‹ Correspondance inédite de Marie Antoinette (volume 2)Chapitre 29 sur 34 · A MADAME DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

A MADAME DE POLIGNAC

Il y a trop de difficultés à faire tenir une lettre, ma tendre amie, pour que je puisse espérer que des envois nombreux réussissent. Tenons nous en donc aux petits mots pour lesquels se présentent des occasions sûres comme celle ci. Combien je suis heureuse de vous savoir en süreté; ici c'est la mort en perspective, l’insulte, la menace, les grossièretés les plus infâmes à chaque instant du jour. Aimez moi et tenez vous en à ce que je vous ai écrit le 28 du mois dernier; toute autre mesure seroit insensée,

Je vous embrasse et vous aime. C'est peu vous écrire, mais c'est dejà beaucoup dans la

situation où nous somines.

20 Janvier 1791.

AU COMTE DE MERCY

Voulez-vous bien, M le comte, envoyer ces deux lettres par la poste, l’une à Vienne et

l’autre à Inspruck.

J'espère que vous avez reçu la mienne par Mr de Gontreuil ; j'avoue que j'ai un grand désir d'apprendre son arrivée. Le paquet que je vous y annonce n'est point encore parti d'icy; j'aime mieux retarder, pour qu’il vous arrive sûrement.

Le jeune D : est revenu ces jours-ci de Vienne; il m'a apporté des lettres de mon frère et de mes sœurs, où j'ai reconnu toute leur amitié. Mais il y a quelques faits qu'il m'a dits verbalement et dont je vous prie de vous éclaircir pour moi. D'abord, mes parents ont compté que nous les rejoindrions à Francfort, et nous ÿ attendoient méme de jour en jour. Je ne peux croire ce fait; mon frère a eu l’air de croire que mon courage étoit éteint, que je me laissois entièrement conduire par la F':et Mont" : Nous sortons tous d’un sang trop noble pour qu'aucun de nous puisse soupçonner l’autre.

d'une telle bassesse; mais il y a des moments où il faut savoir dissimuler, et ma position est telle et si unique que pour le bien même il faut

que je change mon caractère franc et indépen-

1 Montmorin.

DE MARIE ANTOINETTE. 207 dant. Enfin, l’emp : l’a chargé de nous dire po: sitivement qu'il nous croyoit dans le plus grand danger icy, qu’il nous invitoit à en sortir promptement, qu'alors on pourroit bien compter sur lui, mais que si la Constitution se consolidoit, méme avec des changements quelconques, nous étions perdus, parce que lui méme seroit entrainé par les autres puissances à tomber sur la France. Pour le premier article, je suis de son avis; mais il faut sortir sûrement et être assuré qu'on ne peut pas nous ramener. Pour le second, je doute fort que l’emp. ait tenu ce | langage; il est trop sage pour ne pas sentir que, même si on le voudroit, il y a des points sur lesquels 1l est impossible et peut être fâcheux de revenir.

Il paroît par mes lettres et par ce que m'a dit le petit D : que mon frère d'Italie‘ ne sera pas reçu à Vienne; je le désire fort; ce voyage ne peut que me compromettre de toute façon, puisque celui qui veut l’entreprendre y va sans notre aveu, et que tous ses alentours et amis ne cessent de dire des horreurs de moi.

‘ Le comte d'Artois.

Faites de cette lettre l'usage que vous voudrez, mais je désirerois savoir exactement les commissions que l'on avoit données pour moi; tout ce qui est souligné icy sont les mots qu’on m'a dits. Je ne vous charge pas de faire mon apologie; vous connoiïssez depuis longtemps le fond de toute mon âme, et jamais le malheur n'y pourra faire entrer la moindre idée vile ni basse; mais aussi ce n'est que pour la gloire du roy et de son fils que je veux me livrer en entier, car tout le reste que Jje vois icy m'est en horreur, et il n’y en a pas un dans aucun parti, dans aucune classe, qui mérite qu'on fasse la moindre chose pour lui.

Je suis inquiète de l’extrême fatigue que vous éprouvez. Faites-moi dire quelquefois de vos nouvelles par Blümendorff; je suis très-contente de son zèle pour mon service. Dans peu vous recevrez encore une lettre de moi; je voudrois en multiplier les occasions, et je n'en aurai jamais assez pour vous exprimer les sentiments d’estime, d'amitié et d’attachement que je vous

ai voués pour la vie.

Ce 20 jauvier.

J'apprends à l'instant que vous avez reçu ma lettre du 11; j'en suis charmée. Je n'aime point le nombre de François qui vous arrivent, cela commence déjà à donner de l’ombrage icy. Par des lettres particulières, j'ai été avertie que les princes levoient dans l'empire des légions, ce n'est point de notre aveu, et cela ne peut servir qu’à nous compromettre et à arrêter nos projets, qu'il est bien essentiel qu'ils ne sachent

qu'au moment même et pas avant.

Ce 4 mars (1791).

A LA PRINCESSE DE LAMBALLE

Je ne peux résister au désir de profiter de l'occasion qui se présente pour vous écrire un mot, mon cher cœur. Les circonstances présentes occupent trop mon âme pour que je n’ale pas été très-sensible à votre lettre et à votre

douce amitié; vous êtes de ces cœurs qui ne

210 CORRESPONDANCE changent jamais et que les malheurs rendent encore plus affectueux. Soyez bien assurée, ma chère Lamballe, que mon amitié pour vous est inaltérable, et que jamais je ne peux changer. Je ne vous parle point des affaires d'icy; vous savez tout ce qui se passe. Il est impossible de sortir sans être insultée une douzaine de fois en une heure, aussi je ne vais plus à la promenade, et je reste quelquefois dans ma chambre des journées sans penser à changer. Adieu, ma tendre amie, je vous embrasse. de toute mon

âme; écrivez-moi par des occasions süres.

Ce 20 mars 1791.

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