‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notesChapitre 47 sur 49 · A JULES CAMPE · texte numérisé non relu

A JULES CAMPE

Manicb, le 1» décembre 1827.

Au nom du ciel, cher Campe, comment avez-vous pu confier une lettre pour moi à un homme aussi peu sûr que Witt?.Ne saviez-vous pas que, le vin et le théâtre mis à part,je ne puis et ne veux avoir rien de commun avec lui? Je n'ai point reçu votre lettre. Veillez à ce qu'elle ne tombe pas en mains étrangères. Voici mon adresse : H. H. D\ juris. à l'Institut littéraire et artistique de la librairie Gotta, à Munich.

366 <3BirVRBS n-E HISNItf RmifB'

Je suis arrivé ici il y a- quelques jours, demi-mort. J'ai voyagé lentement, m'arrêtant partout, à Casse!-, Francfort, Heidelberg et Stuttgart. Bepuis k»», je suis si malade, que j'ai presque toujours gardé la chambre. Cotta, qui m'attendait rcî (et qui esfc reparti tout de suile après pour Stu4;tgaTt), ainsi que le docteur Linduer, et d'autres personnes* do? même groupe, m'ont beaucoup plu^ Tout a été réglé à ma satisfaction. Je puis maintenant prendre ou »epa& prendre un emploi, mais je n'ai plus à m'inquiéfcer de ma subsistance. Je n'ai pas même besoin d'écrire si je ne le veux pas. Je rédige les Annales avec le docteur Lindner, ainsi que quelques articles de fond dans YAusland, N'ayez crainte. Campe, le troisième volume des Rmehilder ne sera pas en souffrance, et c'est à lui que mes meilleure» heures seront consacrées. Sans des conadérations è© ce genre, je me serai» peut-être laissé endoetriaer,. «li j'aurais entrepris la direction àuJI^rpr^nd/a^, dont le rédacteur vient de mourir, ou celle de ÏAusiandj ce qui m'aurait vahi beaucoup, beaucoup d'ai^ot. Mais je veux être libre, et, si, comme oa me le àk^ le climat d'ici est vraiment aussi aflfreux, il ne me convient pas d'être lié; ma santé est-elle menacée,

CORRESPONDANCE INBDIlt» 307

je fais ma malle et pars pour PltaUe*. Je ne mourrai de faim nulle part. Peu m'iraporteiM; la gloire ^ le» hommages, je veux rester en vie. Partwit sur ma route, j'ai trouvé les Reisebilder « en vogue^ » par» tout enthousiasme, plaintes, et surprise^; je n'aui^ais jamais cru être déjà si célèbre. Je le doiS à deun hommes : c'est à savoir H. Heine et Julîus Gampe». Aussi il ne faut pas -qu'ils se séparent. Pour ma part, il ne me sera pas facile de me transformer, ni par désir d'amélioration ni par désir d'argent. Je pense que nous deviendrons vieux ensemble, et que nous nous comprendrons toujours. Aujourd'hui que je suis plus indéji^ndant qu'autrefois, acceptez Tassu-» rance de mes sentiments immuables. Je suis à présent content de vous ; mais j'écris confusément; je voulais dire que, maintenant que me voilk célèbre,, je redoute le sort des écrivains allemands, c'festà-dire de mourir jeune.- Sérieusement, mon cher Campe, je suis fort malade.

Mon frère Gustave Heine vous présentera une traite de six louis. Je vous en prie, payez -la,, bien que je tf aie rien à recevoir de vou^ aiv^t , Pâques. Je ne fais qu'arriver, et ne- saurais tout de suite demander de l'argent (siâOf tout pas powr en?*

voyer à Hambourg); et pourtant j'avais donné à mon frère ma parole d'honneur de lui rendre tout de suite dix louis qu'il m'a prêtés à mon départ. C'est peu de chose ; mais j'espère que, bien qu'il s'agisse de mon frère, vous ferez honneur à ma parole. Je compte donc sur vous comme vous pouvez compter sur moi. Mais, si je m'aperçois que je me suis trompé, il est naturel que, de mon côté aussi... Mais ce sont de vaines paroles, vous savez comme je pense, et je sais comme le monde tourne. — Au fond, je ne sais vraiment rien.

Je suis aujourd'hui une vieille femme malade, et je bavarde. ^

Ma lettre ! Redemandez-la donc à Witt, ou envoyez-lui mon adresse. J'apprends par Merckel que l'un de vos deux chiens a oboyé mon Livre des chants. Vous pouvez garder Pastor^ il sait faire le chien couchant. Mais, quant à Magister^ qui va toujours flattant Lebrun de la queue et rapporte à Gubitz, envoyez-le au diable, et, en tout cas, ne le laissez plus p..... du bas allemand sur mon papier *. —

1. Pastor et Magister désignent ici» l'un le docteur Puslkucben^ auteur d'^in livre qui fit momentanément du bruit, les Fausset Années d'apprentissage, etc.; l'autre, le docteur Barmann, correspondant du journal de Gubitz, et auteur d'un recueil de vers en

Frankh, de Stuttgart, une petite tête entreprenante, parlait avec éloges du choix de vos publications. Je soupirai, mais ne lui dis pas que, vous aussi, vous teniez quelques vilains chiens enfermés dans vos armoires. Gardez-les tant que vous voudrez, mais ne les lâchez pas. Réellement, Campe, j'attache quelque prix à la bonne société.

Adieu ; continuez de m'aimer, et croyez âmes meilleurs sentiments. Si je tombe plus malade — je ne plaisante pas — je mettrai mes papiers en ordre, et vous les adresserai pour le cas oii je viendrais à mourir. Vous les publierez ensuite, et les honoraires couvriront ici-bas mes dettes terrestres. Mais, cher ami, ne me mettez pas dans mon sépulcre héréditaire, à côté de quelque chien mort.

Manich, le 21 décembre 1827.

Je te souhaite une bonne année, meilleure que celle qui est maintenant au bout du rouleau. Je vou^

bas allemand, publié chez Hoffmann et Campe sur le même papier et aussi élégamment que le Livre des c/tanto.

370 OEUVRES DB HENRI HEtKE

drais rouler avec elle dans le néaat éternel, csr je suis très-malade et de mauiraise hunie»r.

Je vois^par la lettre de mon frère^ que tu semble» piqué de la brièveté de. la mienne. Tu devrais savcôr que moi qui, des aimées entières, B'éeris pas à mes amis les plus chers,. à eeux dont j'ai le pfosbesoiiiN, * je ne saurais, pour t' amuser, f envoyer de longmsi lettres. Vraiment, Tégoïsme de Tamitié est plus insupportable que cdui de la haine t II m'est in>po8^ sible de t'éerire de longues lettres.

Le climat d'ici me tue, mais d'ailleurs me plaît tout à fait. Le roi est un homme très eoimne il fout, qui lit avec intérêt, dit-il, les Annales politiques. Dans huit jours paraîtra ta première livraison^ des- « Annales^ publiées par Heine et Lindner. » Il s'y trouvera un petit article de moi sur la liberté et l'égalité. Malgré ma maladie, il faut que je songe aux Annales. Mes finances sont en désarroi, j'ai des dettes; l'été prochain, il faut que je retourne aux bains, et, si Cotta, qui est très-généreux, me donne tant d'argail, il faut aussî^ de mon côté, ifoe jefasse qudque chose» Aussi chaque livraîs<m des Annales aura au moins une ou deux feuilles de ma plume. Il y a bien là aussi un peu de vaine gloire; je veux

OOAEBSPaNDANGB IHSMSB 9Û

montrer au monde q^ie je siiifi aulce ohose qa'ua poëte à somiets^ tm poëlied'Âliitôdiaohs.

Ris de bon cœur t Un ami m'iarrive* et me dit <fiM c'est demain seutoneat le soûr de la Saint^ylvesla^. Et moi qui, depuis une l^ure, suis là à ruminei^» selon Tusage, les coosidérations les plus sérieiitm sur la fin de Tsmoée, <» et qui devirai rems^ mencor d^siaia t

Lxxxvn

À YARNHAGEN

Grand merci peur toute vofere bottté^ k vous ei ik madame Varnhageii< t Moa Livre des. chants: voîn^r^ mercie aussi de la bomie réception. Plût à I^€» qmr je fusse toujours a»ss£ conteiilî de vous c^mme crv* tique I Vous auvez. souvent eueere affiafafe i ^mk pour votre passage suf le cwactère de IllapoléQii. je» vous envoie, pour dottUe péfittence^ le moi^eeftu» iit-^ dus ; car, primo^ je vous y doBoae Tair de pew» comme moi, et, seaundo^ il est cordiategmit maur vais. Il est vrai que je a'ai lu que te ueuvièaie volume^ et que j'ai à peine i:elu ee que j'ai écrite Si

VOUS voulez communiquer cet article au professeur Dirxsen, cela me fera plaisir. — Ma situation ici est toujours la même. Aussi je veux aller en Italie, et c'est à cela que j'emploierai les huit cents thalers que m'ont envoyés Treuttel et Wurtz. Gardez-moi 'donc encore cet argent quelque temps. Je n'en ai pas été médiocrement en peine, et, craignant qu'il n'arrivât pas, j'avais déjà écrit en Angleterre, d'où j'ai reçu aussi avis de l'envoi.

Cotta est très-généreux avec moi. Je me suis engagé avec lui jusqu'en juillet, et il me donne pour ce semestre cent carolins. Ne le dites non plus à personne, car personne ne doit savoir que j'ai de l'argent.D'une part, j'ai beaucoup de dettes ; de l'autre, je veux faire, cette année, quelque chose qui demande tant d'argent, que je devrais en voler au ciel si je n'en avais pas. Je procède, comme vous voyez, très-prudemment, et mon étourderie n'est qu'apparente. Le jour où paraissait le second volume des Reisebilder^ j'étais à bord du paquebot anglais; et, tandis qu'on voulait me déchirer en Allemagne, j'étais tranquillement derrière un poêle à Londres. — Je ne retournerai jamais à Hambourg de mon vivant; il s'y est passé pour moi des choses si excès-

sivement pénibles, qu'il m'aurait été impossible de les supporter sans la circonstance que j'étais seul à les savoir. — Dans ce moment, je souffre toujours de la tête, il est vrai, mais je suis calme. Dites à madame de Varnhagen que j'ai trouvé une chambre tranquille. Il y a, dans la première livraison des Annales^ quelques lignes dans lesquelles j'ai songé très-vivement à notre chère amie.

J'ai appris tard que notre homme n'avait pas fait votre message au conseiller cotisistorial Niethammer; je ne pouvais aller à lui, parce que je me suis fait un devoir de ne faire visite à personne; jusqu'ici, je me suis tenu parole, et n'ai vu encore aucune des grandes lumières du jour et de la nuit. Aussi, je ne puis rien vous dire sur Schelling etGôrres. Ce dernier devient tous les jours plus catholique, et sera certainement cardinal. Madame Gôrres tricote déjà des bas violets.

Le trop célèbre Witt de Dorring ^ est ici. Dieu sait par quel scandale il finira. Sa personne m'a-

1. D'abord dëmocrate et mêlé aux Sociétés secrèles, puis constitutionnel et modéré, enfin ultramontain depuis 1830. — Il a écrit de curieux souvenirs de ses voyages et de ses séjours dans les prisons d'Etat, en Bavière, en Sardaigiie et en Autriche.

374 OKUvuffs DJ» ttsie»F if»sjr«

grée' tcmt k Êdt^ et U me eoupoi^Ofiet partout e&«i» nomoiafit son ami ; de là deux, aitsmÉages c û!A&wà que les réveAftlicmiiaire» se tienoeBÉiaiBb daim^ e» qui m'est fort agréable ; easitite quelles gjdweni^ mesÉs pensait que je ne sub» fas si mai^rals^ et 9Mt persuadés que je n'ai aueuaft liaison d^jugèmm». Pour m&i^ j> m veux que parler^ D'ailleurs, Wât èsà mon Fouché. Il ne sawaèb me^ UHûra^ eà»,âi jeuran^» lais, je p0un?ais par* »»& mojiDe» nuire à q«à eel%. me plairait. -*- II esÉ vrai qiie/ si j'éteiâ le» caeJilrQ, >e le; ferais peaoére. «^ Je csoiâ qiie: sas; meoées aosÉ boflir nés; le mouvem^Kt, dangeresus wâgmé^^àam^mk principe qufllqu» chose»..

LXXXVHI

AU MEME

Munich, le i«' avcil iSSS.

Cher Vaf nhagen,

Il y a sJoE^semaines déjà que. jevoiiilAis TOitaécsim; j'ai été interrompu au milieu de ma lettre, et, pour vous en convaincre, je vous eavolerie coBuaencement.|.Peut-étre y a-t-îl là quelque détail qui peut servir encore aujourd'hui. La cause de l'inl^nqilioa

subite de ma lettre a été le fameux Wiifct luiriitôoiœ, qui a été brasfceement chassé â'ki sans autpe foifiiM de procès. *

Witt est un mauvais sujets et, si î'ea avaâs le poa»voir, je le ferais peo^^e. Soii amabilité m'a &it souvent oublier son cairaetère; il m'a toujoum siagulièrement diverti, et parfois, préeisémeost peulr*^ être parce epie tout le monde éltadt contre lui, jie h» suis venu en aiée. C^ a déplu à beaucoup^ es gens.

En AUema^Hesy on n'en est pas emeore lœim i comprendre qu'un honHn» opiii^ par la ponris «1 l'action, veut ecHitribner aa triomphe des plus »<»bles idées, peut bien parfois, par plaisanterie mù dans l'intérêt même de saeause, se ren<ire eoijq»able de quelques- peecadillesy pourvu que, par ces peocardîlles (c'es^à"dÎ4re des actions qui,, au fend, serad ignoUes), il ne mnse en riesi à la grande pensée de sa vie; il peut même arriver somnent que ee» méfaits soîent dignes de louanges, quaotd ils nous pep*mettent de ûravailter d'autant pins dignement pour cette grande pensée. Au t^aps de Machiavel, et maintenant eneeve à Parts^ €Mft a su très-bien le eomprendre.

Ceci soit dit comme apologie de toutes les peccadilles que je pourrai encore commettre ici-bas Je pense que la première se produira sous la forme d'un article. PstI pst!

Mon état est toujours le même, et je me prépare à partir pour lltalie. Il fait mauvais vivre ici : vie plate et misérable. Grandes' petitesses. S'il n'y avait, de temps à autre, quelque chose de grandiose^ ainsi une tragédie de Michel Béer ou de Schenk, ce trivial et mauvais climat serait intolérable. Je souffre tellement, que je ne puis rien écrire qui vaille, et veux prochainement faire mon sac...

J'espère vous écrire bientôt des lettres moins moroses (je crois vraiment qu'en lisant ces lignes,onpeut voir ma figure chagrine). Cependant, j'ai ici des relations très-gaies et très-aimables. Je \is en grand sei^ gneur^ et les cinq sixièmes des hommes qui savent lire à Munich, me montrent une grande estime. Relations féminines admirablement belles, mais qui ne sont favorables ni à ma santé ni à mon travail. Je vois surtout de jeunes peintres qui ont meilleure façon que leurs tableaux.

Comme j'ignore le moment de mon départ pour l'Italie, je vous prie, cher Varnhagen, de m'envoyer

ici les huit cents thalers. Mais comment? C'est là le problème. Je pense que, si vous m'achetiez, avec cette somme, une lettre de change à deux mois sur Francfort, c'est ainsi que je perdrais le moins. H me serait encore très-agréable de recevoir une lettre de change sur Augsbourg. Mais, si Ton vous dit que je perdrais ainsi beaucoup, envoyez-moi du papier sur Francfort.

Pardonnez-moi, cher Varnhagen, la peine que je vous donne. S'il me fallait vous remercier, je ne saurais vraiment par où commencer. Vous avez admirablement rendu compte de mon pauvre Livre des chants. Je ne me préoccupe guère des comptes rendus (parce que je ne me préoccupe guère plus de rien dans la vie); mais, quand je retrouve dans le Gesellschafter votre chère petite écriture (Gubitz a précisément les types qui lui conviennent), mon âme se sent toujours salutairement réchauffée, et votre chère parole ne reste pas inefficace sur mon cœur.

Je deviens ici très-sérieux, presque allemand; c'est sans doute l'effet de la bière. Il me vient souvent un désir de revoir la capitale, c'est-à-dire Berlin. Quand je serai bien portant, je veux voir s'il n'y a pas moyen pour moi d'y vivre. En Bavière, je suis

378 OBUVBSS OE HFMRI H«fNB

devenu un Prussien. Avec qui me oonseillez-vou» dfe me mettre là-bas^ en relations, pour me ménager ua bon retour?

Boeme, à ce que j'apprends, est maintenant prèsde vous. Il est beaucoup meilleur que moi, beau** coup plus grand, — mais pas aussi grandiose. Sa surdité sera très-gênante pour madame de Vamh»gen. C^est une fâcheuse infirmité. Comment se porte madame de Varnhagen?

Il faut terminer. Une tristesse infinie m'^vallît. Un deuil stupide s'étend sur mon âme, et je sais à peine ce que j'écris. Les Anglais m'ont donné leur spleen, et je suis foncièrement de mauvaise hu»meur.

Gotta doit arriver ces jours-ci, et, si je n'avaispœ^ à traiter mainte» choses avec lui au sujet des Ann(hfe5, j'irais faire un tour à Nuremberg, où afflue d'ici tout un peuple d^entbousiastes pour lès f^es' d'Albert Durer.

Adieu; ne m'oubliez pas, et soyez persuadé quc^je vous aime toujours^ -* autant que le peut mon âme' fatiguée. Votre ami.

CORRESPOPfDANGE IKKDITB' 379

Page 1