‹ Correspondance inédite de Henri Heine: avec une préface et des notesChapitre 5 sur 49 · INÉDITE · texte numérisé non relu

INÉDITE

A FRÉDÉRIC STEINMANN'

Gœttingae, le 29 octobre.iSaO.

Le front contracté, et les^|yeux roulant dans, leur orbite, j'étais précisément en train de fulminer, pour la clôture du troisième acte dema tragédie 2,

1. F. Stciamann, écrivain allemand vivant encore.. Sa correspondance avec Heine fut de courte durée. Il publia^ en 1842, les lettres du jeune poêle : Heine protesta avec vivacité contre celte indiscrétion.

2. La tragédie d' Almansor y^ dont il «st ici question, devait avoir primitivement cinq actes, et fut réduite à (rois. Toute division de ce genre a disparu» et>vec raison, dans la dernière édition allemande et dans la traduction française (Branles et Faniames. Paris, Michel Léry frères).^ Les tragédies de Heine, on Ta dit très- justement, ne sont pas des drames : ce sont des symphonies, Aïmansor surtout. ^

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une imprécation de force à faire sauter le ciel et l'enfer^ lorsqu'un employé des |»ostes royales htno<> vriennes, en habit écarlate, a ouvert la porte de ma chambre et nVa remis ta lettre. Elle m'a réjoui jusqu'au fond du cœur; tout mon être s'en est senti restauré, oui, rasséréné; mais l'imprécation, la gentille imprécation s'en est allée au diable. Pourtant, le mal n'est pas grand : Heine ne peut rester longtemps dans une disposition d'âme satisfaite, et peut-être que déjà la prochaine heure va lâcher après moi quelque chagrin; les mauvais esprits relèveront la têt^, et l'imprécation tragique ci-dessus éclatera 4l'«flitftnt pKis formidable.

Et réellement, déjà pendant que j'écris ces lignes, ma satisfaction de tout à l'heure disparaît peu à peu; tes i^ieilles souffrances reviennent dans l^ir ancienne hôtellerie, qui n'est autre, malheureusement, «pie mon prifypre cœur, et toute cette famille Doiileur y recommence son sabbat; j'entends piétiner la grand'mère aveugle, la vieille Tris^e^e; 'entends ffOfper une peUte £Ue iiduiFi8U«nMnl née, wiademoîseîle Regret (tel esX le nom de la jpetile), «et, dans sa grognerîe éteroelle, je éiagtimg9» ces mots : «c Tu aurais dû restera Bonn. »

€e sont de lâcheuses paroles. Mais à quoi bon Jes pieuriiicber itM>i-niéine après elle sur toute sorte de Tariations, et parcourir toute la gamme des soupirs! — Je n'ai pas mieux agi et n'ai guère été plus sage que cet en£ant qui laissa tomber par acdd^it ses souliers dans le iUiin. et, de dépit, y jeta an»fti ses bas.

Oui, 'qaàqiÊb tort que je puisse me faire, il me faut veconnaitre de bonne foi que je m'ennuie terrildement ici. Ton empesé^ patenté, dédaigneux. Chacun ici doit viTre comme un trépassé. S«ilement, ony peut bien piocher, et c*est aussi ce qui m'y a fait venir. Souvent, à l'heure du crépuscule. quand je rêvais sous les allées de saules pleureurs de mon i^radîs de Beul *, j'ai vu planer de\^ant moi d'ans une gloire le lumièeux génie des piocheurs, le bœuf «n robe de chsimbre et pantoufles, tenant d'vne main les Inet^utes de Mac-Keldey, et de l'autre me montrant les tours de la Geoi^a-Augusta^...

Cette lettre, comme vous l'aurei; remarqué swr fa suseripâon, vous est adressée à tous deux en même

I. Village des bords du Rhin, vis-à-vis de Bonn, où Heine avait fùaaé leê vacanoes d'été de 1830.

S. L*&iiiversitë de Gœtiingae» fondée par Gea^t U,

i OEUVRES DE HENRI HEINE

temps, car je ne saurais vraiment comment m'y prendre pour écrire à part à chacun de vous, connaissant très-bien que ce que j'écris à l'un n'est pas indifférent à l'autre. Gomment j'ai vécu jus^ qu'au moment de mon départ, ce que j'ai dit et chanté à Beul, et de quelle façon j'ai battu le pavé à Bonn dans les derniers temps, tu auras certainement raconté déjà tout cela à **% cher Steinmann; maintenant, à quelques lignes près, j'ai terminé le troisième acte de ma tragédie, le plus difficile et le plus long. J'espère finir cet hiver les deux autres. Si la pièce ne plaît pas, elle fera tout au moins grand bruit : je m'y suis mis tout entier, y compris mes paradoxes, ma sagesse, mon amour, ma haine et foute ma folie. Aussitôt qu elle sera terminée, je la ferai imprimer sans plus de façon. Elle sera bien mise quelque part au théâtre *, n'importe quand. Elle m'a coûté bien suffisamment d'efforts, et, franchement, je. commence à croire qu'il est beaucoup plus difficile d'écrire une bonne tragédie que de se bien battre, quoique, dans une batterie h la rapière, on ait douze passes à faire, et cinq seu-

1. Almansor fut représenté à Brans^vick, le 20 août i824, e tomba complètement. (Voir Drames et Fantaisie, page 44.)

lemenl dans une tragédie. — Je me suis tenu strictement aux règles d'Aristote, et j'ai consciencieusement suivi son patron pour le lieu, le temps et l'action. D'ailleurs, j'ai cherché à mettre quelque poésie dans ma pièce, à la vérité pas autant que dans, le Cervantes du conseiller aulique Doring. Quant à mes poésies, j'y viendrai tout à l'heure.

Tu vois, mon bon Steinmann, que, contre mon habitude, j'ai beaucoup composé à la fois. J'espère apprendre dé toi la même chose. De combien de strophes ta muse a-t-elle accouché? Les marmots sont-ils bien venus ? N'épargne pas le couteau tranchant de la critique, même pour le plus cher de .tes enfants, pour peu qu'il soit venu au monde avec un petit goitre, une petite bosse, ou quelque autre petite excroissance. Sois impitoyable avec toimême : c'est là le premier commandement pour l'artiste. Je crois t* avoir été souvent en exemple sur <» point. Quant à notre ami, \q poêle \ cela va fort bien, grâce à Dieu! Jusqu'ici, comme tu sais, il a

i. Jean-Baptiste Rousseau, originaire des provinces du Rhin, camarade d'université de Heine à Bonn : leur liaison ne fut pas longue. Ce poëte, le second du nom, s'est fait écrivain politique. '

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Yécu en coHeubinage avec la Muse... Je pms nae yant^ de l'avoir intro<liiil enfin dans le dôme sai^ de Tart, d'avoir mis sa main dans celle de la yraie Muse et prononcé sur tous deux la bénèdietion conjugale. Je ne suis peut-être pas tout i fait digne d'aecompUr ces rites sacrés de la poésie; mais, quand le prêtre manque, une simple sage-femme peut bien ondoyer le nouveau-né. Vrain^nl, dier Steinmann, ta ouvriras de grands yeiix en voyant combien notre poëté est devenu UA habile homme. Il a pris à cœur mes exhortations^ et s'est easfin dé- Éait de ses deux défauts capitaux : écrire sans penser^ et aligna de grands mots. Il y a longtemps que je n'ai rien lu de si joli et de si ia»lre que Tun ée ses sonnets; son poëme sur les Nibehmgê» coatiait de vraies beautés poétiques et des passages frap^ psokis; enfin la guirlande de sonnets qu'il a tressée pour la tête souffrante de son ami ^ est d'un éclat ei d'un parfum qui font songer au johaanisbei^ doré dans une coupe élégamment ciselée de cri^aL — Tu sais que je loue rarement; mais, quand j'ai lieu de louer, al<Mrs les paroles s'écl£appent débordantes

I. « Huit sonnets à Henri Heine, » dans les Chants é^amsÊor H d'amitié, de J.-B. Rousseau, 1823.

du fond de mon cœur. Lutte joyeusement et vigoureusement, mon cher poète; tu mérites le laurier, et, sois tranquille, on ne te le refusera pas. Mais aussi il faut que tu me suives. Ne finquièle pas des chiens qui aboient. La lune brillera toujours du même éclat, lorsque les chiens qui l'insultaient seront depuis longtemps réduits au silence. Sa lumière d*or s*étpnd sur la t&tee entièfe; mtis jusqu'où Ta la Yoix d'un chien?*...

Qjuâ sait, chers amis, si le désir de vi^i& t^màx oe ine ramènera pas l'été prochain à Bû&n?... Praser que le conseiller Beneke est iei le seul qui fiiase un eours sur Tancienne littératare germanique el qu'il a'd (Aarriàile dictûf) que neuf auditeôiss» — ^ éâ& Mfitt/L Mon humble individu est un de ces neuf. Si Hande^agen, l'été prochain, ouvre un ceufs sttr les Nibêlwngen^ cela me ramènera probaUenwit à Bonn. — Ëcris-moi seulement beaucoup» dier Sieînmann; il y a longtemps que j'attendais de les tettres, et, après cette longue attente, je ne reçois que quelques lignes. Salue tous nos amis! Adieu, la poste {Mresse. Écrivez t écrivez ï écriirez Mentôtt

AU MÊME

Gœtiingue^ le 4 février 1821.

Écoute,' écoute, et exclame-toi ! Je viens de recevoir ici le constlium abeundi.

Voici déjà trois mois que je suis dans de continuelles inquiétudes à cause de toute sorte de difficultés, tourmenté de maints ennuis, de maintes fatalités, lorsque enfin, la semaine dernière, « pour avoir transgressé les lois sur le duel, » j'ai été exilé pour six mois * . Ce n'est que soqs le prétexte que j'étais trop malade pour quitter la chambre, qu'on m'a autorisé à rester encore ici quelques jours. Tu peux annoncer cette nouvelle à ***. mais à la condition formelle qu'il ne bavardera pas; autrement les Dusseldorfois ne manqueraient pas de l'apprendre et d'en écrire chez eux, et ma famille serait

i. Heine, pour un propos blessant, avait provoqué en duel, au pistolet, un de ses camarades d'université. L'intervention des autorités universitaires prévint le duel; et Heine fut conseillé, c'est-à-dire reçut ordre de s'éloigner pour six mois de Gœttingue.

GORRESPONDAlfCE INÉDITE 9

informée, ce que je ne veux pas. Tu peux maintenant te figurer ma mauvaise humeur, attendant avec anxiété des subsides de la maison, arrangeant mes papiers, contraint de garder la chambre...

Mais où donc aller maintenant? Pas à Bonn, et pour cause, en aucun cas. J'attends que Ton m'indique, de la maison, l'université où je devrai me rendre : probablement Berlin. Je vous informerai incessamment.

t Je vois avec plaisir que, pour mieux grimper à THélicon, tu as mis-k tes souliers des pointes de fer. J'ai lu et relu avec un vrai contentement de cœur les essais dramatiques que tu m'as envoyés; mais tu me demandes mon jugement et je suis embarrassé.

Je connais trop les hommes pour ne pas savoir que Ton n'attend que louanges, même lorsqu'on implore le plus humblement du monde le jugement le plus sévère; que ce jugement, dès qu'il exprime un blâme, parait souverainement injuste; et que, si l'on ne hait pas précisément pour cela le loyal critique, tout au moins on ne l'en aime pas davantage. Car les hommes sont les plus vains d'entre tous les êtres crées, et les poètes sont les plus vains

d'entre les hommes. Celui qui blesse la vanité d'un

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poêle commet ainsi un doubk crime de lèse-majesté.

C'est précisément là ma folie, et c'est pourquoi tant de gens me haïssent, que je connaisse cette expérience, et que pourtant je ne la mette pas à profit. — Mais tu me prends au collet, mon bon Steinmann, et tu insistes pour que je m'explique sur tes drames. Je le ferai brièvement; mais, avant tout, puisque tu me le demandes instamment, je veux f^ dire un mot de ma propre tragédie.

J'y ai travaillé de toutes mes. forces, n'épargnant ni le sang de mon cœur ni la sueur de mon cerveau ; à la moitié d'un acte près, le tout est terminé ; et je m'aperçois avec épouvante que cette œuvre splendide, adorée et divinisée par moi, non-seulement n'est pas une bonne tragédie, mais ne mérite pas même le nom de tragédie. Oui, il y a des passages et des scènes d'une beauté ravissante; l'originalité y éclate de toutes parts; partout étincellent des images et des pensées d'une surprenante poésie, de sorte que l'ensemble resplendit comme un voile magique de diamants. Ainsi parle l'orgueilleux auteur, l'enthousiaste de poésie. Mais le critique rigide, l'inexorable dramaturge porte des lunettes tout a»*

V C01lilE9^aNI^ANCE IXKDITE H

trement transparentes, secoue la tête, et déclare le tout une ))elle machine de fils d'archal. < Une tragédie doit être drastique, » murmure-t-il, — et eeci est la sentence de mort de la mienne. N'auraisje aiuma talent dramatique? C'est bien possible. Ou blea les tragédies françaises, que j'ai fort admirées jadis, auraient-elles, à mon insu, continué à agir sur moi? C'est un peu plus probable. Pense donc ^ue, dans ma tragédie, les trois unités sont observées avec le plus grand scrupule, qu'on n'y entend parler que quatre personnes à peu près, et que le dialogue est presque aussi précieux, peigné et arrondi que dans Phèdre ou Zaire.Tii t*étonnes? Voici le mot de Vénigme. J'ai tenté de combiner dans ce drame l'esprit romantique avec une forme sévèrement plastique. Aussi ma tragédie a^ra le sort de l'/oi» de Schl^el, qui a été écrit de m^e dans une visée polémique.

A en jugei* d'après les scènes que tu m'as envoyées, je ne crois pas que tes drames aient le même d^ot (je ne m'arrête pas à ton titre de drame romantique : ces amorces me trouveut toujours incorruptible ). Tu auras au moins produit de véritables tragédies; mais bonnes?... Cest la question^ dit le

prince de Danemark. — Je doute. Peut-être cela tient-il aux trochées à quatre pieds, que je ne puis souffrir dans un drame : c'est peut-être un préjugé, mais je n'y veux que l'ïambe à cinq pieds. Et ces ïambes ne doivent pas rimer, — tout au plus dans des scènes toutes lyriques, comme, par exemple, l'eatretien de Roméo avec Juliette, mais absolument pas dans des expositions paisibles comnïe celle de ton Anne de Clèves, Le commencement de cette pièce me plaît extrêmement. Au. point de vue 'métrique, je trouve tes ïambes infiniment meilleurs que je ne m'y attendais. Seulement, proscris sans miséricorde cette canaille de trochées boiteux, cheminant à grands renforts de chevilles. Les images poétiques des deux scènes que tu m'as envoyées ressemblent aux vaches maigres de Pharaon. Mais ce qui me surprend le plus, c'est que tout porte chez toi la marque de la précipitation. Travaille jusqu'au bout Anne de Clèves. Je crois que tu pourrais la mettre au théâtre en y introduisant des allusions au procès actuel de la reine d'Angleterre *. Étudie ce procès. Mais surtout sois sévère avec toi-mêrne : on ne peut

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