une Revue bien coitibînée, rédigée par nous dçux; je pourrais cet hiver, à Hambourg, lui exposer la chose. Je puis maintenant écrire plus qu'autrefois, et je voudrais bien publier quelque chose en collaboration avec vous. Il est vrai que vous avez été berné par moi pour l'Almanach naufragé des Fleurs du Rhin, Mais je ne l'ai pas été moins. Ne vous laissez point effrayer. Voulez-vous introduire quelque chose dans le second volume des Reisebilder ? La meilleure place vous est ouverte, et je calculerai vos honoraires à raison de deux louis que me paye Campe, par feuille. jCc serait vraiment gentil. Les Reisebilder sont maintenant la place où je pré* , sente au public tout ce que je veux. Ils ont trouvé un débit énorme, et paraîtront bientôt en seconde édition. Je pense toutefois que le second et le troi-sième vplume réussiront encore plus.
dS4 CCUVREâ t)E RENRt HËtNB
* ▲ VARNHAGEN
Lunebourg, le 24 octobre i826.
CherVamhagen,
N'allez pas croire que je ne vous ai pas écrit depuis longtemps; au contraire, je vous ai beaucoup écrit, mais j'ai déchiré mes lettres par la raison toute naturelle qu'elles ne contenaient rien. A quoi bon vous écrire des raisonnements, puisque ceux-ci restent incomplets, et ne sont que l'expression de l'humeur du moment qui change à tout instant? Il est si difficile en échangé, à des gens comme nous autres, de dire avec certitude ce que nous voulons réellement, à quel but nous aspirons, etc. Combien il est rare que nous le sachions nous-mêmes ! — Pourtant, tout ce que je sais, je vais vous le dire. Quimd je reçus votre lettre et celle de madame de Varnhagen, je fus ravi; — mais vous savez cela par cœur I — je lus ces chères lettres, deux fois, trois fois, trente, quarante fois, si bien que mon cœur devint lout joyeux, et ma tête très-claire, et, comme une
étoile dans la nuit, se leva en moi cette lumineuse pensée : je veux aller à Paris ! oui I oui !
Vous avez raison dans la chose essentielle, cher Varnhagen; Paris est la ville qu'il me faut.
Toutefois, mes affaires sont si embrouillées^ que je ne puis pas si vite exécuter ce projet. Ma santé d'abord, qui n'est toujours pas brillante, et réclame de grands sacrifices. C'est pour cela que j'ai été une seconde fois prendre les bains de mer à Norderney, où je suis resté près de deux mois. Ce séjour m'a été très-salutaire; mais je ne m'aperçois point encore d'un effet radical, et suis toujours le même homme, tourmenté de maux de tête. Un voyage projeté en Hollande n'a pu avoir lieu à cause de la fièvre qui y régnait; d'autant plus que je me trouvai plus mal que d'habitude au commencement de mon séjour à Norderney. Cela n'alla mieux que plus tard. Vous apprendrez peut-être avec intérêt que j'ai fait à Norderney la connaissance du prince Koslowski, qui a été votre collègue quand vous étiez ministre à Carlsruhe. Il pariait de vous, et die madame de Varnhagen surtout, avec beaucoup de chaleur. Quel plaisir pour moi d'entendre, sur un îlot de sable de la mer
du Nord, un Russe chanter les louanges de madame 1. 19
de Varnhagen I Je me suis fort lié sivec lui; « nous étions inséparables» » et nous nous sommes retrou- ^ vésk plus tard à Brème, au Lindenbof. Il ne sait pas encore s'il retournera ou non en Russie. ^ La princesse de Solms, et une portion de rAlmanach de Gotba -^dont nous avons à faire les frais, nous autres, pauvres Allemands i — se trouvaient aussi à I^orderney; mais, cette fois, je n'ai pas eu grands rapports avec la princesse.
J'ai fait un beau voyage en mer : il y a eu tempête, périls, levers de soleil, mal de mer, et le reste. J'ai passé aussi de bien belles nuits sur le rivage. Depuis quatre semaines, je suis ici chez mes parents ; j'y resterai bien deux mois encore, puis je retournerai à Hambourg, pour faire imprimer la seconde partie de mes Reisebilder, Je resterai là jusqu'au printemps, puis j'irai par mer à Amsterdam, je verrai la Hollande, et, de là, je partirai pour Paris. Je ne sais encore si je visiterai mon pays rhénan. Mais personne ne doit connaître ce plan, per< sonne au moins qui me touche d'un peu près, ainsi ma famille de Hambourg, et mes amis de Berlin, auxquels je dis toujours que j'irai faire un cours à l'Université, Si je fais réellement ce grand voyage, il
sera toujours temps que les gens rapprennent. Sans cette précaution, ils me feraient perdre la tête avec leurs bavardages.
A Paria» je travaillerai à la Bibliothèque royale, je verrai le monde et les hommes, et rassemblerai les matériau}^ d'un livre qui sera européen.
La seconde partie de^ Beisebilder contiendra 1^ la deuxième et la troisième série de la Mer du Nord^ celle-ci en prose, la première en colossales épigrammes, plus originales et grandioses que les précédentes; 2*» un fragment de l'histoire de ma vie, écrit avec Fbumourle plus hardi, et qui vous plaira; 3** enfin le mémoire sur la Pologne que vous connaissez, et peut-être, si retendue du livre le permet, des lettres écrites de Berlin, en 1822. Mais ne vous méprenez pas : ce n'est autre chose qu'un cadre pour y placer plus commodément tout ce que je veux; ce n'est qu'aujourd'hui que j'écris réellement ces lettres, et j'utilise pour cela quelque chose de celles que j'ai publiées en 1822, dans VIndicateur westphalien.
La troisième section de la Mer du Nord consiste aussi en lettres où je puis dire tout ce qui me vient à l'esprit.
Je VOUS écris ceci pour vous faire voir combien il m*est facile de faire entrer tout ce que je voudrai dans ce second volume. Si donc, à ce point de vue, vous avez quelque désir, si vous souhaitez que certaines choses soient dites, ou que quelqu'un de nos intimes soit fustigé, dites-le-moi, ou, ce qui est mieux encore, écrivez vous-même dans mon style les lambeaux que je recoudrai dans mon livre, et vous pouvez vous fier à ma discrétion la plus sacrée. Je puis maintenant tout dire, je m'embarrasse peu de me mettre à dos une douzaine d'ennemis de plus ou de moins. Voulez-vous introduire dans mes Reisebilder des morceaux tout entiers, relatifs à notre temps, ou seulement m'envoyer votre liste de proscription? — Je suis tout à vos ordres *.
Je n'ai pas encore écrit aux Robert à Paris. Mais
1. Remarque de Varnhagen : c Heine m'offrit un jour, dans une de ses lettres, de châtier selon leurs mérites les personnes que je lui indiquerais, — sachant bien que j'étais lié par ma position habituelle, et qu'il ne m'était pas possible de donner à tel ou tel, à qui cela m'aurait fait plaisir, ou qui l'eût mérité, une volée de bois vert, — tandis que lui était parfaitement libre, n'avait rien à ménager, etc. Cette offre bénévole me fit beaucoup rire. Je le remerciai, et lui dis que, pour le moment, je n'avais personne à lui désigner, mais que je me souviendrais de son obligeance. ^ 11 y a de cela un quart de siècle, et je n'ai jamais été tenté de réclamer ses bons ofGlces (mars iSSO).»
GORRKSPONDANGE INÉDITE 329
je le ferai bientôt pour leur dire que je compte y aller. Si j'avais écrit plus tôt à Robert, je Taurais fait surtout à cause de mon gueux de livre. J'étais, au commencement, très-inquiet de son sort; maintenant, je suis plus calme. Je vous remercie cordialement, cher Varnhagen, de ce que vous avez fait pour ce livre, et que Dieu le rende aux enfants de votre esprit ! Je vous ai fort bien reconnu dans le Gesellschafier.,. Mais je n'ai pu déchilBrer avec certitude si c'est vous qui aviez écrit l'article tout entier. — Le livre à fait grand bruit, et trouvé beaucoup d'acheteurs. Mon éditeur m'a promis qu'une seconde édition se ferait bientôt; alors, j'écrirai une raisonnable dédicace que je vous enverrai préalablement pour la censure. Si, dans la première dédicace, j'ai parlé des quatre-vingt-huit Liedet* du Retour^ c'est dans l'idée de pouvoir orner cette série du nom de madame de Varnhagen *, dans la grande édition de mes poésies complètes que je compte publier bientôt. Mes premières années de jeunesse, V Intermezzo^ le Retour^ et deux séries des Poésies de la mer^ feront un beau volume, le commencement et la fin de ma
1. Le Retour est, en effet, dcdiJ à madame Varnhagen dans le lÀvre des chanU.
330 ceuVRES DE HENRI HEINE
jeunesse lyrique. Ceci encore reste entre nous, afin que Maurer et Dùmmler ne fassent pas d'opposition. Ils me forcent à agir ainsi, car ils ne font rien et n'ont rien fait du tout pour mes poésies. Mon éditetir actuel, Campe, avec qui je suis fort lié, a proposé à Dûmmler de lui abandonner pour un prix équitable les exemplaires restants des Tragédies^ et, après de longs pourparlers, a reçu de lui l'ultimatum cijoint qui naturellement ne peut être accepté. II faut donc garder le secret sur ce recueil projeté de mes poésies. Mais dites-moi si j'ai le droit d'agir ainsi. Il est bien entendu que beaucoup de Lieder seront supprimés, beaucoup modifiés et beaucoup ajoutés. Avec votre expérience, c'est vous qui pouvez le mieux m'éclairer sur ce que je dois faire. Quand bien môme Dûmmler aurait cédé à CaïUpe les Tragédies^ je n'en aurais pas moins fait paraître chez le dernier ce grand recueil de mes poésies. H est très-actif, s'entend à répandre un livre (ainsi, dans la seule ville de Hambourg, il a placé plus de cinq cents exemplaires des Reisebilder) et, avec lui, mes tragédies auraient été plus connues. Qu'en pensez-vous? Serait-il encore possible de décider Dûmmler? — Les jugements publics sur mes écrits
m'ont mis en grande faveur auprès de Campe, et il me donne beaucoup d'argent. Gela est bon, et d'un grand secours dans les jours difficiles» — Je suis sur un bon pied avec ma famille, et naa situation financière, de ce côté, est tolérable. Mais j'ai une quantité de chagrins secrets, bien des choses me serrent le cœur, et il s'ensuit, vous comprenez bien, qu'il ne serait pas opportun de commencer une lettre pour madame de Varnhagen, à supposer même que je pusse la finir.— Gi-joint un fragment de l'ancienne lettre déchirée, qui me tombe sous la main, — Ci-joint encore une lettre pour Charles de Raumer ; je ne sais s'il est maintenant à Berlin ou à Stettin ; veuillez donc vous informer chez le bedeau de l'Université, ou faire demander à l'historien Raumer, le professeur (cousin de Charles), s'il est à Berlin, et, dans la négative, mettez cette lettre à la poste. C'est un de mes plus chers amis ; il a été mon Las Cases à Gœttingue, et je m'enhardis à lui remettre une carte d'introduction pour vous. Il a beaucoup d'esprit, mais il faut du temps pour le décider à parler.
Et maintenant, adieu, et ne .m'oubliez pas. Que doîs-je dire à la divine Frédérique ? Là où je suis, je
pense à elle. Je pense à madame de Varnhagen, — ergo sum. Vous voyez que je ne suis pas un idéaliste.
— Saluez cordialement Tarcbihégelien Gans; je suis charmé que vous le voyiez si souvent. Dans ces dernières semaines, j'ai beaucoup conversé avec lui, et je Taime encore davantage.
A Norderney, j'ai trouvé vos Monuments biographiques^ que je n'avais encore lus que très à la hâte, et que j'ai pu étudier à loisir. Mon Dieut comment peuton écrire d'une façon si objective? L'histoire du roi Théodore est celle que je préfère. J'y retrouve votre style pittoresque; les autres biographies sont peut-être meilleures, parce qu'elles sont écrites d'une manière plus unie, sans recherche de l'effet. J'ai- lu ce récit en plein air, dans les beaux jours.
— Votre ami.
Saluez Ghamisso.
LunébouTg, le 16 novembre 1826.
Cher ami,
Je pense si constamment à toi, qu'il m'est vraiment impossible de savoir si c'est à ton tour ou au
mien d'écrire. Je suis, la plupart du temps, misérable. J'écris peu, mais ce peu est très-bon et te plaira. Je pense beaucoup, lis beaucoup, et je pourrai, un jour, devenir quelque chose. Notre livre avance, bien qu'un peu lentement, mais excellemment; il amusera et inquiétera beaucoup. Tu verras que « le petit bonhomme vit encore. » Napoléon et la Révolution française y figurent en grandeur naturelle. Je vis très-seul. Hier, j'ai reçu une lettre des Varnhagen ; je t'envoie celle de la dame, mais je te demande en grâce de ne la montrer à personne, et de me la renvoyer tout de suite. Cette lettre se rapporte exclusivement à Tune des miennes, et à mon plan d aller à Paris, et d'y écrire un livre européen. Personne n'en doit rien savoir. J'espère donner quelque chose de meilleur que lady Morgan. L'essentiel est de ne toucher qu'à des choses qui aient un intérêt vraiment général, européen.
J'ai lu hier, dans la Feuille de minuit^ les impertinences de Mullner sur mes Reisebilder. Cet homme ne peut que blesser, et a sûrement cru que mon diable avait trait à lui. II ne voit que lui partout. — Quelques amis me pressent de publier un recueil de mes
meilleures poésies, rangées par ordre de date, et sé-
vèrement choisies; ils pensant que t;e recueil de* viendrait tout aussi populaire que ceux de Bûfger, de Gœthe, d'Uhland, etc. Varnhageh me donne, à ce point de vue, maintes directions. J'y introduirais une partie de mes premières poésies, ce que je suis bien en droit de faire, puisque Dûmmler, sous un prétexte peu loyal, né m*a pas donné un fenin d'honoraires. Je prendrais aussi Ylntermezzo tout entier (Dûmmler ne pourrait m'en vouloir), et puis les derniers Lieder; — tout cela à la condition que Campe, à qui je ne demanderais point d'honoraires, voulût publier le livre, et ne craignît pas qu'il ne nuisît atix Reisehilder, Encore une fois, je ne demanderais pas un fenin pour ce livre; je n'aurais en vue que le bon marché, et les autres exigences de la popularité; ce serait ma joie de montrer à Maurer et à Dûmmler que je sais pourtant me tirer d'affaire, et ce livre serait mon œuvre principale, et donnerait mon image psychosologique : — d'abord mes poésies mélancoliques et sérieuses de jeunesse, Vlntermezzo combiné avec le Retour, ensuite mes Lieder fleurissants (ainsi, ceux du Voyage duHartz); — enfin l'ensemble des colossales épigrammes. J'appelle ce plan joli, parce que je pourrais cortibî-
CORRESPX>NÏ)ANCE INÉDITE 3^5
ner avec tout cela maintes jolfes fantaisfes; je connais assez le public pour savoir comment rattacher ces caprices aii^ intérêts actuels; Itiulèfôîs, il y aurait un travail difficile, ainsi là pïiéfece. — * Maià mon papier est à sa fin... Ton âîtti.
LXXHI AU MÈttY:
Lunebourg, le 1" janvier 1827.
Bonne année 1827 1
Reçois mes meilleurs v<jeux^ cher ami. Je suis enfoncé jusqu'au cou dans le travail ; autrement, je t'écrirais une longue lettre. Deux mots seulement aujourd'hui...
Au lieu de « La jeune fille fécondée par le dieu, » — tu peux changer ainsi : « La jeune fille qui renferme dans ses flancs le fruit divin ^ » Il s'agit de ces filles de rois que Junon- persécutait toujours quand Jupiter les avait honorées de ses embrassements, — et d'Hercule, le grand thaumaturge
I. Voir ié morceau intimlé k» Deux Grées, un des plas remar* quables de la série qui a pour titre la Mer du Nord (Poèmes et légendes, Paris 1865).
qu'elle poursuivait aussi en sa qualité de fils de dieu.
D'ailleurs, tu as raison, — les trois tableaux sont réussis. Ils montrent la gradation de mon humeur tragique. La seconde série aura encore beaucoup de semblables accents. Malheureusement, si je veux rester un homme d'honneur, il faut que le livre soit très-vite terminé. — Le « rire inextinguible, » est une expression homérique, et doit rester...
AU MÊME London, Grayen street, 31 Strand, le 23 avril 1827.
Cher ami.
Au dehors, il neige, et pas de feu dans ma cheminée : aussi ma lettre sera-t-eile glaciale. Par surcroît, je suis triste et malade. Vu et entendu déjà bien dés choses, sans avoir une seule intuition claire. Londres, au point de vue du grandiose, a dépassé tout ce que j'attendais; mais je m'y suis perdu. Je n'ai fait que peu de visites, — je n'ai pas vu encore tes amis, — et le théâtre a été, jusqu'ici, ma grande ressource.
GORRESPOrfDANGE INÉDITE 337
Je frissonne et souffre cruellement. Je suis trop malade pour rien pouvoir faire ; mon premier travail sera la préface de mes poésies; après quoi, je ' me mettrai à refondre RatcUff, — Je resterai à Londres tout au plus jusqu'à la mi-juin ; j'irai alors passer trois mois sur quelque plage d'Angleterre pour les bains de mer. J'en ai absolument besoin. — La vie à Londres est effroyablement coûteuse : j*ai dépensé, jusqu'à présent, plus d'une guinée par jour; sur le bateau à vapeur, j'ai dû payer une livre et demie sterling pour dépense et pourboire, et presque une livre pour quelques volumes que j'avais avec moi, etc. Les livres sont ici à des prix fous.— Rien que brouillard, vapeur de houille, porter et Ganning. — Je n'ai pas encore fait visite âmes amis de l'Abbaye de Westminster. — Qu'adviendrat-il de moi dans ce monde? En dépit de ma clairvoyance, je ne pourrai sans doute jamais m'empêcher de faire des sottises, c'est-à-dire de parler à cœur ouvert. Je suis curieux d'apprendre par toi si aucun gouvernement n'a pris mon livre en mauvaise part; Tout bien compté, on finira par s'asseoir à son foyer tranquille, dans son pays d'Allemagne, lisant pacifiquement V Indicateur allemand^ ou la Gazette litté-
338 OEUVRES DE HENRI liÊINB
raire de Halk, en mangeant une beurrée allemande. — Il fait horriblement humide et déplaisant ici, et personne ne vous comprend, personne n'entend Tallemand. — Adieu ! Ton ami,
A VABNHAGEN
Londres, le i'' mai 1827.
Si je n'écris pas beaucoup, je pense d'autant plus à TAllemaguc, et à la Franzôsischesfrasse 20 ^ Que cette lettre, cher Varnbagen^ vous porte mes salutations les plus cordiales. Quant à madame de Varnhagen, je n'ai pas besoin de lui écrire, elle sait tout ce que je pourrais lui dire, elle sait ce que je sens, ce que je pense ou ne pense pas, — et je n'ai pas non plus besoin de m'excuser auprès d'elle de mon long silence. J'ai été dans une situation si fâcheuse au dedans et au dehors, que je n'aurais rien pu vous dire de raisonnable. Et les hommes veulent pourtant qu'on leur parle raison, même quand ils ne sont pas des rationalistes endurcis. —Je vous remercie de votre cadeau de livres.
i. La demeure deVarnhagen, àfeerlin.
GOAIitaSPONDANGE INÉDITE 339
Aû nom du ciel, comment peut-on écrire des volumes si épais! Votre Blûcher m'a infiniment plu; je l*ai lu deux fois, et j'admire comment le fin diplomate a su manier ce sujet grossier sans lui faire violence. Le personnage ressort puissamment. Les exhibitions de Blûcher en Angleterre sont décrites de main de maître... Le parallèle avec Napoléon est admirable. Il s'y trouve du vrai; et celui qui l'avoue est — l'auteur du Tambour Legrand.
Chose étrange que, dans le même temps, deux hommes unis de sentiments aient présenté au public avec le même enthousiasme les deux chefs ennemis par excellence, Napoléon et Blûcher! Et nous avons pourtant voulu l'un et l'autre la même chose, nous restons unis par la pensée. Toutefois, je dois l'avouer, je né puis lire votre Blûcher avec amour; peut-être est-ce encore en moi un écho des marches du tambour Legrand; mais je m'irrite quand je songe que l'homme de l'idée, l'idée faite homme, Napoléon, a été terrassé par deux adversaires dont l'un n'était autre chose qu'un hussard, joueur de pharaon, et l'autre un roué anglais dépourvu de tout enthousiasme. — Vous pouvez à peine vous figurer quelle piteuse figure celui-ci faisait la semaine der-
340 ceuvRËS de henri ueike
nière, quand je le vis revenir de Saint-James; son gracieux roi venait peut-être de lui apprendre, en haussant les épaules, le complet triomphe de Canning, qu'il pouvait lire aussi sur les visages heureux des passants. Cette fois, l'idée l'emporta sans canons, et le vainqueur de Waterloo dut battre en retraite. Vous aurez reçu mon livre relié en rouge pour madame de Varnhagen et vous l'aurez offert en mon nom à notre chère Frédérique. Le paquet pour Moser aura aussi été remis à son adresse. J'ai dû laisser le soin des livres à un tiers, parce que je suis parti bruquement de Hambourg. C'est aussi ce qui m'a empêché d'envoyer quelques lignes avec les volumes. Ce n'est pas l'inquiétude qui m'a fait partir, c'est la prudence, qui conseille à tous de ne rien risquer là où il n'y a rien à gagner. Si javais eu quelque perspective d'être placé à Berlin, j'y serais allé directement, sans me soucier du contenu de mon livre. Comme notre ministère est avisé, je crois avoir plus de chance maintenant que jamais d'être placé, et je finirai sans doute par revenir à vous à Berlin. Je suis parti de Hambourg précisément le jour où mon livre a été publié;— il m'a fallu prendre beaucoup sur moi ! — et, depuis lors, je n'en ai pas
entendu dire un mot. Je sais à Favance ce qui adviendra, je connais mes Allemands. Ils s'effrayeront, réfléchiront, et ne feront rien. Je doute même que le livre soit défendu. Mais il était nécessaire qu'il fût écrit. Dans ce temps servile et plat, il fallait que quelque chose se fit. Je suis quitte maintenant, c'est à ces amis au cœur dur qui, un jour, voulaient faire tant de choses et maintenant se taisent, à être confus. Les conscrits les plus poltrons, quand ils sont dans les rangs, deviennent très-courageux; mais c'est celui-là qui est seul qui montre le vrai courage. — Je prévois aussi que les bonnes âmes déchireront mon livre à belles dents, et, si mes amis se taisent sur ce dangereux écrit, je ne pourrai leur en vouloir. Je sais fort bien qu'il faut être tout à fait indépendant de l'État pour oser parler du Tambour Legrarid. Robert serait sans doute, par sa position, celui qui pourrait le mieux prendre fait et cause pour mon livre. Je ne lui ai pas écrit, il est vrai ; mais je sais qu'il n'aime pas les longues correspondances. Je conviens aussi que, bien que sa femme soit fort distinguée, même intellectuellement, j'aime encore mieux la voir parler que de la lire. Entre nous, écrire à une jolie femme me semble aussi fou que si je vou-
312 CEUVRES DE HENUI REINE
lais entrer en correspondance avec un pâté de Strasbourg. Toutes les choses de ce monde doivent être goûtées à leur façon. Ces beaux yeux dontTécIat réjouit notre cœur, et ces pâtés aux truffes dont le fumet nous transporte, perdent beaucoup à l'éloignement. — Quand vous écrirez aux Robert, ditesleur que je resterai ici encore quelques semaines, que je prendrai ensuite les bains de mer pendant deux ou trois mois sur la côte d'Angleterre, et que je m'en irai alors à Paris pour revenir en Allemagne en passant par Carlsruhe. Si, dans l'intervalle, vous avez quelque chose à me communiquer, écrivez-moi sous le couvert de B.-A. Goldschmidt et C*«, à Londres. Ces messieurs sauront toujours où m'envoyer mes lettres. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on paye ici double port quand la lettre est sous couvert. Si vous voulez, pour employer utilement mon séjour à Londres, me rendre attentif à quelque chose, j'en serai charmé. Au cas où vous seriez en correspondance avec Cotta, demandez-lui s'il veut m'occuper ici ou à Paris pour le Morgenhlatt, Mais il faudrait s'y prendre bientôt. Il est entendu que, si je devais prolonger pour cela mon séjour en Angleterre, il s'agirait d'honoraires un peu forts.
Tout est ici d'une cherté sans exemple; comme je veux tout voir, je dépense une guinée par jour; ce qui est énorme pour un écrivain allemand. — Saluez beaucoup Gans, ainsi que Chamisso.— Peu avant mon départ, j*ai- vu encore à Hambourg madame votre sœur et le docteur Assing; ils vont tout à fait bien.
Je suis sur un bon pied avec ma famille, mais toujours en guerre avec moi-même. Dans ces derniers temps, je me suis créé bien des soucis. Je souffre toujours de mes maux de tête, et d'anciennes blessures se rouvrent dans mon âme. En ce moment, un engourdissement violent m'a enfermé comme dans un sépulcre de plomb. Je crains de tomber sérieusement malade. — Adieu; mon papier finit. Je baise la main de madame de Varnhagen.
Londres, le i" juin 1827.
Cher ami,
N'attribue point mon silence à mes sentiments. J« suis trop désorienté, et malade, et troublé,
pour pouvoir écrire. Agréables lettres de Berlin. Les hommes les plus inconnus pleins d'enthousiasme. En revanche, Varnhagen m'écrit : « Votre livre fait sensation, grande sensation, et Dûmmler et consorts l'appellent, dans leur style de librairie, un fameux livre; mais les lecteurs sont déconcertés; ils ne savent pas s'ils doivent garder leur plaisir par devers eux et le renier en public ; les amis euxmêmes font terriblement les vertueux, et se posent en savants et citoyens rangés et amis de Tordre. » Bref, par servilisme et par peur, on blâme tout. Quel contraste avec la lettre qui m'arrive du midi de l'Allemagne, d'Augsbourg ! Ce n'est pas nouveau pour moi de recevoir de là-bas des appels séduisants. Hélas! je suis enchaîné à l'Allemagne du Nord. Une belle pensée : devenir, en Bavière, chef du parti libéral! Mais je suis malade, ruiné et enchaîné. — Et cependant, il me faut payer ici avec de l'or toutes les idées que je recueille. Il y a des jours où je dépense plusieurs guinées. Je ne publierai rien sur l'Angleterre; aucun libraire ne me payerait mes frais. — Hier, je me demandais si je ne ferais pas bien d'écrire quelque chose sur l'Angleterre dans le Morgenblatt; mais cela n'en vaut pas la peine. Il
CORRESPONDANCE INÉOITE 34S
faudrait me faire violence pour la politique, et les choses n'auraient plus d'intérêt quand je voudrais réimprimer ensuite.Le mieux est de ne rien publier. Ce que j'aurai conçu, dès lors, fera d'autant meilleur effet dans mon livre. Je ne veux point être un niais, et écrire de fameux livres dans le sens de Dûmmler et consorts. Je vis tout seul ici, je le veux ainsi. Et pourtant, Dieu sait comment les journaux de Londres, entre autres importantes nouvelles, ont annoncé ma présence ici et remarqué que j'étais en voyage pour la France. J'aurai beaucoup à vous raconter !
Lxxvn
A M. MOSER
Londres, le 9 juin 1827.
Cher Moser,
Pardonne-moi ma négligence à écrire... Avant mon départ de Hambourg, j'ai pris soin que mon livre te fût envoyé. Je pensais qu'il tiendrait lieu d'une lettre. Tu y auras vu ce que j'ai pensé, senti et souffert depuis un an. Je crois que le Tambour Legrand t'aura plu. Tout le reste du volume, les poésies exceptées, est pâture pour la foule, qui s'en
346 OEUVRES |>6 HENRI HBINE
repait aussi de grand appétit. Ce livre m'a gagné en Allemagne beaucoup d'amia> et de popularité; si la santé me vient Je puis faire beaucoup î j'ai maintenant une voix qui se fait entendre au loin ; souveat encore tu l'entendras tonner' contre le» sergents de ville de la pensée, et les oppresseurs des droits les plus sacrés, — J'obtiendrai, dans l'université des grands esprits, une chaire de professeur trës^x?traordinaire.
Le but essentiel de cette lettre est de te répéter le vieux refrain, c'est-à-dire que je t'aime et désire garder ton affection. Gomme preuve de la mienne, je t'envoie aujourd'hui les dix louis que tu m'as prêtés, — il y a beau jour 1 Ce n'est qu'à mes meilleurs amis que j'ai l'habitude de payer mes dettes. A cette occasion, je te remercie encore d'être venu si amicalement à mon aide quand j'en avais un si grand besoin. Je sais que tu n'aimes pas ces remm*ciments; mais je ne puis les supprimer, —j'ai si rarement l'occasion d'en faire! Quant aux douze louis qui me reviennent (quand tu auras touché, sur la valeur du mandat ci-joint de vingt-deux louis, les dix qui te sont dus), je te prie d'en disposer comme suit :
Je dois cinq louis à Tassesseur Christian Sethe, et je désire que tu les lui envoies en lui disant que j'en ai donné l'ordre de Londres : il est à Munster, et son père, le président de la cour de cassation de Berlin, te remettra son adresse. — Je dois encore, depuis Gœttingue, à mon cher ami Charles de Raumer (sttMl, juris^ Maurerstrasse, 53), deux louis; à moins que tu ne préfères les lui envoyer en mon nom, je désire que tu les remettes toi-même, en lui donnant Tassurance que je suis bien portant; autrement, il me croirait au lit de mort, car il sait que je n'ai pas la passion de payer mes dettes. C'est l'un de mes plus chers amis, et il pourra te raconter comment je vivais à Gœttingue *. Enfin je me souviens que je dois encore un louis à l'excellent Joseph Lehmann, et, puisque je suis en bon train, je veux aussi que tu le payes pour moi. Lehmann ne voudra plus se souvenir de cette petite dette; mais j'ai bonne mémoire. Dis-lui que je lui écrirai bientôt. — Après ces payements, il reste chez toi à mon actif quatre louis dont je disposerai bientôt. Je ne
1. Cet ami d'université dé Heine est devenu, vingt-cinq ans plus tard, l'un des ministres du roi Frédéric-Guillaume IV, et s'est rattaché au parti féodal*
veux pas te donner trop à la fois matière à rire. Pardonne-moi tout ce dérangement.
Tu peux te figurer comment je vis ici, puisque lu me connais et connais l'Angleterre. Je vois et j'apprends beaucoup de choses. Dans quelques jours, je partirai pour les bains de mer. MM. B.-A. Goldschmidt et G»®, à Londres, à qui je fais adresser mes lettres, ont Tordre de me les envoyer. — Ma santé n'est guère meilleure; mon vieux mal de tête ne veut pas céder. — Le but essentiel de mon voyage était de quitter Hambourg. J'espère avoir la force de n'y pas retourner.Berlin non plus ne m'attire pas autrement... Ici, tout est trop cher et trop démesuré. Beaucoup de choses intéressantes: — Parlement, Westoiinster-Abbey, tragédie anglaise, belles femmes. Si je quitte vivant TAngletërre, ce ne sera pas leur faute; elles font ce qu'elles peuvent. Littérature du jour misérable, plus misérable encore que la nôtre, et c'est beaucoup dire.
Si tu peux faire quelque chose dans le monde des journaux, pour le second volume des Reisebilder, n'y manque pas. Il y aura toujours assez de misérables attaques contre moi, — et les amis, d'ordinaire, ne bougent pas. D'ailleurs, il est hasardeux
pour des fonctionuaires de l'État, en Prusse, de s'exprimer loyalement sur mon livre. Toi qui n'es pas fonctionnaire, je te rends attentif à ce fait; mais je sens que c'est inutile : tu es trop profond pour qu'il soit possible de t* engager à écrire. Un peu de superficialité ne te nuirait pas. — Adieu; salue 6ans et Zunz, les deux amis. Je pense beaucoup à Gans, et toujours avec un sentiment cordial, presque tendre. Mes salutations à madame Zunz. Si tu voisBendavid, ne m'oublie pas auprès de lui, comme auprès du vieux Friedlânder; ce sont des hommes que j'estime. Si tu veux m' écrire, ne tarde pas...
Il fait aujourd'hui beau temps, chose rare à Londres. Je vais faire visite à mes amies les Chinoises qui sont ici.
Norderney, Norderney, Norderney, le 20 août 1827.
Cher ami.
Comme tu vois, je suis de nouveau à Norderney.
J'ai appris qu'on était ici très-monté contre moi,
qu'on y voulait ma mort, etc., et je n'ai rien eu de L 20
350 CBUVBBS PB HBNftl HBINB
plus pressé que d'arriver. « Ëb bien , il fallait du courage I Jè m'ont orié de loin quelques vieilles connaissances en me voyant paraître. Je pense tou^ t^fois n'en avoir nul besQin; il en fallait seulement pour venir. J'ai maintenant le droit de faire le rodomont. La poste va partir ; autrement, je ne m'en tiendrais pas là. Aujourd'hui, je ne puis pas encore t' écrire une véritable lettre. — L'Angleterre m'a ruiné financièrement; toutefois, je ne ferai pas comme Walter Scott, c'est-à-dire que je n'écrirai pas un livre mauvais mais Ii^cratif. Je suis le chevalier du Saint-Esprit.
Ton ami, qui attend bientôt une lettre de toi.
A VAHNHAOBN
Hambourg, le 26 septembre 1827.
Puis-je aller à Berlin?
Si oui, votre ami y sera bientôt t
GOURfeSPOÏfDANCfi ÎNéDltB ddl
Hambourg, le 19 octobi-e 1827.
Chers amis,
Merci f cordial merci de la prompte réponse que vous avez faite à ma courte mais délicate question? Dans ce moment encore, je suis trop surmené pour pouvoir écrire une lettre présentable. Mais, dans quinze jours, j'écrirai. Le professeur Dirxen vous aura raconté, cher Varnhagen, que j'étais* de nouveau à Norderney. Ma question relativement à Berlin n'était pas dictée par Tanxiété. Après avoir reçu le responsufh de madame de Varnhagen, j'étais déjà sur le point d'aller vous rejoindre, et tous mes préparatifs étaient faits, quand il m'est arrivé une lettre qui, en quelques instants, m'a décidé à partir pour Munich. Il y a longtemps déjà qu'on avait désiré m'y voir. Aujourd'hui, on me promet monts et vermeilles ^ En tout cas, je trouverai là de la tranquillité, et, maintenant, c'est pour moi l'essentiel.
i. Dans Toriginal, Hollande et Brabant.
En janvier 1828, les Annales politiques paraîtront à Munich, sous la rédaction de votre ami Heine, et du docteur Lindner. C'est ainsi qu'on apprendra d'abord que je suis à Munich. J'ai accepté cette rédaction parce que j'étais persuadé que vous n'en seriez pas seulement satisfait, mais réjoui. Quant à la tendance, vous la pressentez bien. — Je pars dans quelques jours pour Munich; je vous écrirai en route.
Cher Varnhagen, vous êtes le seul homme au monde sur la discrétion duquel je puisse compter. C'est pourquoi il faut que vous me veniez en aide jusque dans mes préoccupations les plus arides. Tous mes autres amis sont des parleurs. Il faut donc que je vous importune. Vous recevrez prochainement de MM. Treuttel et Wurtz, Treuttel jun. et Richter, de Londres, une lettre par laquelle ces messieurs vous enverront pour moi une somme d'environ huit cents thalers. Ayez la bonté d'encaisser pour moi cette valeur, et de la garder à ma disposition. Mais, au nom du ciel, ne dites à personne que j'ai reçu et que je possède une telle somme d'argent 1 J'ai passablement de dettes dans cette vallée de larmes, et, jusqu'ici, aucun revenu fixe. Je
suis exposé à des poursuites et à des dangers, et il est nécessaire que j'aie en tout temps un viatique tout prêt. J'ai Thabitude de gaspiller Targent que j'ai sous la main. Il serait bon, me suis-je dit, que vous eussiez toujours pour moi un petit fonds de réserve. Seulement, motus t
J'ai quitté Londres le 8 août, jour de la mort de Canning. Grand butin intellectuel t La vie de Londres est trop grande et trop coûteuse. Je m'étais enfoncé jusqu'au cou dans des aventures ; par sottise et mauvaise humeur, j'ai perdu plus de trois cents guinées, et je suis heureux d'en être sorti.
Les femmes d'Angleterre sont belles, et les hommes grands et généreux.
A ma première station de voyage, je vous écrirai, et vous dirai où votre réponse me trouvera. Vous pourrez certainement me donner, sur ma nouvelle besogne de rédacteur de Revue, mainte utile direction. A qui dois-je m'adresser comme collaborateur? Seriez-vous disposé vous-même à travailler aux Ajinales ? Personne ne le saura. Je prends tout sur moi. Ce que je vous ai proposé au sujet de nos intimes, quand j'écrivais le second volume des ifet-
sebilder^ je le maintiens pour la Revue. Un leading
354 * (teUVABS bte HfiNkll HÈINÉ
artkle d^ Ahnùks sera là critique d^ livres âhglais et iailematids^ au point de vue politique. Je ne sais point encm^e tôxactemetit quels honoraires seront payés aux coHaboratôUt^s ; 'en tout cas, ils he seront pas insignifiants. — Le Livre des chants \ pottï* madame de Varnhagen, sera bien arrivé. Ûe n'est autre chose qu'une édition vertueuse de mes poésies. — J'ai déjk vendu à mon éditeur la seconde édition des /î^i>e6iWcr; aussi pâraîtra-t-e!le bientôt. Quant au troisième volume, il sera publié aussitôt que je Faurai écrit. Je suis jeune, je n'ai pas encore une femme et des enfants àfiamés autour de moi : je puis donc parler librement. Madame de Varnhagen sera satisfaite. Je voudrais écrire à cette chère amie une longue lettk^e, longue comme le monde, diffuse et insupportable comme ma propre vie. — Ce matin, je suis sur le point d'aller faire visite à une femme qiie je n'ai pas vue depuis onze ans, et à qui Ton a redit que j'ai été autrefois amoureux d'elle. C'est madame Friedlânder de Koenigsberg, presque une cousine. Hier déjà, comme aviaht-goût, j'ai vu l'époux de son choix. La chère personne s'est fort
.1. La première édition des Poésies complètes de Heine, publiée à Hambourg, en 1827.
CORRESPONDAHCE INÉDITE 355
pressée, et est arrivée hier, juste le jour oiij)araissait, chez Hoffmann et Campe, la nouvelle édition de mes Souffrances de jeunesse ^ — Le monde est absurde, et fade, et antirécréatif, et exhale un parfum de violettes sèches.
- Pour moi, je suis éditeur des Annales politiques \ en outre, je suis fermement persuadé que les ânes, quand ils s'insultent entre eux, n*ont pas de plus sanglante injure que de s'appeler hommes.
Si ton œil te scandalise, arrache-le; si ta main droite te scandalise, coupe-la ; si ta langue te scandalise, retranche-la; et, si ta raison te scandalise, fais-toi catholique.
J'ai causé à Londres, dans le New-Bedlam, avec un politique devenu fou, qui m'a confié mystérieusement que le bon Dieu était proprement un espion russe. — Je veux que ce gaillard soit collaborateur aux Annales politiques.
1. Littéralement /«t*ne« Souffrances. C'est la première série du Livre det chants.
A M. MOSER
Hambourg, le 19 octobre 1827.
Cher Moser,
Si tu ne veux pas m'écrire longuement, dis-moi au moins le plus tôt possible si tu as reçu de Londres, en même temps que ma lettre, la traite de vingt-deux louis qu'elle contenait, ' sur les frères Veit (tirée par B.-A. Goldschmidt et Ci»).-- Je suis sur le point de quitter Hambourg, et j'attends ta réponse sous l'adresse de S. Heine, à Lunebourg. Écris-moi seulement Yow^ de suite ^ quand ce ne serait qu'une ligne. Ton silence et ma négligence me sont brusquement revenus au cœur, et m'inquiètent.
Ton ami.
P. -S.— Je suis à la veille de partir pour Munich. De là, ou pendant le voyage, je t'écrirai des choses intéressantes.
AU MEME
Lunebourg, le 30 octobre 1827.
Cher Moser,
Je pars ce soir, j'ai encore ma malle à faire, ainsi peu de paroles. De Gassel, je répondrai posément à ta chère lettre, Je vais à Munich, où Ton me fait de grandes promesses, et mieux encore que des promesses. Ma santé, de nouveau compromise, ne me permet aucun travail considérable. Il est dur avec cela, dans cette rude saison, de se mettre en route. Les Annales politiques universelles, qui paraîtront sous une forme nouvelle, dès 1828, et dont je suis le rédacteur, t'apprennent en quelle qualité je vais à Munich. Je demande ta collaboration pour cette Revue importante, et même quelque peu solennelle et diplomatique. Indique toi-même une rubrique courante sous laquelle tu donneras tes observations sur les livres et les choses. Mets-toi tout de suite à l'œuvre, afin que j'aie de toi quelque chose, ne fût-ce qu'une couple de pages, pour la li-
vraison de janvier. Je commence à espérer qu'on pourra t'extorquer enfin quelque chose d'imprimable. Tu peux compter sur ma discrétion. Ne dis rien à Gans. Que je déplaise au valet d'aristocratie Gœthe, c'est chose naturelle. Son blâme honore, depuis qu'il patronne tout ce qui est débile. Il craint les titans grandissants. C'est maintenant un dieu faible et décrépit, tout chagrin de ne pouvoir rien produire, Raumer pourra te dire que déjà, il y a trois ans, je ne l'aimais plus, — et ta dernière lettre m'a trouvé incorruptible»
Le LÙTe des chants n'est rien qu'une édition complète de mes poésies déjà connues. Je te l'ai envoyé de Hambourg par une occasion de librairie. Le volume est admirablement gréé et équipé, et, comme un t>acifique vaisseau marchand, il voguera doucement vers la mer de l'oubli, sous l'escorte du second volume des ReisehUder. Celui-ci est un vaisseau de guêtre qui porte trop de canons à bord, et cela a terriblement déplu. Le troisième Volume sera armé plus formidablement encore, son artillerie d'un plus fort calibre, et j'ai inventé exprès une poudre tout à fait nouvelle. Il ne portera pas non plus autant de lest que le précédent.
CORRESPONDANCE INBPITB 359
Dans le cas où lu n'aurais pas encore remis les cinq louis à Sethe, je désire que tu me les envoies (avec les quatre louis que j*ai chez toi à mon actif), en une petite lettre sur Francfort. Adresse -moi ta lettre poste restante à Cassel (Hesse). Je compte y rester quelques jours, et y trouver ta lettre. Si tu avais déjà rendu les cinq louis à Sethe, selon mon ordre, il faut que tu m'en prêtes autant pour un mois. Je crains de manquer d'argent en voyage, et ce n'est qu'à mon arrivée à Munich que j'en recevrai. Je sais que tu ipe viens volontiers en aide, et c'est pourquoi je te harcelle. Dans un mois, parole d'honneur^ tu recevras les cinq louis, si tu me les prêtes. Grâce à Dieu, mes finances sont en meilleur état; seulement, je ne ^l'entends pas encore à tirer des lettres de chiing^.
Adieu; salue nos amis et viens à n^on aide pour les Annales. Je reste pour la vie ton immuable ami.
A VARNHAGEN
Lnnebourg, le 30 octobre 1827.
Cher monsieur de Varnhagen,
Si le contenu de ma dernière lettre n'est pas en désaccord avec vos travaux actuels, notre correspondance deviendra sans doute assez activé. Nous nous pardonnerons réciproquement alors d'être brefs. Après ce préambule, j*ose vous prier en deux mots, de m'annoncer aussi vite que possible (H. H. poste restante^ à Gassel) si Treuttel et Wiirtz vous ont adressé pour moi la remise en question.
Je vais partir de Lunebourg (je ne me fie pas singulièrement aux Hanovriens), et je m'arrêterai quelques jours à Gassel. Je passerai par Francfort en allant à Munich. — Ma santé se gâte de nouveau. Je n'ai quitté Hambourg que samedi, m' arrachant brusquement à des circonstances drolatiques. On dit là-bas que je suis amoureux, amoureux à en mourir, de mademoiselle Pèche, l'actrice. Deux personnes savent que c'est impossible, — moi et
CORÎIESPONDANCE INÉDITE 361
madame de Vamhagenr Je baise les mains de cette dernière; je voudrais pouvoir le faire débouche. — Ah ! Dieu! il me serait si facile maintenant de passer par Garlsruhe^ et voilà que les Robert sont à Berlin! — On prétend à Berlin que Gœthe parle dé- favorablement de moi : cela ferait de la peine à madame de Varnhagen. — Je me brouillerai davantage encore avec les aristocrates. Wolfgang Gœthe peut continuer à violer le droit public des esprits; il ne peut empêcher que son grand nom ne soit souvent, un jour, nommé avec celui de Henri Heine.
Enfin Munich, à peu près le 28 novembre 1827. Cher monsieur de Varnhagen,
J'ai bien reçu à Gassel la bonne lettre que vous
m'y aviez adressée poste restante^ et je vous remercie
d'avoir si vite répondu à ma question. ^Je viens vous
la faire une seconde fois, et vous prier instamment
de me dire, ne fût-ce que par une ligne, si Treuttel
et Wurtz n'ont rien envoyé? Mon Dieu î il y a si peu I. 21
d'hommes sur qui l'on puisse compter, et la négligence de ces messieurs de Londres me montre une fois 4e plus combien il faut être prudent. ^ Je suis arrivé ici depuis quelques jours. Gotta, qui y était resté un jour de plus pour m'attendre, est déjà reparti pour Stuttgart. Sa femme est une aimable personne, qui lit mes vers avec plaisir, et à qui je parais plaire. Dans six semaines, les Gotta reviendront ici. Gomme je m'y attendais, Munich est cordialement triste. ÎjBs gens craignent que je ne m'y plaise pas, et ignorent qu'en définitive je ne cherche autre chose dans le monde qu'une chambre tranquille. Je veux me retirer en moi-même, et beaucoup écrire. Si le climat ne me convient pas, je ferai ma malle : aussi je ne veux prendre aucun engagement définitif. Gotta veut m'atteler à son Ausland^. Ainsi soit-il î Les Annales ne me donneront pas grand-peine; quant à faire des visites pour chercher des collaborateurs, j'ai la tête et le cœur trop malades. Gotta m'a ofiert deux mille florins par année; mais j'ai arrangé difiléremment la chose. Je
i . Le Journal de Vétrdnger, un des impoMants journaux non politiqi^cs créés par Cotta, en même teinf>s q^ic le Morgenhlatiy la Feuille littéraire et le Journal artistique.^ ïcus ces journaux lubsûtent encore.
veux d'abord tout examiner de sang-froid. — Le docteur Lindner est un homme facile et bon, avec qui je jn' accorde bien. — Je Languis après un pays qui n'est pas découvert encore. Parfois aussi après Berlin, suptoiot quand je reçois de vos lettres, et que j'entends ipaa^iei* de «madame de Yarnhagen. J'a|yprends avec surprise tpke nous avons déménagé ; j'avais toujours cru, jusqu'ici, que ma patrie était Fraazbmichestrmse^ 20. — ie i?©ux écrire au roi de Prusse pour lui demander, quand Forster mourra, la survivance du poste de démagogue de cour.
^ Le roi de Bavière do^ avoir mal reçu Gôrres. Oken a de nouveau voulu partir; alors, on a résolu de lui donner un traitement fixe. Le plus grand poète du monde est Edouard Schenk.
Je suis resté huit jours à Cassel. Jacob Grimm à qui je semble plaire {irmerabUet) travaille à l'histoire du droit allemand 1 Louis Grimm * a dessiné mon portrait: long visage allemand, les yeux languissamraent tournés Ters le ciel. — A Francfort, j'ai passé trois jours avec Boerne. Beaucoup parlé de madame
i. Loais* Grimm, frère des deux illustres philologues, Jacob et GQilluumd«Louis, ciait pointre et surtout graveur : il fut longtemps profvssjur à l'acidémie de peioiure do Cassel.
de Varnhagen. Il s'occupe à recueillir en trois volumes ses morceaux détachésl Le premier contiendra ses critiques théâtrales. Je n'aurais jamais cru que Boerne fit aussi grand cas de moi; nous avons été inséparables jusqu'au moment où il m'a accompagné à la poste. D'ailleurs^ pendant tout mon voyage, je n'ai vu personne autre, si ce n'est Menzel, à Stuttgart. Je n'ai point vu les nobles bardes du lieu. Le livre de Menzel sur la littérature ^ a beaucoup de belles pages. Je n'ai pu lire sans douleur les passages sur Goethe. A aucun prix je ne voudrais les avoir écrits. A quoi pensez-vous, cher Varnhagen ?m^ écrire contre Gœthe, moi? Si les étoiles du ciel me devenaient hostiles, devrais-je pour cela dire que ce sont des feux follets 1 En général, c'est sottise, même quand on dirait vrai, de parler contre des hommes qui sont réellement grands. L'antithèse actuelle de (loethe, c'est-à-dire le petit nationalisme allemand et le piétisme plat, sont, après tout, ce que je déteste le plus au monde. Aussi je resterai fidèle quand même au grand païen.
1. VHiftoire de la littérature allemande, écrite d'une manière vive et mordante, fit beaucoup de bruit en Allemagne. Menzel y (loiiua hardiment le signal d'une réaction contre Gœthe, qu'il fut le premier, je crois, à appeler le grand païen.
Je puis appartenir aux indifférents, mais je ne passerai jamais aux rebelles.
Adieu; répondez-moi aussi vite que possible; secondez-moi un peu pour les Annales^ et, quand vous parlez de moi avec madame de Varnhagen, ne dites que du bien.— Beaucoup de salutations aux Robert. Grand merci à Louis Robert pour son compte rendu des Reisebilber dans la Feuille littéraire. On dit qu'il doit y avoir là beaucoup d'ironie. A Hambourg, on croyait fort et ferme qu'elle était de moi.