A SA BELLE-SOEUR
Madame ma sœur, je profite de la première occasion sûre où il m'est possible d'exprimer à votre majesté les sentiments de reconnoissance qui sont dans mon âme pour tout l'intérêt qu'elle ne cesse de montrer sur notre cruelle position ; mais, Madame, mon cœur ne seroit point satisfait s'il ne s’ouvroit à vous entièrement avec la confiance que votre intérêt, la noblesse de votre âme et votre grand caractère savent si bien inspirer.
* Marie Louise, d’Espagne, femme de l'empereur Léopold.
Livrés entièrement à nous mêmes, n'ayant personne auprés de nous à qui nous fer, je vais tâcher de vous tracer notre position et je demande d’avance l’indulgence de votre majesté; je ne connois point la politique ni son langage, l'intérêt seul de mon cœur me guide; je vais prendre à une époque qu'il est bien intéressant que votre majesté connoisse parfaitement pour nous juger. Le roy a accepté la constitution, non pas qu'il la crût bonne ni même exécutable, mais 1l l’a acceptée pour n'étre pas le prétexte de plus grands troubles et malheurs dans le royaume, que les factieux n’auroient pas manqué d'attribuer à son refus; il l’a acceptée dans l'espoir d'en faire mieux sentir tous les défauts en ayant l’air de vouloir franchement la faire exécuter, et prouver par la chose même qu’elle ne pouvoit point aller; il l'a acceptée enfin par l'ignorance totale où il s'est trouvé des dispositions des autres puissances à son égard. Ha! Madame, ce n’est pas à moi de me plaindre, mais ceux qui par tous les liens du sang, de l'honneur et de l'intérêt, pour-
roient et devroient même nous instruire, nous
soutenir dans ces moments, par des craintes que je ne dois attribuer qu'à des considérations pour notre sûreté personnelle, ceux là nous ont laissés dans une ignorance totale des intentions extérieures. Livrés à nous mêmes, que pouvions nous faire ? Il falloit donc accepter, pour tâcher de ramener à soi la majeure partie de la nation, qui n'est qu'égarée par une horde de factieux et de forcenés, et pour sauver la vie et l'existence à la partie des honnètes gens qui sont encore en France, et qui fidèles à leur roy, à leur devoir, mais trop foibles et abandonnés comme nous, auroilent été les premières victimes; ce n’est donc par aucun sentiment de foi- - blesse que nous avons été entraînés, la crainte de nos propres dangers ne peut agir sur nos âmes, les avilissements que nous éprouvons sans cesse, les indécences dont nous sommes témoins sans Avoir aucune force, aucun moyen de les arrêter et les réprimer, la scélératesse de tout ce qui nous entoure, la méfiance où nous devons être toujours, même dans notre plus grand intérieur, n'est ce pas là une mort morale et con-
tinuelle mille fois pire que celle physique qui
DE MARIE ANTUINETTE. 299 délivre de tous maux! Votre majesté qui connoît si bien tous les genres de courage, doit trouver que celui de souffrir de pareils tour-. ments est le plus grand de tous; mais c’est trop vous parler, Madame, de choses aussi affligeantes, 1l faut penser au remède ; c’est à votre générosité, à votre grande âme que nous nous adressons avec confiance.
Dès le mois de juillet j'ai demandé, j'ai conjuré l’emp' de s'occuper de nos affaires, j’avois donné dès lors à mon frère un plan pour rassembler un congrès armé, où toutes les puissances se réuniroient; les forces qui auroient accompagné ce congrès seroient restées derrière pour en imposer et en même temps éviter les malheurs que l'apparition d’une armée étrangère auroit occasionnés dans l'intérieur du royaume; le moment étoit pressant alors, et si l'emp' m'avoit répondu, il auroit fixé notre conduite sur l'acceptation. Mais cette même démarche du roy eût changé sur quelques formes, non sur le fond. Le projet du congrès me paroît le seul moyen pour pouvoir arriver à un
but solide et heureux pour ce pays cy ; la diffé-
300 CORRESPUNDANCE
rence d'opinions, l’aigreur des partis, tout met obstacle à un accord quelconque sans l’entremise des puissances, mais le roy a accepté la constitütion, il a dû paroitre faire cet acte librement, aussi lui, ne doit jamais arguer de sa non liberté sur rien, c'est les faits, c'est sa position journalière qui prouvent ce qu'il est.
I faudroit donc que le congrès eût l'air de ne s’assembler d’abord que pour l'intérêt et l'équilibre général de l'Europe, et ce pays cy donne assez de matière à cela. La personne que je charge de faire parvenir cette lettre à votre majesté pourra en même temps lui envoyer des notes que j'ai faites pour les principaux motifs à mettre en avant au congrès: 1l est très essentiel que nous n'y paroissions en rien, et même qu'icy nous puissions suivre exactement la marche que nous avons adoptée, pour ne pas donner aucun soupçon et pouvoir inspirer la confiance, qui seule peut nous menager le retour du peuple quand il aura une fois senti la misère et les malheurs qu'entraîne l'état actuel. Mais pour cela, il faut que nous agissions dans le
sens qui lui convient, et que personne que nos
DE MARIE ANTOINETTE. ET vrais amis ne connoisse nos véritables sentiments ; la marche est difficile, j'en conviens, mais elle est sûre, surtout si votre majesté veut bien nous aider. L'extrême prudence que nous
.devons mettre dans nos projets et toutes nos actions, fait qu'il nous a été impossible d’ins- | truire les frères du roy de nos idées; à Dieu ne plaise qu'il y aitla moindre méfiance entre nous (comme on veut le répandre); nous jugeons de leurs cœurs par les nôtres, et nous savons bien qu'ils ne sont occupés que de nous, mais tout ce qui les entoure n’est pas de mème : la légèreté des uns, l'indiscrétion des autres, Fambition même de quelques uns, tout impose à nos cœurs la loi pénible de ne pas leur parler avec l’abandon ou la confiance qu'ils mériteroient par leurs sentiments personnels; c’est donc à votre ma- Jesté, Madame, et à l’ascendant que vous devez avoir sur eux par vos bontés, que nous remettons nos intérêts les plus chers; veuillez bien les guider dans le sens qui, sans nous découvrir à eux, peut nous être utile en leur prouvant bien qu'ils ne pourroient que perdre leur trop
malheureuse patrie en agissant d’une manière
partielle; et quand même avec des forces supérieures on pourroit entreprendre quelquechose, il faudroit encore que les princes et tous les François restassent derrière. Le mal commence à se faire sentir 1cy, un peu de constance et de patience nous mènera à notre but dans l’intérieur; mais pour cela 1l faut au dehors une force imposante, et qui ne peut être motivée sans danger, que par un congrès armé qui, retenant les princes d’un côté, en impose aux factions de l’autre, et donne aux gens modérés de tous les côtés un moyen de force et un point de réunion. C'est dans ces vues que nous écrivonsau roy d'Espagne etau roy de Suède sur l’interêt desquels nous devons entièrement compter par la manière franche et noble dont ils agissent. Le roy doit écrireaussi au roy de Prusse pourle remercier de la bonne volonté qu'il lui a témoignée; mais, sans entrer dans les détails de nos projets, daignez employer vos bons offices pour nous dans cette cour et dans celle de Danemark, engagez aussi l'emp' à se montrer enfin mon frère; votre majesté voit que J'abuse de
la confiance qu'elle m'inspire, mais j’aurois tant
DE MARIE ANTOINETTE. 309 de satisfaction à devoir notre bonheur à une souveraine qui par son grand caractère a déjà acquis tous mes sentiments d’attachement et d'admiration, il me sera bien doux d'y ajouter
celui de la reconnoissance.
Pardonnez, Madame, si je finis sans cérémanie, mais je ne sais point l'étiquette. Le roy qui m'a permis d'écrire à v: m: me charge de lui dire que tous nos sentiments sont communs, et qu'il la prie, si elle a quelque chose à nous communiquer, que cela ne soit que par M' le baron de Breteuil qui a toute notre confiance, et il est bien essentiel pour nous que le secret soit absolu
pour tout autre.
Ce 6 décembre (1791).
AU COMTE DE MERCY
Je vous envoye, inonsieur le comte, un pa-
quet pour M! de Fersen, je compte sur votre dé-
vouement ordinaire pour le faire arriver, je vous
304 CORRESPUNDANCE ai laissé le soin d'y mettre mon cachet pour que vous lisiez ce qu'il contient à l'adresse de l'impératrice de Russie ; gardez vers vous la copie pour me la rendre si vous le jugez à propos.
La lettre du roy a pour objet d'expliquer les raisons de la démarche de la France contre les électeurs, la fermeté et la sagesse des puissances fera le reste; je vous dirai comme à M de Fersen, le mal seul ne peut pas opérer le bien, et c'est pour cela qu'il faut une force étrangère et extérieure. Mais quand on croit que les François réfléchissent et qu’ils sont capables de suivre un système on leur fait trop d'honneur, en attendant je crois que nous allons déclarer la guerre, non pas à une puissance qui auroit des moyens contre nous, nous sommes trop lâches pour cela, mais aux électeurs et à quelques princes d'Allemagne dans l'espoir qu'ils ne pourront se défendre. Les imbéciles, ils ne voyent pas que s'ils font telle chose c'est nous servir, parce qu'enfin il faudra bien, si nous commencons, que toutes les puissances s'en mélent pour défendreles droits de chacun; mais il
faut qu'elles soient bien convaincues que nous
ne faisons icy qu’exécuter la volonté des au-
tres , que toutes nos démarches sont forcées et que dans ce cas la meilleure manière de nous servir est de bien nous tomber sur le corps; notre sort, encore une fois, est entre les mains de l'empereur et de ses alliés.
Adieu, monsieur le comte, croyez à celui qui vous remettra ce paquet, c’est un homme de cœur et de courage, esclave des bons principes ; je confie cette communication à toute votre amitié et discrétion, Je n'ai rien de secret pour
vous.
Ce 7 décembre (1791).
AU COMTE DE MERCY
Je vous envoye, monsieur le comte, une lettre pour l’emp' et une pour ma sœur, le silence profond que mon frère garde à notre égard m'afflige trop pour que je ne vous le répète pas. Voici cependant le moment le plus important pour nous; notre sort va être entièrement entre
les mains de l’empereur, de lui va dépendre no-
tre existence future. J'espère qu'il se montrera mon frère et le véritable ami et allié du roy, je dis du roy seul, car celui qui servira ses intérêts dans ce moment peut aussi sauver la France d'une ruine totale. Je ne récriminerai point sur le passé, je ne dirai pas que si l’emp' avoit exécuté ce que Je lui avois demandé dès le inois de juillet, et encore depuis, le congrès auroit déjà lieu, ou du moins seroit annoncé, et nous serions dans une autre position. Je ne parlerai pas non plus de la lettre que je lui ai écrite le 28 sept : je lui parlois de nos véritables sentiments, de nos désirs, de nos espérances en lui; Je m'étois empressée de lui écrire dès le moment où je me suis trouvée seule dans ma chambre, et par la première occasion sûre que j'ai trouvée. Il ne pouvoit douter que c'étoit bien là nos sentiments personnels et qu'elle étoit bien écrite de ma propre et unique volonté, pourtant il ne m'a fait aucune réponse, et j'apprends de toute part, tant d’icy que des pays étrangers, des ministres mêmes de mon frère le disent, que j'écris lettre sur lettre à Vienne pour
conjurer l’emp: de ne point se méler de nos af-
DE MARIE ANTOINETIÉ. 307 faires, et que par conséquent il est lié à ne rien faire. J'avoue que toutes ces circonstances auroient lieu d’affliger mon cœur si je n'étois persuadée que cette trame infernale ne part d'icy. C’est ce qu'il est essentiel d'éclaircir et qui le sera J'espère un jour; mais comme J'ai vu que ces propos pouvoient donner de moi une idée défavorable en Europe, que de plus mon frère avoit l'air de se méfier du sentiment de quelques unes des puissances, nous nous sommes décidés à établir une communication franche et confidentielle avec celles qui montrent le plus d'intérêt à notre cause, pour nous assurer de nous mêmes de leurs intentions, leur exposer notre position, nos désirs et les demandes que nous avons faites à l’emp'. J'écris avec l’aveu du roy à l’impératrice de Russie, au roy de Suède, au roy d’Espagne, j'attends de bons effets de ces ouvertures. Notre position qui jusqu’à présent a toujours été des plus fâcheuses, peut pourtant, par les circonstances présentes, tourner à notre avantage, si elle est bien conduite et que l’emp' et les autres puissances
veuillent réellement nous aider en s’approchant
avec des forces imposantes de la frontière, sans franchir le territoire du royaume. C’est à l’emp' et aux autres puissances actuellement à nous servir. Nous serons obliges à faire des démarches, et moi surtout vis à vis de mon frère, mais comment pourra-t-il les regarder de bonne foi comme des actes de notre volonté? Il doit sur ce point savoir aujourd’hui à quoi s’en tenir, et il n’agiroit point à l’aveugle, il me semble d'ail leurs qu’il y va dès à présent de la tranquillité de ses propres états; que mon frère ne s’y trompe pas, il sera tôt ou tard engagé dans nos affaires. D'abord si nous sommes assez sots pour attaquer, il sera obligé, comme chef de l'empire, de soutenir le corps germanique, et de plus, avec des soldats aussi indisciplinés que les nôtres, son territoire sera bientôt violé de tous les côtés. 11 n’est plus temps de craindre pour nos personnes, la marche que nous avons adoptée en ayant l'air de marcher franchement dans le sens qu'on désire, nous met en sureté, et le plus grand danger de tous seroit de rester comme nous sommes ; il est vrai qu'un pareil état ne
peut durer, il mène droit à une catastrophe.
DE-MARIE ANTOINETTE. 309 C'est à votre zèle, à votre constant attachement pour moi que je me fie pour bien conduire une affaire aussi importante et qui demande toutes vos lumnières, votre prudence et votre discrétion; mais on ne peut plus différer, voici le moment de nous servir; si on le manque, tout est dit et l’emp n'aura plus que la honte et le reproche à se faire aux yeux de l’univers entier, d’avoir laissé traîner dans l’avilissement et le malheur, pouvant les en tirer, sa sœur, son neveu et son allié. Je vois peut être bien vivement, mais le moyen que cela soit autrement quand tous mes intérêts sont réunis et que l'explosion qu'on pourroit empêcher est prête à se faire. Blumendorff doit déjà vous avoir mandé ce que je pense sur votre retour icy‘, quelque bonheur que j’eusse à revoir et à causer avec un ami qui a toute ma confiance, je crois qu'il ne peut résulter que beaucoup de mal si vous revenez dans ce moment. Au reste, les circonstances présentes doivent empêcher naturellement votre retour; de près ou de loin,
‘ Le comte de Mercy avait quitté la France vers la fin
de l'année précédente.
je compte sur vos sentimens comme vous pou-
vez compter sur les miens.
(179r.) A MADAME DE POLIGNAC.
Non, non, mon amie, la guerre civile est une horreur, la gugrre étrangère une infamie; il faut
subir ce que Dieu envoie.
Vendredi (1791).
AU COMTE DE MERCY
J'ai reçu votre lettre, monsieur le comte, je vous remercie de tout ce que vous me mandez de Bruxelles et des nouvelles de l'Alsace, mais je ,ne vous parlerai point aujourd’hui des nou- elles d'icÿ, nè vous en rapportez pas aux publiques; quant aux secrètes, je m'en remets à M" de C. qui vous remettra ce paquet dans le-
quel sont des lettres pour mon frère.
DE MARIE ANTOINETTE. au Depuis, il n’y a rien de nouveau, on débite de très belles choses, mais je ne m'arrête plus qu'au certain, c'est üne habitude que bien des contrariétés m'ont obligée de prendre et que je ne veux plus perdre; vous me connoissez assez pour juger l'agitation où je suis. Dieu veuille qu’elle puisse finir bientôt; ce qu'il y a de sùr, c'est que je ne néglige rien.
M: d’O. est revenu de Londres. Adieu, mon-
sieur le comte.
Ce 17 .... (1791).
Je vous remercie, monsieur, la lettre est à merveille, elle est ferme-sans dureté, elle rend bien ce que nous voulons et elle est persuasive, je voudrois bien avoir à faire le même éloge de ce que nous avons reçu d’Espagne.
J'allois fermer ma lettre quand je reçus votre billet, la lettre de M" de Fersen et celle de M' de C. J'approuve fort votre idée, nous n'a-
vons déjà pas trop d’amis dans le monde, il
. 3127 CORRESPONDANGE faut ménager ceux que Dieu nous envoye. Adieu, toute réflexion faite, j'ai écrit la lettre d'hier en blanc et en noir. J'allois fermer définitivement ma lettre quand le r : m’apporte la dépèche de Montm : pour l'Espagne; elle est fort courte, on s'est borné à énoncer le fait et on ajoute qu'on connoît trop les bontes de s : m : c : pour pousser les réflexions plus loin, je n’en ai pas non
plus dit davantage à ma sœur.
| (x991.) AU COMTE DE MERCY.
Voici, monsieur le comte, ma lettre à Pempereur, il n'y a pas lieù au courrier d'Espagne.
Je vous prie, après avoir fait tirer une copie de la lettre à mon frère, de la cacheter, vous v mettrez l'adresse, ce sera autant de fait; les cassettes ne sont pas encore prêtes, ou plutôt je n'ai pas encore trouvé une occasion assez sûre pour les confier.
J'ai encore reparlé à Laborde, il est impossi-
DE MARIE ANTOINETTE. s1s ble de lefaire changer d’avis. Adieu, monsieur le comte, je vous recommande cette autre lettre pour M' de F.' qui en contient une pour
l'emp' de Russie.
(1791.) A SON FRÈRE LÉOPOLD
Mon cher frère, le conseil que vous savez s’entend toujours très bien avec Montm., homme honnête, mais malheureusement timide, mais il ne peut supporter les autres ministres, il a surtout en horreur Duport qui est un hideux jacobin disposé à tout; jugez maintenant de la sécurité où nous sommes. Dans ce moment -cy l’Ass : est divisée plus que jamais, et l’on semble n'y être d'accord que pour me calomnier et me noircir.— 1] paroît qu'on a fait évader la femme Lamotte, on l’a fait chercher part'ut, on a
retrouvé ses traces ; mais ceux qui l’avoient été
1 De Fersen.
314 CORRESPONDANCE chercher et prétendoient s’en servir, l'ont fait disparoître quand ils ont su que l'éveil étoit donné.— Nous avons tire de cette infamie une preuve de plus de la perversité des partis, mais je m’applaudis de cette disparition, car la révision de cet abominable procès auroit encore mis le feu aux poudres. Rassurez vous donc sur ce côté. — Attendons une autre scélératesse.
Les émigrations se multiplient, elles sont un malheur : si la noblesse s’étoit fortement groupée autour de nous, elle auroit formé un noyau autour de nous dans Îla retraite, La noblesse nous perdra en nous abandonnant à tous les dangers, nous sommes forcés de nous sauver sans elle. Ce qui nous en reste murmure sans cesse, et s’alarme quand en définitive nous travaillons pour elle, alors nous la caressons pour la rassurer, aussitôt le bruit en court, et les furieux de l’ass : redoublent de fureur, — quelle exis-
tence!
Le 27 ..... (1991).
AU COMTE DE MERCY
Je pense, monsieur le comte, profiter de l'occasion de M" de C. qui quelque doucement qu'il aille, arrivera sûrement à Turin longtemps avant M" de B. pour remettre au roy de Piémont la lettre que = désire; préparez aussi ce que vous avez à m'écrire, M" de V. passera auprès de vous et prendra vos paquets. La nouvelle d'hier me tourmente au delà de ce qu’on peut croire; j'espère cependant, comme il n'y avoit rien de dangereux dans la lettre et que madame de S. a bonne tête, que ce ne sera qu’un orage passager; vous devez vous être fait maintenant une idée arrêtée sur le projet que l’on m'a chargée de vous remettre. Faites moi le plaisir de l’envoyer à mon frère si vous le trouvez
convenable. Bonjour, monsieur le comte.
Ce 16 janvier 1792.
M' de S : qui va vous joindre, monsieur, veut bien se charger de mes commissions, il compte faire une course pour aller voir le p : Gallitzin, et d'après votre conseil, je l'ai prié de porter directement une lettre de moi à mon frère : l'ignorance totale où je suis des dispositions du cabinet de Vienne rend tous les jours ma position plus affligeante et plus critique : je ne sais quelle contenance faire, ni quel ton prendre, tout le monde m'’accuse de dissimulation, de fausseté, et personne ne peut croire (avec raison) qu’un frère s'intéresse assez peu à l’affreuse position de sa sœur, pour l’exposer sans cesse, sans lui rien dire. Oui, il m’expose et mille fois plus que s’il agissoit ; la haine, la méfiance, l’insolence, sont les trois mabiles qui font agir dans ce moment ce pays cy, et parce qu’en même temps on ne fera rien au dehors, cela est clair, il n’y a qu’à voir les moments où ils ont cru que réellement les puissances alloient pren-
dre le ton qui leur convient, nommément à l’of-
lice du 21 X°"* de l’emp : personne n’a osé parler, ni remuer, jusqu à ce qu'ils fussent rassurés : que l’emp : donc sente une fois ses propres injures. Qu'il se montre à la tête des autres puissances avec une force, mais une force imposante, et je vous assure que tout tremblera icy. Il n'y a plus à s'inquiéter pour notre sureté, c’est ce pays £y qui provoque à la guerre, c'est l’assem : qui la veut, la marche constitutionnelle que le roy a prise le met à l'abri d’un côté, et de l’autre son existence et celle de son fils sont si nécessaires à tous les scélérats qui nous entourent, que cela fait notre sûreté, et je le dis, il n’y a rien de pis que de rester comme nous sommes, et il n'ya plus aucun secours à attendre du temps, ni de l'intérieur. Le premier moment sera difficile à passer icy, mais 1l faudra une grande prudence et circonspection : je pense comme vous, qu'il faudroit des gens habiles et sûrs, pour être informés de tout; mais où les trouver? Si j'ai bien lu votre chiffre 83, vous voulez indiquer Pelin ; j'ai lieu de m'en méfier beaucoup, je suis presque sûre qu'il rend des comptes peu exacts.
Au reste, c’est un intrigant comme tous les au-
tres, et qui est à tout le monde. M" de Marbois ne fera pas, j'espère, un voyage heureux, je l'ai vu avant de partir, il pense à peu près comme moi sur cela; on le dit honnète homme, mais il est lié et protège par des intrigants, nommément par M" Dumas. Il y a guerre ouverte dans ce moment cy entre les ministres Lessart et Narbonne : ce dernier sent bien que sa place est dangereuse et il veut avoir celle de l'autre; pour cela ils se font attaquer tous les deux de tous côtés. C’est pitoyable, le meilleur des deux ne vaut rien du tout. Vous ferez fort bien de placer notre argent. Mandez moi si il faut pour cela que je fasse quelque démarche vis à vis de ma sœur.
La course que M de Laborde vient de faire, m'a fait faire aussi quelques réflexions sur mon argent qui est chez lui, je voudrois bien qu’il le plaçât en Angleterre, voyez si vous voulez bien lui en écrire, ou mandez moi ce que vous pensez sur cela.
Adieu, comptez toujours sur mon amitié.
DE MARIE ANTOINETIE. 319
Ce 1° février 1792.