‹ Correspondance inédite de Marie Antoinette (volume 2)Chapitre 30 sur 34 · AU COMTE D’ARTOIS · texte numérisé non relu

AU COMTE D’ARTOIS

J'espère, mon cher frère, que mes tantes vous auront parlé de moy et vous auront dit et bien prouvé qué ce n’est pas ni manque d’amitié ni manque de confiance qui fait que nous

avons été s1 longtemps sans vous écrire. Ma

DE MARIE ANTOINETTE. a11 sœur a dù vous parler aussi pour moy du voyage que vous vouliez faire à Vienne ; si vous m'’aviez consultée, je vous en aurois dissuadé; mais croyez que Jamais Je n’eusse écrit à d’autres que vous pour vous en empêcher; votre frère, quoique se portant mieux, n’est pas encore en état de vous écrire et me charge de vous dire que, ne sachant rien de vos projets présents, nous ne pouvons entrer en aucune discussion avec vous; mais, d’après les bruits sur les démarches de M" le prince de Condé, nous vous conjurons de ne pas vous livrer à des projets dont la reussite est au moins douteuse, et qui vous exposeroient sans nous servir. Comptez, mon cher frère, que, dès que les circonstances le permettront, nous vous ferons part de ce qu'il sera possible de faire; mais, dans tout état de cause, nous croyons intéressant que vous restiez ou : vous êtes ! pour être à portée des provinces méridionales, et les diriger lorsque les circonstances permettront d'agir. Adieu, mon cher frère,

la difficulté et le peu d’usage d’écrire comme

1 À Turin.

212 CURRESPONDANCE cela in empêchent de vous en dire davantage, je

vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.

MaRiE ANTOINETTE.

L'homme qui porte cette lettre est sûr et

tidèle, montrez la au roy de Sardaigne.

Ce 14 avril (1791).

AU COMTE DE MERCY

J'ai recu toutes vos lettres, monsieur le comte, et si J'aitardé à vous répondre, c'est que j'attendois une occasion sûre; j'ai déjà envoyé ce que je vous écris par M' de Crussol en clair, je profite maintenant d’une autre voie, je vais essayer de répondre à toyg les articles de votre dernière ‘ lettre en chiffres. Il paroît que je me suis bien mal expliquée ou qu'on m'a bien mal comprise à Vienne quandon me répond qu'aussi longtemps que l’on ne sera pas en lieu de sûreté, aucune tentative étrangère ne peut devenir efficace, la moindre démonstration deviendroït même d’un

danger effrayant. Hé! avons nous jamais de-

DE MARIE ANTOINETTE. 213 mandé qu'on fit la moindre chose avant que nous ne le jugions nous-même à propos et convenable ? Mais pour cela et pour toute notre règle de conduite, je n’ai cessé de demander une réponse positive, et c'est celle qu'on ne me donne pas. Si nous pouvons parvenir à sortir de Paris et arriver dans une ville forte, et que nous réclamions, de là, les secours de l’ernpereur sur nos frontières, pouvons nous y compter, oui ou non? Sans cette assurance préalable, il n'ya rien à entreprendre icy ; mais pour m’expliquer encore plus clairement, nous ne demandons ni ne demanderons à aucune puissance (à moins d’un événement pressant) de faire entrer de leurs troupes dans ce pays cy. Nous désirons seulement qu’au moment où nous serions dans le cas de les réclamer, nous puissions être assurés que les puissances voudront bien avoir des troupes sur leurs frontières bordant la France, en assez grand nombre pour servir de soutien et de ralliement à tous les gens bien intentionnés et mécontents qui voudroient nous rejoindre, mais qui par l'éloignement ou

d’autres causes ne pourroient pas arriver jus-

qu’à nous. La Suisse et la Sardaigne sont très bien disposées, mais elles ne peuvent rien sans l'accord des grandes puissances. Vous savez la réponse de l'Espagne; je l'ai mandée à mon frère par le courrier même qui passoit pour aller à Vienne, 1] m'a répondu le 14 mars par la même occasion et pas un mot sur l'Espagne, ce qui fait que l’ambassadeur m’'ayant demandé avec empressement la réponse, je n’ai pu lui rien dire : cela est d’autant plus fâcheux que ‘si sa cour n’est pas de bonne foi, elle saisira le prétexte de l'indifférence de l'empereur pour ne rien faire, et si elle est bien intentionnée, sa lenteur naturelle ne sera que prolongée par le silence de Vienne.

Point de doute que la continuation de la guerre des Turcs et des Russes ne soit fàcheuse pour toute combinaison politique de l'Europe : la conduite de l’Angl. dans ce moment prouve bien ses vues et ses projets. Je crois comme vous qu'il seroit bien fait de s'assurer de cette puissance, mais il est impossible de traiter avec elle avant d’avoir pris un parti decisif par la crainte

même que, par sa mauvaise volonté, elle ne

DE MARIE ANTOINETTE. 15 trahisse notre secret vis à vis de nos plus grands ennemis dans ce pays cy. Mais nous allons nous occuper d'y avoir une personne süre, qui tâche de bien connoître toutes les dispositions du cabinet et qui ne parlera et ne traitera qu’au moment même où nous sortirons d'icy, pour obtenir au moins la neutralité de cette cour, par quelques sacrifices même si cela étoit nécessaire ; nous préférerions d'employer pour cela Barthélemy ‘ qui est déjà'sur les lieux, et qui, par sa place, peut parler à tout le monde; mais est il assez sûr et fidèle, et attaché à la bonne cause? Je n’en sais rien, vous le connoissez, mandez moi ce que vous en pensez. Les deux points dans votre lettre, qui sont l’évasion possible à exécuter et un lieu pour se retirer, sont ce qu'il y auroit de moins difficile à ce que je crois, en y mettant de la précaution et se livrant avec prudence à des hasards inévitables; pour le troi: sième où il est question d’un parti considérable de troupes fidèles, d'une province dévouée et

d'une somme suffisante pour passer deux ou

" Successivement envoyé en Suisse, en Suéde et en

Angleterre.

trois mois, Je ne doute pas qu’une fois hors d’icy et nous montrant, notre parti ne soit très considérable, composé tant de gens bien intentionnés que de mécontents, et de ceux que la peur ramènera à nous. Pour les troupes, c'est à M" de Bouillé à s’en assurer, et il croit ainsi que nous, qué le roy se montrant en ramèneroit beaucoup. Il ne s’agit donc que d’en avoir un noyau, et je crois qu'il l’a à peu près rassemblé. La province d'Alsace me paroît devoir nous servir d'asile, et du lieu où nous serons il sera très aisé de s’y retirer si la nécessité y étoit; quant à l'argent c'est la grande difficulté et pourtant sans lui rien ne peut s’entreprendre. Il faudroit quatorze à quinze millions pour les premiers mois, mais où les trouver? n’y auroit il pas moyen de faire quelque emprunt en Hollande sous le nom de plusieurs particuliers, et sous le prétexte d'acheter des biens nationaux? Voyez si vous pourriez trouver quelqu'un pour cela, nous chercherons en Angleterre d'en trouver de

la même manière. J'ai parlé à Laborde!, non pas

* M. de La Borde, ancien premier valet de chambre de Louis XV, était fermier général.

DE MARIE ANTOINETTE. 217 dans le sens que je vous dis là, car je crains sa femme et ses indiscrétions ; mais, comme deé- . sirant trouver de l'argent pour avoir des fonds pour la législature prochaine. Il s’y est refusé, non pas pour moi, mais pour les affaires du roy, croyant que la liste civile ne pourroit pas suffire aux intérêts, il m'a dit en même temps qu'il avoit déposé deux millions en Angleterre pour moi. Ils pourront peut être servir en cas de besoin. Il y a d’autres mouvements d’argent qu’on nous propose icy sur les arriérés des départements; on pourroit toujours les avoir sous le prétexte de la législature prochaine et ils nous serviront au besoin. Voici le moment où l'on parle de cette nouvelle législature, nous pensons, le roy et moi, qu'il est essentiel de ne pas la laisser arriver, et que la manière dont on voudra consolider cette monstrueuse constitution, avant de se séparer de celle cy, nous servira suffisamment de prétexte de prendre un parti fort et seul convenable à notre position. C’est pour l'instant que nous le pourrons, qu'il faut réunir toutes nos forces et tous nos moyens; la

composition n'est plus possible avec ces gens cy.

Voici toutes mes réflexions ; j'y ajouterai une dernière : les puissances étrangères et surtout l'emp. nous disent toujours d'attendre, mais le pouvons-nous? Le mal augmente chaque jour, l'opinion est aujourd’hui’au point où elle peut être, elle n'ira plus qu’en déclinant; la Suisse et la Sardaigne se méfieront et se dégoüteront si on les fait trop attendre; dans l’intérieur du royaume les provinces bien intentionnées, voyant qu’on les leurre toujours et qu'on ne fait rien. prendront leur parti et s'arrangeront le moins mal possible pour elles avec le régime actuel, et les François enfin qui sont hors d’icy feront peut-être quelques sottises qui, en les perdant, peuvent nous mettre dans une position de laquelle nous ne pourrons plus tirer aucun parti.

Répondez-moi promptement, surtout sur ce | que nous devons attendre ou non, en cas que nous sortions d'icy. C'est au mois de juillet que l'ass : doit finir; il faut que notre parti soit pris avant, pour tous les événements. Je répondrai à votre lettre du 5 avril par la même occasion.

Adieu. Amitié, confiance et reconnoissance

DE MARIE ANTOINETTE. 219 sont trois sentiments gravés dans mon cœur pour vous et pour ma vie.

Conservez-moi ces lettres que je serai bien

aise de revoir.

Ce 20 avril 1791.

A SON FRÈRE LÉOPOLD

Je prépare ces petites notes au fur et à mesure, mon cher frère, sauf à vous les envoyer bien tard à cause de la rareté des occasions. Le roy et moy nous avons été l’objet de nouvelles violences de la part de la populace dans la journée d’avant-hier. Nous étions montés en voiture avec nos enfants pour nous rendre à Saint- Cloud, quand une foule furieuse est accourue et nous a empêchés, avec des vociférations, de sortir des Tuileries. Le maire de Paris et la Fay: n'ont jamais pu parvenir à dissiper l’attroupement. Nous sommes restés près de deux heures

ainsi, ne pouvant ni avancer ni rétrograder.

290 CORRESPONDANCE Tout ce qu’on nous a dit d'insultes et de grossièretés pendant ce temps là est inimaginable. Il a bien fallu de guerre lasse remonter au palais. Les enfants ont été durant cette scène de violence très-raisonnables, mais 1ls en ont ête ensuite malades. Nous nous sommes rencontrés, le roy et moy, dans la même pensée qu'il falloit en finir avec un pareil état de choses, et prendre le parti dont nous vous avons parlé. Attendez vous donc à quelque soudain voyage, tout va être préparé, et je vous rendrai compte jour par jour des événements autant que les occasions le permettront. La chose est hérissée de difficultés effrayantes, mais notre situation est tellement intolérable qu'il vaut mieux tout, que de s’y résigner. Mes enfants pleuroient encore tout à l'heure de ne pouvoir aller à l’air. Les pauvres innocents, s’ils savoient l'horrible vérité!

Adieu, mon cher frère, je vous embrasse avec

bien de la tendresse.

Ce 30 avril 1791.

AU COMTE DE MERCY

Ni moi ni personne, monsieur, ne pourroit répondre à vos objections, mais qu'y faire, il n'y a qu’à laisser aller, puisqu'on ne peut empêcher. Voici mes lettres.

J'ai été fort occupée de ce que vous m'avez mandé sur la banqueroute. Heureusement elle me paroît, ainsi qu à beaucoup de gens, impossible à faire, à moins d’un bouleversement pareil à celui d’un tremblement de terre. Songez donc à la quantité immense d'assignats répandus, et qui le seront encore; chaque porteur d’assigmat est intéressé à ce que son papier soit bon; j'ai horreur de ces assignats qui nous ont fait beaucoup d'ennemis, mais enfin ils existent et je raisonne dans l'état présent des choses. Depuis toutes les affaires je me suis mise au courant de bien des détails, jai vu par exemple

le produit immense de l'impôt seul de l’enre-

gistrement. Mont'. me disoit encore ce matin qu'il avoit déjà rapporté 5 millions par mois, et que les patentes seroient d'un bien autre rapport, etc. Les dépenses sont vraiment diminuées. Au train dont vont les choses, j’entendois dire hier au roy que s’il y avoit un déficit, plutôt que de ne pas payer les créanciers de l'État on pousseroit à l’ass : à ne plus payer les frais du culte, et chaque religion feroit vivre ses prêtres comme en Angleterre. Vous voyez, monsieur le comte, que la banqueroute est bien difficile; il faut que je ne sois pas la seule à penser ainsi puisqu'on me dit que les effets montent tous les jours.

Cela n'empêche pas que nous ne soyons dans un très-triste, très-cruel moment, et que ce moment ne puisse être fort long. Adieu. J'at-

tends une lettre de vous.

1 Montmoriu.

Ce 6 may 1791.

(AU COMTE DE MERCY

Notre position est affreuse, et telle que ceux qui ne sont pas à portée de la voir, ne peuvent pas s’en faire d'idée; il n’y a plus qu’une alternative 1cy pour nous, surtout depuis le 18 avril, ou faire aveuglément tout ce que les factieux exigent, ou périr par le glaive, qui est sans cesse suspendu sur nos têtes. Croyez que je n’exagère point les dangers; vous savez que mon opinion a été, autant que je l'ai pu, la douceur, le temps et l'opinion publique; mais aujourd’hui tout est changé ; ou:il faut périr, ou prendre un parti qui seul nous reste. Nous sommes bien loin de nous aveugler au point de croire que ce parti même n’a pas ses dangers, mais s’il faut périr, ce sera au moins avec gloire, et en ayant tout fait pour nos devoirs, notre honneur et la religion. Les derniers excès qui se passent encore icy pour l'affaire d'Avignon : les droits des souverains qui sont violés, le pape qu'on a brülé publ t,. menace de brü-

pu | |

ler successivement tous les autres souverains à commencer par l'emp. et le roy d'Espag., tout nous fait une loi de quitter et de fuir un lieu, où par notre silence et notre impuissance nous donnons une approbation tacite à de pareilles horreurs; je crois les provinces moins corrompues que la capitale ; mais c’est toujours Paris qui donne le ton à tout le royaume; on s’aveugleroit beaucoup, en espérant que les événements du 17 et 18, quelque horribles qu'ils soyent, produisent quelques commotions dans les provinces. Les clubs, les affiliations mènent la France d’un bout à l’autre; les honnêtes gens etles mécontents (quoique en grand nombre) ou fuient leur pays, ou se cachent, parce qu'ils ne sont pas les plus forts et qu'ils n'ont pas de point de ralliement; ce n’est que quand le roy pourra se montrer librement dans une ville forte, qu'alors on sera étonné du nombre de mécontents qui paroîtront, et qui jusqu'icy gémissent en silence; mais plus on tardera, moins on aura de. soutien. L'esprit républicain gagne chaque jour dans toutes les classes, les troupes

sont plus tourmentées que jamais, et il n'y au-

roit plus aucun moyen de compter sur elles si l'on tardoit encore; l'opinion publique est à son terme et plus elle ira, plus elle décroîtra à présent; le désir naturel à l’homme de chercher la tranquillité, la persuasion où l'on est jusqu’à présent que nous ne voulons rien faire, et puis la vente des biens nationaux ; on peut compter, en retardant, que chaque assignat va faire un révolutionnaire dans la crainte d’y perdre par un nouvel ordre de choses. Je suis affligée que vous n'ayez pas pu trouver de l'argent en Hollande ; il nous est absolument nécessaire d’en trouver, et nous en cherchons de tout côté; si nous en trouvions comme nous désirons, qu'il soit au Pays-Bas et par icy, mandez moi quels ‘ sont les banquiers auxquels on pourroit s’adresser soit à Bruxelles, ou dans une autre ville qui soit à notre portée quand nous serons une fois hors d’icy. La maison Walquirseest plus que suspecte, les liaisons et la conduite de M Édouard icy, son intimité avec son cousin, doivent toujours éloigner de lui tout ce qui peut avoir rapport à nous. Il faut se méfier beaucoup de La-

borde, ce n’est pas que j'aie à m'en plaindre

pour moi, mais il est tellement subjugué par ses enfants, et surtout sa femme, qui est entièrement dans la révolution, sans s’en douter; il est venu, il y a quelques jours, chez moi, député par son fils et consorts, me conjurer d’être bien dans la revolution, qu'elle étoit consommée, qu'il n'y avoit plus que ce parti à prendre, et surtout de me livrer franchement aux jacobins, que leurs chefs, Duport, son fils et Barnave n’étoient pas si mal intentionnés qu’on le croyoit; il m'a surtout fait l'éloge du dernier dont il paroît enchante; j'ai comme de raison approuvé tout ce qu'il m'a dit, mais j'ai vu par là combien il falloit même se défier d’un bon homme. Il m’a tant pressée, il y a un mois, de lui donner-mes diamants pour les vendre, qu'il a bien fallu lui dire que je les avois fait mettre en sûreté hors de ce pays cy, à présent il veut encore les vendre où ils sont, Je crois que cela seroit inutile dans le moment et qu’au contraire il y a telle oceasion où ils pourront servir de ressource en les mettant en gage. Je l’engagerai à vous en écrire, et en lui répondant un refus, ou

même lui écrivant, vous, comme si je vous en

DE MARIE ANTOINETTE. 227 avois parlé, demandez lui un peu de détail sur mon argent; il m'a dit l’avoir envoye en Angleterre avec deux millions à lui, qui me sont destinés si jamais j'en avois besoin; si on pouvoit attirer tout cet argent à Bruxelles, ce seroit au moins une ressource. Voyez dans votre sagesse ce que vous pouvez faire sur cela. Je vais répondre à votre résumé, — un mot encore avant.

Nous avons bien réfléchi à M' Barthélemy, à la fidélité et les inconvénients que nous pouvons trouvér en lui, et nous nous sommes décidés à envoyer à Londres un homme sûr et sur lequel nous pouvons compter, pour s'informer d'abord de l'esprit et des intentions dans lesquels est M' Barth. ; et il ne lui parlera, qu’autant qu'il en sera assuré ; nous lui avons donné. des instructions par écrit, qui ne chargent M" Barthélemy, pour le moment, que de nous bien informer des dispositions de la cour de Londres, de son influence dans l'Europe, et surtout icy, et de ses intentions envers nous et nos alliés. Au cas que nous puissions entreprendre quelque chose, nous le chargeons de nous mander, au

cas où il seroit possible par les voies de négo-

ciations d'obtenir sa neutralité parfaite, en lui faisant des avantages de commerce ou des sacrifices de possessions aux Indes ou aux Antilles; de quel genre pourroient être ces avantages; mais | tout ce que nous lui mandons n’est encore que pour nous mettre au fait, car nous croyons qu'il seroit du plus grand danger de négocier avec cette cour, avant d'être en liberté et sureté, aussi nous le prévenons qu'il n'aura d’autres instructions qu'alors. Résumons nous, vous posez deux questions : 1° Est il possible ou utile d'attendre? Non, par l'exposé de cette lettre je vous en prouve assez l'impossibilité ; j'y ajouterai encore, que si les princes et réfugies de ce pays cy, quoiqu'ils n’aient pas de moyens véritables, peuvent une fois soupçonner qu'on les abandonne tout à fait, ils se livreront à des partis désespéres qui, en les perdant, nous exposeront à des dangers qui d’après la journée ui 18, sont plus que prouveés possibles, ou s'ils réussissent, nous serions entièrement sous leur joug. Quant à l'utilité d'attendre, ce ne seroit qu'en pouvant compter sur une nouvelle légis-

lature; l'exaltation de toutes les têtes, la ma-

nière dont les factieux eux mêmes sont partagés sur cette nouvelle assemblée, tout semble présager que les plus grands troubles et malheurs en seroient encore la suite.

2° En supposant la nécessité d’agir promptement, est on sûr des moyens d'évasion, d’un lieu de retraite, et d’un parti assez fort pour se soutenir au moins pendant deux mois par ses propres forces ? J'ai déjà répondu plusieurs fois, et nommément par ma lettre du mois de février, à cette question ; 1l est plus que probable que le roy, une fois sorti d’icy et en lieu de sûreté, aura et trouvera bientôt un parti très-fort; les moyens d'évasion ne peuvent exister que par la fuite la plus prompte et la plus secrète; il n’y a même que quatre personnes qui ont notre secret, et ceux que nous comptons emmener avec nous ne le sauront qu’au moment. Aucun de nos gens ne nous suivra, et ce n'est qu’à trente ou trente-cinq lieues d'icy que nous trouverons quelques troupes pour protéger notre marche, mais pas assez pour nous faire reconnoître jusqu'au lieu de notre destination, qui est toujours

Montmédy, place forte et près de la frontière.

230 CORRESPONDANCE Nous attendons des nouvelles d'Espagne ; nous écrirons tout de suite à Turin quand nous aurons le dernier mot de Madrid.

Quant aux troupes, les dix ou douze mille Autrichiens que nous demandons à Luxembourg, Arlon et Virton, disponibles d’abord que nous ‘les réclamerions, je conçois très bien toutes les répugnances politiques que l’emp. auroit à faire entrer ses troupes en France de sa propre volonté, et combien cela pourroit exposer ses États, vis à vis de ses ennemis personnels; mais réclamés par son beau-frère, son allié, dont la vie, l'existence et l’honneur .sont en danger, je crois le cas très différent. Quant au Brabant, il faut compter qu'il ne sera jamais tranquille tant que ce pays cy ne sera pas remis dans un autre ordre de choses, c’est donc même pour lui que mon frère travaillera en nous accordant ce secours, qui nous devient d'autant plus précieux que ces troupes là serviront d'exemple, et même à contenir celles cy. C’est dans cette vue que la personne dont je vous ai parlé dans ma lettre chiffrée, les demande : pour le temps, il est im-

possible de passer les derniers jours du mois. Vers :

DE MARIE ANTOINETTE. si ce temps là J'espère que nous aurons la réponse positive de l'Espagne, mais jusqu'au moment même de notre départ, il faut faire tout ce qu'on exige de nous, et même avoir l’air d'aller au devant. C’est peut être une manière et la seule pour les endormir et sauver notre vie. L'homme qui vous porte cette lettre est sûr et intelligent ; c’est le beau-frère de madame Campan, mais ni l’un ri l’autre de ceux que je charge du duplicata ne savent le contenu de celle cy; vous pouvez me répondre par lui de la même manière; il n’a rien autre à faire et attend vos ordres. Man- ‘dez moi aussi si vous savez, par les François qui sont avec vous, si les princes ou les nobles comptent faire quelque chose, s’ils en ont les moyens et le désir. Il seroit bien précieux que nous puissions les devancer dans nos projets; une démarche même manquée de leur part, nous perdroit absolument et nous ôteroit tout moyen

d'évasion et d'agir.

COURRESPONDANCE

tv we te

Ce 7 juin 1797.

A SON FRÈRE LÉOPOLD

J'ai à vous remercier, mon cher frère, de l’empressement avec lequel vous avez répondu à ma lettre. Le porteur a fait diligence. J'espère que ni vous ni MOI nous ne nous sommes trompés, et qu'il est aussi attaché et sûr qu'il paroît zélé. Je n'ose pas vous écrire longuement, mais j'ai besoin de vous dire combien je partage votre avis sur le jeune homme dont vous me parlez.

Vous aurez de la peine à l'empêcher d'agir; je rends justice à sa bonne volonté, mais je lui voudrois plus de prudence personnelle et moins de laisser-aller pour les avis emportés de tous ceux qui l'entourent. Il y a à Coblentz trop d'’intrigues et nulle intelligence de la situation réelle de la France et des véritables intérêts du roy et de sa famille; c’est un foyer au milieu duquel je n'aime pas à voir un Jeune homme aussi bouillant; mais vous pouvez compter sur sa bonne

foi, car c'est un bon cœur et un bon parent. Je

DE MARIE ANTOINETTE. 233 vous répète que toute démonstration seroit funeste; c'est une chose affreuse qu'on ne puisse pas contenir la fougue de M' de Condé; elle nous expose cruellement dans l’état actuel des esprits ; il est prudent de ne rien dire de confidentiel au C* d’A ‘ sur ce que vous savez, car son zèle le porteroit à s'ouvrir à ses entours.

Je fonde quelque espérance sur le projet, et votre ami?, une fois en liberté, pourra faire des conditions au lieu d'en recevoir; sa cause est juste, et c’est celle de tous les honnêtes gens qui, malheureusement, sont trop timides. Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et je compte sur tous vos sentiments, comme vous pouvez

compter sur les miens.

MaRiE ANTOINETTE.

Mon mari et mes enfants se portent bien et ont beaucoup de courage au milieu de tous nos

maux.

‘ Le comte d'Artois, 1 Louis XVI.

234 CORRESPUNDANCE

Ce 14 (août 1791).

AU COMTE DE MERCY

Je suppose, monsieur le comte, puisque vous ne m'avez parlé de rien, qus qui a du partir est parti, ou du moins qu’il n’y a pas de difficulté; mais si cela n’est pas fait, l’arrivée d'hier doit presser le départ. J'avoue que j'aimerois mieux que ce füt lui qui se chargeât de l'affaire, qu'un autre. S'il ne le veut pas, je crois que son cousin y seroit très propre; 1l vient de terminer le mieux possible, vu les circonstances, certaine affaire importante.

J'ai renvoyé la lettre de d'H. ; je n’ai point vu les paquets dont M de Cer. parle ; d’ailleurs on peut lui dire avec vérité que nous nous occupons de l’objet en question.

Puisqu'on lui offre des éclaircisseinents, il faut qu’il en demande; cela peut nous être utile par la suite.

J'ai vu la lettre de l’abbé L.!, qui raisonne

1 Louis.

DFE MARIE ANTOINETTE. 235 fort juste à mon avis; il y a plusieurs jours que cette idée me trotte par la tête, et j'avois fait à ce sujet un projet que je joins icy et sur lequel je voudrois avoir votre avis. Adieu, conservez

moi votre amitié et votre attachement.

Ce 16 aoust 1991.

AU COMTE DE MERCY

On m'assure de l’honnêteté des personnes qui se chargent de cette lettre, et qu'elle vous arriverasürement ; j'en profite pour entrer avec vous dans des détails de notre position qui est affreuse, et vous faire deux ou trois questions auxquelles il est nécessaire que vous trouviez moyen de répondre promptement. Si M° de S. part, comme je le présume, demain, je vous enverrai cette même lettre en clair, l'occasion étant plus sûre encore que celle d'aujourd'hui, la dernière lettre ayant été perdue. Notre position : nous sommes au moment où l’on apportera cette constitution à l'acceptation; elle est par elle même

! Déjà publiée dans la Revue rétrospective.

si monstrueuse qu'il est impossible qu'elle se soutienne longtemps; mais pouvons nous risquer de la refuser dans la position où nous sommes? non, et Je vais le prouver : je ne parle pas des dangers personnels qu'il y auroit à courir ; nous avons trop prouvé, par le voyage que nous avons entrepris 1l y a deux mois, que nous ne calculons pas nos personnes quand il s’agit du bien général ; mais cette constitution est si mauvaise par elle même, qu'elle n'aura et ne peut avoir de consistance que par la résistance qu'on y opposera. Il s'agit donc de garder un milieu en sauvant son honneur, et qui puisse nous laisser en mesure que tout le monde revienne à nous, le peuple s'entend, quand une fois il sera désaveuglé et lassé. Pour cela je crois qu'il est nécessaire, quand on aura présenté l'acte au roy, qu’il le garde d’abord quelques jours, car il n’est censé le connoître que quand on le lui aura présenté légalement, et qu’alors il fasse appeler les commissaires pour leur faire, non pas des observations ni des demandes de changements, qu'il n'obtiendroit peut être pas, et qui prouveroient

qu'il approuve le fond de la chose, mais qu'il

DE MARIE ANTOINETTE. 23 déclare que ses opinions ne sont point changées, qu'il montroit dans sa déclaration du 20 de juin l’impossibilité où il étoit de gouverner avec le nouvel ordre de choses, qu’il pense encore de même; mais que, pour la tranquillité de son pays, il se sacrifie, et que, pourvu que le peuple et la nation trouvent le bonheur dans son acceptation, 1l n'hésite pas à la donner, et la vue de ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les peines cruelles et amères qu’on a fait éprouver à lui et aux siens. Mais si l’on prend ce parti, il faut y tenir, éviter surtout tout ce qui pourroit donner de la méfiance, et marcher en quelque sorte toujours la loi à la main. Je vous promets que c'est la meilleure manière de les en dégouùter tout de suite..Le malheur, c’est qu'il faudroit pour cela un ministère adroit et sûr, et qui en même temps eût le courage de se laisser abimer par la cour et les aristocrates, pour les mieux servir après, car 1l est certain qu'ils ne reviendront jamais ce qu'ils ont été, surtout par euxmèmes. On nous dit, et les frères du roy mandent chaque jour, qu’il faut tout refuser et que

nous serons soutenus. Par qui? Il me semble que

238 GORRESPONDANCE

les puissances étrangères ne font pas de grands efforts pour venir à notre secours. L'Espagne, même par les lettres qu’elle a écrites à mes frères, a l’air de vouloir se retirer honnêtement en proposant des choses infaisables. Le silence profond de l’emp. envers moi, l'impossibilité où il est peut être, vu les affaires du nord, de se mèler des nôtres; l’Angl., qui ne cherchera jamais qu’à leurrer d'espérance tous les côtés pour les tenir plus sûrement désunis; la Prusse, qui ne calcule que ses propres intérêts dans tout cecy, tout enfin prouve que, si nous devons attendre des secours, ils ne sont pas prochains au moins. Dans cette position, pouvons nous risquer un refus qui donneroit, par l'espèce de déchéance, une force majeure aux factieux et au parti républicain ? et il ne faut pas croire qu’alors nous serions libres; au contraire, nous serions plus étroitement et plus fortement gardés. Si les puissances ne viennent pas dans le moment à notre secours, 1l ne nous reste donc plus que le parä des princes et des émigrants. Mais combien peutil nuire, parce que seuls ils ne pourront que faire

une chose partielle; et si même (ce qui n’est pas

DE MARIE ANTOINETTE. 239 à présumer), ils ont un avantage réel, nous retomberions sous leurs agents dans un esclavage nouveau et pis que le premier, puisque, ayant l’air de leur devoir quelque chose, nous ne pourrions pas nous en tirer ; ils nous le prouvent déjà, en refusant de s'entendre avec les personnes qui ont notre confiance, sous le prétexte qu'ils n’on: pas la leur, tandis qu'ils veulent nous forcer de nous livrer à M' de Calonne, qui, sous tous les rapports, ne peut pas nous convenir, et qui, Je crains bien, ne suit en tout cecy que son ambition, ses haines particulières et sa légèreté ordinaire, en croyant toujours possible et fait, tout ce qu'il désire; je crois même qu'il ne peut que faire tort à mes deux frères, qui, s'ils n’agissoient que d’après leurs cœurs seuls, seroient surement parfaits pour nous. Voicy les nouvelles qui nous viennent du dehors : d’icy à un mois toutes les puissances seront réunies ; il paroîtra un manifeste qui sera soutenu d’une grande force. Je désirerois bien que cette première nouvelle füt vraie, mais je ne puis la croire, puisque ni vous ni personne ne nous l'ont mandee.

Je crois même que, dans ce moment cy, l’ass.

240 CORRESPONDANCE est tellement divisée qu’un manifeste bien rédigé seroit fort heureux, et que les chefs, qui voient depuis huit jours qu'ils ont absolument le dessous, seroient plus aises à amener à un accommodement raisonnable.

Une chose à remarquer, c'est que, dans toutes ces discussions sur la constitution, le peuple ne s’en mêle pas, et ne s occupe que de ses affaires particulières en voulant cependant toujours une constitution et point d’aristocrates. Une seconde nouvelle est, que Monsieur va être reconnu par les puissances régent du royaume, et le comte d'Artois, lieutenant général. Cette nouvelle est par elle même si folle et si absurde, qu’elle ne peut provenir que de quelques têtes françoises.

Mais sur tout cela, je voudrois bien avoir une réponse de vous. J'apprends dans l'instant que la constitution est finie à un rapport près des comités, qui le sera après demain; vraisemblablement on l’apportera tout de suite au roy, il est affreux de ne rien savoir de positif et de raisonnable des dispositions du dehors. Quant à

l'acceptation, 1l est impossible que tout ètre

DE MARIE ANTOINETTE. 241 pensant ne vole pas que quelque chose qu'on fasse nous ne sommes pas libres ; mais il est essentiel que nous ne donnions pas de soupçon sur cela, aux monstres qui nous entourent. Mandez moi donc où en sont les troupes, et les dispositions de l’empereur : en tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous sauver. L'armée est perdue, l'argent n'existe plus, aucun lien, aucun frein, ne peut retenir la populace armée de toute part, les chefs mêmes de la révolution quand ils veulent parler d'ordre ne sont plus éçoutés. Voilà l’état déplorable où nous nous trouvons. Ajoutez à cela que tout le monde nous trahit, les uns par haine, les autres par foiblesse ou ambition ; enfin, je suis réduite à craindre le jour où on aura l'air de nous donner une sorte de liberté : au moins, dans l’état de nullité où nous sommes, nous n'avons rien à nous reprocher. Vous voyez non âme tout entière dans cette lettre, je peux me tromper, c’est le seul moyen que je voie encore pour pouvoir aller. J'ai écouté, autant que je le peux, des gens des deux côtés, et c'est

de tous leurs avis que je me suis formé le mien,

je ne sais pas s’il sera suivi : vous connoissez la personne à laquelle j'ai affaire, au moment où on la croit persuadée, un mot, un raisonnement, la fait changer sans qu'elle s’en doute, c'est aussi pour cela que mille choses ne sont point à entreprendre; enfin, quoi qu'il arrive, conservez moi votre amitié et votre attachement, j'en ai bien besoin, et croyez, quel que soit le malheur qui me poursuit, je peux céder aux circonstances, mais jamais je ne consentirai à rien d'’indigne de moi; c’est dans le malheur qu'on sent davantage ce qu'on est, mon sang coule dans les veines de mon fils, et j'espère qu'un jour il se mon-

trera digne petit-fils de Marie Thérèse. Adieu.

Si vous pouvez garder cette lettre, je serai

bien aise de la ravoir un jour.

Ce 17 (août 1791).

AU COMTE DE MERCY

Je vous renvoie, monsieur le comte, de la besogne pour Blum ‘. J'en ai assez lu pour voir que la seule dépêche vraiment intéressante est celle du 7, et encore ne l’est-elle guère, et ce ne pourra être que par le premier courrier que nous aurons une solution quelconque; je ne vous parle pas des affaires intérieures, monsieur le comte, Mr C. vous mettra au fait de tout, et les choses ne vont pas assez bien pour qu'on ait du plaisir à rabâcher. Je sais que malheureusement vous n'avez pas encore eu grand chose à me mander, mais néanmoins je voudrois un peu être au courant, car encore une fois, nos dépêches ne disent rien, et le chiffre que vous avez avec l'abbé peut suffire pour l'ordinaire, de plus je vous en envoie un nouveau pour les grandes occasions. Je m'en vais me coucher les yeux un peu fatigués, mais pour épargner les vô-

tres vous n'aurez le paquet que demain. Adieu.

‘ Blumendorff,

Du 2raou st (1791 ').

(AU COMTE DE MERCY

J'ai arrêté ma lettre au moment de partir, parce que l'abbé Louis arrivoit et m'a appris (par M. de Montmorin s'entend) votre voyage à Londres, ce qui me donnera le loisir de préparer une copie en clair. J'espère et désire fort avoir de vos nouvelles, car la lettre ministérielle, que l'abbé a rapportée, ne me suffit pas pour mes intérêts. [l me paroît qu'en se louant fort de vous il ne trouve pourtant pas son voyage fort heureux; il craint beaucoup la coalition des puissances, et est parvenu à ce que je crois à inspirer la même crainte à ceux des chefs qui l'ont proposé et envoyé; mais jusqu'à présent cela ne les porte qu'à une grande humeur, et je crains beaucoup que ne se sentant plus la force de réparer le mal ni de se soutenir, ils ne quittent brusquement la partie et nous laissent seuls dans l'embarras; d’icy à quelques jours j'aurai des nouvelles plus détaillées de leurs

! Déjà publiée dans la Revue retrospective.

DE MARIE ANTOINETTE 245 opinions, j'aurois bien voulu attendre pour vous les écrire, mais l’occasion qui porte cellecy part demain. C'est à la fin de la semaine qu'on présentera la charte au roy, il y répondra à peu près comme je vous le mande au commencement de ma lettre‘; ce moment est affreux, mais pourquoi aussi nous laisse-t-on dans une ignorance totale de ce qui se passe dans l’extérieur ? il s'agira à présent de suivre une marche qui éloigne de nous la défiance, et qui en même temps puisse servir à déjouer et culbuter au plus tôt l'ouvrage monstrueux qu'il faut adopter; pour cela, il est essentiel que les François, mais surtout les frères du roy, restent en arrière, et que les puissances réunies agissent seules : aucune prière, aucun raisonnement de notre part ne l'obtiendra d'eux; il faut que l'emp. l'exige, c’est la seule manière dont il puisse, et surtout moi, me rendre service. Nous avons à nous méfier de tous côtes, à l’intérieur et au dehors; les méchants font leur métier en

faisant le mal, mais les honnêtes gens ont si peu

‘ Voir la lettre du 16 août.

146 CORRESPONDANCE de courage, de tenue et de concert qu'ils deviennent souvent aussi dangereux : ils prêtent le flanc à toutes sortes d’intrigues, ils se laissent pénétrer, ils sont toujours disposés à des concessions qui demain leur en feroient arracher d’autres, et le pis c'est qu'ils ne s’attachent qu'aux détails, et ne voient pas plus loin qu’au jour le jour. Voilà pour l’intérieur, mais au dehors c'est aussi peu rassurant : vous connoissez par vous même les mauvais propos et les mauvaises intentions desémigrants; les ingrats, après nous avoir abandonnés, veulent exiger que seuls nous nous exposions, et seuls nous servions

tous leurs intérêts *. Je n’accuse pas les frères

1 LETTRE AUTOGRAPHE DE LOUIS XVI nu prince de Condé, au sujet de l'émigration.

21 aoust 1791.

Mon Cousin, une immense révolution s'est faite dans votre patrie. Cette révolution n'est autre chose que l'anéantissement d’une foule d'abus amoncelés depuis des siècles par l'ignorance du peuple, le pouvoir excessif du clergé, le despotisme des ministres abusant du nom des roys, et par l'erreur de tous. Aujourd'hui tout est changé,

tes abus n'existent plus, et il s'est élevé sur leurs ruines,

DE MARIE ANTOINETTE. 247 du roy, je crois leurs cœurs et leurs intentions Q e , 4 purs, mais ils sont entourés et menés par des ambitieux qui les perdront après nous avoir perdus les premiers. Le comte d'Artois est parti

le 12 pour Vienne, son frère a une lettre de lui

une constitution qui a pour base l'égalité et la liberté, et régénère tout à la fois la nation, la monarchie et mon autorité. La nation souveraine n'a plus que des citoyens égaux en droits, plus de despotes que la loy, plus d'organes que des fonctionnaires publics dont je suis le permier. Voilà l'abrégé de la révolution. Ce nouvel ordre de choses a dù nécessairement déplaire à ceux qui, dans un premier moment d'erreur, ont regretté leurs avantages personnels liés à l'ancien gouvernement. Plusieurs même ayant manifesté dès l'ouverture des états généraux des sentiments opposés au régime actuel, ont cru devoir sortir du royaume au moment de l'explosion. Le mouvement et les désordres inséparables des commencements d’une révolution ont pu rendre leur conduite excusable ; il eût été sans doute plus noble et plus grand au lieu de s’exiler ainsi de sa patrie, d'en partager la gloire et les périls, et de garder au moins le poste de citoyen; mais quelque motif qu'on ait eu, quelque fondées qu'aient pu paroître les craintes, il ne doit plus en exister aujourd'hui, il n'est plus de prétexte. La France est organisé, l’ordre renaît, les loix s'exécutent, et tous les citoyens <ont mis sous leur sauvegarde. Tous les François indistinctement doivent donc rentrer dans le royaume. Qu'ils prennent de la constitu-

tion françoise l'idée que j'en ai pris moi même, qu'ils ces-

m CORRESPONDANCE

du même jour, où il ne lui parle pas de ce voyage, nous l'avons appris par des lettres particulières ; quel est le but de cette course? je ne peux pas l’imaginer; pourvu que l'empereur ne

se laisse pas encore aller à quelque extrava-

sent d'avoir des doutes injurieux ,et criminels sur mes intentions. J'ai adopté la constitution et je la maintiendrai de tout mon pouvoir. Et pourquoi ne l'aurai-je pas adoptée ? Elle prévient les malheurs inévitables que tôt ou tard auroient amenés les abus de l’ancien régime. Elle fait le bonheur du peuple, elle fait le mien. |

Qu'ils reviennent donc dans leurs foyers ces exilés volontaires, et c'est à vous, mon cousin, à leur donner le premier exemple. C'est à vous surtout, que la calomnie a peint comme un ennemi de l'État, comme un rebelle prêt à porter dans son pays le fer et la flamme, à faire oublier vos erreurs par un acte éclatant de soumission à ma volonté, à la volonté générale, à la loy. Rentrez donc dans le sein d’une patrie qui vous tend les bras, venez y jouir de tout le bonheur qu'elle nous promet.

Revenez, au lieu d'ennemis, vous ne trouverez que des frères. Je vous l'ordonne au nom de la nation et au mien, je vous en conjure par le lien qui nous unit et le sang qui coule dans nos veines. La loy a parlé, obéissez, ou craignez les suites funestes d'une imprudente :1llusion. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne

garde.

Louis.

DE MARIE ANTOINETTE. 249 gance qu'on exigera de lui; enfin, mandez lui toujours ce que je vous mande dans l'autre page. Je finis pour ne pas trop grossir le volume. Adieu. . Ce 26, je reprends encore icy ma lettre; les occasions ont manque l’une après l'autre, mais pour cette fois cy, j'espère qu'elle vous arrivera sûremeñt : la personne qui veut bien s’en charger, a trouvé aussi des moyens de me faire tenir vos réponses, il nous en écrira.

La journée d'hier s’est passée comme toutes celles que nous passons depuis deux mois, et dans un silence de la part du peuple vraiment affligeant; c’est la semaine prochaine qu’on doit apporter au roy l’acte constitutionnel, le rapport que j'ai lu, et que M" de Beaumetz doit faire avant à l'assemblée, est un tissu d’absurdités, d’insolence, et d'éloge pour l'assemblée; ils ont mis la dernière main à leurs outrages, en donnant une garde au roy. Il n’est plus possible d'exister comme cela. Il ne s’agit pour nous que de les endormir et de leur donner confiance en nous. Il est impossible, vu la position icy, que le roy refuse son acceptation ;

croyez que la chose doit être bien vraie puisque

250 CORRESPONDANCF.

je le dis, vous connoiïssez assez mon caractère pour croire qu'il me porteroit plutôt à une chose noble et pleine de courage, mais il n’en existe point à courir un danger plus que certain. Nous n'avons donc plus de ressource que dans les puissances étrangères, il faut à tout prix qu'elles viennent à notre secours, mais c’est à l'empereur à se mettre à la tête de tous, et à régler tout. Il est essentiel que, pour première condition, il exige que les frères du roy et tous les François, mais surtout les premiers, restent en arrière et ne se montrent pas. Vous ne sauriez croire à quel degré on est irrité icy contre l’aveuglement des seconds qui ne voyent la France que là où ils sont, et quant aux frères du roy, c’est nous qu'on voit en eux, quoiqu’ils n’en fassent qu'à leur tête. Je vous assure que les choses sont à un point aujourd'hui qu'il vaudroit mieux être roy d’une seule province que d’un royaume aussi vicié et désordonné que celui cy. Je tâcherai d'envoyer, si je puis, des notes à l’empereur sur tout cecy, mais en attendant, mandez toujours ce que vous croirez nécessaire, pour bien lui

prouver qu'il n'y a plus de ressource qu'en lui,

DE MARIF ANTOINETTE. 21 et que notre bonheur, notre existence, celle de mon enfant, dépendent de lui seul, et de la prudence et de la célérité de ses moyens. Adieu. — Je n'ai point encore reçu les opinions des chefs comme je vous l’avois annoncé, ils se restreignent toujours dans les idées vagues, et

ont l'air de craindre de s'engager.

Ce jeudi 22 (août 1791).

A LA PRINCESSE DE LAMBALLE

Je suis heureuse, ma chère Lamballe, de vous savoir en sûreté dans l’état affreux de nos affaires ; ne revenez point ; Jesais bien que votre cœur est fidèle, et je ne veux pas que vous reveniez : je vous porte à tous malheur. Il est essentiel à ma tranquillité que mes amis ne se compromettent pas; car ce seroit se perdre sans nous être utiles. N’ajoutez pas à mes inquiétudes personnelles, l'inquiétude pour ce que j'aime. Les frères du roy sont malheureusement entourés d’ambitieux

et de brouillons, qui ne peuvent que nous per-

dre, après s'être perdus eux-mêmes, car ils ne veulent pas écouter ceux qui ont notre confiance, sous prétexte qu'ils n'ont pas la leur, et les émigrants armés sont ce qu'il y a de plus triste en ce moment; je vous avoue que, malgré tout mon courage, je serois heureuse de succomber si je n'avois pas mes pauvres enfants et mon mari qui, au milieu de tout cela, a une sé. rénité inouie. Autour de nous, ce n’est que fourberie, astuce et menterie; je prévois une dissolution totale de la France; je pleure sur ma famille, sur mes amis et non sur moy même. Dans la ville, il y a continuellement du train, et cependant le bon peuple nous rend justice, mais il se tait, baisse la tête et ne sait pas se compter. Les scélérats sont forts de cette foiblesse. Ah! si l'on comprenoit combien nous aimons le peuple, comme on rougiroit des maux qu’on nous fait souffrir; mais il ne sera pas. possible de tirer un parti quelconque des bonnes dispositions.

Adieu, mon cher cœur, aimez moy comme je vous aime.

DE MARIE ANTOINETT!:. 253

(Août 1791.)

AU COMTE DE MERCY

Comme je vous l’ai dit, monsieur le comte, il paroît que mon frère d’Italie' ne sera pas reçu à Vienne; je vous en ai dit mon avis. Il m'est encore revenu hier des nouvelles par un de ces hommes dévoués sur lesquels je ne comptois pas ; on n’est pas mieux pour moy auprès de lui, qu’on ne l’est icy. J'ai eu des détails à me révolter et à me faire pleurer ; c'est vraiment inexcusable. Voulez vous bien, monsieur le comte, envoyer ces trois lettres : celle pour Inspruck est très urgente. Voicy les espèces de mémoires que j'ai reçus; renvoyez les moy quand vous les aurez lus; mais employez une occasion sûre. — Adieu.

(Août 1791.)

Voicy mes lettres, monsieur ; quoique celle à

\ Comte d'Artois.

l'emp. soit longue, je n'ai pas eu le courage d'entrer dans tous les détails de tout ce qui se dit et passe icy. Je n’en dis qu'un mot, et je lui mande que, sûrement, vous lui écrirez les détails. Vous connoissez, monsieur le comte, mes

sentiments sincères et invariables pour vous.

Ce samedi matin.

(Août 1991.)

L'abbé vous a écrit hier au soir, monsieur le comte, et vous a marqué mon désir. Je crois plus que jamais que le moment presse, et-qu'il est bien essentiel qu'il accepte. Le roy est bien franchement de mon avis, et vient de m'apporter un papier de sa main avec ses idées dont je vous envoie copie; votre prudence décidera de l’usage qu’elle en peut faire. Adieu, monsieur, je vous

attends toujours demain à neuf heures du matin.

Ce dimanche matin.

Ce 3 septembre 1701 ‘.

A SON FRÈRE LÉOPOLD

Qu'il y a longtemps mon cher frère, que je n'ai pu vous écrire, et cependant mon cœur en avoit bien besoin. Je sais toutes les marques d’a- mitié et d'intérêt que vous ne cessez de me donner; mais je vous conjure, par cette même amitié, de ne pas vous laisser compromettre en rien pour nous ; il est certain que nous n'avons de ressource qu’en vous. Voici un mémoire qui pourra vous montrer notre position au vrai, et ce que nous pouvons et devons espérer de vous. Je connois très bien l'âme des deux frères du roy; il n’y a pas de meilleurs parents qu'eux, je dirois presque de frères, si je n’avois pas le bonheur d'être votre sœur. Ils désirent tous deux le bonheur, la gloire du roy uniquement, mais ce qui les entoure est bien différent. Ils ont tous fait des calculs particuliers pour leur fortune et leur ambition. Il est donc bien intéressant que vous puissiez les contenir, et surtout, comme

‘ Déjà publiée, ainsi que le Mernuire suivant, dans lu

Revue retrospective.

256 CORRESPUNDANCE M" de Mercy doit déjà vous l'avoir mandé de ma part, d'exiger des princes et des François en général de se tenir en arrière dans tout ce qui pourra arriver soit en négociations, soit que vous et les autres princes et puissances fassiez avancer des troupes. Cette mesure devient d'autant plus nécessaire que le roy, allant accepter la constitution, ne pouvant faire autrement, les François du dehors se montrant contre son acceptation seroient regardés comme coupables par cette race de tigres qui inondent le royaume, et bientôt ils nous soupçonneroient d’accord avec eux. Or il est de notre plus grand intérêt, faisant tant que de l’accepter, d’inspirer la plus grande confiance; c’est le seul moyen pour que le peuple , revenu de son ivresse, soit par les malheurs qu'il éprouvera dans l’intérieur, soit par la crainte du dehors, revienne à nous en détestant tous les auteurs de ses maux. Je vous remercie , mou cher frère, de la lettre que vous n'avez écrite. Elle étoit parfaitement dans le sens que je pouvois désirer, et elle a fait un bon effet, car ceux à qui je me suis crue obligée de

la faire voir, ont paru ou ont cru devoir paroître

DE MARIE ANTOINETTE. 257 contents. Mais qu’il m'en a coûté pour vous écrire une lettre de ce genre! Aujourd'hui, qu’au moins ma porte est fermée, et que je suis mattresse dans ma chambre, je puis vous assurer, mon cher frère, de la tendre et inviolable amitié avec laquelle je vous embrasse, et qui ne cessera qu'avec ma vie. Le roy, qui vous embrasse, se porte bien, ainsi que ses enfants et moi. Dites mille choses pour moi à ma belle-sœur; j'em-

brasse vos enfants.

Mémoire en entier écrit de la main de Mar Antoinette et envoyé à son frere Léopold,

empereur d' Autriche.

Il dépend de l’emp: de mettre un terme aux troubles de la révolution françoise ; 1l n'y a plus de moyens de conciliation. La force armée a tout détruit, il n’y a que la force armée qui puisse tout réparer. Le roy a tout fait pour évi-

ter la guerre civile, et il est encore bien per-

258 CORRESPONDANCE suadé que la guerre civile ne peut rien réparer, et qu'inévitablement elle doit achever de tout détruire. Les chefs de la révolution sentent bien que leur constitution ne peut pas tenir : elle est soutenue par les intérêts personnels de tous ceux qui dominent dans les départements, les municipalités et les clubs. Une partie du peuple est trompée et suit l’opinion de ceux qui dominent, mais tous les hommes instruits, les bourgeois tranquilles, et en général le plus grand nombre des citoyens dans tous les états, sont craintifs et mécontents. S'il survient une opposition des puissances, si leur langage est raisonnable, si leurs forces réunies sont imposantes, et s'il n’y a point de guerre civile, on ose assurer qu'il se fera dans toutes les villes une révolution générale, et que le retour à l’ordre n'éprouvera point de difficultés. Mais s’il y a une guerre civile, les

puissances, avec toutes leurs forces, ne domineront que dans les lieux où seront leurs armées. Les provinces éloignées seront dans la division, ceux qui auront été opprimés voudront se venger, ceux qui ont dominé sentiront bien qu'ils

dvivent tout risquer, on fera des massacres pour

DE MARIE ANTOINETTE. 259 se venger, on fera d’autres massacres pour gagner vingt quatre heures et se donner le temps de s'enfuir. Tout le monde est en armes, ce sera l’état le plus déplorable, celui qui porte le crime et le meurtre dans l’intérieur des maisons, et qui fait qu'aucun citoyen n'est sür de vivre un jour. Voilà ce que le roy doit et veut épargner à son peuple au risque de sa couronne et de sa vie. Voilà ce que désirent les chefs de la révolution, et surtout les républicains qui, dans la guerre civile, ont plus d’espérances et de ressources. Toute la force armée des puissances ne pourra prévenir les fureurs d'un peuple armé, dont les chefs de partis fomentent les erreurs par les craintes, et qui servira, sans le savoir, les haines et les vengeances personnelles. L’entreprise ne sera pas alors l'affaire d’un moment, on leur cédera sans doute là où seront les armées, on sera partout en trouble et en guerre. Faudra-t-il détacher des troupes dans toute la France? c’est là chose impossible. Seront ce des troupes françoises? Elles se diviseront elles mémes dans les différents partis. Seront ce des

troupes étrangères? Faudra-t-il en faire passer

des détachements à l'extrémité du royaume, ou dans les provinces de l’intérieur? Quelles peines, quelles dépenses et quelle perte de temps ; et ce seroit dans ces envois séparés qu'on pourroit consommer plus d'hommes. Ce n'est pas là l’intention de l’empereur, et c’est ce qui doit arriver infailliblement si l’on soulève une guerre civile , ou si on la trouve établie; cette guerre, une fois établie , la guerre étrangère ne la fera pas cesser, voilà pourquoi le roy n’a jamais voulu consentir aux projets formés pour l’entrée des princes. Quelles que fussent leurs relations et leurs espérances, il a senti que leur entreprise feroit éclater la guerre civile, et que la guerre civile une fois allumée, ne seroit pas éteinte de longtemps. Le roy ne veut ni la guerre civile seule, ni la guerre civile avec la guerre étrangère. On propose une régence , le roy s’y refuse ; quel en seroit l'effet? Les princes donneroient des ordres et des défenses aux départements et aux municipalités; l'Assemblée nationale donneroit des ordres contraires. Les princes nommeroient des emplois dans l’armée, ils

attireroient une partie des régiments; l’autre

DE MARIE ANTOINETTE, 261 partie seroit pour l’Assemblée autorisée par le nom du roy; l’Ass : nommeroit à des emplois comme les princes. Des régiments se trouveroient dans des villes éloignées, dans l’intérieur du royaume, loin des lieux où la force armée étrangère peut contenir les mouvements. La division seroit dans les provinces, dans les villes, dans toutes les parties du royaume. La guerre seroit d'homme à homme dans chaque état ; 1l y auroit partout des combats, des pillages, des massacres. |

Il ne faut pas détruire la révolution pour en faire une autre; que d'emplois, de grâces donnés dès le premier moment en vertu de ces nouveaux pouvoirs; que d'actions de la part de toutes les parties intéressées pour séduire le peuple et l’armée! Que sera ce si l’armée, attachée aux princes, est aliénée du roy? Ce n’est pas leur intention; mais les intérêts personnels une fois mis en mouvement, ne s'’arrêteront point dans leurs projets. Le roy ne doit pas laisser compromettre sa puissance par la même entreprise qui doit la lui rendre.

On peut dire, on a peut être dit que les puis-

sances ne peuvent réclamer que les droits des princes de l'empire et qu'elles ont besoin d’une réquisition faite avec autorité pour aller plus loin. On dit : le roy n’est pas libre, il ne peut faire une réquisition par lui même; il n'y a qu'un régent qui puisse les requérir avec autorité; le roy n’est pas libre, la régence est ouverte par sa captivité, c’est le cas de nécessité. À quoi servent tous ces raisonnements si les puissances sont d'accord et quand elles ont la force? C’est l’état de guerre. Qu'il y ait un régent ou qu'il n'y en ait pas, les puissances parlent quand elles agissent, il faut bien les entendre. On dira que leë princes doivent faire des réclamations; pourquoi veut-on qu'ils ne puissent pas les faire sans le titre de régent ? La même nécessité qui feroit établir la régence leur donne le droit de réclamer leur rang, leurs propriétés, leur religion, les droits de la noblesse, le rétablissement de la justice, les pouvoirs de la royauté et la constitution fondamentale de la monarchie.

On propose de rassembler les députés des États généraux et des parlements. Pourquoi

LE MARIE ANTOINETTE. 268 faut-il convoquer les parlements avant que le roy puisse les rappeler? Pourquoi veut-on forcément les rendre d'avance odieux à une grande partie de la nation? Pourquoi veut-on leur faire rendre des arrêts qui seront proscrits par d’autres arrêts? Pourquoi veut-on compromettre dans la guerre dont la force seule peut faire le succès, une autorité légale. qui peut rétablir l'ordre dans la paix ? À quoi sert de convoquer les États généraux pour les diviser, pour opposer les décrets aux décrets, et pour établir la division dans les provinces, dans les villes et dans toutes les parties de la France ?

Quand le roy seroit libre, il ne pourroit pas approuver des mesures qui peuvent faire la perte du royaume et qui n’ajouteroient rien à la force qui pourroit le sauver ; et quand il n'est pas libre,ces mesures n’en seront que plus certainement démenties par son opposition. Il y aura une opposition établie entre les princes et le nom du roy. Le nom du roy donnera beaucoup de force aux factieux, parce qu'il leur suffira pour tromper le peuple et pour le rallier à la constitution.

Ils diront : ce n’est pas nous que l’on attaque,

ce n'est pas le roy qu’on veut délivrer ou venger, ce n’est pas les excès au delà de nos pouvoirs qui font accuser nos décrets de nullité, c’est l’ancien régime qu'on veut rétablir avec tous ses abus. La convocation prématurée des parlements et des États généraux par la seule autorité des princes, et sans l'autorité du roy, multiplie toutes les difficultés et donne sans utilité des avantages sensibles aux chefs de la révolution. Est ce qu’on ne sent pas que le roy n'est plus rien, si c'est sans lui et avant qu’il puisse parler et agir par lui même, qu'on rappelle les ordres dans les États généraux, qu'on rétablit les parlements, et qu'en rassemblant l’armée francoise on nomme à tous les emplois et à tous les grades? Il ne faut point accoutumer les yeux des peuples à voir s'élever dans l’État une autre puissance que celle du roy. Si ce n’est pas le roy qui gouverne, Si quelque autre autorité peut l'emporter sur la sienne, le gouvernement perd toute sa force et sa dignité. Il n'y a que la puissance légitime, quand elle a repris son pouvoir et son action, qui n’excite point de jalousie

personnelle et de rivalité. [a nation est dans un

état de division susceptible de tous les troubles, . elle sera toujours en mouvement si ce n’est pas | l'autorité royale qui réunit et qui contient tous les partis. Le roy déclare qu'il ne pourra reconnoître aucun grade, aucun emploi dans l’armée qui ne soit nommé par son choix libre et volontaire. Le roy se réserve la forme dans laquelle il voudra rétablir les parlements; et par rapport aux États généraux, il crôit qu’il y a une marche politique à suivre selon les circonstances, et il n’est plus possible de faire ce que les circonstances peuvent conseiller, si l’on a d’abord convoqué de premier mouvement les États généraux avant d’avoir examiné toutes les facilités ou les difficultés que le roy, remis en liberté et ressaisi de son pouvoir, peut trouver dans les dispositions générales et dans le changement de sa position.

Il y a des questions d’une telle importance qu’elles méritent bien qu’on prenne du temps pour y penser. Quel est dans aucune nation l'exemple d’une assemblée qui ait commis de:

attentats semblables et queles roys n'aient poin

dissoute quetsck gs ? Si l’on

268 CORRESPONDANCE suppose que le roy reprenne son pouvoir, est-il possible qu'il conserve sous une forme ou sous une autre la même ass. à laquelle on doit la perte entière-de l’État? Il est possible qu'on s'y croie forcé par des motifs supérieurs de sagesse, mais il est impossible qu'on permette aux princes de décider la question dans le premier mou- vement de la guerre. Le roy n’a point été libre; ne peut-il point, quand il sera libre, distinguer les décrets qui pouvoient être de la compétence des États généraux, de ceux qui ont excédé tous leurs pouvoirs, les lois utiles, de celles qui n'ont opéré que des destructions, l’établissement enfin de l'impôt qui peut être regardé comme indispensable, de tous les autres objets? Ne peut-il pas distinguer les sanctions qu'il accorde, celles qu'il refuse et celles qu’il suspend? Ne peut-il pas proclamer les lois après avoir séparé l’ass. (c'étoit l'usage constant en France depuis les premières assemblées du Champ de Mars jusqu’aux derniers États généraux), et se donner du temps pour en convoquer une autre? On agite dans son conseil les formes les

plus utiles, on voit ce qui est plus ou moins

DE MARIE ANTOINETTE. 267 difficile, on pose les possibilités, on établit en . attendant sa force publique, . on fait des choses d'utilité publique, on accoutume la nation aux douceurs du repos, on laisse le temps aux hommes sages de répandre leur opinion qui devient l'opinion publique, et l'on peut trouver une forme d’assemblée plus paisible, qui ne menace plus les fondements de la monarchie.

Veut-on jeter un plan de gouvernement au hasard dans une nation, au seul moment peut être où l’homme le plus habile ne peut pas savoir quelle est la forme qui peut lui convenir ? Comment peut-on connoître ce qui peut convenir à l’état d’une nation dont la plus foible partie commande dans le délire, et que la peur a subjuguée tout entière ?

On n'a pas conservé le sentiment des choses accoutumées et journalières qui sembloient former non pas seulement la constitution de l’État, mais celle de chaque classe, de chaque profession, de chaque famille. On a tout arraché, tout déchiré, tout détruit, sans exciter dans le grand nombre, la surprise et l'indignation. Il n'y a point d'opinion réelle et qu'on puisse appeler

opinion publique dans une nation qui n’a pas un sentiment. Que sont devenues toutes les habitudes ? Quel est le citoyen qui n'ait pas été dépouillé de son emploi, privé de son état, violé dans sa propriété, tourmenté jusque dans le secret de sa conscience? Quel est le droit habituel qui n'ait pas été proscrit, ou l'obligation naturelle qui n’ait pas été rompue ?

On s’est servi des insurrections et des émeutes populaires pour détruire toutes les formes établies. On ne pouvoit pas s’en servir pour donner des habitudes nouvelles à la nation entière, et ce n'est pas en deux ans de temps employés à tout détruire, qu'on peut reconstituer, entretenir et consolider des habitudes. I] faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et d’agitations, il faut lui laisser reprendre ses habitudes et ses mœurs, oublier et rapprendre, avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou souffrir. Il ne s’agit pas seulement du salut de la France, il s’agit de la tranquillité de l'Europe ; on a vu quelle étoit l’étonnante entreprise des chefs de la révolution, ce n’étoit pas

une simple révolte contre le gouvernement de la

DE MARIE ANTOINETTE. 269 France, c’étoit une insurrection contre tous les gouvernements établis; les principes tendoient à soulever toutes les nations contre tous les souverains. Ces principes sont ceux d’une égalité qui détruit toute autorité, d’une licence qui ne laisse plus d’asile à la liberté réelle, d’une corruption qui fletrit et les mœurs et les lois. Il y a dans cette révolution des appâts pour le peuple, et dans chaque nation les hommes de tous les états que l’expérience n’a point encore instruits peuvent croire qu'ils acquièrent des avantages dans cet étrange renversement des ordres et des rangs. Il s’est établi un club de la propagande dont les émissaires ont eu la plus sensible influence sur les troubles du Brabant; ces émissaires ont fait des tentatives en Suisse, en Hollande, à Turin, à Rome, en Espagne; il a fallu toute la surveillance de l'autorité dans chaque État pour en prévenirdes effets. Veut-on renouveler les mouvements dans une nation qui voit disparoître sans regrets et sans étonnement ses plus anciennes institutions, et qui peut supporter sans indignation dans tous les genres les

destructions, les usurpations et les crimes? Orr

910 CORRESPONDANCE ne peut pas se dissimuler qu'il se forme parmi les émigrants un esprit de parti dont ils ne se doutent pas eux mêmes. Ils ont éprouvé tant d’injustices qu'il est bien naturel qu'ils se livrent à leurs ressentiments. Les propos répandus de tous côtés annoncent leurs sentiments. Si c'est avec la soif d’une autre vengeance que celle des lois qu'ils doivent rentrer dans leur patrie, ils exciteront contre eux la même fureur qui les anime. Les haines sont toujours réciproques, et la guerre civile marchera sur les pas des troupes étrangères. Si les émigrants rentrent à main armée, ils n’ajoutent rien à la force des puissances unies, et la guerre civile qu’ils amèneront avec eux est le seul obstacle qui puisse empêcher le succès. Îl est du plus grand intérêt pour l’Europe, pour la France et pour eux, que les . émigrants ne reviennent dans leur patrie qu'avec la paix et qu'ils mettent leur confiance dans la seule autorité qui puisse dissiper tous les partis et prévenir le retour des mêmes troubles et des mêmes calamités.

Ce doit être là l'objet du roy, des princes et

de tous les citoyens, ce doit être aussi celui de

DE MARIE ANTOINETTE. an toutes les puissances intéressées à prévenir le retour d’une semblable révolution, et c’est ce que le roy propose à l’emp : Il faut que l’emp : juge d’un intérêt qui ne lui est pas étranger, et si ces vues lui paroiïssent Justes, il s’agit à présent d'examiner la manière dont elles peuvent être exécutées.

Les moyens dépendent de lui, de ses négociations avec les puissances qui s'unissent à lui pour délivrer l'Europe du danger qui menace le pouvoir de tous les souverains, la constitution de tous les gouvernements et le repos de tous les États.

Il ne faut point de guerre civile.

Il ne faut point, s’il est possible, de guerre étrangère.

Il faut donc que ce soient les puissances unies dont les demandes amènent les changements utiles, et qui présentent des forces convenables au soutien de leurs demandes. C’est la déclaration des puissances unies qui doit rendre à la France l’ordre et la paix. Les puissances unies doivent déclarer qu'elles ne veulent point s’in-

gérer dans le gouvernement intérieur de la

r:2 CORKESPONDANCE

France en ce qui ne concerne point les relations de la France avec elles; qu’elles ne veulent traiter qu'avec le roy quand il sera libre, et ne feront aucun traité ni avec l’assemblée actuelle d e France, ni avec les États généraux, ni avec les princes frères du roy ou du sang de France, ni avec aucun francois; qu'elles n’adresseront leur manifeste qu'au roy et ne changeront rien aux formes de la correspondance ordinaire avec lui, dans la confiance qu’en attendant que le roy soit libre, la publication par la voie de l’impression, soutenue par la réunion et l'action de leurs forces, ne laissera pas cause de doute ou d'ignorance sur leurs intentions; qu’elles ne recevront aucune réponse aux demandes contenues dans leur manifeste que du roy de France et dans les formes, en se réservant de juger selon les circonstances du degré de liberté qu’il aura repris, de la confiance qu'ils doivent donner à ses réponses ; il n’est point indifférent aux puissances unies que la France, dans sa position sur le continent au degré de son étendue et de sa population, soit une republique ou une monar-

chie,

DE MARIE ANTOINETTE. 273 Il faut qu'elle soit une monarchie pour qu’elles puissent conserver avec elle les relations qui sont nécessaires à l’équilibre de l’Europe. Elles doivent déclarer qu'elles reconnoissent que la France est une monarchie, que la couronne est héréditaire de mâle en mâle. dans la branche régnante, que la personne du roy est | inviolable, sans qu’en aucun cas et sous quelque prétexte que cesoit, le roy puisse être suspendu de ses fonctions ou déchu defson pouvoir, et sans qu'il puisse être nommé Ühe régence ou un conseil sans sa pleine, entière et libre volonté. Ainsi les puissances unies doivent réclamer la liberté du roy, l'honneur et la dignité de sa couronne, son rétablissement dans l'exercice inaliénable de ses fonctions royales et la cassation ou révocation de tous décrets qui stipulent les cas de déchéance du trône, ou d’abdication forcée, ainsi que de tous les décrets qui portent atteinte soit au droit héréditaire de sa naiïssance, soit à la perpétuité de ses pouvoirs, soit à l'inviolabilité de sa personne. | Il n’y a rien qui puisse intéresser davantage

les puissances unies que les traités anciens ou

274 | CORRESPONDANCE plus récents qu'elles ont contractés avec la France. Il est impossible de croire qu'ils puissent être tout à coup annulés ou suspendus, ou même mis en doute pendant un certain espace de temps, sans inquiéter ou troubler tous les États de l’Europe. Les engagements pris par la France, les engagements pris avec la France, sont une partie importante du droit public européen.

Il n'y a pas une seule puissance qui n’y soit directement intéressée pour ses propres relations, ettoutes ressentiroient le contre coup des changements qui seroient intervenus dans la situation des grands États. Il leur importe essentiellement .que les traités les plus solennels ne soient pas en France le jouet de l'influence réelle ou présumée d’une force armée ou d’une émeute populaire sur le gouvernement. Tout traité réciproque entre le roy de France et quelqu'une des puissances unies qui aura été ou sera fait dans les formes accoutumées comme par le passé, doit être réputé alide sans que les puissances s’informent si le roy de France en a donné connoissance ou communication à quelque assemblée, parlement ou

conseil, dans l’intérieur de son administration.

En cas de révocation de quelque traité fait par le roy involontairement et avec contrainte, les puissances lésées, réclamant les termes du traité, sont en droit de déclarer la guerre et de regarder comme nulle et illégale la révocation faite sans la volonté libre et non contrainte du roy de France. On peut sentir par là quelle seroït la source nouvelle de troubles qu’on établit dans l’Europe, puisqu'il est presque impossible que deux grandes puissances soient en guerre ensemble sans que les autres puissances y soient intéressées, et que la guerre allumée dans une partie de l’Europe devienne bientôt générale.

Les puissances unies doivent exiger surtout,

-pour l'intérêt de tous les peuples, que le roy de

France ne soit point astreint à des formes de communication toujours lentes et difficiles,

pour la conclusion d’un traité de paix, en cas de

simple restitution des conquêtes ou même d’in- :

demnités pécuniaires sans demande de nouveaux subsides, ou sans un changement notable dans les traités de commerce, parce qu'il faut mettre autant de facilité pour le retour de

216 CORRESPONDANCE la paix que d'obstacles et de difficultés pour la déclaration de la guerre. |

Il existe par une sorte de convention tacite entre les différentes puissances, un rapport de force armée qui correspond à la différence de leurs moyens, et ce rapport est un des principaux fondements de leurs relations mutuelles et décide nécessairement des alliances et des traités qui conservent la paix de l’Europe. Il est impossible que les puissances unies voient sans crainte une seule nation, et une nation aussi puissante que la France, élever sa force armée dans un degré prodigieux, sans aucune proportion ni mesure avec les autres nations. Aucun souverain en Europe n'augmente ses troupes à un degré sensible sans que les puissances intéressées n'en demandent raison. C’est une demande semblable qui fut l’époque de la guerre de sept ans entre tous les États de l'Europe. On a levé, habillé, armé, équipé jusqu’à quatre millions d'hommes en France, indépendamment des troupes de ligne dont le pied de paix est de cent cinquante mille hommes et davantage,

sans compter les officiers et les troupes affec-

DE MARIE ANTOINETTE. 271 tés à la marine, et les matelots de la marine marchande. On a même condamné tous les citoyens au dessous de soixante ans à servir dans la garde nationale sous des peines sévères. On leur fait faire l'exercice, on les soumet à la discipline, on leur a donné des canons : on en détache dans ce moment même pour la guerre une partie à laquelle on donne une double paye à la concurrence de quatre vingt dix sept mille hommes. Il n’y auroit point de nation en Europe qui pût se défendre d’une horrible et subite invasion si ces troupes étoient disciplinées et si cet établissement extraordinaire et sans exemple pouvoit prendre quelque consistance. Une seule nation pourroit être regardée comme l’ennemie de l’Europe entière quand elle pourroit attaquer impunément toutes les nations. (est cette force armée qui tient le roy emprisonné, qui fait la puissance dont on s’est servi pour détruire la royauté, qui peut concourir aux mouvements populaires, et qui, dirigee par un peuple suscité, ou par le désir de la conquête, peut tout à coup forcer une assemblée, qui n’a point de

force par elle même et dont la popularité fait

la loi, à déclarer la guerre. Aucun État ne peut être dans la sécurité auprès d'un peuple si puissant, en armes et en insurrection.

Les puissances unies doivent annoncer qu'elles suivront les règles établies pour la guerre. On sait que les villes même fortifiées où les bourgeois seroient armés, seroient livrées à tous les droits de la guerre. Le seul droit de la conquête dans les villes où les bourgeois ne s’arment point, est de prendre prisonniers de guerre les officiers et les soldats, ou de décider du sort des garnisons par des capitulations passées avec les commandants des troupes, sans qu'il puisse être fait aucun mal ni préjudice aux bourgeois et habitants des villes et des campagnes qui ne por-tent point les armes.

Les puissances unies doivent déclarer qu’elles regarderont, non-seulement tous ceux qui sont armés en qualité de gardes nationales, mais encore tous les bourgeois et habitants des villes de France, comme armés dans la personne des gardes nationales qui les représentent et auxquels ils sont associés, et soumis par là même à

toutes les rigueurs du droit de la guerre. Elles

DE MARIE ANTOINETTE. 219 doivent finir par déclarer que les villes qui ne seront pas désarmées, répondront à Dieu et aux hommes des maux qu’elles attireront sur elles, et que les puissances unies therchent à prévenir par la présente déclaration. Les puissances unies ne peuvent pas être tranquilles si la France cesse d'être une monarchie, si chaque municipalité dispose de la force armée, si tous les pouvoirs enlevés au roy forment une véritable république, et le roy ne peut pas entretenir avec elles les rapports qui les intéressent, quand il ne lui reste aucun moyen de prévenir et de réprimer les troubles. Ce ne doit pas être l'intention des puissances de se mêler de l'administration intérieure de la France. Elles respectent toutes les formes de gouvernement par l'intérêt même et le droit que chaque puissance a de conserver la sienne; elles se borneront à demander qu’on rende au roy ce qui appartient dans tous les pays «u centre et à l'exercice du pouvoir, les moyens sans lesquels il ne peut pas rassurer les puissances unies contre le retour des mêmes désordres.

Si le roy doit avoir les moyens de contenir

les mouvements populaires, il doit avoir aussi le

moyen de s’en défendre lui même. On n’a que trop prouvé à quel point il auroit besoin d’une garde choisie par lui même, et soumise à ses ordres, quand on a forcé les portes de son palais et de son appartement et de celui de la reine, au milieu de toute sa maison militaire ; quand une partie de la garde qu’on lui a donnée a concouru, avec la multitude en mouvement, pour s'opposer à son passage; quand la garde a désarmé sous ses yeux des citoyens fidèles qui venoient s'unir à elle pour le défendre, et quand il est enfin devenu prisonnier sous la responsabilité de la garde nationale. Ce n’est point un intérêt étranger à toutes les puissances que la sûreté de sa personne, puisqu'il ne peut pas conserver son pouvoir et sa dignité si sa personne n'est pas en sûreté. C’est une longue possession des troupes suisses de former sa garde; on ne peut pas ignorer les droits que la fidélité de ses gardes du corps leur a donnés sur sa confiance. Les puissances unies peuvent et doivent demander pour lui la liberté de rétablir à son choix, s'il le croit nécessaire, la même maison militaire

qu'il a trouvée à son avénement au trône.

Les puissances unies doivent considérer que l'état du roy, son pouvoir et sa dignité, et les rapports qui en dépendent, ne peuvent pas être solidement rétablis, si des factions peuvent dicter des lois qui sous le prétexte de régler l'exercice de son autorité, lui en font perdre tous les moyens. Les puissances unies doivent exiger qu'aucune loi ni constitution ne puisse être ré‘ablie en France, conformément aux principes et aux lois fondamentales de la monarchie francoise, que par le concours de sa libre, pleine et entière volonté, sans qu'il puisse être prescrit un terme à la libre déclaration de sa volonté. Les puissances unies ne peuvent pas voir avec indifférence se répandre dans une grande nation de l'Europe des principes d’anarchie et de confusion, destructifs de tous les gouvernements; on ne peut pas se dissimuler quels en sont les principes, quand l’état déplorable de la France en prouve mieux que tous les raisonnements l'excès et le danger. Les puissances doivent reconnoître qu'il s'agit icy du plus grand intérêt, non-seulement pour tous les souverains, mais

pour tous les ordres, états et classes de citoyens,

dans toutes les nations et dans les républiques comme dans les monarchies. Les puissances unies ne peuvent pas être sans crainte, aussi longtemps qu'il se répandra des principes qui deviendroient une source de discorde et de guerre dans tous les États de l’Europe, et elles ont droit d'exiger qu'on reprenne en France un code politique qui ne soit pas celui des insurrections et des émeutes. On a proscrit des distinctions mêmes qui dépendent de l'opinion, qui ne donnent pas un degré de pouvoir, et dont ne peut pas dépendre le sort des peuples. On a détruit des droits de propriétés et des charges réelles, vendus, achetés, transmis avec les fonds, et ces droits abolis intéressent les princes, les comtes de l’empire et des propriétaires étrangers.

Les puissances unies doivent déclarer :

1° qu’elles réclament la force des traités et des capitulations passés avec la France à différentes époques et qu'elles en exigent la fidèle exécution; 2° qu'elles se promettent mutuellement de. se livrer tout François imbu de ces maximes de

révolte et de sédition, qui auroit tenté de les

DE MARIE ANTOINETTE. 283 répandre et d’exciter des mouvements dans un État et qui se seroit retiré dans un autre, pour lui être faite telle punition qu'il appartiendra selon les formes de la justice; 3° qu’elles ne reconnoîtront point le pavillon de France aux trois couleurs, attendu qu'il n’est que le signe des troubles et des séditions enfantés par ces maximes subversives de tous les gouvernements:

Telles sont les intentions que les puissances unies peuvent annoncer et dont elles doivent réclamer l'exécution.

Il semble impossible que la nation soit sans inquiétude, et qu'elle veuille perdre toutes ses ressources parce qu'une assemblée sans mesure et sans prévoyance a détruit à la fois l'autorité du roy et la sienne, La nation n’est pas dans l'ass., les formes du gouver. peuvent être troublées ou suspendues, la nation reste, et, mieux instruite par le danger, elle peut sentir ses véritables intérêts. C’étoit l'ancienne méthode des roys de France de s'adresser aux bonnes villes, il est probable que les villes pour se racheter des maux de la guerre, supplieront le roy de

reprendre son pouvoir et d'employer sa média-

284 CORRESPONDANCE tion. Le désir de la sûreté publique peut lui rendre l’amour du peuple, toutes les inquiétudes, toutes les craintes se rallieront à son autorité, toutes les espérances se reposeront sur sa tête.

On se rappellera tous les crimes de la révolution , il est possible qu'il s'élève un cri terrible contre leurs auteurs, contre tous les hommes violents qu'on a mis en place. Ces hommes effrayés chercheront leur salut dans la fuite, et les assemb. des communes ne seront plus composées des mêmes membres, dominées par la même force et dirigées par les mêmes sentiments. La révolution se fera dans l'intérieur de chaque ville, elle se fera par l'approche de la guerre et non par la guerre même. Le roy, rétabli dans ses pouvoirs, sera chargé de traiteravec les puissances étrangères, et les princes reviendront dans la tranquillité générale reprendre leurs

rangs à sa cour et dans la nation.

DE MARIE ANTUINETTE. 285

Ce 5 septembre (1791):

(AU COMTE DE MERCY

La personne que vous avez vue à Londres est arrivée, et nous avons eu , le roy et moy,un instant de satisfaction de voir que votre opinion sur ce moment cy est absolument la même que la nôtre; vous en jugerez par une lettre de moy que vous aurez trouvée à votre arrivée, j’en attends la réponse avec impatience. Depuis hier nous voyons tout le monde; il y auroit de quoi être touchée des marques de sensibilité données par quelques personnes du peuple, s’il n’y avoit pas le retour sur soi même que c’est le même peuple qui nous insultoit il y a deux mois, et qu’on fait mouvoir comme on veut. Ce moment cy est terrible à passer, d'autant plus qu'il s’agit de prendre une conduite suivie d’après ce que l'on dira; mais je n’ai pas le temps d'entrer daris les détails, et vous en avez déjà beaucoup dans ma dernière lettre. Adieu, si vous pouvez me renvoyer le carton avec la petite chaîne d’ar-

gent, j'en serai bien aise; il faudroit l’adresser

286 CORRESPUNDANCE sûrement à Blum; je trouverai moyen de l’avoir de chez lui. Quant au nécessaire, si vous pouvez obtenir qu'il vous arrive, c'est vraiment un présent que je fais à ma sœur, et je serai bien aise qu'elle s’en serve, car j'en ai un autre tout

pareil pour mon usage.

MariE ANTOINETTE.

12 septembre 1591.

AU COMTE DE MERCY

Je n’ai recu qu'aujourd'hui votre lettre du 6 septembre; je suis charmée que vous approuviez mes idées sur tout ce que Je vous ai mandé. J'espère que vous avez recu une lettre de M" de Berchini, qui vous annonçoit l’arrivée de la personne que vous avez vue à Londres. J'attends avec bien de l'impatience les premières nouvelles de Vienne ; elles seront importantes. Je crains bien, par des dépêches que j'ai vues de Dresde, que l’empereur ne se soit laissé aller à l'astuce de Calonne et à la politique détestable de la

Prusse, qui ne fera que l’engager pour l'entrai-

DE MARIE ANTOINETTE. a ner et le perdre ainsi que nous; et à tout cela, c'est encore l'Angleterre qui agit sans se montrer. Voicy un mémoire que le manque d’occasion sûre m'a fait tarder à vous envoyer; les principes m'y ont paru sages; il seroit à désirer qu'on les suivît. Ce mémoire est joint à une lettre à l’empereur, chargez vous de la faire parvenir. Je reconnois bien toute l’amitié de mon frère et sa bonne volonté pour moi; mais il seroit affreux que, voulant nous servir, il soit entraîné par l'ambition et l'intrigue des autres. Par exemple, on dit icy que, dans l'accord signé à | Pilnitz, les deux puissances s'engagent à ne jamais souffrir que la nouvelle constitution françoise s’établisse. Il y a sûrement des points auxquels les puissances ont droit de s'opposer; mais pour ce qui concerne les lois intérieures d’un pays, chacun est maître d'adopter dans le sien ce qui lui convient. fÎs auroient donc tort de l’exiger, et tout le monde reconnoîtroit l’intrigue des émigrants, ce qui feroit perdre tous les droits de leur bonne cause. Nous sommes dans un moment fort critique; c'est demain que le roy

doitécrire son acceptation

28 | cuRRESPONDANCE bien voulu retarder ma lettre de deux jours pour vous l'envoyer et vous mander en même temps l'effet qu’elle produira ; mais le porteur de la présente part mercredi. Le discours du roy a pour rédacteurs les personnes qui vous ont fait écrire par Laborde ; vous y verrez quelques traits de fermeté, mais nullement le langage d'un roy qui sent combien il a été outragé. | Enfin le sort en est jeté; il s’agit à présent de régler sa marche et sa conduite d’après les circonstances. Je voudrois bien que tout le monde réglât sa conduite d’après la mienne ; mais, même dans notre intérieur, nous avons de grands obstacles et de grands combats à livrer. Plaignez moy; je vous assure qu'il faut bien plus de courage à supporter mon état que si on se trouvoit au milieu d’un combat, d'autant que je ne me suis guère trompée, et que Je ne vois que malheurs dans le peu d'énergie des uns, et dans la mauvaise volonté des autres. Mon Dieu! est-il possible que, née avec du caractère, et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, Je sois destinée à passer mes jours dans un tel siècle et

avec de tels hommes! Mais ne croyez pas pour

DE MARIE ANTOINETTE. 289 cela que mon courage m’abandonne; non pour moi, mais pour mon enfant, je me soutiendrai et je rermplirai jusqu'au bout ma pénible car-

rière; je ne vois plus ce que j'écris. Adieu. MariE ANTOINETTE.

Quand vous aurez recu le discours du roy,

mandez moy en chiffres ce que vous en pensez.

(Septembre 1791.)

A SA SŒUR MARIE CHRISTINE

Notre pénible captivité vient de finir, ma chère sœur; mais, à peu de chose près, mes chagrins et mes amertumes sont les mêmes. Cette paix n’est qu'une trève; nos ennemis connoissent le prince à qui ils ont affaire. Ils m’accusent de lui inspirer toutes mes volontés, toutes mes idées, et cependant ils savent, de science certaine, que le roy ne reconnoît la justesse de mes conseils que lorsque le mal est fait et qu'il n’est plus

temps. Le duc d'Orléans a juré notre perte, et

un pressentiment insurmontable m'avertit qu'il accomplira ses desseins. Ce parent dénaturé né nous pardonnera jamais l’exil de Villers-Cotterets, que je suis incapable d’avoir conseillé, que le roy ne vouloit pas consentir, et que le garde des sceaux Lamoignon, homme très-décidé et tres-violent, sut obtenir comme de vive force. Le duc d'Orléans désiroit la charge de grandamiral de France, qu’avoit et que vouloit bien céder son beau-père. Si j'avois été consultée, peut être J'aurois volontiers donné les mains à cette faveur qui, après tout, nous auroit acquis l'amitié du prince. Le roy seul y a mis de la répugnance. Îl a promis au vieux comte de Maurepas de tenir dans une brillante nullité les princes de sa famille, et depuis que je suis icy j'ai eu lieu de remarquer que mon époux a des règles de conduite toutes tracées dont il frémiroit des’écarter dans certaines circonstances données et pour certaines personnes; par exemple, en ma qualité d’Autrichienne, il a promis à-ce même comte de Maurepas, que je ne serois jamais couronnée, et vous voyez que si J'avois eu le malheur

de souhaiter cette cérémonie, j'en serois pour

mes espérances et pour mes regrets. Le duc d'Orléans a trois fils; 1l gouverne les deux premiers à sa fantaisie, et on assure que ces aimables princes ont épousé toutes les préventions de leur père contre moy. Le jeune comte de Beaujolois ne pense pas de même; il a des sentiments à part, il est resté Bourbon dans toute l'innocence de son âme, et cet estimable enfant éprouve une tendre pitié pour mes malheurs.

Jl m'a envoyé secrètement ces jours derniers un nommé Alexandre, valet de pied, je crois, de l'éducation. Ce brave homme, dont la physionomie candide m'a prévenue en sa faveur, a mis un genou en terre en m’abordant et, en versant des larmes, m'a remis une lettre du jeune prince où j'ai trouvé les plus touchantes paroles et les plus respectueuses, et les sentiments les plus purs. Le bon Alexandre m'a suppliée de lui garder un secret inviolable, et m'a dit que souvent le comte de Beaujolois parloit d’échapper à son père et de mourir les armes à la main en défendant son roy. Leur mère, vous le savez, est aussi mon amie. — Ne me renvoyez

pas mes diamants, qu'en ferois-je icy, je ne me

pare plus, ma vie est une existence toute nouvelle, Je souffre nuit et jour, je change à vue d'œil, mes beaux jours sont passés, et sans mes pauvres enfants, je voudrois être en paix dans ma tombe. — Ïls me tueront, ma chère Christine, après ma mort défendez moy de tout votre cœur. J'ay toujours mérité votre estime et celle des honnêtes personnes de tous les pays. — On m'accuse d’horreurs, je n’ai pas besoin de dire que j'en suis innocente, —et le roy par bonheur me juge en honnête homme ; il sait bien que je n'ai jamais manqué à ce que je devois à lui et à moy même. — Tout ce que vous a raconté le parent de M" de Cazalès est de la plus grande exactitude, si vous le revoyez, dites lui, s’il vous plaît, combien je suis reconnoissante des services qu'il m’a rendus, et de tous ceux qu’il voudroit me rendre. — Je pleure à toute ininute notre bon frère, quelle perte pour moy dans les circonstances où nous sommes! — Ménagez nous, s’il vous est possible, la bienveillance et le zèle des ministres actuels. — Il y a des moments où je serois tentée d'envoyer vers Léopold la bonne

et aimable Lamballe, elle vous verroit en pas-

DE MARIE ANTOINETTE. 298 sant, et vous lui traceriez ses démarches à la cour. Le prince mon cher beau-frère la connoît, elle aime beaucoup son genre d'esprit et son caractère, elle a fait secrètement et pour m'obliger le pénible voyage d'Angleterre. La reine et ses filles l’ont accueillie favorablement, mais la raison du roy est égarée. — C'est le chancelier de l’échiquier qui gouverne, et 1l a dit cruellement et presque en termes exprès à la princesse que nous nous sommes attirés nos malheurs.

L'Assemb : nationale très fatiguée de ses travaux se retire et appelle un autre corps législatif. — Selon toute apparence, on va nommer des républicains. — Helas! qu'allons nous devenir, ma chère Christine ! — Adieu, je vous ‘charge de mes tendres amitiés pour notre abbesse ‘. — J'ay bien besoin de ses prières et de son appui.— Je vous embrasse tendrement l’une

et l’autre etant votre bonne sœur.

! Marie Élisabeth Antoinette, de Lorraine, sœur de la reine, abbesse du chapitre noble d'Insprück.

Ce 2 novembre 1791.

A SON FRÈRE I ÉOPOLD,.

J'ai recu votre lettre, mon cher frère, avec toute l’attention qu’elle méritoit, et j'ai été touchée jusqu’au fond du cœur de toutes les marques d'amitié et d'intérêt que vous me donnez ; il me semble avoir répondu à l'avance à vos observations en vous envoyant le mémoire qui regarde la grande affaire, mon opinion est toujours ce qu’elle étoit le mois de septembre et le mois dernier. Je n'ai pas cessé un instant d’avoir la plus entière confiance dans les sentiments et la sagesse d’un frère aussi tendre et aussi éclairé, faut-il donc ajouter aux affreux malheurs qui m'accablent de près, celui des défiarices qui me menacent de loin dans un cœur qui m'est si cher! Non, je suis loin de songer à recourir à des moyens violents, la violence feroit périr par la violence, c’est la pensée de toutes mes lettres, et voilà pourquoi Jj'avois tant insisté pour un congrès, voilà ce qui m'a toujours fait dire qu'il

falloit ménager surtout cette classe si nom-

DE MARIE ANTOINETTE. 295 breuse de gens jusqu’icy timides, mais amis de l'ordre et de la monarchie, et à qui l'horreur de la guerre civile et des républicains sanguinaires, donneroit enfin du courage et l'accord qui leur manque. Voilà aussi pourquoi j'avois tant désiré le désarmement des émigrants dont les folles tentatives soulèvent tant de défiances, même chez les gens modérés et monarchiques; encore une fois les frères du roy sont les meilleurs de tous les parents, mais vous savez quelle foule imprudente les entoure; ceux là font la joie des pervers qui nous attribuent tout le mal, de quelque côté qu'il vienne; certes ce n’est pas oublier la modération que de consulter, autant que nous nous étudions à le faire, l'esprit public en ce qui touche la constitution, de demeurer dans les voies légales et de ne laisser ainsi aucune prise à la malveillance si active des factieux. Je suis heureuse, mon cher frère, qu'en résumé nous soyons si bien d’accord sur le fond des choses : le désaveu donné aux émigrés, le concert préparé entre les puissances, les armements proportionnés à ceux qui

menacent, telles sont vos vues dignes de votre

sang et de votre tendresse et sagesse, ces vues sont les nôtres, tant que les puissances n'essayeront point à s’ingérer dans les affaires de la France, et qu’elles feront bonne contenance en même temps,on pourra espérer; je vous remercie encore de votre lettre, mon cher frère, tant d'amitié console dans les adversités, et je vous assure que c’est bien du fond du cœur que je

vous aime et vous embrasse.

Paris, ce 3 décembre 1791.

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