HI^MOIRE
tives à la Keine , un bouquiniste de Vienne vint le trouver et lui dit qu'il avait eu précédemment en sa possession un certain nombre de lettres de la Reine, qu'il avait vendues à un homme qu'il ne connaissait pas ; qu'il le regrettait, maintenant qu'il voyait que ces documents avaient plus d'importance qu'il ne le supposait, et qu'il aurait préféré les céder à' un compatriote plutôt qu'à un étranger.— D'où pouvaient provenir ces pièces, si ce n'est des Archives viennoises?
la disparition de certaines pièces, que nos adversaires eux-uièuies admettent, mais à laquelle ils donnent des causes plus ou moins arbitraires, s'explique tout naturellement par le concours des circonslances indiquées plus haut et rentre parfaitement dans la logique des faits.
« Les lettres publiées par lui (M. d'Ametli), « dit M. Geffroy, ont été conservées à Vienne, a dans les papiers du chef de la famille iuipé- « riale d'Autriche, depuis qu'elles y ont été « adressées.
•I Quelques-unes manquent, il est vrai, soit
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. lxxxix
« parce que Marie-Thérèse les a détruites ; soit ce parce qu'elle les a envoyées à Joseph II si ce leur contenu devait l'intéresser, mais en ce ce dernier cas l'Impératrice a fait copier ces ce lettres par son secrétaire Pickler ; ce sont là « des copies d'un caractère tout à fait authena tique. »
On dirait, à entendre M. Geffroy, qu'il était aux côtés de Marie-Thérèse, lorsqu'elle dictait sa correspondance à son secrétaire, tant il met d'assurance à affirmer ce fait qui ne repose sur rien de certain, qui n'est qu'une pure et gratuite supposition de sa part; dans le but constant de détracter les lettres de notre correspondance française, il dit, au sujet des manques et de^ lacunes dans la correspondance de l'Impératrice, que les manques viennent de ce que Marie-Thérèse déchirait ses lettres. Encore une fois, comment le sait-il ? Il dit aussi que ce les lettres ont été « conservées à Vienne, dans les papiers du ff chef de la famille impériale d'Autriche depuis a qu'elles y ont été adressées ; » mais c'est, je le répète, une assertion toute gratuite de sa part; et c'est précisément ce qui paraît fort con-
xc MEMOIRE
testable , car il serait difficile de concilier les faits rappelés plus haut, avec la parfaite conservation des Archives autrichiennes. Ces archives ont été visitées, fouillées, puisque le traité de paix du i4 octobre, précédemment Tordre du jour de l'Empereur les livrent à la France, en ordonnent le transport à Paris, où nous voyons par l'attestation qu'elles arrivent vers la fin de 1809.
Mais sans cela, comment expliquerait-il les lacunes, tant dans la correspondance de la Reine que dans celles de l'Impératrice, lacunes qui n'existent, en réalité, que parce que M. Greffroy veut nier l'existence, entre nos mains, d'un certain nombre de ces lettres.
C'est en poursuivant le même système d'inductions, établissant des prémisses dont il tire des conséquences forcées, qu'il traite d'apocryphe une lettre de mon recueil à la date du 7 décembre 1 791, parce que, dit-il, cette lettre, qui se trouve aussi dans le recueil allemand, sous la date du 16 décembre, contient des passages différents pour le fond et pour la forme, de la lettre allemande :
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. xci
Il prétend que Fersen cpii correspondait avec Gustave III, pour l'instruire des événements ainsi que des dispositions de la Reine, avait^ dans une lettre au roi de Suède, datée du i**" janvier 1792, cité quelques fragments de cette même lettre de Marie-Antoinette, tandis que dans ma lettre, qui contient aussi les mêmes passages, on aurait comblé les lacunes de Fersen par des phrases insignifiantes, et omis la finale de deux lignes chiffrées, alors que dans la lettre de Vienne les mêmes lacunes contiennent des détails intéressants.
Ainsi M. Geffroy prétend, d'abord: que c'est sur la lettre de Vienne que Fersen a fait ses extraits ;
Puis : que c'est sur ces extraits que la lettre de mon recueil a été fabriquée ; il ajoute :
« Cette dernière lettre de Marie-Antoinette à « Mercy, je la retrouve entière dans le second <c volume d'Arneth. avec la date du 16 dé- « cembre. j>
Et il s'écrie triomphant :
« N'est-il pas évident que la lettre insérée « dans ce dernier recueil (celui de M. d'Hu-
« noistein) a été fabriquée à l'aide de la lettre « de Fersen qui est à Stockholm ? Y a-t-il une n hypothèse au monde qui puisse autoriser « uneautre explication! ! »
Voilà bien l'accusation!
Eh bien ! examinons. C'est sur la lettre de Fersen, dites-vous, qui se trouve aux archives de Stockholm, que l'on aurait fabriqué la lettre de mon recueil, du 7 décembre 1^91 ; mais, d'abord, entendons-nous. La lettre de Fersen ne contient pas la lettre entière de Marie-Antoinette, mais bien des passages de cette lettre ;ce serait donc à l'aide de ces passages isolés, que le faussaire aurait dû refaire la lettre entière; recomposer, refaire une lettre, en tout semblable, moins les phrases citées, à celle publiée dans le recueil allemand, qu'il ne pouvait pas connaître!
Singulière coïncidence, il faut l'avouer. F,n vérité, on ne saurait assez admirer l'habileté d'un tel homme qui, sur des fragments d'une lettre, rebâtit la lettre entière, et qui la fait semblable à une lettre de Vienne qu'il n'a pas connue.
Cet homme aurait été bien habile et aurait
POUR LA QUATRIÈME ËDITION. xuu
eu le don de la divination, de seconde vue, à un degré merveilleux!
Mais laissons là ces raisons générales; entrons un peu dans les détail» et reprenons l'accusation, point par point, telle qu'elle est formulée.
Et d'abord, en ce qui concerne la première assertion, qui veut que ce soit sur la lettre d'Arneth que Fersen ait fait ses extraits :
Si nous ouvrons le volume d'Arneth, qu'y voyons-nous? Et si nous comparons la lettre de la Reine avec les extraits de Fersen, que trouvons-nous ?
Nous trouvons qu'entre la lettre d'Arneth et les extraits il existe des différences considérables ; qu'il y a entre les deux plus de 3i mots et tournures de phrases complètement différents : et que Ton ne veuille pas mettre ces divergences sur le compte d'une négligence d'écrivain. Ce système ne serait pas admissible, car il est certain au contraire que Fersen a mis la plus scrupuleuse exactitude à reproduire fidèlement les expressions de la Reine pour donner au Roi, ainsi qu'il le dit lui-même, une idée plus précise des sentiments de la Reine.
iciv NËMOIRE
Comment M. Geffroy peut-il donc prétendre que Fersen s'est servi de la lettre de la Reine, rapportée par d'Arneth, pour en donner des fragments, puisque de la comparaison entre cette même lettre d'Arneth et les extraits, il ressort des différences si considérables !
Comment expliquer ces différences autrement qu'en admettant la seule chose possible, que ce n'est pas la lettre d'Arneth qui a ser\M à faire les extraits, mais que Fersen a eu un autre original entre les mains : quel est cet original?
Arrivant au second point, examinons la valeur de cette assertion de M. Geffroy : que la lettre du 7 décembre 1791 de mon recueil est une pure compilation, faite sur les extraits de Fersen, et que : « les quatre fragmentsde Stocko holm, y sont reproduits intégralement; » puis encore celte demande qu'il s'adresse :
« Comment expliquer ces parfaites ressera- « blances ? »
Si M. Geffroy avait examiné, avec un peu moins de prévention et avec un esprit de critique plus sérieux, cette partie de la question, il n'aurait pas émis une telle assertion, ni fait
POUR LA QUATRIÈME ËDITION. xct
une telle demande; — car ces parfaites ressemblances n'existent pas, ainsi qu'on peut s'en convaincre très-facilement par une simple comparaison entre les extraits de Fersen et les lettres des deux recueils.
Cette comparaison amène en effet un résultat des plus curieux et absolument contraire aux assertions de mon contradicteur, ainsi qu'on le voit par le tableau suivant des divergences et des concordances qui existent entre les mêmes passages des trois recueils. Ainsi on trouve imprimé dans :
FBRSEN.
ARNBTH.
D'HUNOLSTFJN.
Une meiUeure position
Une autre position
Une autre position
Je ne lui parlerai pas
Je ne parlerai pas
Je ne parlerai pas
rapprends toute part.
J'apprends de toute part.
J'apprends (te toute porf
tant un
tant d*ici
tant d'ici
De ne Hpoha vMsr
Dt ne poftU te mêler
De fie point te mêler
Aaraient Mai lieu
Auraient lieu
Auraient lieu
Que cette trame nfer-
Que cette trame infer-
Que cette trame Infer-
nale parte <Piei
nale ne part encore
nale ne part d'ici
Le pins grand de tous
Le plus grand danger
Le plus grand danger
Uê dangers
de tout
de tout
N'aura plus que la hon-
fTauta plus que la bonté
N'aura plus que la bonté
te, et le reproche aux
et le reproche, à te
ei le reproche, à te
yeux
faire aux yeux
faire aux yeux
Bonheur que J'eusse à
Bonheur que J'eusse à
Bonheur que J'eusse à
vous revoir
revoir
revoir
xcvi MËHOIRE
Si M. Get'froy s'était donné la peine de l'aire cette comparaison, il n'aurait pas parlé de cette parfaite resseniblancBy et il n'aurait pas non plus prétendu que la lettre de ma collée tion est une coinpilatiori des extraits de Fersen; car il lui aurait sauté aux yeux, cliose remarquable, que ce sont pi'écisénient les passages de la lettre de mon recueil qui divergent des extraitsde Fersen, tandis qu'ils sont au contraire en parfaite concordance avec la lettre du recueil allemand.
Kn vérité, il aurait fallu au faussaire qui'aiirait dû se servir des extraits de Fersen pour refaire ma lettre, plus que toute la perspicacité humaine; il aurait fallu un vrai miracle pour que, à chaque divergence, il ait trouvé le même mot de la lettre d'Arneth, qui jusqu'alors était restée enterrée dans les archives de Vienne !
Mais comme il est impossible d'admettre uu miracle, il ne resterait plus d'autre ressource il M. Geffroy, que d'abandonner sa première assertion, et de prétendre maintenant que ma lettre a été fabriquée sur celle d'Arneth. Malheureusement, il s'est enlevé à lui-même cette ressource, car il a trop insisté sur la diflérence
POUR LÀ QUATRIÈME ËDITION. xcvii
entre les deux recueils pour qu'il puisse reprendre ce système.
Il serait du reste absurde de supposer que le faussaire, s'il avait eu connaissance de cette lettre d'Arneth, ne Teût pas copiée textuellement^ et y eût fait des changements, soit dans les phrases, soit dans les mots.
Gomment donc expliquer ces ressemblances si frappantes, et ces divergences non moins remarquables entre les lettres des deux recueils ?... L'explication est très-simple, et ressort des dates mêmes.
La lettre de mon recueil a été écrite par Marie- Antoinette, et de sa main, le 7 décembre 1 79 1 , mais n'a pas été envoyée, parce que la Reine craignait de se compromettre. Elle la fit recopier le 16 décembre suivant pour plus de précaution , comme elle le dit elle-même , par une personne étrangère, en y ajoutant quelques passages, omettant une phrase ou changeant un mot, suivant ses sentiments du moment, et suivant les événements survenus dans les 9 jours écoulés.
zcmi MËMOIRE
Ainsi s'explique, tout naturellement, Timportance des phrases ajoutées.
De tout ceci , quelle conséquence &ut-il tirer? Il faut tirer cette conséquence, que la lettre du 7 décembre de mon recueil est la source et l'origine de la lettre du 1 6 décembre.
En voulons-nous d'autres preuves ?
Ouvrons M. GefFroy, — qu'y trouvonannoiis ? — Nous trouvons qu^en ce qui concerne les passages omis par Fersen dans sa lettre au roi de Suède, M. Geffroy les a indiqués, pages an, 223^ par des points. — Ainsi, après les mots: mes intérêts sont réunis^ — il a mis des points, pour indiquer que sur l'original dont Fersen s'est servi, il a omis un passage.
Or, si nous consultons la lettre du recual d'Arneth, nous voyons qu'il n'y a aucun passage omis, et qu'après le mot : réunis, suit immédiatement la phrase : Blûmendorf doit déjà y etc.; mais, par contre, en lisant la lettre de mon re* cueil, on voit qu'entre les mots : réunis et j6/iïmendorf, il y a une phrase entière, omise par Fersen.
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. xcix
Quelle est donc, je le demande, la lettre qui a dû servir à Fersen à faire ses extraits ? — Quelle est celle qu'il a dû avoir entre lesmains^ pour faire sa lettre au roi de Suède?
La mienne ou celle d'Ârneth ?
Tout le monde fera la réponse. En effet, les différences entre les extraits de Fersen et le texte d'Arneth, différences d'autant plus sensibles qu'elles portent sur quelques lignes seulement; et ce fait que, là ou Fersen indique par des points des passages omis, il ne s'en trouve aucun d'omis dans Âmeth, tandis que, au contraire, précisément dans ma lettre, ces passages indiqués par des points dans Fersen, existent, — l'indiquent suffisamment.
Qu'y a-t-il de fplus clair? — Quelle preuve veut-on de plus que Fersen n'a pas connu la lettre d'Arneth, qu'il ne Ta pas eue entre les mains?
Ëst-il encore possible de soutenir que ce sont les extraits de Fersen qui ont servi à- fabriquer la lettre de mon recueil ? Ma lettre, je le ré-
c MËMOIRE
pète, diffère en trop de points des extraits t Fersen, et s'accorde trop, au contraire, avec la lettre d'Arneth, pour qu'on continue à soutenir cette thèse; comment expliquerez-vous cette concordance, si vous donnez à ma lettre, pour origine, les extraits de Fersen? Direz-voiis que c'est le hasard qui a fait que le faussaire, en fabriquant ma lettre avec les extraits de Fersen sous les yeux, a reproduit presque chaque mot de la lettre d'Arneth?
Ce hasard serait un vrai miracle, il faut en convenir. Maintenant^ comment expliquer les concordances, et, d'unautre côté, les différences sensibles qui existent entre ma lettre et celle de M. Arneth?
La date des deux lettres lève la diflïculté. — La Reine a écrit la première fois le 7 décembre, puis, dans la crainte d'être trahie, a gardé sa lettre pendant 9 jours, l'a fait recopier par une main étrangère, avec quelques changements et modifications que les événements avaient pu faire naître dans son esprit, et a envoyé cette copie.
POUR LA QUATRIÈME ËM10N. a
C'est la lettre de mon recueil qui est l'original, — la copie est à Vienne.
Avant de terminer , nous avons aussi à dire quelques mots au sujet de certains passages d'un écrit de M. Feuillet de Couches, qu'il ne nous est pa^ possible de laisser passer sans observation.
M. Feuillet dit : <c Qu'il avait ignoré jusquece là (avant ma publication) l'existence entre ce mes mains de tant de lettres de l'infortunée ce Reine.. • Que l'alarme le prit et qu'il dut ce craindre que je ne lui fisse perdre le fruit de ce ses efforts et de ses recherches de vingt ce années. »
Il peut paraître étrange que M. Charavay, marchand d'autographes, qui avait eu, au moins momentanément, les pièces entre les
en HGaiOIRB
mains, et qui dep^iis longues années était t relations d'affaires avec M. Feuillet de Conches, ne lui en ait pas donné connaissance, ne les lui ait pas au moins montrées, ne les lui ait pas mises sous les yeux, avant de me les vendre, alors qu'il savait fort bien que M. Fetiillet, possesseur d'un grand nombre de documents importants sur la Reine et la famille royale, ne pouvait manquer de trouver dans ces lettres, un grand intérêt à tous les points de vue ; car, M. Feuillet le dit lui-même : I
« Tel curieux recherclie-t-il, plus particuHè- <L rement, la correspondance d'un siècle ou d'un < personnage, l'intérêt éveillé des marchands «t les fera bien vite tourner vers ce pôle. Tout ce « qu'ils rencontreront dans sa spécialité, comne « ils le disent, ils l'arrêteront au passage et le c lui porteront à l'envi.
a II en sera de même à l'égard de tout autre c curieux qui aura d'autres goûts. Comment, a par exem pie, presque tous les dessins, presque a toutes les esquisses peintes de Prudhon,exé- (t cutés pour tant d'amateurs divers, ont-ils
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. gui
ce semblé de nos jours s'être donné rendez-vous « chez M. Marsille? L'explication est bien sim- « pie : il a poursuivi son idée unique, et il a <c conquis, à force de persévérance et d'argent. a Je possède neuf cents lettres de la marquise ce de Maintenon, adressées à cinquante corres- <c pondants différents; j'en ai quinze cents de ce Voltaire, écrites à plus de cent correspondants, ce tant français qu'étrangers et même souverains. « [ja communauté de possession rapprochée de ce la diversité d'origine.
et Or la question des lettres de Marie-Antoice nette est identique. »
On ne comprend pas, d'ailleurs, d'où auraient pu naître chez M. Feuillet, les craintes que ma publication vînt lui faire perdre le fruit de ses efforts et de vingt années de recherches ; car puisqu'il nous dit que ces pièces lui étaient inconnueç, il ne pouvait en redouter l'effet, comme, d'un autre côté, puisqu'elles n'étaient pas le produit de ses efforts, ni de ses recherches, comment pouvait-il craindre de perdre le fruit d'efforts et de recherches qu'il n'avait pas
crv HËMOfRE
faits? On n'éprouve de préjii(Kcé que par la perte des objets qui vous appartiennent, de ce qui est à soi ou sur quoi on prétend des droits antérieurs ou actuels.
Le coq n'a pas chanté.
M. Feuillet, par une note qui, dans ta forme, est un simple énoncé de faits, et, dans le fond, un reproche, fait observer que de nombreux emprunts ont été faits à sa publication par JVI. d'Arneth; mais M. Feuillet ne réfléchit pas qu'il a agi de même à l'égard de ma publication, à laquelle il a pris un nombre considérable de lettres, et que le même reproche peut lui être adressé. — Quant à M. d'Arneth, il n'a publié ces lettres , si nous sommes bien informé, que pour bien constater que lui aussi en possède les originaux ; — oii sont les vrais ? Ce qui peut paraître étrange, c'est que M. Feuillet qui a pris, à Vienne, copie de ces lettres, ainsi que cela ressort de sa signature qu'on voit apposée au dos du registre, en aurait aussi les originaux.
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. ct
Je donne ici, dans cette quatrième édition, plusieurs fae-simile de lettres de la Reine, pendant la période de 1770 à 179a, d'après lesquels on sera à même de juger quelle a été son écriture, depuis l'année de son mariage. On a beaucoup discuté cette question de l'écriture, et Ton a varié sur l'époque à laquelle elle a été formée, mais en invoquant surtout, comme argument sans réplique, les fac-similé du recueil allemand, et entre autres celui d'une lettre de la jeune princesse, du 9 juillet 1770, où l'écriture est à peine formée, l'orthographe nulle^ les caractères irréguliers et les lignes sans rectitude.
. Dans la même intention, on a recherché le degré d'instruction de la jeune Marie- Antoinette à cet âge, et, à l'aide des Gampan, des Vermond, etc.... on a voulu voir et prouver
CTI HËHOIRE
qu'elle ne savait pas écrire. Et cependant cetW princesse qui était , il est vrai, bien jeune à cette époque, cette princesse, que l'on cherche à rabaisseret à amoindrir, savait déjà couramment, si ce n'est très-purement, plusieurs langues; elle parlait l'allemand, l'italien, le français, le latin (i) ; elle avait suivi un cours d'histoire avec l'abbé Métastase, son professeur, qui lui avait enseigné, avec succès, la littérature italienne.
Elle n'était donc pas si retardée qu'on le prétend; elle avait, au contraire, des connaissances qu'on n'a pas toujours à cet âge. 11 serait, je l'avoue, difficile de concilier cet ensemble de leçons, ce degré d'instruction où elle était arri-
(1) <i L'archiduchesse Antoinette, future épouse de Monseigneur le Dauphin, commença, le 2 de, ce mois, à recevoir les compliments sur son prochain mariage. Ce jour-là, les gardes nobles allemandes et hongroises eurent l'honneur de haiser, à cette occasion, les mains de S. A. R. L'après-midi elle accorda le même honneur h l'Université, qui se rendit i la cour, ayant à sa tête le recteur, précédée des massiers, et dont les dilTérents membres étaient dans trente carrosses attelés de deux chevaux chaciin. Le recteur prononça ud discours latin, et â. A. R. y répondit dans la même langue. * {Journal politique.)
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. :Gyii
vée, avec l'absence totale^ on peut le dire, d'instruction calligraphique que lui suppose le fac-similé du recueil allemand. Comment admettre que Marie-Thérèse, en vue d'un mariage prochain poiir sa fille, n'ait pas fait soigner davantage cette partie de son éducation, ne lui ait pas fait apprendre à écrire au moins lisiblement, au moins régulièrement ? L'Impératrice pouvait, en effet, prévoir le temps, à courte échéance, où sa fille, suivant un usage ancien dans les maisons royales, devrait elle-même, et de sa main, écrire à son futur époux, pour ratifier le consentement de sa mère et envoyer le sien.
Dans plusieurs occasions, en effet, ces sortes de demandes officielles en mariage d'une princesse étaient accompagnées ou précédées d'une autre demande personnelle, pour tenir de la jeune princesse elle-même, pour avoir de sa main son consentement à l'union qiie ses parents avaient ratifiée.
Il serait, dans ce cas, difficile d'admettre que Marie- Antoinette ait écrit au Dauphin de récriture reproduite par le fac-similé qui nous
CTtn HÉHOIRE
occupe, et l'on ne peut pas non plus supposer que sa mère, rimpératrice, ait jamais laissé partir un pareil griffonnage.
On sera donc amené à conclure, ou que Marie-Antoinette n'a pas écrit au Dauphin, ce qui est contredit par l'autographe que je possède d'elle et par la logique, ou, qu'ayant écrit, elle l'a fait d'une autre écriture que celle que lui prête le recueil allemand; et ainsi ma lettre est confirmée.
Un argument que l'on a aussi fait valoir contre la première période de la correspondance, pour soutenir que l'écriture de la Reine n'a été formée qu'à partir de 17741 est tiré des diverses signatures que l'on a recueillies d'elle, dans les archives de Versailles et autres résidences, et desquelles il résulterait, prétend-on, que son écriture n'était pas, à cette date, conforme à celle des lettres des années correspondantes de notre recueil. Cet argument ne nous paraîtrait pas, à lui seul, concluant; car on sait combien l'écriture peut varier pour les gens du monde, lorsqu'ils ont à donner leur signature dans les
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circonstance^ officielles et d'apparat, ce qui a lieu ordinairement debout et en présence d'une société nombreuse. La main n'est jamais sûre et récriture doit varier.
Cette diversité que Ton croit remarquer entre diverses signatures de la Reine, n'est donc pas une raison pour nous d'admettre^ comme M. Feuillet l'a fait dans un intérêt de défense étroite et peu réfléchie, que L'écriture de Marie- Antoinette^ pour cette première période, n'a pas été la même que pour la seconde. M. Feuillet a fait ainsi bon marché d'une partie importante des lettres de la Reine, jetant, en quelque sorte, par dessus bord, la partie de la cargaison qui n'était pas sienne, pour alléger son propre bâtiment, sans s'apercevoir qu'il donnait de la sorte raison aux adversaires de la correspondance, qui ne manquent pas de profiter de cette défaillance, de cet abandon égoïste d'une partie importante de la collection, pour conclure au rejet de la totalité. Et d'ailleurs cette date, qu'il fixe un peu arbitrairement au changement d'écriture de la Reine, est-elle assez
HËHOIRE ^^^
bien t^tablie pour pouvoir être sérieusement acceptée sans conteste? — peut-on dire que la Reine a réformé subitement son écriture en 1 7-4 , et a pris celle qui est admise pour la seconde période? En effet, si l'on compare, dans le recueil d'Arneth, les lettres dont il donne !es fac-similé pour cette année, on est surpris de voir succéder à l'écriture encore informe que suppose la lettre d'avril 1774, l'écriture formée qu'on connaît généralement, que tous les documents officiels nous font voir et qu'il reproduit également en fac-similé dans la lettre du mois de décembre suivant. Il faudrait donc admettre que c'est entre le mois d'avril et le mois de décembre 1774 f{^c la Reine a changé et réformé son écriture...
Mais une telle réforme suppose de longues beures passées à son bureau, de nombreuses copies, faites et refaites, du même sujet, pour se former la main, — un temps assez considérable employé à tracer des lignes, former des lettres et faire des compositions.
Et quelle année choisit--on pour cela? — Pwé-
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cisément cette même année de la mort du roi Louis XY, précisément dans cette année, répoque où il mourut, et où le commencement du nouveau règne devait donner à la jeune Reine mille préoccupations diverses, et lui laisser à peine le temps d'écrire au galop des lettres à sa famille.
Croit-on que cette époque était bien choisie pour apprendre à écrire, pour prendre un maître d'écriture, et pour faire des exercices de calligraphie? D'ailleurs, il n'y a au sujet de ce changement d'écriture que deux suppositions possibles : ou Marie-Antoinette a réformé rapidement sa main, ou ses progrès ont été lents. — Contre la première hypothèse, nous venons de faire voir l'invraisemblance d'une pareille réforme^ au temps et à l'époque qu'on veut lui assigner. Et quant à la seconde, il n'y a qu'à comparer les écritures des fac-similé pour se convaincre de l'invraisemblance d'un changement progressif, puisqu'il y a similitude parfaite entre les écritures de 1778 et celles de 1774-
cm MEMOIRE
Non, cette époque que, pour le besoin du moment, M. Feuillet a voulu choisir et assigner au changement d'écriture de la Reine, n'est nullement prouvée, et ne peut être admise sur les seuls arguments qu'il fait valoir.
Dans un semblable procès littéraire qui s'instruit rétrospectivement à près de quatre-vingts ans de distance, alors que le souvenir des faits individuels fait défaut, et que les mille et un coins de la vie intime des personnages, leurs actes, leurs pensées, leurs intentions échappent en grande partie; alors que l'on n'a plus que de rares points de repère pour s'orienter dans ce dédale ; lorsqu'il s'agit de ressusciter un personnage, d'interpréter sa pensée, de le faire penser, parler, agir, de retrouver ses actes, de découvrir le mobile de ses actions à travers les nombreuses contradictions des mémoires du temps, et les critiques non moins embarrassées des écrivains modernes, la partie est belle à l'attaque, à la critique.
Il lui est facile, à la faveur de l'obscurité qui règne sur les détails d'une époque déjà reçu-
.lï»
POUR LA QUATRIÈME ÉDITION. cxiu
lée, de poser des objections, de trouver des contradictions, de faire naître des incompatibilités, et de condamner sans appel des pièces dont le seul tort est de ne pouvoir répondre à toutes les objections, satisfaire à tous les mais qui se sont produits.
On veut trouver des conséquents, — là où il ne doit peut-être pas y en avoir; — de la suite, — là où il n'y a que des — à bâtons rompus.
On veut, avec le plan par terre ^ reconstruire et refaire les plus minces détails d'ornementation d'une architecture capricieuse, qui, bien que formant un ensemble, ont dû varier cependant, suivant l'idée et le goût de l'architecte.
Avec un tel système de dénigrement, on ne laisserait subsister aucun monument de l'histiore.
Quant à nous, fort de notre conviction, et mis en quelque sorte en demeure de faire connaître les raisons de cette conviction, ne méconnaissant pas, d'ailleurs, la tâche ingrate et ardue qui nous incombait, en présence d'at-
cxiv HEHOIRE
taques dirigées par des hommes habiles et experts dans la controverse littéraire et la critique, nous avons hésité à nous mesurer avec eux; aussi n'a-t-il rien moins fallu que la crainte de paraître, par notre silence, passer condamnation sur ces attaques et admettre ces critiques, pour nous décider à entreprendre cette tâche, seul contre tous. Il ne nous a pas paru que nous dussions abandonner une cause qui nous paraissait juste, parce que nous étions seul à fa défendre, ni garder le silence en face de nos adversaires, parce que ce sont des hommes éminents et capables.
Nous pensons avoir répondu aux critiques les plus saillantes dont un certain nombre de lettres de notre correspondance ont été plus spécialement l'objet; mais nous n'avons pas cru devoir suivre nos adversaires dans toutes leurs attaques, dont plusieurs nous ont paru être basées sur des appréciations, des opinions personnelles, auxquelles on pouvait en opposer de contraires, bien plus que sur des faits démontrés et acquis.
Ainsi : si nos adversaires prétendent que le
POUR LA QUATRIÊHE ÉDITION. crr
ton des lettres françaises n'est pas celui qu'a dû avoir la Reine, on peut leur répondre la même chose à regard des lettres allemandes. S'ils se fondent sur ce qu'il aurait existé du froid entre les deux sœurs, pour soutenir que Marie- Antoinette n'a pas entretenu une correspondance régulière et suivie avec sa sœur Marie- Christine, on répondra que ce froid, s'il a existé, n'a pas pu durer longtemps, et que les deux princesses, pour ainsi dire porte à porte , ont dû s'écrire fréquemment. S'ils croient tirer une preuve que les deux sœurs ne se sont pas écrit, de ce fait qu'on n'a pas trouvé trace de leur correspondance dans les archives de Saxe-Teschen, on répondra que c'est précisément parce que cette correspondance était ailleurs, qu'on ne Ta pas trouvée là où on la supposait.
Nous ne prétendons pas, cependant, avoir répondu à toutes les objections, levé tous les doutes, satisfait à toutes les questions.
Gomment faire revivre tout un passé que les contemporains eux-mêmes n'ont ni connu ni compris complètement?
CXTI MÉMOmE POUR LA QUATRIÈME fiDITlON.
Mais nous pensons que nos adversaires n'ont pas eu davantage la clef de ce passé qu'ils se vantent d'avoir éclairci et qu'ils ont peut-être contribué à obscurcir en soulevant des doutes sans motifs suffisants.
Nous n'espérons pas rallier à notre opinion tous ceux qui ont attaqué l'authenticité de nos lettres; il nous sufBra d'avoir fait voir sur quelles bases peu certaines sont fondées la plupart de leurs attaques. Si nos réponses n'ont pas enlevé toutes les incertitudes sur tous les points, nous avons du moins repoussé les principales allégations qu'on nous opposait, et suffisamment démontré que la correspondance de Marie-Antoinette, que nous avons livrée au public, est une œuvre sérieuse, dont l'origine, dont l'authenticité ne peuvent être sérieusement contestées.
Aujourd'hui comme au premier jour, notre conviction est complète à cet égard.
Comte Paul Vogt d'Hunolsteih*
DB