La duchesse Louis, femme de son frère, Cath. de Westph
178 CATHERINE DE WESTPIIALIE [1815 J
On a désigné M. de Brusselle comme devant faire les fonctions de grand maître et chef de la maison . J’ai répondu qu’il pouvait l’être, de celle que le roi avait désignée pour • faire le service auprès de moi ; mais que moi, je ne pouvais le reconnaître comme tel, n’ayant pas été approuvé par toi, aussi ne dîne-t-il pas avec moi, prétention qu’il avait cependant et qu’on lui avait ordonné de manifester. J’ai fait une exception pour Mme d’Unruh, c’est l’amitié que je lui porte qui m’y a engagée, surtout parce qu’elle n’a aucune fonction auprès de moi.
Tu te figureras facilement que je suis journellement en butte à des désagréments, mais je suis ferrée à glace et inébranlable dans mes principes. Je ne vois personne et je me suis fait la loi de ne recevoir que celles que je ne pourrais refuser. Je suis surveillée, aussi bien que les personnes qui nous sont attachées aussi minutieusement que possible.
D’après tout cela, tu peux te faire une idée de ma position et des vœux que je forme pour notre bonheur et notre prompte réunion. Tu me comprendras assez et tu suppléeras à tout ce que la prudence me défend de dire.
Rappelle-moi au souvenir de toutes les personnes de notre famille; je pense sans cesse à toi, à elles, et à l’avenir, surtout dans des moments aussi importants que les présents.
Je ne puis assez te prier, mon cher ami, de me donner de tes nouvelles, ne serait-ce que pour me dire que tu te portes bien; voilà près de deux mois que je n’ai pas eu de lettre de toi, la dernière étant du 9 avril; pense que les événements pourraient donner lieu à ce qu’on me force* rait de quitter même mon séjour actuel pour m’éloigner davantage. Je ne puis douter de ce que je te dis ici.
Ne t’inquiète pas à l’égard de ma santé, les accidents
que j’éprouve ne sont pas dangereux pour le moment, et avec du calme, du repos et l’usage des eaux, les médecins m’assurent que je serai remise dans quelque temps entièrement. Ainsi, mon bon Fifi, je te défends d’avoir la moindre crainte, je te promets aussi de bien me soigner pour l’amour de toi.
Notre petit Fifi se porte bien, et grandit à vue d’œil, il devient de jour en jour plus gentil.
Le bruit de la mort de l’empereur Napoléon s’étant répandu, le roi de Wurtemberg s’était empressé de faire connaître à sa fille cette nouvelle qu’il savait de nature à lui causer une vive douleur.
La nouvelle était fausse, mais Catherine qui la croyait vraie, écrivit à son père et à son mari les deux belles lettres qui sont publiées dans l’ouvrage de Stuttgart.
Elle envoya aussi à l’empereur de Russie en la faisant passer par le canal de son père, la lettre cidessous que le roi de Wurtemberg lui retourna, refusant de la faire tenir au czar.
Sire,
Je m’adresse de nouveau à Votre Majesté dans un bien bruel moment. Les événements qui se passent en France, n’inspirent les plus grandes craintes. Votre Majesté l’ignore pas que mon époux s’y trouve. C’est pour lui que ;e réclame en ce moment votre intérêt. Dans une semblable circonstance, Votre Majesté a bien voulu me témoi- ;ner toute sa bonté. C’est donc avec confiance et sous 'égide du roi mon père que je vous expose ma prière.
Mon unique pensée est de rejoindre mon époux. Votre Majesté voudrait-elle lui accorder des passeports pour la Suisse, où il établirait son séjour; jusqu’à ce que le sort de notre famille fût décidé? On le dit blessé. Votre Majesté conçoit tous les tourments que j’éprouve, et combien l’amertume de mes peines serait adoucie, si je pouvais diminuer par mes soins ses souffrances et ses malheurs. A tant de chagrin qui déchirent mon cœur se joignent encore les inquiétudes les plus vives sur les débris de notre fortune. Votre Majesté doit se souvenir par quel moyen on m’a dépouillée de mes diamants. Cet attentat est toujours resté impuni et je n’ai pu en obtenir la restitution; loin de là, le séquestre a été mis surtout ce que nous possédions en France. Les plus justes et les plus vives réclamations, la médiation même de Votre Majesté n’ont pu mettre fin à de pareilles mesures. J’ai donc tout à craindre pour l’avenir. Car de pareils actes peuvent encore se reproduire. Je supplie donc Votre Majesté, de vouloir bien interposer sa volonté, pour qu’on nous rende tout ce qui était notre propriété, c’est la seule chose qui nous reste; en le perdant, notre sort et celui de notre fils se trouveraient compromis. En faisant à Votre Majesté l’exposé fidèle de notre situation, mes sentiments d’épouse et de mère ont conduit ma plume; j’en ai appelé à votre justice sans me prévaloir des liens de parenté qui m’unissent à Votre Majesté; ces liens me sont trop précieux pour ne pas les lui rappeler.
J’ose espérer qu’ils seront un appui auprès d’elle, et cette confiance est pour moi un grand motif de consolation.
Je suis avec l’attachement le plus respectueux, etc., etc.
Le père de Catherine ne devait pas borner là ses vexations exercées sur sa fille. Après avoir autorisé
CATHERINE DE WESTPIIALIE
sa réunion avec Jérôme à Gôppingen, il la fit transporter au château cl’Ellvangen et voulut disposer à son gré de ce qui restait au roi son gendre.
Cette conduite détermina Jérôme à faire l’acte cidessous.
Protestation lue par le prince Jérôme en présence du comte Zeppelin et des personnes qui l’ accompagnent après que ceux-ci eurent forcé l'entrée du cabinet du prince où se trouvaient réunies leurs A. P. ainsi que le jeune prince leur fils et le grand maître de leur maison.
La nature des circonstances dans lesquelles je me trouve ainsi que ma famille nécessite la déclaration suivante, écrite et signée de ma main, que je remets à M. le comte de Zeppelin, ministre de S. M. le roi de Wurtemberg, que je somme, au nom de l’honneur, de la mettre sous les yeux du roi son maître et de Son Altesse le prince royal.
Le ministre comte de Wintzingerode m’ayant offert à Paris un asile paternel dans les États du roi son maître, et ne m’ayant fait mention d'aucune espèce de condition, je l’ai accepté et m’attendais à y jouir de la tranquillité avec ma famille. Mais toutes mes espérances ont été trompées. A peine arrivé sur le territoire du Wurtemberg, j’ai été obligé de signer une convention qui m’impose les sacrifices les plus pénibles et dont j’ai néanmoins rempli toutes les conditions.
De plus, on veut s’emparer de l’administration de ma fortune particulière, et parce que je refuse mon consentement à un pareil acte de déshonneur, on attente à ma liberté, et je suis depuis hier enfermé dans mes appartements, séparé des officiers de ma maison.
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Dans cet état de choses, ne cédant qu’à la force, je proteste devant Dieu et les hommes contre tout ce qui a été fait tendant à me dépouiller de mes droits naturels et contre les violences que l'on exerce envers moi, et déclare formellement que tout ce qui pourrait être fait dans cette circonstance, relativement à ma fortune et à ma famille, le serait contre mon gré et par abus de pouvoir.
Fait et signé à Ellwangen, 10 octobre 1815.
Forcée de quitter Trieste et les États autrichiens, la reine Catherine dut se réfugier dans les États du roi son père. Elle lui écrivit deGrâtz, le 12 mai 1815, une lettre qui est dans l’ouvrage publié à Stuttgart.
Le roi de Wurtemberg ayant assigné pour résidence ou plutôt pour prison à sa fille le château d’Ellwangen, la reine, à peine y fut-elle installée, qu’on fit enlever de force le baron de Stôlting, qui rendit compte de cet acte odieux et arbitraire de la façon suivante :
Ulm, 25 juin 1815.
L’abus de force le plus cruel m’a enlevé de Grâtz où je ne vivais que pour le service de Votre Majesté. Jeneme reproche rien, je désire que Votre Majesté me rende justice et qu’elle dispose de ma vie, je n’y tiens que pour la sacrifier à son service et à celui du roi.
L’ordre que M. de B. m’a présenté dans la nuit du 23 au 24 était signé du roi : il portait que d’après les rapports parvenus sur le compte du secrétaire de Stôlting, ce dernier devait être arrêté de suite et conduit hors des frontières. Il n’y a que B. qui ait pu faire ces rapports, je soupçonne aussi que le fameux W . y a contribué.
Ne vous affligez pas des nouvelles. Madame, je sais maintenant pour sûr que la vérité est toute autre.
La manière dont j’ai été arrêté est atroce, mais les gardes n’ont pas cru autrement que d’être obligés d’arrêter un assassin ou un voleur de grand chemin. Les chasseurs qui m’ont conduit se sont conduits comme des gens de bien, de sentiment; ils ont obéi à leurs ordres, mais ils y ont mis autant de douceur que possible. Ils avaient ordre de charger leurs pistolets et de ne pas me quitter de vue dans la chambre, en route et jusqu’à la frontière. Deux gendarmes à carabine chargée étaient devant ma porte avec ordre. Je me suis soumis à la force, après avoir demandé si on l’emploierait en cas de résistance. On m’a refusé du temps pour régler les affaires, on m’a refusé de voir Votre Majesté. Elle aura trouvé les bayonnettes croisées, je la remercie de sa bonté d’avoir voulu aller jusque vers moi. Le bœur m'a saigné.
J’ai fait l’observation que mon passeport n’étant pas signé de M. de Bauer à Stuttgart on ne me laisserait pas passer, on n’y a pas fait attention, en disant que tout était prévu.
Il est arrivé ce que j’ai prévu : voilà trente-six heures que je suis ici, on a envoyé une estafette à Stuttgart pour obtenir le visa, je ne sais s’il arrivera, mais je l’espère. M. de B. a été également prévenu, il n’en aura rien dit probablement à Votre Majesté, il a envoyé l’ordre qui vient d’arriver à l’instant de faire rebrousser chemin aux chasseurs qui m’ont accompagné.
Je suis remis à la police, qui au reste se conduit bien. C’est à l’intercession des chasseurs que je dois qu’on ne me mette pas de gendarmes dans ma chambre. Ils sont dans la maison.
Je puis espérer une réponse de Stuttgart cette nuit.
J’ai emporté ce que j’ai cru devoir emporter, j’espère que Votre Majesté en sera contente. Je crois pouvoir en faire usage, toujours Votre Majesté le retrouverait. En cas de mort, j’y prévoirai.
J’envoie à M. de B. le compte du voyage, je voulais le mettre au net, mais il m’est impossible. J’ai fait l’impossible pour ne pas perdre la présence d’esprit dans le moment décisif, mais je me rassure à présent. Votre Majesté excusera le désordre de cette lettre. Il ne doit pas manquer un liard à la caisse, s’il y a des doutes, je les éclaircirai.
Je supplie Votre Majesté de ne pas trahir le porteur de cette lettre, si elle le connaît : ce serait son malheur peutêtre.
J’ignore si le négociant Rairns nous a trahis, je le saurai et je prendrai les mesures nécessaires, dès que je serai en Bavière. Je prie Votre Majesté de donner des ordres sévères à M. de Bosse pour qu’il observe les gens de la maison. Je me méfie fortement de Barbier. Sa position a dû le rendre coquin et il était ivre, la nuit de mon enlèvement. Il dînait le dernier de tous avec le portier.
J’ai obtenu que l’homme vînt pour prendre mes papiers et que la caisse soit renvoyée et que M. de Bosse en soit
chargé. On lui donne M. de St-B . pour aider, et
M. Lautier.
Je vais à Munich, si mon passeport vient, et je ne manquerai pas d’écrire; une — avant la lettre est un signe de bonne nouvelle et X un signe de départ pour un endroit intéressant, je tâcherai d’aller à Ratisbonne.
Votre Majesté ne peut douter de l’attachement sans bornes que j’ai pour elle. Je pleure en écrivant ceci à la dérobée. Qu'elle veuille me conserver ses bontés. Je me mets à ses pieds et à ceux du prince, cet enfant chéri.
Catherine au roi Jérôme.
Goppingen, 27 juin 1815.
Mon cher ami,
J’étais loin de m’attendre, en t’adressant ma dernière lettre, que l’on méditait le coup infâme que l’on vient de me porter. Je n’entrerai dans aucun détail sur l’enlèvement de M. Stôlting — tu en seras suffisamment instruit — maisce dont je dois t’informer et ce que M. Stôlting ignore encore lui-même, c’est le motif qu’on a allégué pour motiver cet abus de force, le plus cruel peut-être qui ait eu lieu en ce genre. La lettre que le R. de W. m’a écrite à ce sujet et que l’on m’a remise six heures après l’événement, ne contenait autre chose, sinon que c’était par bonté pour moi qu’on agissait encore avec autant de ménagements. M. de Stôlting s’étant rendu coupable de démarches criminelles contraires autant à ma tranquillité qu’à mon bonheur intérieur, etc., etc.; que le général de B... était chargé de me communiquer les détails qui avaient amené cette mesure, en conséquence je me suis adressée à lui pour les obtenir et voilà les seuls qu’il m’ait donnés, et encore assez vaguement que : M. de Stôlting avait voulu enlever notre fils à mon insu ; qu’un nommé Lecamus avait été arrêté à Heidelberg; que cet enlèvement devait être fait par tes ordres ; à ce propos je me suis mise à rire et j'ai répondu qu’il était possible que tu désirais de me sauver d’ici, mais que jamais tu ne me séparerais démon fils. A ceci il a osé me répondre qu’on ne voulait pas de la princesse de Wurtemberg. J’ai trouvé cette imposture si manifeste que de mon côté je ne me suis
plus ménagée et je lui ai dit tout ce que cette conduite avait d'infâme, d’horrible. J’ai eu beau demander depuis ce moment à voir les papiers, les lettres qui concernaient ce soi-disant complot, l’on n’a pas seulement daigné me répondre, ainsi qu'à la prière que j’ai faite d’éloigner de ma personne un être aussi méchant que l’est le général de Brusselle qui, par ses faux rapports, a fait porter ce coup. Je soupçonne aussi le fameux Wint..., il y aura contribué, étant de retour à Vienne. Tu concevras aisément, mon cher ami, que toute cette trame horrible n’est ourdie que pour me donner des doutes sur tes sentiments; mais je pense aussi que tu es bien assuré des miens : ils sont à l’abri du doute. Jamais l’on n’atteindra le but de nous désunir; nos sentiments l’un pour l’autre ont été éprouvés dans l’adversité, rien ne peut donc les faire changer ; mais il est affreux de voir l’acharnement et la persévérance qu’on met à vouloir détruire notre bonheur. La femme du valet de chambre de M. Lecamus a été arrêtée ici ; elle était chargée, à ce qu’on dit, de me remettre une lettre. Voilà la cause des indignes traitements que j’éprouve et qui ont commencé par l’arrestation de M. Stôlt... Enfin M. de Brusselle a menacé Mme de Saint- Brice de lui faire subir le même sort que celui de M. Stôlt... si elle continuait ses correspondances, qui sont forgées comme tout le reste.
Ces derniers détails-ci je les appris indirectement ; Malchus a été conduit à une forteresse en Hongrie. J’ai chargé M . de Bosse de tous les détails de ma maison. Notre fils se porte bien, il est très fort; déjà il a deux dents et il en sortira quatre autres sous peu : n’ajoute aucune foi aux nouvelles que tu pourrais lire sur mon compte dans les papiers publics; elles sont toutes fausses. Ce qui aggrave encore ma position, ce sont les mauvaises nouvelles qu’on
nous débite; il y a quelques jours qu’on nous annonçait que l’armée de l’empereur était entièrement détruite et que ce succès terminerait indubitablement la guerre. Nous sommes plus surveillés que jamais. Adieu, mon ami ; à l’instant je reçois la nouvelle suivante : l’empereur doit avoir abdiqué une seconde fois pour son fils et l’on vient d’envoyer des plénipotentiaires au quartier des souverains pour demander la paix, mais qu’on la refusera tant qu'il restera en France un homme ou un enfant du nom de Buonaparte. Cette nouvelle m’atterre, mais je n’en suis pas moins ton amie, ta femme qui te suivra partout.
La reine apprenant que son mari avait été blessé à Waterloo écrivit de Gôppingen à l’empereur Alexandre une longue et touchante lettre qu’elle voulut faire passer par son père. Ce dernier la lui renvoya encore, refusant de la faire tenir au czar qu’il savait plein d’admiration et de bienveillance pour sa vertueuse fille.
Catherine à sa sœur1.
Haimburg, 28 septembre 1816.
M a chère sœur,
Le jour d’aujourd’hui me donne droit, je pense, à me rappeler à votre souvenir; c’est pour nous deux une époque si intéressante que celle de la naissance de mon frère, que je veux m’unir à celle qui embellit son existence pour former des vœux pour son bonheur qui ainsi ne peuvent qu’être exaucés. C’est avec une vive impatience que j’attends le moment où- j’apprendrai celui de votre délivrance. Il me semble qu’il ne peut tarder, et je vous prie de vouloir bien m’en faire part de suite, personne ne pouvant y prendre un plus vif intérêt.
Vous saurez par mon frère que j’ai de nouveau l’espoir de devenir mère, je me flatte, ma chère sœur, que vous ne me refuserez pas la prière d’être marraine de cet enfant, c’est une satisfaction à laquelle j’attache le plus grand prix.
Mon frère vous instruira de tout ce qui nous concerne. Je ne veux donc pas abuser plus longtemps de votre complaisance et vous prie, ma chère sœur, d’agréer les expressions de ma tendre amitié.