Chambellan de la reine
pératrice a eu beaucoup de peine à obtenir; enfin elle y a réussi et j’ai pu lui exposer, dans une conversation qui a duré une heure et demie, et qui a été très vive de part et d’autre, toute la position du roi d’après tous les sacrifices qu’il a portés, la nécessité de le rapprocher de Paris, en lui permettant au moins de venir à Stains, enfin de nous donner des moyens d’existence en assurant au roi le million de prince français. Il m’a refusé que le roi vînt à Paris ou à Stains pour des raisons politiques qui ne tiennent pas à nous personnellement, mais il m’a accordé Compiègne, et c’est là que je compte m’établir et trouver le roi dès demain. Quant au million du prince français, il n’y a encore rien de stipulé et je ne sais encore quand cet article le sera ; en attendant il faudra vivre de l’air du temps.
Je suis du moins bien heureuse, mon cher père, de pouvoir encore une fois vous exprimer ma tendresse et de penser que vous partagerez du moins la satisfaction que me cause ma réunion avec mon mari et cette idée y ajoute encore.
A S. M. le roi de Wurtemberg.
Meudon, 20 novembre 1813.
Mon très cher père,
Je suis enchantée de pouvoir enfin vous faire une description, et cela d’une manière sûre, de ma position ; vous y verrez d’une part la justification de la conduite du roi, les raisons de la mienne particulière, et vous jugerez sans peine tout le courage et la résignation qui me sont nécessaires dans ce moment.
Pour remonter au commencement de cette malheureuse
guerre et de mon départ pour la France, il faut vous rappeler ou vous apprendre que l’empereur avait écrit au roi de me faire partir pour la France, aussitôt que les ennemis seraient entrés dans Cassel ; vous savez le message que j’ai reçu en chemin et qui m’a obligée de m’arrêter à Compiègne; depuis, et sur une lettre que j’ai écrite à l’empereur, j’ai reçu l’invitation de me rendre à Trianon, et c’est là que par grâce spéciale il m’a confinée à Meudon qui, par sa position élevée et isolée, devient, dans cette saison, un séjour inhabitable; j’ai donc écrit de nouveau à l’empereur pour le supplier de m’accorder une maison à Paris puisque ma santé souffrait de ce séjour-ci, mais il ne m’a pas répondu ; je me trouvais donc par là dans la nécessité de passer l’hiver ici, ce qui est impraticable, et si les circonstances forçaient le roi à revenir en France, il se trouverait lui-même sans asile ; tous ses frères y ont des possessions, soit des maisons à Paris ou des terres, et mon mari est le seul qui n’aurait su où aller. Il n’a pas voulu acheter d’hôtel parce qu’il devait venir en France; durant la guerre, il ne voudrait pas habiter Paris en l’absence de l’empereur ; il s’est donc décidé, pour tout concilier, à acheter une terre, ou pour mieux dire un château dans les environs de Paris et de Saint-Denis et où j’irai me confiner aussitôt qu’il sera arrangé ; lorsque je l’aurai vu, je vous en ferai la description ; la seule chose qui pourrait m’en rendre le séjour agréable serait qu’effectivement il fût le point de réunion si le roi venait me joindre. Depuis longtemps, c’est le but réciproque de tous nos désirs, mon mari ayant fait à cet égard toutes les démarches qui dépendaient de lui pour cela, mais l’empereur s’est constamment refusé à ce que je revinsse à Cassel, et l’événement n’a que trop prouvé qu'il n’avait pas tort. Lorsqu’il est venu à Mayence pour y voir l’im-
9G CATHERINE DE WESTPIIALIE [1813]
pératrice, mon mari avait demandé que nous y vinssions tous deux afin d’avoir du moins pour quelques jours la satisfaction de nous revoir ; mais cela nous a été aussi refusé.
Quant à ce qui regarde mon mari, vous avez vu, mon cher père, par le tableau que je vous ai envoyé, la manière dont il s’est conduit lorsque les Russes se sont présentés à Cassel, les dangers même qu’il a courus, et vous avez pu voir aussi dans les journaux français qui ont suivi cet événement que bien loin d’avoir su gré au roi de cette conduite, on cherchait à répandre dans le public qu’une terreur panique avait fait abandonner cette ville ; de quelque façon que les choses tournent, je ne vois partout, pour le roi et pour moi, que des motifs d’inquiétude et de chagrin ; il est encore en ce moment à Coblentz attendant avec impatience une réponse de l’empereur, qui peut-être ne daignera pas lui répondre.
Cependant, dans la position où se trouve le roi, il doit attendre qu’il ait une réponse, avant de se décider à y retourner, car il est bien inutile qu’il le fasse si ce n’est que pour un instant.
Pour terminer cette lettre, je ne puis rien vous dire de plus si ce n’est, mon cher père, notre position respective. Le roi éprouve déjà de grands embarras., n’ayant aucune rentrée à espérer, et vingt-cinq à trente mille hommes dispersés dans le pays. Pour alléger d’autant ma dépense, j’avais demandé dans le temps, par écrit et de vive voix à l’empereur, avant son départ, le million de revenu assigné au roi comme prince français, mais je n’ai pu l’obtenir et je suis ici au jour le jour, n’ayant rien de fixe pour le lendemain; ce refus est d’autant plus étonnant que la reine d’Espagne jouit de ce million depuis trois ans que le roi est en Espagne et que la reine Hortense en touche deux.
Il me semble, mon cher père, que j’éprouve quelque soulagement de vous avoir ainsi mis au fait de toute ma position; vous jugerez vous-même que votre tendresse ne fut jamais plus nécessaire à ma tranquillité.
Veuillez croire aussi qu’aucune circonstance de ma vie ne saurait ajouter à la tendresse sans bornes que mon cœur vous a vouée.
Cath. dè Westpii.
A S. M. l’empereur de Russie.
Blois, 5 avril 1814.
Mon très cher cousin,
Les malheureux événements de la présente guerre m’engagent à m’adresser à Votre Majesté et à lui peindre ma pénible situation. Je m’adresse à Elle avec cette confiance, cet abandon que je me crois permis d’après les liens de parenté qui nous unissent et l’intérêt qu’Elle a bien voulu me témoigner àErfurth. Votre Majestén’ignore pas les raisons qui ont forcé le roi mon époux à quitter ses États età venir dernièrementà Paris, malgré tousles inconvénients et les dangers attachés à un voyage dans mon état de grossesse. Je me flatte, Sire, que la conduite qu’il a tenue et la résolution que nous avons prise dans ces circonstances a été appréciée par l’âme grande et généreuse de Votre Majesté. Je le lui répète donc, je m’adresse à Elle avec confiance pour lui recommander mes intérêts particuliers qui diffèrent de ceux que la lutte actuelle doit décider en première ligne. Le royaume de Westphalie fondé avec le concours de Votre Majesté est maintenant occupé par les troupes alliées. Les articles d’un traité de
aix régleront sans doute toutes les conditions de son îistence future, mais je me repose sur la magnanimité et i justice éclairée de Votre Majesté et des puissances )alisées pour tout ce qui sera établi comme indemnité à onner au roi mon époux, en compensation de ce qu’il Durrait perdre dans les arrangements à prendre pour irvenirau rétablissement désiré d’un système d’équilibre de pacification générale de l’Europe. Dans la persuasion il je suis que ces considérations ne sauraient être dtièrement écartées, j’assure Votre Majesté de toute ma connaissance pour ce qu’Elle voudra bien faire partidlièrement pour nous. J’ose encore lui rappeler ici, que h bontés dont son auguste mère n’a cessé de me donner ts témoignages me persuadent que je n’aurai jamais à igretter de m’être entièrement confiée à Elle.
Si Votre Majesté daigne entretenir le porteur de la psente, il pourra répondre avec connaissance de cause „ ax questions qu’Elle voudrait bien lui faire.
le vous prie, mon très cher cousin, de vouloir bien olonner que la lettre ci-jointe puisse parvenir à mon
.ore P:e*
Le roi Jérôme à la reine Catherine.
dodI
Orléans, 10 avril 1814, huit heures du soir.
se a' iérêts
e me trouve bien seul, chère Trinette, j’espère que ce .sera pas pour longtemps.
loit e fais partir demain matin, pour arriver le 13, ton alitorgon attelé avec huit chevaux blancs, le piqueur uni-, 'oche, en tout onze chevaux.
dî fi tu vois que nous aurons des indemnités, gardes les
chevaux, sans cela fais-les vendre ainsi que tout ce que jugeras à propos.
Je te donne entier pouvoir sur les ordres que tu juger j à propos de donner dans ma maison.
J’attends avec bien de l’impatience l’officier et le pass port russes, afin de pouvoir me rendre à Bâle où j 'attend: de tes nouvelles.
Puisque ton attachement pour moi t’a fait entreprend ce voyage, ne précipite rien, l’essentiel est que je sois ha j de France; dis à ton frère que je compte sur son amiii pour soutenir mes intérêts, je sais qu’il peut beaucoup, i le lui demande avec confiance, puisque je le ferais an plaisir pour lui.
Je t’envoie deux lettres du Cardinal, il désire vendre ii galerie à l’empereur de Russie, je pense que c’est u occasion que l’empereur saisira et qu’il est difficile il retrouver.
J’espère que tu seras arrivée à minuit à Paris et a demain soir je recevrai de tes lettres.
Souviens-toi que l’essentiel est de nous occuper de - s! affaires.
A S. M. l'empereur de Russie.
Paris, 11 avril 1814 1 .
Mon très cher cousin ,
D’après l’invitation de Votre Majesté, je me suis ndue à Paris dans l’espoir de la voir; je la prie de vouir
1. La reine avait dû se rendre de son château de Stains à P s, pour voir l’empereur de Russie et son frère le prince de Yrtemberg, afin d’obtenir des passeports pour Jérôme.
en m’indiquer le moment qui lui sera le plus conveible; c’est avec une pleine confiance dans l’intérêt et jittachement que j’espère trouver en Votre Majesté que ;ii entrepris ce voyage sans doute bien pénible dans ma stuation actuelle, et dont je ne pourrai obtenir de dédomlagement que dans l’espoir de lui parler des sentiments ue le roi et moi n’avons cessé de lui porter.
Je la prie d’agréer, etc.
Alexandre d Catherine.
Paris, le 13 avril 1814.
Empressé comme je le suis. Madame, de profiter de titesles occasions d’approcher Votre Majesté, j’ose la fier de m’indiquer l’heure à laquelle je pourrais jouir de c bonheur en lui étant le moins à charge? le dépose à ses pieds mes hommages les plus respectîux.
Alexandre à Catherine.
Paris, le 14 avril 1814.
le m’empresse d’envoyer à Votre Majesté les passeports q elle m’a demandés; la crainte seule de lui être importu, en la fatiguant tous les jours de ma figure,, m’a emp-hé de les lui porter moi-même.
e dépose à ses pieds mes hommages les plus respectiux.
Alexandre à Catherine.
Paris, le 14 avril 1814.
J’envoie à Votre Majesté mon aide de camp le colon Pancratief, destiné à accompagner le roi jusqu’aux fro tières delà Suisse. 11 ne dépend plus que de vos ordres Votre Majesté voudra l’expédier aussitôt qu’Elle le juge à propos.
Je dépose à ses pieds mes hommages respectueux. ;
A S. M. l'empereur de Russie.
Villeneuve-la-Guyard, 21 avril 1814.
J’ai eu l’honneur, Sire, d’informer Votre Majesté à hâte et encore toute troublée de l’attentat commis enve ma personne à un quart de lieue de Fossard près Font: nebleau. Je m’arrête ici pour donner à Votre Majes^ quelques détails sur cet événement.
Votre Majesté sait que je suis partie de Paris lun dernier dans la nuit, après avoir reçu ses passeport j’arrivai à Étampes suivie d’un homme qui me parais» suspect ; là ayant reçu un avis de mon mari m’annonça qu'il était parti pour Berne, afin de prendre cette roi directe, je suivis des chemins de traverse qui m’arrètère beaucoup parce que l’on n’y trouvait pas la quantité de cb vaux nécessaires pour moi etmasuite. Arrivée à Nemou avant-hier, je fus obligée d’y coucher pour attendre cl chevaux pendant vingt-quatre heures, au bout desquell je me remis en route pour prendre le chemin de Dijo
seule route qui conduisait au lieu de ma destination. A un quart de lieue de Fossard, ma voiture fut arrêtée par des officiers français, l’un nommé M. de Maubreuil et l’autre disant se nommer Desies; ils déclarèrent qu’ils m’arrêtaient par ordre de Louis XVIII et me montrèrent des ordres secrets qu’ils ne voulurent pas me remettre et que j’ai tout lieu de croire faux. J’eus beau leur montrer mes passeports, ils ne les respectèrent point et séparant ma voiture de toutes celles de ma suite, ils la conduisirent à Fossard qui n’est qu’une ferme où l’on a établi un relai de poste. Là ils firent paraître cinquante mamelucks, placèrent des vedettes à toutes les croisières des chemins pour être apparemment certains qu’on ne viendrait pas les troubler dans leur expédition; ils firent sortir de ma voiture tous les effets qui s’y trouvaient, sous prétexte que leur principale mission était de vérifier si je n’avais pas des diamants de la Couronne. Surprise autant que choquée d’un pareil procédé, j’eus toutes les peines du monde à contenir mon indignation; cependant je ne fis point de difficultés de satisfaire leur curiosité, et pendant ce tempslà je suis restée au milieu d’une grange où ils me laissèrent six heures. Voyant qu’ils n’avaient rien à objecter à ma conduite pleine de confiance, ils me dirent que tous ces bijoux devaient être envoyés à Paris dans une voiture particulière pour subir un examen. Je proposai alors de les y porter moi-même, mais ils refusèrent et les placèrent de force ainsi que tout l’argent que j’avais dans ma voiture pour mon voyage et mes besoins sur une petite voiture que j’avais fait avancer. Je voulus reprendre la route de Paris, ils m’obligèrent de suivre celle où j’étais et pour en être assurés, ils placèrent deux soldats aux portières de ma voiture. Arrivée à Villeneuve-la-Guyard d'où j’écris à Votre Majesté, j’ai été débarrassée de mon
escorte et j’ai trouvé des troupes wurtembergeoises sous l’escorte du général Gor... à qui j’ai fait part de ma situation. Elle est des plus cruelles. Placée entre les devoirs les plus sacrés et les menaces de mon père, comme Votre Majesté le verra d’après la copie ci-jointe de sa lettre, j’ai besoin de tout mon courage pour y résister. Je me mets sous la protection de Votre Majesté et réclame sa justice contre les brigands qui m’ont dépouillée de tout et abandonnée sur la grande route. Je suis forcée de m’arrêter ici à cause du choc affreux que j’ai eu à soutenir et qui a altéré ma santé. J’y resterai jusqu’à demain midi avant de continuer ma route; j’espère que Votre Majesté voudra bien me faire donner quelques nouvelles consolantes. Votre Majesté connaît déjà mes sentiments sur les propositions de séparation que l’on m’a faites, et je trouve une consolation en pensant que son cœur noble les approuve. Vous êtes mon refuge et je compte sur la générosité de Votre Majesté qui ne permettra pas qu’on se livre jamais à aucun acte de violence à mon égard.
J’ose demander à Votre Majesté de vouloir bien faire assurer mon voyage pour que je puisse rejoindre le roi mon époux le plus promptement possible en Suisse. Je n’ai pas besoin de parler de ma reconnaissance à Votre Majesté. Elle doit y compter comme sur mes plus tendres sentiments d’attachement.
Alexandre à Catherine.
Paris, le 22 avril 1814.
Votre Majesté concevra facilement toute l’indignation avec laquelle j’ai appris la violence atroce qu’on a osé exercer contre sa personne. Je puis lui garantir que ce
n’est qu’une bande de brigands, et toute leur conduite doit le prouver à Votre Majesté. J’ai exigé du gouvernement les mesures les plus promptes pour découvrir et punir exemplairement les coupables; les ordres sont déjà partis en conséquence. Mais, justement inquiet que quelque accident encore ne puisse incommoder Votre Majesté en route, je lui expédie le général comte Potozky pour se trouver dans sa suite et lui offrir ses services, me reprochant beaucoup de n’avoir pas proposé à Votre Majesté d’accepter quelqu’un pour son escorte en partant de Paris. Je suis vraiment chagrin de tout ce qui s’est passé et je la prie de croire que je mettrai tout le zèle possible dans la poursuite de cette affaire.
Veuillez recevoir, Madame, l’assurance réitérée des sentiments d’attachement et de respect que je lui ai voués.
A S. M. l'empereur de Russie.
Sens, 26 avril 1814.
Votre Majesté me permettra-t-elle de lui témoigner toute ma reconnaissance de l’intérêt qu’elle a bien voulu mettre dans l’affaire désagréable qui m’est arrivée? Il paraît que les ordres qu’Elle a eu la bonté de donner à cet égard ont eu tout le succès que j’en espérais, car je viens de recevoir l’avis que tous les effets qui m’avaient été enlevés d’une manière aussi outrageante étaient retrouvés et déposés à Paris.
Je compte me mettre maintenant en route bien tranquille, accompagnée de l’aide de camp de Votre Majesté; il ne lui suffisait pas de me faire rendre justice des torts qu’on a eus envers moi, mais Elle a encore eu la grâce
d’assurer mon voyage. Aussi partout où le sort me conduira, ce sera pour moi un bonheur de me rappeler les bontés de Votre Majesté.
Je la prie de croire à mon attachement sincère et inviolable.
A S. M. l'empereur de Russie.
Berne, 30 avril 1814.
Votre Majesté me permettra bien, je l’espère, de lui exprimer encore au départ de M. le comte de Potozky, son aide de camp, combien je suis reconnaissante et touchée de l’amitié et des procédés aimables et affectueux dont Elle n’a cessé de me donner des preuves dans cette circonstance. Elle ne saurait assez se convaincre des sentiments de gratitude qui m’animent et que je ne cesserai de lui porter toute ma vie.
D’après la tournure que les événements prennent, le roi mon époux ni moi ne croyons pas le séjour de la Suisse assez sûr ni son gouvernement assez fort pour nous garantir de toutes les entreprises que nos ennemis pourraient tenter. La Russie eût été sans doute le séjour que le roi et moi aurions choisi de préférence et Votre Majesté avait bien voulu me donner l’assurance qu’Elle nous y aurait accueillis, mais mon état de grossesse ne me permettant pas d'entreprendre pour le moment un aussi long voyage, le roi mon époux et moi nous nous voyons obligés de demander l’agrément de S. M. l’empereur d’Autriche de nous établir aux environs de Grâtz en Styrie. Lorsque je serai relevée de couches, nous nous empresserons de profiter de l’aimable invitation de Votre Majesté et de nous rendre dans ses États.
Votre Majesté aura peine à croire que, malgré la manière franche avec laquelle je me suis expliquée avec mon père, M. de Linden, son conseiller privé, vient d’arriver pour me proposer de nouveau de me séparer du roi mon époux.
Je n’ai fait ce mariage que malgré moi ; par un coup du sort bien rare je me suis trouvée la femme la plus heureuse qui puisse exister.
Mon père est-il donc jaloux de mon bonheur intérieur, le seul qui me reste? Je ne demande rien à mon père; quand je suis avec mon époux, je puis me passer de tout; dans la prospérité le roi mon père aurait- il jamais songé à me faire une pareille proposition ? Et si je ne suis l’épouse légitime du roi, que suis-je donc? Votre Majesté voit que j’épanche mon âme dans la sienne, je n’ai plus qu’Elle qui me tienne lieu de famille, car l’on paraît avoir décidé de détruire mon bonheur, mais on n’y parviendra pas !
J’ose encore supplier Votre Majesté d’écrire à mon père pour qu’il cesse ses persécutions ; il est le maître de ne rien faire pour moi, mais il ne doit pas chercher à me déshonorer ainsi que mon enfant.
Je le répète à Votre Majesté, j’ai été forcée par mon père d’épouser mon mari, et le roi a été forcé de m’épouser; cependant nous nous trouvons heureux.
Le comte de Fürstenstein se rend à Paris pour presser la restitution des objets qui m’ont été volés; je dois vous avouer, Sire, franchement que c’est la seule fortune que le roi et moi possédions, et comme sous aucun prétexte, nous ne voudrions point accepter d’argent des Bourbons, où en serions-nous réduits si la valeur de ces objets qui passe plus de trois millions était perdue pour nous? Si Votre Majesté connaissait particulièrement le roi mon
époux, il ne lui serait, pas difficile de juger que la jalousie de ses moyens et de ses talents est la seule cause de la haine qu’on lui porte.
Votre Majesté voit combien je suis accoutumée à ses bontés envers moi , en osant ainsi l’entretenir de mes intérêts personnels, mais je vous le répète, Sire, vous seul dans ce moment-ci me tenez lieu de toute ma famille et je ne trouve qu’en vous un protecteur et un refuge.
Veuillez, Sire, agréer l’assurance de mon bien tendre et respectueux attachement.
L’attentat commis sur la reine par Maubreuil força cette princesse à revenir à Paris. Son frère, le prince royal de Wurtemberg, qui avait été comblé en Westphalie par les Jérôme, ne voulut pas la recevoir.
Son père, le roi de Wurtemberg, lui fit dire par son ambassadeur, lecomte de Wintzingerode, qu’elle eût à se séparer de son mari, ainsi que nous l’avons dit plus haut.
Catherine écrivit au roi de Wurtemberg le 15 et le 17 avril de Paris, et le 1er mai de Berne, trois lettres, chefs-d’œuvre de loyauté, d’honneur, de sentiment, à propos de son voyage et des exigences paternelles. Elles font partie du recueil publié à Stuttgart.
La reine abandonna son journal, comme elle le dit elle-même dans la note ci-dessous, à la fin de 1813.
Elle le recommença le 1er août 1814 étant à Eggenbiirg, mais dans l’intervalle eurent lieu les événements de 1814 et l’attentat, commis sur elle par
le fameux marquis de Maubreuil, lequel, porteur d’un blanc-seing de Talley rand, ne voulut pas attenter aux jours des Bonaparte, mais vola à main armée les diamants de la reine Catherine \
Or, cette princesse écrivit à ce sujet à l’empereur de Russie la longue et intéressante lettre que nous trouvons à la date du 21 avril 1814.
« Depuis le mois de novembre je n’ai pas continué mon journal, des désagréments sans nombre de différente espèce, concernantces vilaines gens d’Otterstedt m’ont ôté la force et le goût de m’occuper d’autre chose pendant un certain temps; les nouvelles et les désastres de nos armées ont encore mis le comble à mes chagrins, jamais année ne s’était terminée ainsi et jamais une nouvelle n’avait commencé sous de plus malheureux auspices. Dieu veuille qu’elle change de face et qu’enfin nous jouissions d’une paix durable et qui remettra tout le monde entier dans son équilibre! »
A S. M. l'empereur de Russie.
Berne, 3 mai 1814.
Votre Majesté aura vu par ma lettre qui lui a été remise par le comte de Potozky, son aide de camp, la mission désagréable dont avait été chargé le baron de Linden.
1. Ce marquis de Maubreuil, vivant encore au commencement du second Empire, reçut de Napoléon 111 une pension sur sa cassette.
D'après ce que je lui avais dit, j’avais osé espérer qu'il retournerait auprès de mon père et regarderait sa mission comme finie, mais j’apprends qu’il est encore à Berne et qu'il compte y séjourner jusqu’à ce qu’il ait reçu de nouveaux ordres du roi mon père, Dans cet état de choses, le roi mon époux a cru devoir écrire une lettre à mon père, dont j’envoie la copie à Votre Majesté, ainsi que de la mienne, c’est l’exacte vérité qui a dicté ces lettres. Le roi mon époux et moi tenons trop à l’opinion particulière de Votre Majesté pour ne pas désirer qu’Elle connaisse dans tous ses détails les principes de notre conduite. Je ne demande rien à mon père, sinon de me laisser tranquillement jouir de mon bonheur intérieur. C’est à regret que je me vois forcée encore aujourd'hui de réclamer l'indulgence de Votre Majesté pour oser l’importuner aussi souvent de mes discussions de famille.
A S. M. l' empereur de Russie.
Alleman près Lausanne, 23 mai 1814.
Votre Majesté voudra-t-elle bien encore jeter les yeux sur la triste position où se trouve mon époux et moi; j’ose l’espérer d’après l’amitié et l’affection qu’Elle n’a cessé de me témoigner dans ces malheureuses circonstances.
Votre Majesté, n’ignore pas que depuis un mois j’ai été aussi indignement dépouillée et quoique les coupables soient arrêtés et convaincus de leur crime, je n’ai encore pu obtenir la restitution de mes diamants. Cependant, Sire^, nous nous trouverions dans le plus grand embarras si ces objets ne nous étaient pas rendus ou au moins leur valeur en argent.
Ce retard est d’autant plus pénible pour moi, qu'avançant dans ma grossesse, nous ne pouvons plus différer notre départ pour Grâtz, lieu de notre destination, et cependant notre présence est urgente ici, vu qu’à chaque courrier il faut que nous donnions les instructions nécessaires pour suivre cette malheureuse affaire, et Votre Majesté sentira facilement qu’en nous donnant les moyens de terminer cette affaire Elle augmentera notre reconnaissance.
Je suis réellement confuse de venir aussi souvent importuner Votre Majesté, mais la confiance sans bornes que jàii en ses bontés me fait espérer qu’Elle daignera m’excuser et qu’Elle voudra bien lire ces lignes avec quelque indulgence.
Pendant notre séjour en Suisse, nous avons fait quelques courses et depuis quelques jours nous nous trouvons à la campagne près de Lausanne qu’habite le roi Joseph et que nous comptons quitter demain.
A S. M. l’impératrice Marie-Louise.
Ekensberg près Grâtz, 17 juin 1814.
Ma chère sœur,
Je ne veux pas laisser partir le comte de Potozky sans le charger d’une lettre pour vous. J’ose me flatter que vous voudrez bien me conserver votre amitié; c’est dans le malheur qu’on a le plus besoin de son secours et qu’il faut se nourrir de souvenirs. Les témoignages non équivoques que vous avez bien voulu m’en donner me font espérer que vous voudrez bien me la continuer. Croyez, ma chère sœur, que cette pensée est bien faite pour adoucir l’amertume de notre pénible situation. Vous n’ignorez pas
sans doute les chagrins que j’ai éprouvés ; ils ont été plus affreux, plus accablants pour moi, venant de ma famille. J’avais cru trouver chez elle un refuge dans ces tristes événements, mais le croirait-on? c’est elle la première qui m’a repoussée dans ces moments malheureux, et elle semble me faire un crime du bonheur dont je jouis auprès de mon époux. Vous jugerez facilement d’après tout ceci ce que je dois souffrir. Je connais trop vos sentiments, ma chère sœur, pour ne pas être persuadée que vous approuverez ma conduite. Nous n’en apprécions que mieux la manière aimable dont S. M. l’empereur d’Autriche nous adonné un asile. Oserais-je vous prier, ma chère sœur, si vous en trouvez l’occasion, de vouloir bien lui en témoigner toute notre reconnaissance, il est impossible d'avoir mis plus de grâce et plus de délicatesse dans son procédé; aussi si le roi n’avait craint Aie l’importuner, illui aurait écrit lui-même pour l’en ^remercier.
Vous avez su dans le temps, ma chère sœur, le vol affreux commis envers ma personne de tous mes diamants et de ceux du roi mon époux. Jusqu’à présent, malgré les bons offices de LL. MM. les empereurs d’Autriche et de Russie, nous n’avons encore rien pu recouvrer; cependant [une perte de trois millions est d’une grande conséquence dans la position où nous nous trouvons, mais l’on nous fait espérer que nous ne les perdrons pas tous!!!
Vous voyez, ma chère sœur, combien je compte encore sur votre amitié pour entrer dans de tels détails. On perd difficilement l’habitude de s’épancher dans le sein de ceux qui nous sont chers.
Parlez-moi de votre santé, ma chère sœur, et de tout ce qui peut vous intéresser; embrassez pour moi votre charmant petit prince dont sur Joute la route] j’ai entendu faire des éloges qui m’ont fait grand plaisir, car je lui porte
ainsi qu’à son aimable mère un sentiment bien tendre et bien réel. Vous apprendrez peut-être avec plaisir que malgré tous mes chagrins et les fatigues de mon voyage, ma grossesse continue toujours heureusement. C’est depuis hier que nous sommes arrivés ici. On nous a loué pour six mois le château d’Elcensberg, situé à une demi-lieue de Grâtz. Il est bien beau, mais si vaste que nous nous y perdons avec notre très petite suite. Aussi le roi va-t-il s’occuper de chercher une habitation plus commode et surtout moins grande.
Je craindrais d’abuser plus longtemps, ma chère sœur, des moments précieux que vous devez consacrer à votre illustre famille qui doit être bien heureuse de vous posséder et de vous alléger dans ces moments affreux le poids de vos maux. Agréez donc, ma chère sœur, l’assurance de mes sentiments affectueux.
A S. M. le roi de Wurtemberg.
Ekensberg, 20 juin 1814.
Mon très cher père,
Quoique j’aie eu l’honneur de vous adresser hier ma lettre, j’espère que vous ne me trouverez pas trop indiscrète l’oser encore le faire aujourd’hui. Une grâce que je désire irdemment obtenir de vous et qui me tient très à cœur, ist le motif qui m’engage à tracer ces lignes, j’ose croire lue vous voudrez bien me l’accorder.
Vous connaissez dès longtemps l’amitié que je porte à
dlle . ; tout mon désir serait que vous voulussiez
ien lui donner un congé de deux mois seulement pour u’elle puisse assister à mes couches. Je ne doute pas
Catii. de Westph.
qu’en obtenant votre agrément et celui de la reine, elle ne veuille bien me faire ce plaisir. En m’accordant cette faveur, mon cher père, vous ne ferez qu’ajouter un sentiment de plus à la reconnaissance que vous vous êtes acquise par d’anciennes bontés envers moi. C’est avec la confiance la plus filiale que j’ose vous faire cette prière, veuillez ne pas la rejeter, surtout devant m’être accordée pour l’époque la plus intéressante de ma vie. Je me
réjouirai d’autant plus de voir Mlle de . que je
pourrai m’entretenir de vous avec elle, mon cher père, et que je me rappellerai les heureux moments où j’avais le bonheur de vous approcher et où vous vouliez bien me traiter avec tendresse et amitié; ils sont toujours présents à ma mémoire et font partie de mes plus chers souvenirs.
Catherine à Napoléon.
Près Gràtz, le 23 juin 1814.
A l’empereur,
Sire, depuislesévénementsqui se sont passés en France, je n’ai osé écrire à Votre Majesté dans la crainte de lui paraître indiscrète ; peut-être même de lui devenir à charge, mais à l’époque très prochaine où je touche de devenir mère et qui est par conséquent le plus intéressant de ma vie, je croirais manquer à un devoir sacré et cher à mon cœur en ne priant pas Votre Majesté d’être le parrain de mon enfant. Croyez, Sire, qu’en m’accordant cette faveur, vous rendrez le père et la mère infiniment heureux.
Les circonstances ne peuvent rien sur nos sentiments et nous nous glorifierons toujours de vous regarder, Sire, comme le chef de notre famille, et moi, en mon particulier,
lé
je n’oublierai jamais que Votre Majesté n’a cessé de nous donner des preuves de son amitié et qu’Elle a fondé mon bonheur en m’unissant au roi.
Je me trouve heureuse d’avoir pu dans les divers temps prouver publiquement l’attachement et le dévouement que je me glorifie et que je m’honore de porter à toute sa famille et surtout à son auguste Personne.
Veuillez, Sire, nous conserver un souvenir de votre intérêt et croyez que je saisirai toujours avec empressement les occasions de vous faire agréer mon respectueux attachement.
A S. M. V empereur de Russie.
Trieste, 20 septembre 1814.
Sire,
Votre Majesté se rendant au congrès de Vienne, j’ose lui rappeler dans un moment aussi décisif les promesses qu’Elle a bien voulu me faire lors de mon séjour à Paris, lorsque je lui exposai la situation dans laquelle nous nous trouvions depuis les changements qui se sont opérés en Allemagne. Elle voulut bien me dire ces mots trop flatteurs pour nous, pour ne s’être pas gravés dans ma mémoire : « Dêléguez-moi vos pleins pouvoirs et je vous réponds que vos intérêts seront les miens. » Je fonde donc toutes mes espérances sur cette promesse et je me flatte qu’elle ne sera pas déçue. Votre Majesté m’ayant encore donné d’autres preuves d’amitié et d’intérêt, je ne puis croire que dans cette circonstance, où Elle donne la paix au monde entier, Elle ne veuille pas améliorer le sort des personnes lui lui sont alliées par les liens du sang et qui par leur position doivent errer de pays en pays. Je compte trop
sur votre justice, Sire, pour ne pas espérer que vous excuserez laliberté que je prends de vous adresser ces lignes. Mère depuis quelques semaines, je sens que ce titre sacré m’impose des devoirs et quoi qu’il en coûte de revendiquer ses droits, il faut le faire dès que c’est pour le bien-être de ses enfants.
Les droits du roi mon époux sont au moins incontestables sur douze cent mille habitants que la Prusse lui a cédés non seulement par traité, mais encore en délivrant solennellement ses sujets du serment de fidélité à la couronne de ce royaume. Le roi mon époux désirerait une indemnité en Italie et je ne puis croire qu’on la refuse, si Votre Majesté veut bien s’y intéresser. Je n’ai pas besoin de dire à Votre Majesté la reconnaissance que nous lui porterons, si Elle voulait encore ajouter cette marque de bienveillance à celle qu’Elle a bien voulu nous donner, et je la prie de croire que personne plus que nous n’admire les grandes qualités et les principes de justice qui la caractérisent.
A S. M. l'empereur de Russie.
Trieste, 24 octobre 1814.
Je suis de nouveau obligée d’importuner Votre Majesté en réclamant aujourd’hui sa haute protection pour nous faire rendre justice. Votre Majesté a pris dans le temps trop d’intérêt au vol considérable de nos diamants et bijoux pour que je ne sois pas convaincue qu’Elle voudra bien s’intéresser de nouveau à nous les faire rendre; Elle n’ignore pas la pêche qu’on en a faite.
L’on reconnaît mes droits à cette propriété, les coupables sont convaincus de leur crime, et malgré cela on
s’obstine à ne pas vouloir nous les rendre. J’avais envoyé le baron de Gayl à Paris pour les recevoir, non seulement on les lui a refusés, mais nonobstant le traité du 11 avril qui garantit toutes nos propriétés particulières, on vient de mettre le séquestre sur notre vermeil, argenterie et meubles que la même personne avait également été chargée de nous expédier. J’ose donc prier Votre Majesté de vouloir bien donner les ordres à son ambassadeur à Paris de réclamer mes diamants et mes bijoux et de faire lever le séquestre sur nos effets. Le baron de Gayl qui est porteur de cette lettre, muni des ordres de Votre Majesté, pourrait se rendre directement à Paris.
Jérôme et Catherine étaient encore à Trieste lorsqu’ils apprirent le débarquement de Napoléon à Cannes, en mars 1815.
L’ex-roi de Westphalie, décidé à tout braver pour rejoindre son frère, essaya de tromper la police autrichienne. Il y parvint, s’embarqua sur un petit navire, et à la suite de mille dangers après, avoir vu Murat à Naples, il fut assez heureux pour arriver à Paris.
Catherine, restée à Trieste, lui fît tenir la curieuse lettre ci-dessous :
Catherine au roi Jérome.
Trieste, 28 mars 1815.
Mon cher ami,
Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il s’est présenté une occasion pour te donner de mes nouvelles et les détails des événements qui se sont passés ici depuis ton départ. J’ai envoyé le 26 à midi la lettre que le comte de Wickemberg écrivait au directeur de la police pour lui faire connaître ton départ.
M. le Directeur de la police n’étant pas chez lui au moment où on la lui portait, elle n’a pu lui être remise que vers les deux heures de l’après-diner. Une demi-heure après, le comte de Wickemberg reçut la réponse marquée n°l; je délibérai avec M. Abbatucci pour savoir si nous ne devions pas le laisser dans l’erreur où il paraissait être ; mon avis était de l’y laisser, celui de M. Abbatucci ne l’était pas, et je me laissai vaincre par son raisonnement; depuis je m’en suis repentie. J’envoyai donc le comte de Wickemberg au directeur delà police pour lui dire qu’il n’avait sans doute pas compris le sens de la lettre et que S. M. le roi était parti ce matin.
Le directeur de la police, à ce que m’a dit le comte de Wickemberg, n’en a point paru étonné, il a demandé quand et comment tu avais effectué ce départ, à quoi le comte de Wickemberg, selon les instructions que je lui avais données, a répondu qu'il l’ignorait entièrement. 11 a paru en douter; mais il a assuré le comte de Wickemberg à plusieurs reprises différentes qu’il ignorait absolument les mesures de précaution que son gouvernement devait prendre à notre égard et qu’il ne pouvait y croire, n’ayant reçu aucun ordre à ce sujet du cabinet de Vienne. Je lui ai même fait dire que deux lettres anonymes que nous avions reçues depuis plusieurs jours nous parlaient dans le même sens, et il n’a pas voulu y ajouter foi. Après la conversation qu’il eut avec le comte de Wickemberg, il a demandé à me voir; je l’ai reçu et je lui ai répété les mêmes choses que j’avais chargé le comte de Wickemberg de lui dire de ma part. A tout cela il ne m’a répondu autre chose sinon : « Je suis dans l’ignorance parfaite des mesures que mon gouvernement doil prendre à votre égard, j’aurais désiré que le comte de Hartz n’eût fait cette démarche qu’après en avoir instruit ma cour. » A
cela je lui répondis : « Mais, Monsieur le Directeur de la police, vous oubliez qu’hier encore vous avez refusé au roi mon époux les moyens de l’en informer par le refus que vous avez fait de l’envoi d’un courrier. — Ah! c’est donc à cet effet., me répondit-il, que vous vouliez l’expédier? Je suis fâché de n’en avoir point été averti, mais les circonstances actuelles ne pouvaient me permettre ainsi qu’au gouvernement de Trieste de vous satisfaire sur ce point. » Il me dit de plus : « Je suis fâché que M. le comte de Hartz ait choisi Naples pour son futur séjour, pourquoi n’a-t-il pas choisi toute autre résidence dans les États autrichiens? — Mais vous oubliez, Monsieur le Directeur de la police, qu’il n’y a pas quinze jours qu’on a refusé des passeports au roi mon époux pour faire une simple course à Venise; au reste, Monsieur le Directeur de la police, le roi mon époux en se rendant à Naples a voulu donner une preuve de plus à S. M. l’empereur que rien dans sa conduite depuis qu’il était retiré dans ses États n’avait pu donner lieu aux mesures qu’on était intentionné de prendre, connaissant les rapports de bonne intelligence qui existaient entre les deux cours. — Mais, m’objecta-t-il, depuis les dernières démonstrations de S. M. le roi de Naples, il ne paraît pas que cette harmonie soit très intime et je crains que ce soit justement le séjour que M. le comte de Hartz a choisi à Naples qui indispose le plus ma cour. — J’ignore, Monsieur le Directeur de la police, fut ma réponse, quelles sont les démarches qu’a faites la cour de Naples et je vous assure bien que le roi mon époux en est tout aussi peu instruit que moi; il sera sans doute inutile de vous donner l’assurance positive que le départ du roi mon époux n’a été motivé que sur la lettre du comte de Wintzingerode, sur les bruits publics qui se débitaient ici de son enlèvement de vive force, et
enfin sur votre refus qu’il expédiât un courrier au prince de Metternich. Je puis encore ajouter que nous sommes tous aussi étrangers aux événements qui se passent en France et que nous n’en avons connaissance que par les gazettes et par les bruits publics, car vous savez mieux que moi, Monsieur le Directeur de la police, que nous ne recevons que les lettres que vous voulez bien nous passer. »
Ainsi finit une conversation qui a duré un quart d’heure et la journée s’est passée tranquillement.
Le 27 à quatre heures de l’après-midi, le comte de Wickemberg fut mandé à la police, ]e directeur lui remit l’écrit n° 2. Il exigea non seulement de le lire en sa présence, mais encore de signer qu’il l’avait lu ; il s’est refusé de prendre aucun engagement avant d’avoir pris mes ordres. Dans cette conversation avec le comte de Wickemberg, le Directeur de la police s’est permis de le menacer de prendre des mesures fâcheuses, s'il ne signait pas ainsi que les autres personnes de notre maison l’écrit qu’il lui présentait; sur les représentations très vives du comte de Wickemberg que de tels procédés pourraient le compromettre, étant hors de toute bienséance, il s’en est excusé en disant toujours qu’il ne faisait qu’exécuter les ordres précis qu’il avait reçus du gouvernement de Trieste, et que personnellement il n’y était pour rien, il exigea de plus que dans la journée, il fallait qu’il eut une réponse. Après avoir pris lecture de cet écrit et l’avoir communiqué à M. Abbatucci, je pris la résolution de faire écrire la note sous le n°3, par M. de Stolting et je chargerai le comte de Wickemberg de la lui lire et de la lui remettre.
Au moment que le comte de Wickemberg allait se rendre chez le directeur de la police, je reçus le billet sous le n° 4, et c’est ce qui me fit rouvrir ma lettre au prince de Metternich et y ajouter le post-scriptum.
122 CATHERINE DE WESTPIIALIE [1815]
Après une demi-heure d’entretien, le comte de Wickemberg revint et déclara au nom de M. le Directeur qu’il allait prendre les ordres supérieurs à ce sujet et qu’il le priait en conséquence de ne point sortir de la maison. Une heure après le comte de Wickemberg fut de nouveau mandé à la police oùle Directeur lui dit que cet écrit ne lui suffisait pas et qu’avant minuit (il en était alors onze), il fallait que lui et tous les autres Messieurs attachés à notre maison eussent signé la formule suivante sur la note n° 2 :
« Je promets de ne quitter Trieste sans la permission de la police et de me présenter deux fois par jour à la Direction. »
Tu sens bien, mon cher ami, que je n’ai pas donné cette déclaration, mais forcée au dernier point par les menaces de M. le Directeur de la police, j’ai dû autoriser ces Messieurs*de signer l’engagement qu’on exigeait d’eux, afin de prévenir de plus graves inconvénients.
Depuis toutes ces vexations, ma maison est entourée de soldats et de gens de la police.
L’homme de M. Hamel nous a vendus ; la police a eu connaissance du projet qu’il devait mettre à exécution. Le directeur de la police a dit au comte de Wickemberg qu’il tenait dans son portefeuille tous les papiers relatifs à cette affaire, de plus je suis convaincue moi-même que cet homme a eu peur et qu’il a craint de se compromettre ; ainsi d’après cette conduite-là, tu n’es plus tenu à aucun engagement envers lui ; heureusement les 1,000 florins ne lui ont pas été comptés, n’ayant jamais voulu se rendre à l’invitation de M. Abbatucci de se rendre chez lui.
J’ai cru qu’il était nécessaire et urgent même d’informer de suite le prince de Metternich des procédés indignes dont on use envers moi et envers les personnes de notre maison, et à cet effet j’ai envoyé ce matin à une heure
une estafette au prince de Metternich, avec la lettre dont la copie incluse.
J’ai en même temps donné connaissance au baron de Linden de cette affaire, en lui écrivant la lettre dont je t’envoie également la copie.
M. Abbatucci ne désespère pas cependant de trouver encore les moyens de me faire partir, mais quand et comment? C’est ce que nous ne pouvons décider.
D’après une lettre du baron de Linden en date du 21, il paraît que la cour de Vienne est toujours dans l’intention de nous faire quitter Trieste, mais il est tout aussi vrai aussi que les courriers se perdent entre ces deux villes, car ils ne sont pas arrivés, ce qui me ferait presque croire que le prince de Metternich, tout en ayant l’air d’accéder peut-être aux réquisitions des alliés, veut nous faire comprendre par cette conduite de chercher à nous y soustraire.
Les lettres anonymes viendraient à l’appui de ce raisonnement, car elles nous prédisaient qu’on voulait nous conduire à Prague.
Tu seras assez étonné de voir que mon très cher père a fait des démarches pour nous offrir, dans le moment actuel, un asile chez lui. Dans aucun cas, mais surtout dans les circonstances présentes je ne voudrais profiter de ses bonnes dispositions, ne serait-ce seulement que pour lui donner la satisfaction de s’être raccroché à nous depuis les succès de l’empereur N...!
Les nouvelles et les on dit depuis hier sont : 1° que l’empereur N... est arrivé le 17 à Fontainebleau, le 18 il Paris, qu’il s’est porté sur le Rhin ; que Fouché est à la tête du gouvernement provisoire et que le maréchal Davout est gouverneur de Paris; 2° que la légation française à Vienne a tenté d’enlever le roi de Rome au
nom de Louis XVIII, mais l’entreprise a heureusement échoué; 3° l’impératrice Marie-Louise a voulu se soustraire de Schônbrunn ; elle était déjà en voiture pour rejoindre l’empereur N... lorsque son auguste père l’a fait arrêter; depuis ce moment elle est gardée à vue et ne peut plus faire un pas sans être suivie.
Ces deux dernières nouvelles paraissent positives.
J’oubliais de te dire, mon ami, que nous ne pouvons plus sortir sans être escortés par des affidés de la police; il paraît surtout qu’on se méfie de M. de Stôlting, car hier deux agents de police ont été chez lui, mais n’y étant pas, ils ont fait mander aujourd’hui à la police l’hôte chez lequel il loge, qui étant malade n’a pu s’y rendre.
Je te dirai que j’ai fait aujourd’hui un acte d’autorité: que j’ai renvoyé l’ancienne nourrice de notre fils et le portier de la maison, ayant eu connaissance de plusieurs bavardages qu’ils avaient tenus ; j’ai ordonné que Micheur ferait l’office de portier jusqu’à ce que nous en ayons un autre.
Envoie-moi une autorisation comme quoi M. Labrousse doit sur ma signature me délivrer les fonds dont nous pourrions avoir besoin, tu as oublié de la signer avant ton départ.
Du 29 au matin.
M. de Gayl est arrivé hier soir à sept heures, il nous a apporté l’heureuse nouvelle que l’empereur a fait son entrée triomphale le 20 à huit heures du soir à Paris. Le lendemain M. de Gayl s’est présenté à son lever ; Sa Majesté l’a très bien accueilli, ayant appris qu’il était à Paris chargé des affaires du roi de Westphalie. Il lui a permis de partir sur-le-champ et de nous en apporter la nouvelle.
Tout ce que M. de Gayl me raconte de la marche de l’empereur, de ses progrès rapides en France tient de la magie, du prodige; jamais rien de pareil ne s’est vu ! quel génie! quel homme! on serait presque tenté de dire que c’est un dieu ! Pas une goutte de sang répandue, sa seule présence a tout fait, a tout électrisé, a opéré ce miracle. Les gens les plus fidèles, les plus dévoués aux Bourbons n’ont pu résister à son approche. Quelle grandeur d’âme que celle qu’il montre ! quelle modération ! Au lever, il a dit :
« Marmont, Augereau ont trahi la patrie, c’est à la Nation de les juger : Berthier a trahi l’amitié, c’est à elle à lui pardonner. »
Fouché est ministre de la police.
Davout, ministre de la guerre ; c’est le seul des maréchaux ainsi que Ney, au départ de M. Gayl, qui s’étaient prononcés pour l’empereur, mais l’entraînement était tel que les autres se sont sans doute déclarés à l'heure qu’il est.
Joseph avec ses enfants sont arrivés à Paris.
Les Bernois ont voulu l’enlever au nom de Louis XVIII. La reine y était depuis deux mois pour faire lever le séquestre de leurs terres, chose qu’elle n’avait pas obtenue.
Fouché a dit verbalement à Gayl : « Dites au roi qu’il tâche de rejoindre l’empereur le plus tôt possible. » Voilà la seule commission qu’il ait eu à te transmettre.
Pourras-tu te rendre auprès de l’empereur? Dis-le-moi, et comment pourras-tu effectuer ce voyage ?
Ne te risque pas de le faire par terre, tu serais pris indubitablement. M. de Gayl a eu toutes les peines du monde à passer, on l’a même arrêté à Milan, tu le serais donc à plus forte raison.
Élisa ainsi que le prince Félix viennent d’être conduits à Brünn en Moravie ; ils ont passé lundi à Gonci, ils
CATHERINE DE WESTPIIALIE
étaient escortés par un officier autrichien, ils ont laissé leurs enfants à Bologne. Tu verras par là qu’on nous traite absolument comme des prisonniers; que je suis donc heureuse de te savoir parti et en sûreté maintenant! Tu n’a pas d’idée des mesures rigoureuses qu’emploie ici le gouvernement contre moi. Un procès-verbal que je viens de faire dresser par M. Stôlting te mettra au fait d’une scène que je viens d’avoir avec le directeur de la police.
Enfin hier, en sortant pour me promener, ma voiture a été assaillie par une douzaine de soldats et de mouchards et j’ai vu le moment où ils me défendraient de sortir. Toute cette conduite, ces avanies inimaginables m’ont obligée d’écrire une seconde lettre au prince de Metternich dont je joins copie ; il m’est impossible de supporter plus longtemps de pareils traitements qui sont contre tout droit des gens; il n’y a que l'arrivée de Gayl et les heureuses nouvelles qu’il nous a apportées qui aient pu faire diversion un moment à l’amertume à laquelle mon âme est en proie depuis ton départ.
Tu te rappelleras au reste, mon cher ami, que je t’ai prédit tout ce qui m’arrive, ne fais cependant point de coup de tête : il faut se soumettre à la nécessité et aux circonstances. Si l’on exige à force armée que je quitte Trieste, il faudra bien céder, dans ce cas-là je demanderai à aller à Brünn rejoindre Élisa, son amitié pour toi et pour moi me fera supporter avec résignation notre séparation.
Je ne vois pas les moyens , quelque bonne volonté et quelques soins que mette M. Abbatucci, de pouvoir me soustraire aux espions qui entourent jour et nuit ma maison.
Peut-être la nouvelle de l’entrée de l’empereur à Paris fera-t-elle changer le ton de la cour de Vienne, opinion que je ne partage pas; je crois plutôt qu’elle nous gardera tous
comme ôtages, à commencer par l’impératrice et le roi de Rome, pour forcer l’empereur à abdiquer en faveur de son fils, car il paraît d’après toutes les lettres qu’on reçoit de Vienne, que le système d’acharnement et les principes établis par les alliés doivent exister toujours.
Il est quatre heures et demie et le comte de Wickemberg revient de la police où on lui a de nouveau signifié que je devais me conformer strictement aux ordres du gouvernement de Trieste, et que si je ne le faisais pas, l’on verrait les mesures fâcheuses auxquelles on serait obligé de se porter. D’après cette déclaration, j'ai chargé le comte de Wickemberg d’écrire la lettre n° 5. Le directeur de la police n’y a pas répondu .
Neuf heures du soir.
Le directeur de la police sort d’ici, il est venu suivi du même officier et demandé de nouveau à me voir en disant cependant qu’il entrerait seul dans mes appartements. Contrainte par la force, je l’ai reçu ; il m’a fait des excuses d’être obligé de prendre de telles mesures, mais que le Gouvernement les lui avait ordonnées ; que lui personnellement était fâché de devoir les prendre. Je ne lui ai répondu autre chose que :
« Monsieur, vous avez la force en main, vous pouvez donc me traiter comme vous le voulez, mais je vous observerai que vos mesures sont hors de toutes règles de bienséance, et je doute que la cour de Vienne vous approuve; au reste, Monsieur, comme de mon plein gré et de ma propre volonté je me constitue prisonnière dans ma maison, vous pouvez venir aux heures que vous voudrez. »
128 CATHERINE DE WESTPI-IALIE [1815]
Là dessus je lui ai fait une inclination et je me suis éloignée.
Il résulte de tout ceci, mon ami, que je suis réellement prisonnière d'Etat; que deux lois par jour le directeur de la police avec le même officier viendra pour s’assurer de ma présence et de celle de notre fils; que je ne puis plus me promener, ni à pied, ni à cheval, ni en voiture sans être accompagnée d’un officier ; que ma maison est entourée, ainsi que les rues attenantes, d’un essaim de militaires et d’agents de police et qu’on ne me laisse d’autre liberté que celle de pouvoir me lever, me coucher et manger à l’heure qui me convient. Voilà les traitements auxquels je suis en butte, je te laisse à penser dans quel état ils me mettent.
Il vient de se passer le comble de l’indécence : un agent de police a mis une échelle contre la porte de la maison pour regarder à travers les vitres et voir ce qui s’y passait; nos gens s’en étant aperçus ont voulu le chasser, il a de suite tiré un couteau, appelé du secours et une douzaine de ces sbires sont accourus, heureusement que nos Messieurs entendant le bruit sont accourus au secours de nos gens et les ont dispersés.
Du 30 au matin.
Cette nuit une vingtaine d’agents de police ont entouré notre maison, et pas un chien n’aurait pu en sortir.
Le directeur de la police est venu.
Il est positif que le vice-roi a passé ici le 28, qu’il
s’est embarqué à D . , sur une petite barque. Les on dit
sont :
Que le roi de Naples a marché.
Que les alliés viennent de publier un manifeste qui dit
CATHERINE DE WESTPIIALIE
qu’ils retiendront toute la famille de Napoléon prisonnière et comme otage, et que si, dans l’espace d’un mois, les Français ne livraient pas Napoléon, ils feraient marcher un million d’hommes.
Je bénis Dieu, malgré les outrages auxquels je suis en butte, de te savoir en sûreté.
Donne-moi, je t’en prie, de tes nouvelles, et dis-moi comment le roi de Naples t'a reçu et le parti que tu comptes prendre. Je te le répète, si je suis absolument contrainte de quitter Trieste, je demanderai à aller à Brünn rejoindre Élisa, je ne veux point me séparer de ta famille quel que soit son sort; je veux partager avec eux leurs peines et leur bonheur si nous pouvons encore en espérer.
M. Labrousse fait, je crois, des difficultés pour délivrer les fonds qu’il a ; il craint que les événements en France n’aient influé sur ceux que tu as chez Perregaux et chez Zerleder, desquels dois-je faire usage pour l’entretien de notre maison ?
J’ai autorisé M.Abbatucci à louer la maison que tu as achetée pour 8,000 florins, c’est à 8 %; il dit que l’affaire est bonne et sûre, et comme dans tous les cas et quels que soient les événements, nous ne pouvons plus nous établir à Trieste après la conduite outrageante qu’on tient envers moi, j’ai cru l’affaire trop bonne pour la rejeter. J’ai de même fait cesser tous les travaux à la petite campagne de Plattuen.
Il est impossible pour le momentqueM. de Gayl aille te rejoindre. Abbatucci et moi avons cherché tous les moyens imaginables pour te l’envoyer, mais la surveillance est telle qu’il ne pourrait l’effectuer ni par terre ni par mer, et il ne faut pas, dans le moment actuel, nous exposer à faire arrêter quelqu’un de notre maison pour qu’on prenne
Catii. de Westpii.
130 CATHERINE DE WESTPIIALIE [1815]
encore des mesures plus violentes que celles que l’on se : permet déjà vis-à-vis de nous.
La disparition du vice-roi, ton départ les exaspèrent, et c’est à cela que j’attribue la conduite indigne qu’ils tiennent envers nous.
Mais sois sûr, mon ami, que, dès que j’entreverrai la possibilité de t’expédier Gayl, je le ferai.
Catherine au roi Jérôme.
Le 31 mars 1815, 4 heures après midi.
Mon cher ami,
Malgré mon volume d’hier, je t’en adresse encore un aujourd’hui pour te dire que ce matin, à midi, le comte de Woyna, chambellan de l’empereur d’Autriche et aide de ■ camp général du prince de Schwarzenberg, s’est fait annoncer chez moi comme porteur d’une lettre du prince de Metternich qui t’était adressée. J’en ai pris lecture et je te l’envoie en original. Il m’a demandé de suite mes ordres pour mon départ, à quoi je lui ai répondu que je ne pouvais l’effectuer de suite, notre fils étant malade ; il m’a objecté que ses instructions étaient précises, mais qu’il allait en informer par un courrier le prince de Metternich ; je l’ai prié de faire parvenir à leur adresse les lettres dont les copies ci-incluses en profitant de son courrier; du reste il a été fort poli et choisissant les termes les plus obligeants pour témoigner les regrets que la cour de Vienne éprouvait de devoir prendre de telles mesures.
De mon côté je ne lui ai pas caché la manière indigne dont le Gouvernement de Trieste s’est conduit envers moi et je l’ai chargé d’en informer le prince de Metternich.
Je croyais qu’il se serait rendu à la raison majeure que je lui avais donnée que mon fils était malade et que par conséquent je ne pouvais entreprendre un pareil voyage dans le moment présent ; mais pas du tout. A peine était-il sorti avec le baron de Spiegelfeld, faisant à Trieste les fonctions de gouverneur, qu’il a fait appeler chez lui le comte de Wickemberg pour lui notifier que, par ordre du Gouvernement, on me laissait jusqu’à neuf heures du soir ou tout au plus jusqu’à une heure cette nuit pour effectuer mon départ; à cela je n’ai répondu qu’en faisant prier le comte de Woyna de passer chez moi ; il s’est rendu sur-lecbamp à cette invitation ; je lui ai communiqué, dans cette seconde entrevue, la lettre du prince de Metternich, en lui observant qu’il était étonnant que le Gouvernement de Trieste se portât à des mesures violentes dans le temps que la lettre du prince de Metternich, aussi polie que respectueuse, ne faisait aucune mention d’employer de tels actes de violence, et que comme l’on voulait me traiter comme prisonnière d’État, j’avais au moins le droit de demander que M. le comte de Woyna meinontrâtles ordres par écrit qu’il aurait reçus de S. M. I. et R., quoique je ne doutasse pas que l’intention de la cour de Vienne était de me faire changer de domicile ; cependant je doutais quelle se portât à des actes arbitraires; que je ne pouvais partir parce que notre fils était malade et que les médecins m’avaient assuré qu’il ne pouvait voyager, et que rien au monde ne pourrait me séparer de lui; que par conséquent si l’on voulait agir de vive force envers moi ils étaient les maîtres, mais que ce ne serait aussi qu’à elle que je céderais; à quoi il m’a répondu qu’il ne faisait qu’exécuter les ordres qu’il avait reçus .
La lettre que j’écris au prince de Metternich te prouvera que j’ai employé tous les moyens pour retarder autant
que possible mon départ d’ici; mais je doute et je crains que ce délai ne leur paraisse trop long et qu’ils ne me forcent de quitter Trieste plus tôt.
Je crois m’être aperçue qu’ils craignent quelques tentatives du roi de Naples de ces côtés-ci, quoique cet officier ait dit que la meilleure intelligence existait entre ces deux cours, c’est donc parla même raison que je désire, jusqu’à ce que j’aie de tes nouvelles, de prolonger le plus que je pourrai mon séjour ici.
P. -S. — Enfin je suis décidément obligée de partir; j’irai rejoindre Élisa et j’espère qu’on ne me fera aucune difficulté à cet égard, quoique la lettre du comte de Wintzingerode me donne quelque doute à ce sujet.
Je crains que, peut-être alors on me défendrait d’emmener mon fils, condition à laquelle je ne me soumettrai jamais, et je me verrais dans ladure nécessité d’aller à Prague.
Donne-moi, je t’en prie, les moyens de te donner de mes nouvelles. Je ne sais trop ce que tout cela deviendra; je n’ai d’espoir que dans la nouvelle qu’ils auront eue de l’arrivée de l’empereur Napoléon à Paris. Si elle n’opère pas quelque changement dans le système général, je ne prévois pas la fin de tous nos malheurs et des outrages auxquels nous sommes en butte.
Copie d’une lettre du prince de Metternich à M. le comte de Hartz :
Vienne, le 22 mars 1815. — Arrivée le 31 mars 1815.
Monsieur le Comte,
L’empereur mon maître m’ordonne d’avoir l’honneur de vous exprimer le désir que, vu les circonstances du
moment, vous veuillez bien échanger le séjour de Trieste avec celui de Prague.
Vous ne verrez dans cette invitation qu’une mesure dictée par des considérations majeures, et il suffit sans doute que je vous exprime le vœu de Sa Majesté Impériale pour que vous ne puissiez conserver le moindre doute. Monsieur le Comte, sur la parfaite facilité que vous rencontrerez également à Prague pour votre établissement momentané. Le comte de Woyna qui aura l’honneur de vous remettre la présente lettre est chargé de demander vos ordres et de régler les détails de votre voyage.
M. de Linden m’a remis la lettre que vous m’avez fait fait l’honneur de m’adresser, Monsieur le Comte; rien ne s’oppose à ce qu’il reste h Vienne.
Catherine au roi Jérôme.
1er avril 1815, matin.
Hier soir à six heures, j’ai eu la visite de deux médecins envoyés par le Gouvernement pour s’assurer si notre fils était malade réellement; ils l’ont trouvé, comme c’est effectivement vrai, très souffrant de sa dentition et ont même déclaré que ce ne serait pas sans danger qu’on lui ferait entreprendre un voyage de si longue haleine.
Le comte de Woyna a exigé de moi que je lui donne la copie de la lettre que j’ai écrite au prince de Metternich, pour qu’il puisse se justifier auprès de sa cour de ce que je ne suis pas partie dans le délai de six heures, comme il en avait reçu l’ordre.
Je ne sais si je pourrai obtenir de rester ici jusqu’au retour du courrier porteur de ma dépêche d’hier au prince
de Metternich, dans tous les cas je te donnerai encore de mes nouvelles avant mon départ d’ici .
L’on débite aujourd’hui la nouvelle que le roi de Rome a été enlevé par le vice-roi, j’ignore si elle est authentique, mais ce qu’il y a de positif, c’est que le vice-roi et Mme de Montesquiou sont partis de Vienne depuis dix jours. Le comte de Woyna est un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, très circonspect dans toutes ses paroles et qui ne répond autre chose à tout ce qu’on lui dit, sinon : « Je suis militaire, j’ai eu tel ou tel ordre, je dois donc l’exécuter. J’ai peut-être eu tort d’en agir ainsi envers S. M. la reine, le roi son époux n’étant plus ici, mais tels ont été mes ordres, tels je les exécuterai. » A cela on lui a répondu qu’il ne pouvait cependant pas prendre sur lui et sous sa responsabilité que le jeune prince en mourût si on le forçait de voyager dans l’état où il est : « Vous pouvez avoir raison, répliqua-t-il, et je serais au désespoir qu’il lui arrivât la moindre chose, mais je suis militaire et je ne sais qu’obéir. »
Tu vois qu’avec un pareil homme qui ne sort pas de ce cercle de raisonnement, il est difficile, et pour mieux dire presque impossible d’obtenir quelque chose de lui . Cependant je lui ai déclaré formellement et positivement qu’il n’y aurait que la force en main qui pourrait m’obliger à me soumettre à ce qu’on exige de moi.
Cette nuit ma maison a été gardée, outre les agents de police par trente soldats ayant cinq ou six officiers à leur tête, j’aurais défié une souris de s’échapper.
Je te donne tous ces détails, mon ami, pour bien te convaincre que j’ai usé de tous les moyens imaginables pour me soustraire à des traitements qui sont véritablement ignominieux et pour conserver dans cette crise affreuse pour moi toute la dignité de mon caractère et celle que je
dois au rang que je tiens dans le monde, qui est, tu en conviendras, furieusement méconnu dans ce moment-ci, mais je compte sur la protection du Ciel et sur l’influence du bonheur de l’empereur, bonheur qu’il a payé par une année de captivité, et qui nous vengera des actes violents et arbitraires qu'on s’est permis contre la famille, actes bien dignes des Néron et des Tibère, et qui furent exécutés par ordre de souverains qui se disent professer des idées libérales et philanthropiques.
Il est positif que ces défenseurs des peuples restent encore à Vienne, d’où probablement ils vont mettre encore une fois à feu et à sang toute l’Europe, quoiqu’ils s’en proclament les pacificateurs et les régénérateurs.
Je te prie de me renvoyer par la voie de mer jusqu’ici les ballots que Colin a accompagnés ; comme je ne te rejoindrai plus à Ancône, il est inutile qu’ils y restent, ayant besoin de différents effets, que j’avais fait emballer, croyant te suivre.
Catherine au roi Jérôme.
Trieste, 2 avril 1815.
Jeviens deme faire donner par M. Labrousse del’argent, pour ne pas dépenser l’or que j’ai dans la petite cassette que tu m’as laissée à ton départ. Je t’envoie la copie de la reconnaissance que je lui ai délivrée de cent mille francs.
A l’instant j’apprends que le roi de Naples doit être à Bologne et que les Autrichiens se sont retirés sans coup férir; c’est un officier autrichien nommé Ritter qui en a apporté la nouvelle ici.
CATHERINE DE WESTPIIALIE
Le prince de Metternich à Catherine.
Vienne, le 4 avril 1815.
Madame,
Le baron de Linden aura l’honneur de vous exposer les motifs qui ont porté la direction de la police de Trieste à mettre vis-à-vis de vous, madame la comtesse, des formes en usage qu’elle eût été bien heureuse sans doute de ne pas employer si elle n’avait consulté que le respect qu’elle vous doit et les sentiments que vous voue l’empereur. Sa responsabilité cependant est telle que si elle peut avoir pris des mesures pénibles il n’y a de reproches fondés à faire qu’aux personnes qui peuvent avoir abusé de la confiance qui leur a été témoignée.
J’ai eu l’honneur de vous exposer les rapports dans lesquels vous vous trouvez encore chez nous. Il suffira que vous preniez, Madame, vis-à-vis du Gouvernement à Trieste, l’engagement de ne pas quitter ce lieu de votre séjour actuel sans que l'ordre de n’y point porter d’obstacles vienne à nos autorités, pour que toute malveillance importune et si peu conforme aux égards que l’empereur se plaît à vous faire rendre en toute occasion cesse sur-lechamp.
Je transmets des ordres en conséquence de cette ouverture à nos autorités à Trieste, et je vous prie, Madame, d’agréer, etc.
Le baron de Gayl à la reine Catherine.
Madame,
Vienne, 13 avril 1815.
En instruisant avant-hier M. de Stôlting de l’état des affaires de Votre Majesté à Vienne, je m’abandonnais à quelque espoir de les voir réussir, quoique la rupture certaine entre les cours d’Autriche et de Naples me donnât quelques inquiétudes. Elles ont bien augmenté depuis les communications qui m’ont été faites ce matin par M. le comte de Wintzingerode. Ce ministre a reçu par un second courrier une lettre autographe du roi son maître, dont le contenu historique écrit sous la dictée de M. le comte de Wintzingerode est le suivant :
« Le roi de Wurtemberg, sous la date du 6 avril, avait » abandonné à la cour d'Autriche de donner ou non des » passeports à la reine sa fille, si elle voulait suivre son » époux, mais sous la date du 8, lorsqu’il apprit la rup- » ture du roi Joachim qu’on lui annonçait, il se rétracta. » Sa Majesté déclara qu’il lui serait trop dur de voir sa fille » entre les mains d’un parti ennemi des alliéset de devoir, » selon la tournure des événements, la regarder comme » perdue. Le roi ne voit donc que l'alternative : pour la » reine sa fille, que l’Autriche veuille la garder dans ses » États, ou qu’elle se rende avec son enfant dans le Wur- » temberg. Sa Majesté, dans ce dernier cas, aurait soin » de lui donner un asile convenable, honnête, tranquille » et une existence assurée. »
Tels sont les mots qui m’ont été dictés par M. le comte de Wintzingerode”'qui m’a fait une lecture très rapide de
la lettre du roi son maître, dont il n’a pas voulu me permettre de prendre copie, n’y étant point autorisé; j’ai vu de plus que le roi, père de Votre Majesté, aurait désiré qu'elle préférât demeurer dans ses États; que dans ce cas, il enverrait à sa rencontre jusqu’à son séjour actuel un officier de sa maison, ainsi qu’une dame d’honneur ; qu’il était question d’offrir à Sa Majesté, le château de Louisbourg, où elle serait reçue avec toute sa suite, excepté le baron de Linden auquel on reproche un intérêt trop actif à la cause de l’empereur Napoléon.
Aussitôt après avoir reçu connaissance des dispositions précitées de S. M. Wurtembergeoise, en me conformant aux ordres de Votre Majesté transmis par M. le baron de Linden dans sa lettre du 8, cpui ne m’est parvenue qu’hier au soir, j’ai adressé au prince de Metternichla lettre dont j’ai l’honneur de joindre ici la copie.
Si je suis assez heureux d’obtenir le résultat désiré, je me rendrai de suite auprès de Votre Majesté, sinon j’attendrai ici ses ordres ultérieurs. Refuse-t-on des passeports pour Naples, je demanderai qu’il soit ordonné au Gouvernement de Grâtz de lui en donner pour toute autre ville que Votre Majesté pourrait choisir dans l’intérieur de l’empire d’Autriche. Votre Majesté y serait affranchie de toute surveillance, si elle Aroulait s’engager par écrit à ne point quitter les États, engagement que Votre Majesté aurait uniquement à adresser à l’empereur même, pour ne pas compromettre sa dignité.
J’ai appris que l’empereur de Russie et les grandesduchesses ses sœurs parlent avec le plus grand éloge de la grandeur d’âme et de la fermeté avec laquelle Votre Majesté reste attachée au sort de son époux. Votre Majesté s’élève par là à jamais un monument dans l’histoire, mais ces mêmes personnes paraissent désirer, j’ignore pour
quelles considérations, que Votre Majesté, si la politique momentanée lui refuse d’aller rejoindre le roi son époux, ne choisisse pas pour résidence la même ville qu’habitent actuellement les princesses ses belles-sœurs. Ces observations m’ont été faites par le comte de Wintzingerode qui veut les tenir de bonne source.
Les ordres de Votre Majesté détermineront mes démarches.
Copie de la lettre écrite en date du 13 avril par le baron de Gayl, à S. A. le prince de Metternich :
Prince,
S. A. le comte de Wintzingerode m’ayant fait part ce matin de nouveaux ordres reçus de sa cour, relativement aux passeports demandés par Sa Majesté la reine Catherine, en me conformant à la marche que Sa Majesté a daigné me tracer, je dois vous prier, mon prince, de vouloir bien prendre en considération que Sa Majesté, tout en reconnaissant la tendre sollicitude du roi son père, ne peut cependant en rien dévier de ses devoirs les plus sacrés qui unissent invariablement et à jamais son sort à celui du roi son époux.
Sa Majesté, pleine de confiance dans les principes libéraux professés par la cour d’Autriche à son égard, dans la certitude de ne voir en rien gênées ni sa liberté ni son indépendance de toute influence étrangère, m’ordonne de faire auprès de Votre Altesse de nouvelles et plus pressantes instances pour obtenir les passeports demandés.
Sa Majesté pense qu’étant femme, elle sera exempte de toute considération politique, et étant épouse, Sa Majesté
Impériale et Royale, qui lui a donné déjà tant de marques d’intérêt, ne voudra point s’opposer à l’exécution d'une démarche qui peut faire cesser tout ce que sa position actuelle a de pénible et lui assurer le seul bonheur auquel elle aspire.
Sa Majesté se flatte d’une prompte réussite, d’autant plus que Son Altesse, qui saura si bien compatir aux malheurs de sa position, sera auprès de Sa Majesté Impériale et Royale l'interprète de ses vœux les plus chers.
J’en réitère auprès de Votre Altesse la très humble demande de vouloir bien m’accorder une audience.
Le baron de Gayl à la reine Catherine.
Vienne, 15 avril 1815.
Madame,
J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Majesté de l'audience que vient de me donner le prince de Metternich.
Le prince m’a déclaré que l’état de guerre entre les cours de Vienne et de Naples, ainsi que le refus de S. M. le Roi de Wurtemberg (dont j’ai eu l’honneur d’instruire Votre Majesté par ma lettre en date du 13) rendaient impossible son voyage dans les États napolitains, que S. M. le Roi, époux de Votre Majesté, étant entré à Bologne avec le roi Joachim, à la tête des troupes, ayant par là pris fait et cause contre les Puissances alliées, toutes ces considérations s’opposaient absolument au départ de Votre Majesté. Abstraction faite de cette nécessité politique, l’intention de l’empereur d’Autriche est que Votre Majesté soit partout traitée avec les égards dus à son rang et qu’elle soit libre, à moins quelle ne préférât les États du roi son
CATHERINE DE WESTPIIALIE
père, de choisir dans l’intérieur de la Monarchie autrichienne tout séjour qui pourrait lui plaire. Seulement le prince m’a observé qu’une trop grande proximité des côtes deviendrait gênante à Votre Majesté, à cause des mesures de surveillance générale ordonnées depuis l’état de guerre ; aussi l’empereur son maître verrait-il avec peine que Sa Majesté choisît Brünn, d’abord parce que le roi son père ne le désire pas, et qu’elle y serait moins bien.
D’après ces déclarations positives, mes instances ont été infructueuses. J’ai demandé à ce que les ordres soient donnés au Gouvernement de Griitz de remettre à Votre Majesté les passeports nécessaires pour la ville autrichienne qu’elle choisirait. M. de Metternich m’a répondu qu’il me délivrerait lui-même ces passeports et m’a engagé à bien faire connaître les volontés de Votre Majesté. J ’ai l’honneur de lui demander ses ordres à cet égard. Je ne dois pas cependant lui taire que d’après ce que le prince de Metternich m’a fait entrevoir, de nouvelles et de plus grandes difficultés s’élèveraient pour Brünn, parce que le roi de Wurtemberg a chargé son ministre de s’y opposer formellement.
Le prince de Metternich m’a encore fait entrevoir que d’après des rapports de police de Trieste et de Grâtz, l’opinion des personnes composant la maison de Votre Majesté se manifestait trop contraire à la manière de voir du Gouvernement autrichien, qu’un pareil manque de circonspection, sans être d’aucune utilité pour Votre Majesté, pourrait plutôt lui devenir nuisible dans les procédés des autorités locales, pour lesquelles les nuances de l’obéissance sont si difficiles.
J’ai appris ensuite par le comte de Wintzingerode que le roi son maître l’a encore chargé de faire des démarches pour que Votre Majesté n’aille pas à Brünn. Le roi de
Wurtemberg paraît beaucoup désirer que Votre Majesté se rende dans ses États, son ministre emploie tous les moyens pour réussir dans cette négociation, car il me disait que le Gouvernement autrichien désirait voir prendre à Votre Majesté ce parti, chose qui n’a pas transpiré dans la conversation du prince de Metternich, qui certainement ne l’aurait pas tue. Il m’a dit ensuite que le roi son maître pourrait insister pour que Votre Majesté aille en Wurtemberg et qu’il vaudrait mieux pour ses intérêts s’y rendre de bonne grâce. J’ai répondu que la reine craindrait peut-être une trop grande dépendance, et d’être privée de toute communication avec le roi son époux.
Le comte de Wintzingerode m’a répondu que Votre Majesté y serait traitée avec les égards dus à une princesse du sang, et que le roi son maître prendrait un engagement par écrit, de ne s’opposer en rien, la guerre terminée, aux intentions de Votre Majesté d’aller rejoindre son époux.
Tel est, Madame, le sens des conversations que j’ai eues avec ces deux ministres, je me suis efforcé d’en rendre à Votre Majesté un compte très exact, connaissant de quelle importance sera pour son avenir la décision qu’elle daignera prendre.
J’attendrai ses ordres pour les démarches que j’aurai à faire.
Catherine à l'empereur d'Autriche.
Grâtz, 15 avril 1815.
La reine dit que, par une lettre du 8, son père qui avait consenti à ce qu’elle fût à Naples s’y oppose (lettre du 8 à son ministre). — Elle voulait rejoindre le roi son époux.
Gt'àtz, 30 avril 1815. — Elle apprend par M. de Gayl que le roi son père veut qu’elle aille dans ses États. Le baron de Gaismar a été chargé de remettre à l’empereur d’Autriche une lettre dans ce sens. — Le baron de Gaismar et sa femme doivent l’accompagner à Stuttgart. — Elle demande à aller à Lintz. — L’empereur ne peut ignorer les motifs qui l’empêchent de se rendre en Wurtemberg. Elle ajoute: « Le texte d'une déclaration authentique et officielle du mois d’avril de l’année dernière, celui de la lettre du roi mon père, du 20 du même mois, et d’une autre du 28 novembre dernier ainsi que l’opinion que le prince royal mon frère a professée encore tout récemment ne me permettront jamais, comme épouse et comme mère, de me rendre aux offres que mon père veut bien me faire. Je pourrais mettre les pièces sous les yeux de Votre Majesté et sous ceux de l'Europe entière ; vous jugerez facilement. Sire, de tout ce que la nécessité d’un pareil exposé a d’affligeant pour une fille qui s’est plue, dans tous les temps, dans les plus tendres et les plus respectueuses affections pour son père, et Votre Majesté ne pourra pas se tromper sur le degré de ma souffrance dans cette circonstance, et je crois pouvoir préjuger sur l’opinion de Votre Majesté en me rappelant ses paroles dans la conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec elle à Paris, où elle ne s’est point refusée à approuver ma conduite. Si toutefois des considérations dont je ne puis juger l’importance pouvaient apporter des inconvénients à mon plus long séjour dans les États de Votre Majesté, je la prierais de vouloir bien me faire expédier des passeports pour tout autre État de l’Allemagne que je pourrais choisir. En voulant de cette manière prévenir toutes les intentions de Votre Majesté, je crois devoir vous rappeler, Sire, que ma ferme et irrévocable résolution est de ne jamais me rendre dans le royaume de Wurtemberg. »
CATHERINE DE WESTPIIALJE
Le baron de Gayl à la reine Catherine.
Madame,
Vienne, 18 avril 1815.
J'ai reçu hier à sept heures du soir, après le départ du courrier, les ordres que Votre Majesté a daigné me faire parvenir par estafette, en date du 15 avril. Je me suis rendu ce matin auprès du prince de Metternich, qui, ayant des conférences avec les ministres du Congrès, a renvoyé mon audience à demain. J’ai déjà eu l’honneur de rendre compte à Votre Majesté par ma lettre en date du 15, de ce que ce ministre m’a déclaré, et combien malheureusement la rupture avec la cour de Naples a changé les dispositions de celle d’Autriche.
J'ai vu le comte Aldini par lequel S. A. I. la princesse Élisa a fait remettre des lettres au prince de Metternich pour l’empereur François et pour l’impératrice Marie- Louise. Cette princesse réclame la permission de se rendre en France. La réponse a été négative. Elle se déplaît beaucoup à Brünn où elle est fort mal logée dans une auberge et désire pouvoir habiter Baden ou Leuchtenberg.
Le comte Aldini, craignant qu’on n’acquiesce pas à sa demande, va lui proposer de prendre les eaux à Carlsbaden- Toplitz. Le prince Félix qui, de sa libre volonté, avait accompagné la princesse son épouse, ne peut plus obtenir de passeports pour retourner en Italie.
Conformément aux ordres de Votre Majesté, j’ai fait connaître au comte de Wintzingerode que Votre Majesté, très sensible aux intentions du roi son père, ne pouvait cependant, dans aucun cas, se fixer dans les États de
Wurtemberg, vu que les intentions du roi son époux étaient très positives, pourvu que Votre Majesté allât les rejoindre, ou en cas de refus de la part de la cour de Vienne, restât dans les États de l’empereur François.
Le baron de Gayl à la reine Catherine.
Vienne, 19 avril 1815.
Madame,
J’ai reçu, ce matin à onze heures, les derniers ordres de Votre Majesté quelle a daigné me faire adresser par estafette en date du 17 avril. Le prince de Metternich m’a reçu à deux heures et m’a dit que l’empereur, sou maître, se proposait de répondre lui-même à Votre Majesté, en me faisant espérer que cette lettre me serait remise demain à midi. J’ai renouvelé, comme Votre Majesté me l’a ordonné, mes instances pour obtenir pour Elle les passeports pour Naples. Ce ne sera donc que demain, si la décision de l’empereur était contraire aux vœux réitérés de Votre Majesté, que je ferai connaître au prince de Metternich ses dernières demandes.
Le baron de Gayl à la reine Catherine.
Vienne, 23 avril 1815.
Madame,
Depuis ma dernière lettre dans laquelle j’ai eu l’honneur de rendre compte à Votre Majesté, je me suis rendu tous les jours deux fois chez le prince de Metternich. Ce Cath. de Westph. 10
ministre tantôt m’a dit lui-même, tantôt m’a fait dire par un des conseillers de la cour que je serai expédié le lendemain.
Aujourd’hui, à midi, il renvoya la remise des dépêches à ce soir. Je sors de son hôtel où j’ai, de nouveau, été renvoyé à demain. Je suis au désespoir de n’avoir pas pu faire avancer davantage les affaires de Votre Majesté. Ce qui les retarde, ce sont les démarches multipliées faites par le comte de Wintzingerode pour disposer la cour d’Autriche à engager Sa Majesté à se rendre dans les États wurtembergeois, quoique je lui aie fait connaître les volontés très précises de Votre Majesté à cet égard. Ce ministre agit-il d’après les ordres du roi son maître, ou est-ce exagération de zèle? Il emploie tous les moyens possibles pour réussir. Dans sa conversation avec moi, il traite l’affaire comme décidée, j’ai cependant tout lieu de croire qu’il anticipe un peu sur les événements. Il m’a dit que si le cabinet de Vienne n’accédait pas aux demandes du roi son maître, il se verrait obligé d’envoyer des notes aux autres cours. Il a cherché à intéresser dans la question la grande-duchesse d’Oldenbourg et l’empereur son frère. Il a voulu me faire sentir même que si l’on pouvait croire qu’un rapport verbal de ma part pourrait influencer les dispositions de Votre Majesté, on ne me laisseraitpas partir, ce qui m’a paru fort exagéré de la part d’un ministre étranger. Lorsque je lui ai observé que la première autorité reconnue par Votre Majesté était celle du roi son époux, il m’a répondu que les questions ordinaires du droit civil n’étaient pas applicables aux reines et princesses; que Votre Majesté ne pouvant pas dans ce moment rejoindre le roi son époux, le plus convenable pour elle serait de se retirer dans les États du roi son père, où elle serait traitée comme princesse du sang.
Ce qui me prouve que Sa Majesté le roi de Wurtemberg y attache la plus grande importance, c’est que l’officier et la dame annoncés par M. de Wintzingerode pour recevoir Sa Majesté sont déjà arrivés à Vienne. Ce sont le général baron de Geismar, directeur général des postes, et madame son épouse. Le baron de Geismar a été présenté à l’empereur d’Autriche et lui a réitéré les demandes du roi son maître pour que Sa Majesté se rende dans ses États. 11 est porteur d’une lettre pour Votre Majesté où le roi son père prend l’engagement de ne gêner en rien les volontés de Sa Majesté aussitôt la guerre finie.
Dès que le prince de Metternich m’a déclaré pour une seconde fois que, vu les considérations politiques, l’empereur d’Autriche ne pouvait pas consentir au voyage de Sa Majesté pour Naples et par égard pour la demande du roi de Wurtemberg, non plus lui offrir un séjour à Brünn, je lui ai fait connaître l’intention de Sa Majesté de se rendre à Lintz. Les démarches opposées faites par les deux envoyés de la cour de Stuttgart retardent la réponse. Cependant la justice, trop généralement reconnue de Sa Majesté l’empereur François, ne peut pas me faire douter un instant qu’elle ne soit entièrement favorable aux vœux de Votre Majesté. J’espère arriver enfin au terme de ma mission, suivre de près cette lettre, et être si heureux d’annoncer à Votre Majesté qu’on a au moins souscrit à sa dernière demande.
Catherine au roi Jérôme.
Gratz, 29 avril 1815.
Depuis le 14, mon cher ami, je ne t’ai plus écrit, ayant ignoré le départ précipité de T. de M. Ab . et l’ayant
appris beaucoup plus tard, je n’ai pu le charger de lettres pour toi. Le secrétaire de légation de Naples a passé ici et n'a pas eu l'attention de me le faire savoir et l’ambassadeur lui-même qui l’a suivi quelques jours après n’a pas jugé non plus à propos de m’en avertir. Un tel manque d’égards et d’attention a dû naturellement m’étonner infiniment d’après nos rapports de famille avec sa cour. Voilà donc trois occasions précieuses et qui, probablement, ne se retrouveront pas de si tôt, qu’on m’a fait manquer pour te donner de mes nouvelles et t’informer de ce qui s’est passé depuis ma dernière lettre.
Je crois qu’il est nécessaire pour que tu sois bien au fait de tout, et dans la crainte que quelques-unes de mes lettres ne se soient trouvées perdues, que je reprenne le fil des événements depuis mon arrivée ici.
Tu sais que M. de Linden est revenu de Vienne le lendemain de mon arrivée à Grâtz le 7 ; il m’apportait la nouvelle que l’empereur d’Autriche ne trouvait aucun obstacle à mon projet de voyage pour Naples, mais que par procédé pour la cour de Wurtemberg, il voulait pressentir à ce sujet l’opinion du roi. Le prince royal qui, a cette époque, se trouvait encore à Vienne, écrivit quelques jours après au roi de Wurtemberg, ainsi que le comte de Wintzingerode (qui cependant avait promis au baron de Linden de rester neutre dans cette affaire), qu’ils ne croyaient pas que les relations des deux cours permissent mon départ pour Naples. Ces dépêches s’étant croisées avec la réponse du roi de Wurtemberg du 6, où il énonçait formellement qu’il ne s’opposerait en rien à ce voyage comme je te l’ai mandé dans la mienne du 14, je croyais que sous très peu de jours l’on me délivrerait un passeport. Une lettre du baron de Gayl du 13 a fait évanouir tout mon espoir à ce sujet.
CATHERINE DE WESTPIIALIE
Le courrier envoyé par le prince royal, a non seulement fait révoquer le consentement que le roi avait donné à mon départ pour Naples, mais on a encore exigé du cabinet de Vienne la promesse qu’il s’opposerait à ce que je me réunisse avec les autres membres de la famille, et on a demandé que l’Autriche m’obligeât à aller dans le Wurtemberg, si elle ne voulait pas me garder dans ses États. Me voyant dans cette triste alternative et pour aplanir toutes les difficultés, j’ai demandé à aller m’établir à Lintz ou dans les environs. Cette demande est du 18, et depuis ce temps je n’ai encore pu obtenir de réponse. En attendant il n’est sorte de moyens que le comte de Wintzingerode n’emploie pour engager la cour de Vienne à me déclarer de sortir de ses États pour me rendre dans le Wurtemberg ; il est même allé jusqu’à vouloir y faire intervenir l’empereur d’Autriche et les grandes-duchesses ; je ne sais à quel point il aura réussi dans ses menées auprès de cette cour, mais pour celle d’Autriche, du moins jusqu’à aujourd’hui, elle ne m’a point fait soupçonner qu’elle pourrait oublier jamais qu’elle m’a promis asile et protection. Je me repose donc entièrement et avec confiance sur la loyauté de cette cour qui d’ailleurs n’ignore pas les relations dans lesquelles je me trouve vis-à-vis de ma famille.
J’ai lieu de supposer que le comte de Wintzingerode n’est pas autorisé par sa cour à faire toutes les démarches qu’il ose entreprendre à ce sujet, et qu’il la trompe, en lui faisant peut-être croire qu’en agissant ainsi, on parviendrait à m’intimider au point de me faire consentir volontairement à me rendre dans les États du roi mon père ; mais comme rien ne pourra jamais me faire changer ni dévier de mes principes basés sur l’honneur et mes devoirs, je ne consentirai jamais de bon gré à m’y rendre. Ce qu’il
y a d’étonnant, c’est que le roi de Wurtemberg n’a pas seulement jugé à propos de me donner directement connaissance de l’invitation qu’il a l’intention de me faire de me rendre à la cour. Nonobstant cela, il a déjà désigné les personnes que je devais emmener et qui devraient m’accompagner, et celles qui seraient exclues de l’honneur de paraître dans ses États.
Tu vois par cette conduite combien peu je pouvais ajouter foi aux promesses qu’on veut bien me faire : qu’après la guerre, on ne me gênera en rien, et que je pourrai alors aller te rejoindre.
Sa Majesté le roi a déjà désigné le baron et la baronne de Geismar pour être de service auprès de moi ; ils sont arrivés depuis quelques jours à Vienne et ont remis à l’empereur d’Autriche une lettre de leur souverain qui lui fait la demande formelle de me forcer à me rendre dans son pays. Voilà, mon cher ami, où en sont les affaires.
Depuis le 23, je n’ai plus eu de nouvelles du baron de Gayl ; il m’assurait cependant qu’il suivait de près ta lettre, je ne sais donc ce qu’il est devenu ; tout ce que je sais c’est que le comte de Wintzingerode lui a fait verbalement la menace « que si l’on pouvait croire qu’un rap- » port verbal de sa part pouvait influencer mes disposi- » tions on ne le laisserait plus partir de Vienne. »
J’oubliais de te dire que le prince royal, en parlant de nous, a dit publiqucmcntà Vienne: « Ce serait peut-être le moment de les séparer. » Je te cite ce propos simplement pour te faire connaître l’esprit qui règne encore, et j’en ris in petto, car j’espère vivre assez longtemps pour en rire la dernière. Tu avoueras que toute cette conduite fait pitié ; c’est du moins le sentiment qu’elle m’inspire, et si je ne voyais le moment de notre réunion prochaine, je ne m’en affecterais pas une minute, mais tu sais, mon ami, que
rien ne me désole plus et ne me rend plus malheureuse que d’être éloignée de toi.
J’apprends à. l’instant que le roi de Wurtemberg vient de me nommer un grand-maître, sans que j’en sache un mot; ce choix est tombé sur un ami intime du prince royal, M. de Brusselle, c’est te dire ce qu’il est... ! Ainsi voilà mon pauvre M. de Linden déjà dépossédé, à 300 lieues d’ici... ! Je crois que l’on est devenu fou, car tout cela est une vraie comédie.
Je me suis vue obligée de m’adresser encore une fois directement à l'empereur d’Autriche pour lui déclarer formellement, que je ne pouvais me rendre sous aucun prétexte dans les États de Wurtemberg, et je lui ai exposé les motifs sur lesquels ma résolution était fondée ; je lui demande des passeports pour tout autre État de l’Allemagne, excepté le Wurtemberg, la politique de l’Autriche étant peut-être de ne pas contrarier les vues de la cour de Wurtemberg.
Je t’enverrai par la première occasion la copie de toutes les lettres que j’ai écrites à l’empereur d’Autriche, au prince de Mctternich et au baron de Gayl.
Le baron de Gayl au baron de Linden.
Vienne, 2 mail8l5.
Mon cher baron,
Je ne vous ai pas écrit pendant le cours de la semaine dernière, n’ayant aucune nouvelle à vous donner. Les affaires de Sa Majesté sont restées dans le même état comme elles étaient, il y a dix jours, lorsque j’ai eu
l’honneur de lui en rendre compte par ma lettre envoyée par estafette en date du 23 avril. Je me suis présenté tous les jours chez le prince de Mctternich qui, à ce qu’il paraît, importuné par mes demandes, m’a dit qu’il m’enverrait, les dépêches aussitôt qu’il les aurait reçues de S. M. l’Empereur. J'y suis néanmoins encore allé plusieurs fois. Je vous envoie une copie de la lettre que je lui ai adressée aujourd’hui et qui est à peu près semblable à celle que je lui ai déjà écrite précédemment. Le général Geismar, de la mission duquel j’ai rendu compte à Sa Majesté par ma lettre en date du 23, continue également son séjour à Vienne et paraît être dans l’incertitude pour ce qui regarde la décision que voudra prendre la cour d’Autriche. Lui et le comte de Wintzingerode m’ont assuré que le roi de Wurtemberg donnerait par écrit sa parole royale de ne gêner en rien les volontés de S. M. la Reine, aussitôt la guerre finie.
On m’a dit que le prince de Metternich enverrait un officier autrichien auprès de Sa Majesté. Je l’ai cependant beaucoup prié de me charger de cette mission et de faire cesser l’incertitude dans laquelle se trouve Sa Majesté.
J’ai appris avec certitude qu’une lettre écrite du roi à la reine qui a dû lui parvenir par l’intermédiaire de M. Abbatucci et dont le messager devait être récompensé de 500 fr. a été saisie. Le roi mande à Sa Majesté qu’il va s’embarquer pour se rendre à Toulon, et se plaint amèrement de ce qu’on retient Sa Majesté la Reine en Autriche, etc.
La princesse Élisa se déplaît beaucoup à Brünn; le comte Aldini,, chargé de demander pour elle à pouvoir se choisir un autre séjour en Autriche , est resté sans réponse.
N’ayant reçu aucune nouvelle de vous, mon cher baron, depuis dix ou douze jours, j’ai eu quelque inquiétude ; si peut-être quelque accident imprévu avait intercepté une correspondance ou celle de Gràtz, je vous prie de vouloir bien me mander si Sa Majesté a reçu ma lettre en date du 23, partie par estafette.
Mes moyens pécuniaires étant épuisés par la prolongation de mon séjour à Vienne, vous m’obligeriez beaucoup, mon cher baron, de vouloir bien prier Sa Majesté de donner des ordres pour que que je puisse toucher une modique somme chez Arnstein et Eskeler. Si cependant le prince de Metternich voulait me remettre ses dépêches avant votre réponse, j’aurais encore de quoi m’en retourner à Gràtz. Vivant ici dans un isolement absolu, espérant partir tous les jours et étant retenu malgré moi, je n’aspire qu’après le momentoù cette incertitude cessera, et où, retourné auprès de vous tous, je serai rendu auprès des personnes dont je partage les opinions, ce qui est déjà d’une très grande consolation dans l’infortune.
Copie d'une lettre écrite au prince de Metternich, en date du 2 mai 1815 :
Prince,
Votre Altesse ayant eu la bonté de me faire espérer, il y adix jours, qu’elle me ferait l’honneur de me remettre les dépêches pour S. M. la reine Catherine, je prends la liberté de lui rappeler les demandes de Sa Majesté dont j 'ai déjà eu l’honneur de l’entretenir plusieurs fois verbalement et par écrit.
Si des considérations politiques s’opposent dans ce
moment à la réunion de S. M. la reine Catherine avec le roi son époux, Sa Majesté très reconnaissante des marques d'intérêt dont S. M. l’Empereur d’Autriche lui a donné de fréquentes preuves, et pleine de confiance dans les principes libéraux que la cour de Vienne professera toujours à son égard, désire continuer son séjour dans les États autrichiens, les habiter de préférence à tous les autres, et se fixer provisoirement à Lintz.
Je suis chargé d’avoir l’honneur de renouveler ihes instances auprès de Votre Altesse, pour qu’elle veuille bien faire cesser l’incertitude dans laquelle se trouve encore la reine à Grâtz, et avoir la bonté de donner ses ordres pour me faire obtenir les passeports nécessaires au voyage , de Sa Majesté, ainsi que ceux que Votre Altesse m’a promis pour que les équipages du roi Jérôme puissent lui être envoyés à Naples, par la route que Votre Altesse voudra bien m’indiquer.
François à Catherine.
Vienne, le 5 mai 1815.
Madame ma Cousine et très chère Nièce,
Malgré mon empressement à me prêter aux désirs de Votre Altesse Royale, Elle sentira que dans les circonstances politiques actuelles il m’est impossible de consentir à celui qu’elle a témoigné de rejoindre M. le comte de Hartz à Naples, ou de se rendre en France. Je ne puis non plus d’après les rapports intimes d’amitié et d’alliance qui existent si heureusement entre le roi votre père et moi, m’opposer à l’intention qu’il a de vous rapprocher de lui.
J’engage donc Votre Altesse Royale à suivre le baron et la baronne de Geismar que le roiadestinés à l’honneur de vous accompagner dans ses États; le prix qu’il met à vous offrir un asile tranquille où vous ne soyez plus exposée aux agitations de tout genre qui troublent votre existence ne me laisse aucun doute sur la bienveillance et l’affection particulière avec laquelle il vous recevra.
Je prie. Votre Altesse Royale, de croirbà la sincérité de l’intérêt que sa santé m’inspire et de recevoir l’assurance de la considération distinguée avec laquelle je suis, etc.
Le prince de Metternichà Catherine.
Vienne, le 5 mai 1815.
Madame la Comtesse,
J’ai soumis à l’empereur les lettres que vous avez daigné n’adresser. Sa Majesté Impériale répond elle-même à ielle qui lui était destinée et il ne me reste rien à ajouter i ce que renferme cette dépêche.
Vous ne sauriez être surprise, Madame, que dans la losition actuelle des choses, l’empereur ne puisse plus i permettre que vous vous rendiez à Naples ou en France, ia Majesté vous eût laissé avec le plus véritable plaisir le hoix entre telle ville de scs États qu'il vous eût plu, ladame, de désigner pour votre séjour momentané. Mais ' vœu si prononcé du roi votre père met des bornes à son npressement à faire ce qui sous ce rapport eût paru conmir mieux à vos projets que de fixer votre séjour dans s États wurtembergeois jusqu’à ce que la crise dans .quelle se trouve l’Europe soit éclaircie.
Je m’empresse de vous envoyer, Madame, deux lettres qui ont été portées à Venise par un patron de vaisseau marchand. Elles ont attiré les regards des autorités locales parce que l’enveloppe de l'une portait l’invitation de remettre une somme de 500 francs au porteur. Elles me sont arrivées dans l’état dans lequel vous les recevrez.
Catherine au roi Jérôme.
Grâtz, 6 mai 1815.
Mon cher ami,
Le 2 de ce mois, par conséquent dou ze jours après sa dernière lettre, il (M.deGayl)me mande que, quoiqu’il se soil présenté deux fois par jour chez le prince de Metternich, i! n’a pas encore pu recevoir de réponse ni de décision sur le séjour futur que j’ai désigné; M.de Gayl, n’obtenam ; donc aucune satisfaction, s’est vu forcé d’écrire au princi > de Metternich, sa lettre est restée, comme tant d’autres I dans l’oubli; celles que j’avais adressées à ce ministre e qui sont au nombre de cinq, ont eu le même sort. Je m sais donc absolument quel parti prendre pour sortir dij cette incertitude cruelle et de cette position vraiment s peu convenable à ma dignité. Me voilà depuis plus d quatre semaines dans une auberge. J’aurais cru qu’aprè ; m’avoir forcée par les procédés les plus inouïs de quitte notre établissement à Trieste, on aurait au moins eu 1 soin de m’indiquer toute autre habitation plus conform à mon rang; il paraît qu’on a encore consulté la cou I de Wurtemberg sur la demande que j’ai faite d’aller 1 Lintz. Je ne conçois réellement pas pourquoi et de qui droit la cour d’Autriche veut faire intervenir dans toute
ses décisions celle de Wurtemberg dès qu’il est question de moi? Il paraîtrait que ce sont les intrigues du comte de Wintzingerode qui poussent le cabinet de Vienne à en agir ainsi, et je crois connaître les vues du ministre et de sa cour, car on attache une trop grande importance, dans le moment actuel, à ma présence dans ce pays pour ne pas les deviner. Dans tous les cas, ce n'est pas la manière dont on s’y est pris qui aurait pu m’engager à m’y rendre; il me semble que si des vues politiques leur faisaient désirer ma présence dans le Wurtemberg, il eût été plus simple que mon père se fut adressé directement au cœur de sa fille et non de chercher tous les moyens possibles de me séparer de mon époux. Enfin, mon ami, ce qui t’étonnera bien, c’est que jusqu’à ce moment, je n’ai point encore reçu d’invitation directe de cette cour et que ce n’est que par la voie du tiers et du quart que j’apprends tout ce qui se trame contre moi ; aussi je serai inébranlable ans ma résolution. M. de Geismar, ainsi que son épouse, sont toujours à Vienne. Il paraît cju’on n’a pas encore pris de détermination à leur égard; celui-ci affirme toujours que le roi son maître donnerait par écrit sa parole roijale de ne point gêner mes volontés après la guerre. Je ne demande pour la suite aucune garantie, je sais ce que j’aurai à faire dans toutes les circonstances, mais j’avoue que je suis surprise de l’acharnement que l’on met à vouloir détruire mon bonheur, je désire pour ma
Sàmille qu’elle n’ait pas à s’en repentir.
M. de Gayl me mande qu’il a appris avec certitude ju’une lettre que tu m’as écrite par l’intermédiaire de VI. Abbatucci, et dont le messager devait être récompensé le 500 francs, a été saisie ; dans cette lettre, tu me mandais lue tu allais t’embarquer pour te rendre à Toulon, et u te plaignais amèrement de ce qu’on me retînt en
Autriche, etc.., etc. Tu devrais, mon cher ami, adresser tout uniment tes lettres à M. Abbatucci qui est sans doute à Naples, en te servant des courriers français qui doivent s’y rendre, car je suppose que les communications y sont ouvertes; M. Abbatucci les adressant à son ami, celui-ci me les ferait parvenir, je crois cette voie plus sûre que toute autre; peut-être celle de la Belgique te conviendraitelle mieux. Dans ce cas, indique-moi quelque négociant qui veuille s’en charger, je les mettrais sous le couvert de notre procureur, et ainsi nous aurions de temps en temps de nos nouvelles réciproques. Si ces deux voies ne t’agréent pas, il n’y a d’autre moyen de nous écrire que par les parlementaires, une fois la guerre déclarée; encore le Gouvernement pourrait-il me soustraire tes lettres. J’aurais cru que le cabinet de Vienne, après avoir pris lecture de celle dont je viens de te parler, aurait pu sans inconvénient me la renvoyer, mais il me semble que les procédés polis sont bannis de ce Gouvernement.
J’avais espéré aussi que la conduite noble et généreuse de l’empereur envers le duc d’Angoulême nous aurait valu au moins quelque réciprocité, mais tout au contraire, il paraît que l’amour-propre blessé de cet acte de générosité de l’empereur nous vaut un traitement plus rigoureux encore.
Je n’ai point de nouvelles directes d’Élisa depuis tous ces événements-ci ; je sais seulement qu’elle est à Brünn depuis les premiers jours d’avril, qu’elle s’y déplaît beaucoup, qu’elle a écrit à plusieurs reprises à M. Aldini à Vienne pour demander un autre séjour en Autriche ; à toutes ces demandes, comme de coutume, on n’a pas répondu. Le prince Félix, qui de bonne volonté l’avait suivie, a demandé des passeports pour retourner en Italie, mais on les lui a refusés.
J’ai donné de més nouvelles à Élisa, et elle est au fait, par une voie très sûre, de tout ce qui nous est arrivé, mais il paraît qu’on veut intercepter toute communication avec chaque membre de notre famille.
J’ai oublié, dans ma dernière lettre, de te dire que M. de Reding est arrivé le 19 avril; jusqu’à présent je ne puis que louer le choix de M. de Finguerling.
J’ai donné ordre, par ma lettre d’hier au baron de Gayl, de revenir près de moi, voyant que sa présence ne pouvait plus être d’aucune utilité à mon service à Vienne.
Le baron de Gayl à la reine Catherine.
Madame,
Vienne, 7 mai 1815.
Le baron de Geismar vient de m’annoncer qu’il est porteur de lettres de l’empereur d'Autriche et du roi de Wurtemberg pour Votre Majesté et qu'il partira par conséquent demain matin pour être rendu le 9 à Grâtz. Il m’a assuré que le roi son maître lui a de nouveau recommandé de la manière la plus affectueuse les intérêts de Votre Majesté, que Sa Majesté nomme son enfant chéri et préféré. J’ai mandé hier à M. de Linden qu’il est question d’offrir à Votre Majesté le château de Gôppingen et que Mm0 d’Unruh sera désignée pour faire auprès d'Ellc le service de dame du palais.
Depuis plusieurs jours, M. de Metternich ne m’a plus reçu, quoique on lui présente tous les matins mon nom sur la liste des personnes qui demandent audience. Je dois ne borner ici à un récit simple des faits et m’interdire toute
CATHERINE DE WESTPIIALIE
réflexion. Les ordres que Votre Majesté a daigné me donner en date du 30 avril, ne me sont point parvenus. Est-ce que l’estafette se serait égarée et la lettre que Votre Majesté a écrite à l’empereur n’est pas arrivée non plus? J’ai écrit, après le 23 avril, plusieurs lettres à M. de Linden, une en date du 26 où je lui envoie copie de ma lettre au comte Mersen relativement aux passeports pour les équipages de Sa Majesté le roi qui devaient partir pour Naples, départ auquel on avait consenti ; une seconde lettre en date du 2 mai, avec la copie de celle que j’ai adressée en date du même jour au prince de Metter- | nicli ; une troisième en date d’hier et une quatrième par M. Romano. Je suis au désespoir que l’incertitude dans laquelle on m’a laissé ici a augmenté les inquiétudes de Votre Majesté. On éprouve pour tout des lenteurs interminables. Le général Geismar, qui cependant en personne a pu faire sa cour à l’empereur, a été obligé de faire ici un séjour de dix-sept jours.
Catherine au roi Jérôme.
Grâtz, 11 mai 1815.
Mon cher ami,
Une lettre que j’ai reçue hier de M. de Gayl, en date du 7, fait que je t’adresse celle-ci à tout hasard, j’aurai < peut-être lieu de craindre que dans le moment actuel, et vu la tournure qu’ont prise les affaires d’Italie, elle ne te parviendra pas; cependant je ne crois pas que toutes les communications entre la France et Naples soient interrompues. Je te l’adresse donc toujours par la même voie et te prie instamment de vouloir bien en user ainsi pour
me donner de tes nouvelles ; tu ne saurais croire les inquiétudes que m’occasionne ton silence.
J’espère que tu es arrivé à bon port en France et que tu es rendu en ce moment-ci auprès de l’empereur, je ne serai tranquille à ton sujet que lorsque tu seras à Paris, et ce sera au moins alors pour moi un point de consolation. Je te supplie donc de ne pas négliger l’occasion de m’en assurer.
Le baron de Geismar, à ce que me mande M. de Gayl, doit être parti de Vienne le 8 pour se rendre ici; il est porteur d’une lettre de l’empereur d’Autriche et du roi mon père. Toutes deux doivent m’engager à me rendre dans les États de Wurtemberg. Il est question de m’offrir le château deGôppingen comme résidence, et l’on nomme Mm® d’Unruh comme désignée pour faire auprès de moi le service de dame du palais. Je sais la réponse que je ferai aux deux lettres ; elle sera négative, et je ne puis croire que les deux cours respectives, voyant ma ferme et inébranlable résolution de ne point changer d'opinion à ce sujet, cèdent à ma juste demande, qui est de me laisser aller dans le midi de l’Allemagne ; l’Autriche trouve peutêtre de son intérêt de ne pas heurter de front les désirs du roi mon père, dans le moment présent, et une plus longue prolongation de mon séjour en Autriche pourrait contrarier ses vues, mais je ne puis croire qu’on pousse les procédés désobligeants au point de vouloir m'obliger de force à me rendre dans le \yurtemberg ; ce serait au moins un traitement qui n’aurait pas d’exemple.
Au reste, pour te donner une idée de la manière dont on traite tout ce qui me regarde, je te dirai que la lettre que j’ai écrite par estafette au baron de Gayl le 30 avril et que j’avais mise dans le paquet du prince de Metternich, en le priant de vouloir bien la lui remettre, ne lui est
Catii. dk Westpii.
CATHERINE DE WESTPIIALIE
point parvenue; il a fait ses réclamations auprès de la direction générale des postes, ainsi qu’à la chancellerie du prince de Metternich, mais jusqu’au 7 il n’avait pu découvrir ce qu’était devenue cette lettre. Depuis quinze jours à peu près, il ne trouve plus d’accès auprès du ministre; malgré toutes ses lettres et la précaution qu’il a de se faire inscrire tous les jours sur la liste de ceux qui désirent obtenir audience du prince, il n’a pu recevoir de réponse, ni parvenir jusqu’à lui. J’ai même lieu de craindre que la lettre que j’ai écrite sous la même date à l’empereur d’Autriche et qui était sous le couvert du prince de Metternich, ne lui ait été aussi soustraite. Elle ne contenait cependant autre chose que la demande de pouvoir rester dans ses États et l’exposé des motifs bien graves qui me défendaient de me rendre dans le royaume de j Wurtemberg; j’ai tâché, malgré cela, de ménager par des expressions modérées tout ce qui aurait pu peiner le roi mon père, mais j’ai cru, vu les circonstances, devoir mettre l’empereur au fait de la conduite que ma famille i n’a cessé de tenir depuis ces derniers événements. Je te : transcris mot pour mot, ne pouvant joindre la copie entière à l'empereur, le paragraphe qui y a rapport :
« La confiance que m’inspirera toujours l’intérêt que » Votre Majesté m’a témoigné dans toutes les occasions » me porte à ne pas lui laisser ignorer les motifs bien » graves qui me défendent et me défendront toujours de \ » me rendre dans le royaume de Wurtemberg. Le temps » d'une déclaration authentique et officielle du mois » d’avril de l’année dernière, celui de la lettre du roi mon » père du 20 du même mois et d’une autre du 28 novembre » dernier, ainsi que l’opinion que le prince royal mon » frère a professée encore tout récemment, ne me permet- » tront jamais, comme épouse et comme mère, de me
CATHERINE DE WESTPIIALIE
» rendre aux offres que le roi mon père veut bien me faire; » je pourrai mettre ces pièces sous les yeux de Votre » Majesté et sous ceux de l’Europe entière; vous jugerez » facilement, Sire., de tout ce que la nécessité d’un pareil » exposé a d’affligeant pour une fille qui s’est plu, dans » tous les temps, dans les plus tendres et les plus respec- » tueuses affections pour son père, et Votre Majesté ne » pourra pas se tromper sur le degré de ma confiance )) dans cette circonstance, etc., etc. »
C’est donc cette lettre dont on ne veut pas donner connaissance à l’empereur, parce qu’on sent bien que les arguments que je mets en avant sont irrécusables.
Tu peux être sûr que toute cette affaire n’est qu’une intrigue et une haine ourdie par le prince royal et par le comte de Wintzingerode qui ont cru qu’éloignée de toi, par conséquent isolée, je ne pouvais prendre d’autre parti que de me jeter dans les bras de ma famille ; tous deux, par des motifs différents, vont au même but ; le premier n’est guidé que par le sentiment de la vengeance et l’acharnement qu’il porte à notre dynastie, cette passion l’aveugle et il croit que tous les moyens sont bons et permis pour la satisfaire; le second, avec plus d'esprit, croit entrer dans les vues du prince royal et lui faire par conséquent sa cour en travaillant, par ses menées sourdes, le cabinet de Vienne pour qu’il agisse dans son sens, mais ses raisons secrètes sont qu’il croit rendre par là un service signalé lu roi mon père en cherchant à me forcer à me rendre lans le Wurtemberg. Il est trop bon diplomate pour ne las se dire que la chance peut tourner, et que si l’année lassée, elle a été heureuse pour les alliés, elle pourrait se léclarer contre eux cette fois-ci, et que dans ce cas-là le Wurtemberg étant le pays le plus exposé, ce serait celui |ui serait le premier conquis. Ma présence, dans cette
hypothèse, pourrait donc peut-être influer sur les conditions qu’en pourrait faire le roi, et l’on me traiterait alors comme otage. Je t’ai dévoilé par là toute la trame; je crois même que mon père peut-être ignore les motifs qui dirigent son ministre ; mais malheureusement subjugué par le parti du prince royal qui paraît se renforcer tous les jours et qui lui suggère en outre mille tracasseries sur la nouvelle constitution qu’il veut qu'on introduise dans son pays, il se voit obligé de céder et par conséquent il n’est plus maître chez lui; ces nouvelles intrigues paraissent même avoir influé sur sa santé, car à ce que j’ai appris, il doit avoir été sérieusement malade. J’ai cru qu’il était de mon devoir de lui écrire à l’occasion de sa maladie. Agé comme il l’est, malheureux dans sa famille, il serait à craindre que des rechutes pareilles ne nous l’enlevassent.
Tu conviendras avec moi que dans ces circonstances-ci (quand même je n’aurais pas eu d’autres motifs) je ne pourrais me rendre dans le Wurtemberg où je me trouverais peut-être, au premier jour, sous la dépendance du prince royal.
Je ferai tirer des copies de toutes les lettres que j’écris et des réponses qu’on y fait pour te les envoyer, si j’en ai la possibilité, ou pour t’en donner connaissance lorsque nous nous réunirons.
P. -S. — Le général de Geismar vient d’arriver, je le verrai dans une heure.
Catherine au prince de Metternich.
Gràtz, le 12 mai 1815.
C’est clans le moment le plus douloureux de ma vie que je m’adresse à vous. Je parle à un tendre père, je parle à un cœur sensible ; il m’est donc encore permis d’espérer le bonheur. Vous savez sans doute que par une réunion de circonstances bien extraordinaires je me trouve sur la route des États de Wurtemberg, séparée d’un époux qui fait le bonheur de ma vie. On veut me forcer de rentrer dans le sein d’une famille qui l’abhorre. Oui, je ne le cache pas. Dans ce moment décisif, si Votre Altesse se refuse à devenir mon ange tutélaire, je suis la plus malheureuse des femmes. J’aime et je respecte le roi mon père, Dieu en est le témoin, mais la route de Stuttgart est celle de ma mort. Veuillez m’épargner le récit des détails ; ne me demandez pas le tableau déchirant de tout ce qu’on a fait, dit et tenté contre celui auquel mon destin me lie et qui fait le bonheur de mes jours ; et c’est là dans le sein de cette famille qui aurait voulu même détruire jusqu’à l’honneur de mon époux, que je dois rentrer à présent avec l’enfant qui est le gage de sa tendresse. On me promet de me réunir à lui dans la suite, on ne compte donc pas les chagrins qui m’attendent. Puis-je espérer une autre réunion que celle avec la tombe ? J'ai quelquefois entendu que vous avez parlé avec amitié du roi mon époux, puisse-t-elle être assez puissante aujourd’hui pour vouloir être mon sauveur!
J’ai chargé un homme de confiance de demander un passeport pour madame et son enfant. Permettez que je
166 CATHERINE DE WESTPIIALIE [1815]
sois cette madame, je quitterai en route mon convoi funéraire et j’irai vivre cachée sous ce nom, sans luxe, et sans représentation, avec deux femmes et un domestique dans une des campagnes de l’Autriche. J’y attendrai la fin de cette crise pour rentrer dans les bras de mon époux, quel que soit son sort ; le bonheur qui m’y attend sera dû à Votre Altesse et le fils que j 'élève bénira en elle le protecteur de sa mère. Veuillez croire que votre décision sera pour moi le secret le plus sacré.
Catherine à l’empereur d’Autriche.
Gràtz, le 14 mai 1815.
Sire,
La lettre de Votre Majesté, que le baron de Geismar m’a remise, m’ayant engagée à me rendre dans les États du roi mon père, je dois céder à la force et quitter son empire, mais je ne cacherai pas à Votre Majesté que j’avais cru pouvoir attendre d’Elle, qu’elle aurait bien voulu me continuer l’asile qu’Elle m’avait donné. — Ma dernière lettre adressée à Votre Majesté en date du 30 avril a dû lui faire connaître les motifs graves qui me défendaient de me rendre aux offres du roi mon père ; sa dernière dépêche du 12 avril qu’il a bien voulu m’écrire et qui m’a été remise par le baron de Geismar n’a pu me faire surmonter ma répugnance à faire ce voyage. Cette lettre, Sire, m’afflige profondément; elle me fait entrevoir l’avenir et le sort qui m’attendent dans le pays où l’on m’oblige de me rendre; malade depuis plusieurs jours, malgré l’avis officiel des médecins du gouvernement de Votre Majesté
dont je joins la copie légalisée, le baron de Geismar est allé au point de me déclarer que morte ou vive, je serais portée en voiture par des grenadiers, si je ne partais pas le lundi 15. 11 m’a déclaré qu’il ne dépendait pas de lui de me défendre contre les mesures des autorités de Grâtz qui avaient reçu des ordres précis du cabinet de Votre Majesté. Je pars donc, Sire, mais je laisse à Votre Majesté à juger quels traitements je dois attendre à l’endroit où l’on me conduit, si l’envoyé ose se permettre de tels outrages envers ma personne. Je me refuserai toujours, Sire, à croire que Votre Majesté eût jamais pu donner de pareils ordres. Elle ignore sans doute tout ce qui m’arrive, c’est pourquoi je crois devoir l'en informer.
Traduction d’une lettre adressée à la reine par le baron de Geismar, le 14 mai 1815 :
L’indisposition réitérée de Votre Majesté dont elle a informé hier Mm0 de Geismar et moi, nous a profondément affligés. Si elle devait empêcher Votre Majesté d’entreprendre le voyage comme elle l’a promis pour demain, il ne reste rien à faire que d’attendre jusqu’à ce que le médecin déclare que Votre Majesté pourra voyager ; je regrette seulement que dans ce cas, il viendrait à la charge de la caisse de Votre Majesté quarante chevaux de poste à payer tous les jours d’ici à Goppingen.
Cette malheureuse indisposition n’empêche pourtant pas que M. de Bosse parte demain avec les chevaux et les équipages, et je me suis concerté à cet égard avec M. le Gouverneur, pour que les passeports nécessaires soient délivrés et ce voyage commencé sans faute dans la journée de demain.
Si la santé de Votre Majesté lui permettait d’entreprendre le voyage demain au soir, comme c’était sa propre résolution, tous les arrangements de voyage déjà faits seraient maintenus. Mais dans le cas que cela ne pourrait avoir lieu et que le voyage ne se ferait qu’après le 15, l’attente du roi dont les ordres positifs portaient de partir avec Votre Majesté dans les vingt-quatre heures, serait déçue et je serai hors d’état de prendre sur ma responsabilité le moindre changement aux ordres positifs qui m’ont été donnés par Sa Majesté le roi, quoique j’eusse été engagé d'abord de me relâcher sur différents points de ses instructions par la disposition montrée par Votre Majesté de rentrer de bon gré dans sa patrie.
Je déclare en conséquence que si le voyage n’est entrepris qu’après le 15, le personnel de la suite de Votre Majesté doit être changé selon les ordres précis du roi, de la manière suivante :
1° Dans la voiture de Votre Majesté les dames de la reine de Wurtemberg, Mme de Geismar accompagnera Votre Majesté; sur cette voiture, le valet de chambre Cordier et le cuisinier Baron;
2° Dans la voiture du prince suivra la gouvernante, la
bonne du prince et la femme de chambre de Votre Majesté, > \
Mme Cordier; sur le siège, un valet de pied;
3° Dans une calèche M. de Rôtting, le médecin de Votre Majesté et le domestique du premier;
4° Le fourgon de Votre Majesté; sur le siège un valet de pied.
Tout le reste reste en arrière, selon les ordres du roi.
Dieu veuille que la santé de Votre Majesté se rétablisse au point quelle puisse partir demain au soir, j’attends à cet égard les résolutions de Votre Majesté aussi promptement que possible.
Catherine au roi Jérôme.
Grâtz, 15 mai 1815.
Mon cher ami,
C'est dans le moment le plus douloureux de ma vie que je t’adresse ces lignes. Je finissais ma lettre du 11 pour t’annoncer l'arrivée du général de Geismar ; depuis ce moment les expressions dont je pourrais me servir seraient insuffisantes pour te dépeindre la position dans laquelle je me trouve. L’empereur d’Autriche m’a adressé une lettre par lui, ainsi que le prince de Metternich ; leur contenu est clair : elles me forcent de quitter les États autrichiens et de me rendre dans ceux de Wurtemberg. Celle dont le baron de Geismar était chargé de mon père est un nouveau pamphlet et peut être mise avec la déclaration du 11 avril, sa lettre du 20 du même mois et celle du 28 novembre dernier; il m’y dit entre autres choses que « toi t’étant jeté dans le parti de ton frère proscrit par » toutes les puissances de l’Europe, déclaré hors la loi et » dans le moment où toutes les armées européennes sont » tournées contre lui et contre son seul adhérent le roi )) Joachim, et les engagements réciproques des puissances » alliées entre elles, ne permettent pas que ma fille (en » parlant de moi) aille séjourner parmi nos ennemis et » m’exposer à toutes les suites que la guerre qui va » s’allumer aura nécessairement pour Napoléon et sa » famille ralliée auprès de lui.
» Il prétend de plus qu'il faut me garantir contre moi- I » même autant que contre tous ceux qui par un ascendant » malheureux m'ont entraînée à des démarches toujours » fausses et souvent criminelles, et que pour cet effet, il
» m’envoie le baron Geismar ainsi que son épouse pour me » ramener dans ma première patrie; que je jouirai là dans » le château de Gôppingen d’une retraite douce et tran- » quille avec une existence conforme à ma naissance et » aussi libre que je le déterminerai moi-même en m’em- » pêchant de faire du mal à moi -même ou aux autres ; » toutes les personnes de ma famille viendront m’y » consoler et me prouver que si dans des moments d’oubli » et d’emportement j’ai pu vouloir renoncer à elles, leurs » cœurs ne m’ont jamais été fermés. Il m’engage à ne pas » m’exposer aux inconvénients d’une résistance inutile, le » parti qu’il me propose étant décidément pris, et que rien » ne peut le faire changer, agissant de concert, lui, sa » famille et les souverains alliés ; il m’assure qu’il n’entre » pas dans sa pensée et qu’il m’en donne ici l’assurance et » la déclaration la plus authentique, qu’il m’a répétée )) trois fois dans le cours de sa lettre, de vouloir me » séparer non plus que notre fils du sort qui me lie à toi » et que je pourrai te rejoindre avec notre fils après que » cette crise sera passée. »
Voilà la substance de sa lettre, j’omets tous les propos outrageants qu’il se permet contre toi. Tu vois, mon cher ami, que toute résistance de ma part aurait été inutile.
Le général de Geismar arrivé le 11 au soir, voulait me faire partir vingt-quatre heures après; j’ai obtenu un délai jusqu'à aujourd’hui 15 du mois; il ne m’est permis d’emmener ni le comte de Wickemberg, ni le baron de Linden, ni de Gayl, ni Filleul et Mme Forré, j’ai même eu beaucoup de peine à obtenir les autres personnes de notre suite ainsi que les chevaux et mes bagages : étant tombée malade des secousses affreuses de procédés aussi révoltants, les médecins qui sont attachés au Gouvernement d’ici ont délivré une attestation portant que je ne pouvais
me mettre en route de si tôt sans que cela fût dangereux et je t’en envoie une copie en allemand et en français. L’ayant montrée hier soir au général de Geismar, il eut l'audace de me faire une scène et de me dire (ce sont ses propres expressions) que ce n’était qu’un tripotage, une intrigue entre moi et les médecins, ajoutant qu’ayant décidé que je partirais lundi, il me ferait traîner par des grenadiers, morte ou vive, dans ma voiture, les autorités d’ici ayant reçu cet ordre-là du cabinet de Vienne. Tous ces Messieurs ainsi que ces Dames en ont été témoins. Ayant acquis la certitude qu’il m’en a imposé, j’ai écrit aujourd’hui à l’empereur d’Autriche et à l’empereur de Russie pour donner à cette affaire tout l’éclat et toute la publicité que cette infâme conduite exige. Mais comme les ordres de la cour de Vienne sont que s’il requiert la force on doit lui donner assistance, et comme c’est un homme capable de tout, j’ai dû céder à la nécessité et me décider à partir ce soir à dix heures pour m’acheminer vers le lieu où la douleur la plus amère sera mon partage.
Le roi de Wurtemberg a nommé M. de Brusselle grand maître de ma maison et son épouse ainsi que Mra® Danzacke dames du palais. Je n’ai pas besoin de te dire la conduite que je tiendrai : je sais ce que l’honneur et mes devoirs m’imposent ainsi que les sentiments les plus chers à mon cœur. Je vivrai là comme prisonnière d’Etat et je m’imposerai la loi de ne voir qui que ce soit que les membres de la famille auxquels je ne pourrai fermer ma porte. Je désire que les succès de l’empereur me délivrent bientôt de ma captivité, ce seront du moins mes vœux les plus constants; puisses-tu aussi contribuer à ma délivrance, et par ce triomphe, abattre nos ennemis acharnés contre notre bonheur!
Le prince de Metternich m’a fait remettre les deux
lettres du 9 avril, que je t’ai dit avoir été saisies. Donnemoi de tes nouvelles, j’en ai plus besoin que jamais, sers-toi de tous les moyens en ton pouvoir pour m’en faire passer, rappelle-moi au souvenir de toute ta famille, elle me devient plus chère dans le malheur, et ce n’est que là que je reconnais en avoir une.
J’oubliais de te dire que du commencement le général Geismar s’était refusé de faire délivrer des passeports à ces Messieurs qui ne peuvent me suivre, mais lui ayant formellement déclaré que je ne quitterais pas Grâtz sans savoir leur sort, il leur en a fait délivrer pour la Bavière. Il fait absolument le maître chez moi, et je me suis vue obligée de faire donner un ordre par écrit à mes gens que le premier qui en suivrait un qu'il aurait donné sans ma participation, je le chasserais de ma maison, n’importe qui ce serait. Crois-tu que c’est au point que c’est lui qui a décidé la manière dont je voyagerais et les journées que je ferais, sans seulement avoir eu l’égard de me demander si cela me conviendrait?
Enfin, mon ami, tu ne peux te faire d’idées des outrages auxquels je suis en butte; parmi les peuples les plus barbares, on trouve plus d’humanité. C’est une série d’iniquités qu’on se permet vis-à-vis de moi. Tous ces Messieurs se sont conduits comme des gens d’honneur, ils ont donné les preuves d’un attachement vrai et assuré; dans l'occasion, il faudra les récompenser, ils sont tous au désespoir de me quitter.
Adieu. Jérôme se porte bien, il est heureux, il ne connaît pas les malheurs dont nous sommes continuellement abreuvés. Adieu, je cesse de t’écrire, la douleur, mes larmes me suffoquent, que Dieu te bénisse et te protège ! L’idée de ne plus te revoir me persécute. Pense à moi, à notre fils et à mon désespoir.
P. -S. — Alexandre a été arrêté à Gôttingue, parce qu’on a remarqué ton portrait sur sa tabatière. M.... est toujours dans ses terres, très sévèrement surveillé : depuis quelque temps un agent de police ne le quitte plus ni jour ni nuit. La bonne comtesse de B.... va à Bonn, elle me dit qu’elle attend là d’aller où l’honneur et son devoir l’appelleront.
Catherine au roi Jérôme.
Ratisbonne, 23 mai 1815.
Mon cher ami,
En recevant cette lettre-ci, j’espère que tu seras au fait de tout ce qui m’est arrivé, et au moins je n’aurai pas le chagrin de penser que tu aurais appris par' les gazettes ma translation des États autrichiens dans ceux de Wurtemberg. Je crois avoir trouvé une voie tout aussi sûre que celle que nous avions précédemment pour nous écrire., et qui a au moins l’avantage d’être beaucoup plus rapprochée. Je désire que tu en fasses usage, et que tu me donnes au moins des nouvelles de ta santé et de ton heureuse arrivée en France. Je te prie de faire envoyer ta réponse par Henry à la même personne qui se chargera de lui faire parvenir celle-ci, j’espère que tu en feras usage. Dis-moi, je te prie, si tu as reçu neuf de mes lettres, savoir : des 4, 7, 11, 14 et 30 avril, toutes, excepté la première (qui était de Laybach), datées de Griitz, ainsi que celles des 7, 11 et 15 mai, également deGrâtz, et une dernière du 19 courant
de Lintz par la voie de T . Mon voyage s’est passé sans
accidents, et je suis arrivée ici hier. Tu comprendras que mes chagrins n’ont pu que redoubler ici, et qu’ils le
CATHERINE DE WESTPIIALIE
feront de plus en plus en approchant de ma destination. Je pars demain et y arriverai dans la journée du 26. Depuis quelques jours, je suis très tourmentée de l’idée que tout ce qui a été fait pour occasionner ton départ a été prémédité pour me séparer de toi : la lettre du comte de W.... ainsique les lettres anonymes, ses longueurs
et la conduite double du P. de M . envers Linden et
Gayl ne peuvent que confirmer mon opinion. Tu jugeras tout ce que cette idée a d'affreux pour moi. Tous les moyens que j’ai cherchés pour me soustraire à la nécessité d’aller à G . ont été en vain; il paraît que toute la
coalition s’est conjurée contre le seul bonheur qui me restait. Je ne puis comprendre l’acharnement qu’on porte à nous éloigner l’un de l’autre, et je ne puis en concevoir le but politique.
Tu sauras que le jour de mon départ de Grâtz, tous ces Messieurs ont été appelés à la police pour signer un engagement d’honneur en foi duquel ils ont dû promettre que sous aucun prétexte quelconque ils ne chercheraient les moyens de me rencontrer et de me voir en route; malgré que la leur avait été désignée par Salzbourg. A cette seule condition on leur permettait de quitter Grâtz le lendemain démon départ, mais j’apprends que nonobstant on les a encore retenus plusieurs jours.
Cette conduite est d’autant plus étonnante que le général Geismar m’avait promis sur son honneur, qu’il ne leur serait fait aucune difficulté pour leur départ, mais il paraît que de notre siècle, les paroles d’honneur sont autant de parjures. J’ai conseillé à tous ces Messieurs de rester en Bavière, et pour cet effet, j’ai écrit au comte de Montgelas pour le prier de vouloir bien leur accorder toute la protection nécessaire, connaissant les principes libéraux de ce Gouvernement. J’ai fait donner à ces
Messieurs qui ont été obligés de me quitter trois mois d’appointements. Je ne sais si je t’ai écrit que M. et Mm* Forré ont aussi été de la proscription, ce sont les plus malheureux, car le Gouvernement autrichien n’a pas voulu leur donner des passeports ni pour l’Italie, ni pour la Suisse, ni pour Vienne, ni même pour les bains de Tôplitz. J’aurais voulu les envoyer chez Élisa, mais c’était impossible. Tu ne croiras peut-être jamais qu’on est allé jusqu’à me défendre d’envoyer un courrier à Stuttgart. Tu concevras aussi d’après tout ceci qu’il n'a plus été question, malgré les promesses formelles faites antérieurement, de t’envoyer tes équipages.
Je ne doute pas, mon cher ami, que tu feras toutes les démarches possibles pour accélérer notre réunion, car je crains que si tu n’en fais aucune, on saisira avec empressement cette circonstance pour vouloir me prouver, comme on ne cesse déjà de vouloir le faire, que tu as voulu m’abandonner. Je pense bien qu'on ne recevrait pas ou au moins difficilement des communications directes de ta part ou de celle de ton frère, mais maman ne pourrait-elle pas écrire en son nom et au nom de vous deux, pour réclamer et son petit-fils et sa belle-fille, en écrivant à mon père? Ce serait à toi à trouver les moyens de faire parvenir la lettre, j’aime à me flatter qu'une semblable démarche produira quelque effet. Tu vois, mon cher ami, que je m’accroche à chaque branche qui peut me donner une lueur d’espérance.
Adieu, mon ami, parle-moi de l’avenir, ce n’est que dans cette pensée que je puis me flatter encore de trouver quelque bonheur; notre fils se porte bien, il fait l’admiration partout où il passe. Adieu donc, mon bien cher ami. Je te donnerai de mes nouvelles, lorsque je serai arrivée,
Catherine au roi Jérôme.
Gôppingen, 6 juin 1815.
Mo h cher ami,
Depuis le 26 mai dernier, jour où je suis arrivée ici, c’est la première occasion qui se présente pour pouvoir te donner de mes nouvelles, car tu t’imagineras bien que je n’ose confier aucune lettre aux postes de ce pays. Sans qu'on m’en ait donné la défense absolue, l’on m’a fait comprendre cependant que toute correspondance et communication avec le pays ennemi était un crime très grave puni d’une peine capitale; comme je crois être en pays ennemi, je corresponds en pays ami, et cette défense ne peut donc me regarder.
Tu peux être sûr, que je chercherai tous les moyens imaginables pour te donner de mes nouvelles aussi souvent que possible. Avis aux lecteurs.
Tu ne peux te faire d’idée de ce que j’ai souffert en apprenant par les gazettes, le lendemain de mon arrivée ici, que la frégate qu’on t’avait envoyée avait été prise, on nous assurait même que vous aviez tous partagé son sorte En revanche, la joie que j’ai eue en lisant la nouvelle officielle de ton arrivée en France a été inexprimable, et elle m’a presque entièrement guérie de l'indisposition que j’ai eue depuis mon départ de Gràtz, et qui avait été augmentée par les fatigues du voyage. J'espère que depuis ton arrivée à Paris, tu auras eu de mes nouvelles et que tu seras maintenant au fait de mes malheurs.
Je n’ai point encore vu mon père, les hôtes qui sont venus le voir, ces jours derniers, l’ont empêché de venir ici. Cependant il compte me rendre sa visite après-demain 8.
Je n’ai vu ma tante (la d. L . ') qu’avant-hier pour une
couple d’heures. Il n’a été question de rien entre nous; c’est une première condition que j’ai faite, en entrant dans le pays, que personne ne parlerait jamais ni devant moi, ni devant notre fils, ni devant ma maison, de toi, de notre famille ou de politique.
Mon père a fait meubler à neuf les appartements que j’occupe; ils sont beaux et commodes, le petit Çhou demeure tout à côté de moi, on lui avait donné un grand appartement, mais qui se trouvait dans l’aile opposée, et j’ai préféré lui en donner un très médiocre, mais sous l’œil maternel.
Je crois avoir prévu tes intentions en déclarant que je voulais vivre à nos frais comme dans tout autre pays.
Aucune personne de ma maison ne peut se rendre à .
sous quelque prétexte que ce soit; M. de S. n’a pu obtenir d’y aller, pas même pour y arranger des affaires de fonds. A dix heures du soir tout le monde doit être rendu au château. Il y a ici trente hommes de la garde royale, dont neuf font le service journalier. Aucun de mes gens n’ose ni parler ; ni écrire librement. M. de Brusselle est l’organe de toutes ces dispositions et vient tous les matins entre six et sept heures apporter les nouvelles. Je me suis fait une loi de ne le recevoir que lorsqu’il est porteur d’ordres de son maître. C'est un homme extrêmement fin et très intrigant, et qui, sous le masque de la bonhomie, avec la ruse et l’astuce, voudrait s’immiscer dans nos affaires, mais il n’y réussira pas.
Les chevaux et les équipages sont arrivés hier en bon état ; surtout les chevaux de selle se portaient à merveille h ont excité la curiosité et l’envie sur toute la route.