A MADAME DE TOURZEL
Mon fris a quatre ans, quatre mois, moim (leu\ jours. Je ne parle pas ni de sa taille ni de son extérieur, il n'y a qu'à le voir; sa santé a
' Cette leUre a élé déjà ptiblice par MM. de Guncouit, lie Vid( asici et de Lcsctirc.
' Gouvernante des enfants de France.
toujours été bonne, mais même au berceau on s'est aperçu que ses nerfs étoient très délicats, et que le moindre bruit extraordinaire faisoit effet sur lui; il a été tardif pour ses premières dents, mais elles sont venues sans maladies ni accidents, ce n'est qu'aux dernières et je crois que c'étoit à la sixième, qu'à Fontainebleau il a eu une convulsion, depuis il en a eu deux, une dans l'hiver de 87 ou 88, et l'autre à son inoculation , mais cette dernière a été très- petite ; la délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé lui fait toujours, peur, il a peur par exemple des chiens parce qu'il en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai jamais forcé à en voir parce que je crois qu'à mesure c[ue sa raison viendra ses craintes passeront; il est comme tous les enfants forts et bien portants, très étourdi, très léger et violent dans ses colères, mais il est bon enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas; il a un amour propre démesuré qui en le conduisant bien peut tourner un jour à son avantage; jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise avec quelqu'un il sait prendre sur lui e^ ^ ^
IW CUHKKSl'uNUANCK
dévorer ses iinputiences et colères pour paroltie tloux et aimable; il est d'une grande fidélité quand il a promis une chose, mais il est très indiscret, i 1 répète aisément ce qu'il a entendu dire. et souvent sans vouloir mentir i) y ajoute ce que son iningiiiation lui a fait voir : c'est son plus grand défaut et sur lequel il faut bien le corriger; du reste, je le répète, il est bon enfaitl. et avec de la sensibilité et en même tem|>s de l» fermeté, sans être trop sévère, on fera de lui et qu'on voudra ; mais la sévérité le révolteroit, car il a beaucoup de caractère pour son âge, et poui en donner un exemple, dès sa plus petite entance le mot pardon l'a touj'iurs choqué, il feni et dira tout ce qu'on voudra quand il a tort, mais le mot pardon il ne le prononce qu'avec des larmes et des peines infinies. On a toujours habitué mes enfants à avoir grande confiance en moy, et quand ils ont eu des torts à me le dire eux mêmes, cela fait qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et affligée de ce qu'ils ont fait (pic fâchée ; je les ai accoutumés tous à ce qu'un oui ou un non prononcé par nioy est irrévocable, mais je leur en donne toujours une raison à l;i
HE MARIE ANTOINRTTK. 163
portée de leurs âges pour qu'ils ne puissent pas croire que c'est humeur de ma part. Mon fils ne sait pas lire et apprend fort mal, mais il est trop étourdi pour s'appliquer ; il n'a aucune idée de hauteur dans la tête et je désire fort que cela continue, nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont.
Il aime sa sœur beaucoup et a bon cœur, toutes les fois qu'une chose lui fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de même; il est né gai, il a besoin pour sa santé d'être beaucoup à lair, et je crois qu'il vaut mieux le laisser jouer et travailler à la terre sur la terrasse que de le mener promener plus loin , Texercice que les petits enfants prennent en courant et jouant à l'air est plus sain que de les forcer à marcher, ce qui souvent leur fatigue les reins.
Je vais à présent parler de ce qui l'entoure.
Trois sous gouvernantes , mesdames de Soucy belle mère et belle fille, et madame de Villefort.
IM nonnpsi'oNDANcr,
Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très instniite, exacte, tuais mauvais ton.
La belle fille, même ton, point d'esprit; il y a déjà quelques années qu'elle n'est pins avec ma (ille. mais avec un petit garçon elle n'a point d'inconvénients, du reste elle est très fidèle et même un peu sévère avec l'enfant.
Madame de Villefort est tout le contraire, car elle le gâte; elle a au moins aussi mauvais ton et plus même que les autres; celle cy n'est pas aimée des autres, mais à l'extérieur toutes sont bien ensemble.
Les deux premières femmes toutes deux fort, attachées à l'enfant, mais madame Lemoine, une caillette et bavarde insoutenable contant tout ce qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal.
Madame Neuville a un extérieur agréable, de l'-esprit, de l'honnêteté, mais on la dit dominée par sa mère qui est très intrigante.
Brunier le médecin a ma grande conlianct* toutes les fois que les enfants sont malades, mais hors de là il faut le tenir à sa place, il est familier, humoristeetclabaudeur. L'abbéd'Avaux
DE MARIE ANtOINETrB. 105
peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils, mais du reste il n'a ni le ton ni même ce qu'il faudroit.pour être auprès de mes. enfants, c'est ce qui m'a décidée dans ce moment cy à lui retirer ma fille; il faut bien /prendre garde qu'il ne s'établisse hors les heures des leçons chez mon fils, c'est une des choses qui a donné le plus de peine à madame de Polignac, et encore n'en venoit elle pas toujours à bout car c'étoit la société des sous gouvernantes ; depuis dix jours j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé qui m'ont fort déplu.
Mon fils a huit femmes de chambre, elles le servent avec zèle, mais je ne peux pas compter beaucoup sur elles : dans ces derniers temps il s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre, mais je ne saurois pas dire exactement par qui; il y a pourtant une madame Belliard qui ne se cache pas sur ses sentiments, et sans soupçonner personne on peut s'en méfier; tout son service en hommes est fidèle, attaché et tranquille.
Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre ; madame Brunier, femme
•]«e OlRRKSPONUANCE
du médecin, est là, elle, depuis sa naissance, la sert avec zèle; mais, sans avoir Hen de personnel à lui reprocher, je ne la chargerais jamais que de son servie*, elle tient du tdractère de son innri, déplus elle est avare et iivide des petits gains qu'il v :i à faire dans la chambre.
l^illt•,est une personne d'un vrai mérite, quoiqu'àgée seulement de ■».7 ans, elle a toutes les q ilités d'unâge mùr; elle est à ma lille depuis sa ssance et je ne l'ai pas perdue de vue, je l'ai mariée, et le temps qu'elle n'est pas avec ma lille, le l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites filles; elle a uu caractère doux et liant, est fort instruite et c'est elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de l'abbé d'Avaux, elle en est ibrt en état, et puisque j'ai le bonheur d'en être sûre je trouve r|u'elle est préférable à tout, au reste ma fille l'aime beaucoup et y a confiance. '
I,es sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est beaucoup plus tranquille que l'autic; il y Ji deux ti'ès jeunes personnes,
mais elles sont surveillées par leurs mères, Tune à ma fille, l'autre près madame Lemoine. Les hommes sont à elle depuis sa naissance; ce sont des êtres absolument insignifiants, mais comme ils n'ont rien à faire que le service, et qu'ils ne restent point dans la chambre par delà, cela est assez égal.
Ce a6 juillet (1789).
A SON FRÈRE JOSEPH
Le départ du courrier me surprend, mon cher frère, je m'en rapporte à ce qu'il vous porte de moi, j'ai à peine la force de vous écrire, les scènes d'horreur dont nous avons été témoins et dont vous n'êtes sûrement que trop instruit m'ont navré le cœur et je ne puis que me taire sur la douleur que j'en ressens; je souhaite que le calme renaîtra bientôt, l'arrivée de M' Neck : apportera, je l'espère, la paix. La justice et la raison de tous les bons, et il en
m COIIRESPONDaNCE
reste encore, mettront du baume sur la plaie qu'ont faite les perturbateurs, mais, hëbis! je ne suis point tranquille , il s'en faut, et il est inutile de vous en dire les tristes raisons. —
J'ai écrit hier à ma sœur de Naples; adieu, je vous embrasse fond du cœur.
Ce 9 octobre (178g).
AU COMTE DE MERCY
J'ai reçu , monsieur le comte , votre lettre d'hier, vous n'avez pas besoin de me dire votre douleur et je n'exprimerai pas ce que je sens; il me suffit d'être sûre que vous avez apprécie tout ce que j'éprouve. Je ne me découraj^erai sûrement pas plus que vous, mais l'àme a un furieux travail à faire pour supporter les peinte du cœur et pour renfermer tout ce que l'on sent. Pour m'armer de courage je n'en suis pas davantage rassurée sur les suites du plus hor-
rible de tous les attentats*. J'ai vu la mort de près, on s'y fait, monsieur le comte. Le roy a une grâce d état, il se porte aussi bien que si rien n'çtoit arrivé; mais, grand Dieu, quelle est nofre position, la tête s'y perd et le cœur est déchiré. Le roy ne paroît être occupé en ce moment qu'à chercher à me soutenir et à me faire m'oublier moi même ; nous avons du moins la consolation d'être entourés de bons, fidèles et dévoués serviteurs et d'un ami et conseil tel que vous, et je jouis de cette assurance; tout ce que je désire aujourd'hui est de savoir le r. posé tranquille, mon métier à moi est de lui être agréable, mais je vois l'avenir bien en noir.
Adieu, je compterai toute ma vie sur la continuation de vos sentiments.
Marie Antoinette.
* 5 et 6 octobre 1789.
(Janvier «790-)
AV COMTE DE MERCY
Voici ma lettre pour l'empereur, monsieur !e comte, je me borne à lui parler de sa santé et de la nôtre, vo parleront assez d'af-
faires. Voici le passé tranquillement.
J'ai écrit ce m à ieur pour lui mandei-
simplement que, ^ suivre mon plan de
ne me mêler de ri : ( ne voir personne, je le prie de dire à M'' de is que je ne peux pas le recevoir; je ne me suis permis ni plainte ni réflexion, j'imagine ce soir j'aurai une explication, je suis décidée à tenir ferme à mon idée, et surtout ne pas me compromettre dans mes réponses.
Je vous préviens que le roy verra les ambassadeurs mercredi, jour des Roys, an lieu de jeudi. Adieu, monsieur le comte, tous mes sentiments vous sont trop connus pour que vous puissiez en douter un moment.
Ce samedi matin.
Ce a6 février 1790 *.
A SON FRÈRE JOSEPH
Mon cher frère, la situation des choses, je le reconnois avec vous, est très mauvaise, et votre dernière lettre apprécie très juste les dangers que nous courons ; vous craignez que je ne me fasse encore trop d'illusions, j'en ai bien peu. On est à côté de moi très résigné à accepter une part très modeste, pour mon compte je ne.ferois pas si bon marché du pouvoir du trône; plus on accorde aux factions, plus elles se montrent exigeantes, nous en avons la preuve chaque jour ; je me suis beaucoup entretenue à ce sujet avec le comte de M. ^ et il partage entièrement ma manière de voir. L'assemblée est le foyer du mal , elle tend à s'emparer de tous les pouvoirs et à annihiler complètement le roy, il m'avoit semblé qu'on auroit dû essayer de composer avec les meneurs et de les gagner. Le premier et le
* L*etnpereur Joseph ne lut pas cette lettre ; il était mort le ao de ce mois.
* Le comte de Mercy.
pins dangereux de tous est Mir. ' dont je vous ai déjà parlé, mais son immoralité inspire une telle horreur et on a fait un tel portrait de lui aux journées des 5 et 6 octobre dont il a été le fauteur et meneur, qu'on ne sauroit se déterer à avoir de près ni de loin aucun rappro- ( tuent avec cet I rr ; ii y a d'ailleiu'S une nt insurmontable, fût un décidé à $e ra[ er de lui, il faudrait,
pour qu'il y eût en î dans les actes, que les
ministres soient se ent d'accord avec lui,
sans cela il y auroit «itiniiels tiraillements,
des contradictions q trniroient tout le lien
qu'on auroit voulu ménager; mais M'' N. ne consentiroit jamais et M"" de la F *. qui a un grand pouvoir sur le peuple gêneroit aussi beaucoup par son orgueil et son inimitié pour M. Il faut donc y renoncer ou renverser M. N., ce qui est impossible; nous avons reçu de quebjues bons esprirs dévoués des mémoires, ^l"" Moun *. (luî (|iiitté l'assemblée aprcs les journées d'Oc-
DE MARIK ANTOINKTTK. 173
tobre et qui a cherché à se consulter avec M** de K., et Berg ^ qui est icy un homme très estimé, ont indiqué des expédients mais trop absohis et qui n'ont pas persuadé à côté de moi. Une ois que la nation a tâté d'un gouvernement à /'anglaise la tête lui tourne de souveraineté et il faudroit une main bien ferme pour contenir. D'après tout ce que je vois et entends dire les partis sont aujourd'hui bien plus séparés qu'ilS' ne l'ont jamais été, et c'est entre eux une guerre à mort. L'éloignement du duc d'Orléans^ n'empêche pas que son parti ne gagne tous les jours du terrain; on veut à toute force du nouveau, l'ancien est regardé comme ennemi, et la royauté avilie n'est plus en fait qu'une magistrati**e comme une autre.
Voilà, mon cher frère, notre affreuse situation. On veut à côté de moi l'accepter nettement et l'on pense que l'orage passera, Dieu le veuille ! J'en reviendrai toujours à la pensée de faire des tentatives sur les meneurs de l'ass.
* Bergasse.
* Le duc (l'Orléans était en Angleterre depuis le i4 octobre 1780.
CODIIESPO.NDANCE
i\< che pour iiioy. Je tâche de savoir autant
qiK peux des nouvelles de vos petites filles, j'espfc.5 voir encore une fois votre fils; il est bien juste que nous nous occupions des enfants de ceux qui ne sont malheureux que pour nous, et par trop de dévouement à nos personnes.
Nos dragons vont assez bien, assurément si ils vouloient nple de leur colonel,
ilsseroient tous ti.^.i et bien fidèles.
Dites à votre belle n re de ma part, qu'il m'est impossible dt ire par cette occasion,
que j'ai reçu sa le' que par la pi-einiêre
personne sûre qui pi i je lui dirai combien je l'aime. J'aurois bien voulu écrire aussi à madame de Guiche sur la mort de madame de Pienne, mais j'espère qu'elle connoît assez moD cœur pour ne pas douter de tout mon intérêt. Adieu, monsieur, le roy me chaîne de vous dire mille choses de sa part, ue doutez jamais de tous les seiitinienfs d'aftacheuient et d'intéri-t cpie je \tnis ai \on(;s |)otir la vie.
DE MARIE ANÎOINfeTTE. 177
Jeudi (juin 1790).
(AU COMTE DE MERGY
La réponse de M*^ N. * exige lattention la plus sérieuse, je crois, monsieur le comte, qu'il ne faut pas la mander avant que nous nous soyons vus; venez à 4 heures un moment, je m'en vais le faire dire à M'^de L. M.^; faites donc des projets. Adieu, monsieur le comte.
Marie Antoineite.
Tenez, monsieur le comte, plus je réfléchis à la démarche préparée*, plus il s'élève de doutes dans mon esprit, il faut absolument les dissiper, j'en ai une sorte d'horreur, malgré moi.
Necker.
' Le comte de Lamarck.
' La Reine fait probablement ici allusion à son entrevue avec Mirabeau.
CullBESPOMJAXCK
i" juillet 1790.
Mémoire^ écrit tout entier de la main de la Reine.
lié duc d'Orléans revîendra-t-il à Paris? c'est ce qu'il est inutile d'approfondir.
Faut-il l'empêcher d'y venir? commenl le traiter s'il revient? voilà seulement ce qu'il fiiut examiner. L'empêclier d'y revenir seroit une fausse mesure parce qu'elle seroit impuissante: d'abord, ce seroit s'y prendre bien tard, en second lieu de tous les obstacles que l'on mettroit à son retour il n'en est aucun capable de l'arrêter s'il avoit un p;N'ti pris, et c'est toujoui-s une grande faute d'ordonner, quand on n'est pas sûr de l'obéissance. Enfin ces obstacles pouvant être regardés par le peuple comme une perséimtion de la cour, changeroient le retour du prince en victoire contre les ministres; — ces obstacles crceroient des dangers dans un événement qui par lui même n'en a aucun. C^eci sera plus facile à démontrer en examinant la conduite qu'il
' Cu inuiiioiie u ôlé rédige par Mirabeau.
rk.
DE MABIE ANTOINETTE. 119
conviendra de tenir dans le cas de son retour. — L'ancien parti du duc d*Orléans n'existe plus, outre que les circonstances et les prétextes ne sont plus les mêmes, ce parti cherchoit un chef, et ce prince n'est plus qu'un fantôme. — Le parti connu sous le nom de jacobins n'a jamais été celui du duc d'Orléans, c'est cependant le seul qui le puisse rechercher, le seul sur lequel il pût chercher un appui. Or cette probabilité, la seule oiii'on doive s'arrêter, indique parfaitement la conduite qu'il faut tenir. — Traiter assez bien le duc d'Orléans pour qu'il n'ait pas le droit de se plaindre de la cour, ou l'anéantir, parce que c'est lui ôter tout moyen de se jeter dans un parti. — Si en continuant d'avoir des liaisons avec la cour, il se jetoit dans les jacobins, son influence seroit beaucoup moindre parce que son parti s'en défieroit. — Si les jacobins l'adoptoient malgré de telles liaisons, ce parti se perdroit lui même dans l'opinion des démocrates, outre que le prince n'est pas assez délié pour savoir contenter son parti, si on ne lui fournit pas à la cour des prétextes de se plaindre ; — dans tous les cas, si n'ayant aucun
IBU LUHHESPONDANUF.
prétexte de se passer de la cour, il se jetoit eii forcené dans le parti des démocrates, on lui ôteroit, en le ménageant, le seul mérite qu'il peut avoir, celui d'un prince persécuté; la mesure que l'on Indique a encore deux autres avantages : le prince à la cour sera un embarras de plus pour la F. *; — ces deux ennemis en présence l'un de l'autre se contiendront mutuellement. — D'un autre côté, on ne sait pas assez jusqu'à quel point dans les événements que l'anarchie nous prépare, il sera nécessaire de présenter pour drapeau le nom d'un prince de la famille royale et de l'enlever aux factieui. Une conduite mesurée est donc encore nécessaire sous ce rapport. — Elle l'est d'autant plus qu'une persécution apparente sembleroit aujourd'hui l'ouvrage de la F., et donneroit pour amis au premier tous les ennemis du second, et que les esprits s'aigriroient de plus en plus; qu'on donneroit un chef au parti qui est sans chef, que la F. deviendroit plus que jamais celui de la cour, — et par cela même tout retour à un meil-
' Lafaycitf.
DE MARIE ANTOINETTR. 181
leur ordre de choses seroit impossible. — Les ménagements que Ton indique ne sont d'aucun danger. Le duc d'Or : est méprisé des provinces, on y connoit son incapacité, sa légèreté. Paris connoit son immoralité ; que craindre d'un tel homme? — La seule précaution qu'il faut prendre est de ne pas lui donner des forces qu'il n'a pas. Le servir, c'est l'affoiblir, le ménager, c'est le tuer lui et son parti. J'hésite d'autant moins à donner ce conseil qu'il sera toujours temps de changer de conduite selon Iff drconstances, mais dans ce premier moment je croîs que le roy devroit se borner à dire : Je vous vois, je vous verrai avec plaisir, mais je désire que votre nom ne soit plus dans la bouche des hcûeax. —
Cette marque de bonté da roy Fendiainera; sa paix avec la cour âtera an jaeolmis toute apparence de %*ea emçareti — la craiiite de per ^ dre ses apanages dans on boaleTenemait total le retiendra, et si la F. épnmwe im embarras de plus je ne vois pas grand mal à cela.
Ce 7 juillet (1790).
A SON FRÈRE LÉOPOLD
Mon cher frère, M"" de M.' vous a sans doiile fait connoître après combien d'incertitudes noiis nous sommes déterminés à faire parler à M.' J'avois cherché un moyen qui m'a longtetnps échappé , il me falloit une personne sûre et hien posée qu'il ne piît pas déjouer. Je m'en étois ouverte à FlachsP : qui ne trouva rien à m'indiquerily a trois mois. Enfin ïi\ personne la plus propre à une pareille négociation, le comte de I^m.' s'est rencontré sous ma maiti et je l'ai employé sur le champ, il paroît qu'il étoi^ avec M. pendant la plus grande partie des funestes journées d'octobre de l'année dernière et il m'a affirmé que M. loin d'y avoir pris aucune part s'étoit montré dans cette circonstance exaspéiti
' Le comte de Mcrcy.
' Mirabeau.
' Flachslanden.
* Lu comte dv Lamnrck.
contre. J'avois besoin de cette assurance pour me décider, le frisson me restoit encore malgré cette affirmation qui cependant de voit être une certitude vu le caractère de celui qui parloit. M. ' aété mis d'abord en rapport avec le comte de M.* qui m'a dit en avoir été complètement satisfait et a même ajouté que depuis longtemps M : dégoûté de la marche des affaires se sentoit en disposition de s'entendre avec la cour et s'attendoit à des ouvertures de ce genre, qu'on pou voit voir d ailleurs par ses travaux dans Tass. qu'au fond il avoit toujours été l'homme des principes monarchiques. L'accord a été bientôt conclu. M : a fait remettre au roy des mémoires d'un très bon esprit et absolument royaliste, j'aurois voulu vous en envoyer une copie ou des ext ^its, mais le roy les a gardés tous. Malheureusement tout s'est passé à l'insu des ministres et cela ne marche pas comme il seroit désirable, cependant on a bon espoir à côté de moi que tout s'arrangera avec le temps, quand surtout l'ass: sera bien persuadée de la sincérité du roy. Du reste
^ Mirabeau.
' Le comte de Mercy.
IBi COBIIESPONDANCE
nous recevons des mémoires des partis divers et on pense auprès de moi emprunter à chacun de ces conseils pour mieux combiner sa conduite; après la lecture de plusieurs mémoires de M' :im ' surtout très fort, on a trouvé qu'il seroit à propos qu'il me vît pour prendre des instructions générales; j'avoue que le frisson d'Iiorreur me
' reprit plus que jamais à cette idée, mais couime
en le voyant on pouvait résumer en une demi
' heure beaucoup d'idées dont il faudroit recher-
cher le détail en cent lettres éparses, et qu'on
I pouvoit s'entendre et se concerter sur toutes
choses une bonne fois pour toutes, j'ai consenti ■ h une entrevue secrète. J'ai donc vu le monstre ces jours derniers avec une émotion à être malade, mais que son langage a bien vite contrebalancée^surle moment, c'étoità Saint-Cloud il y a quatre jours. Le roy étoit auprès de moi et a été fort conteiït de M. qui lui a paru de la meilleure foi et tout à fait dévoué. On croit tout sauvé. La première condition du plan de M : est notre éloignement avec toute notre famille hors de Paris, non pas à l'étranger, mais en France. ' MirM.cnu.
Je vous tiendrai au courant des détails de Texé* cution de ce projet qui est trop grave pour ne pas demander une prudence extrême et un secret absolu. Aussi cette lettre, comme les autres, vous arrivera par une voie da noi conosciata.
Adieu, mon cher frère, mes enfants vous baisent les mains et moi je vous embrasse bien tendrement.
Ma fille est une bien grande consolation pour moi.
9 juillet (1790).
Second Mémoire^ écrit tout entier de la main
de la Reine.
J'ignore si c'est à Tinsu du roy et de la reine que La F: adresse directement au congrès de Belgique M' Dumourier escorté de ce Lasonde dont le commandant de la garde parisienne ^ a
^ De Mirabeau.
* Lafavette.
rOBUESPONDANCR
fait depuis phisietirs mois son jockey polîtiqnr.
— et certes il étoit difficile de le choisir diins un genre plus bas et plus pervers. Ce que je sais c'est que M*" Duniourier est parti on part anjoiird'hui, et que si c'est à l'insn des Tuileries, l'envoi d'un maréchal de camp de quelque mérite,
— employé actuellement, si je ne me trompe, à Cherbourg, — son envoi, dis-je, avec unecon»mission pour ainsi dire avouée puisque c'est au congrès qu'il est adressé, est l'acte le plus tranchant d'un maire du palais qui veut décidément passer aux yeux des étrangers, pour être le maître de tout et de tous. — Que si les Tuileries i le sachant ont cm devoir me le cacher, ou ont oublié de me le dire, je pro6te de cette double supposition pour faire observer :
Que, dans la première, je ne puis donner que de mauvais conseils si je ne suis qu'à demi avisé, et plus encore si je suis induit en erreur ; — que dans la seconde, je ne pourrai jamais être vraiment utile qu'alors que l'on me tiendra soigneusement au courant ou plutôt que l'on m'aura mis à même de tout découvrir à temps. — Je ne doute pas que si M"" le duc d'Or!., contre toute
DE MARIE ANTOINETPR. 187
vraisemblance et toute décence, s'abstient de revenir*, ce ne soit Teffet de la lettre du roy qui lui donne ce faux fuyant, et qu'ainsi l'imprudence de cette lettre dont la publication sera d'un mauvais effet, toute insignifiante qu'elle soit, ne doive être imputée à l'inspiration de M' de la F: et par conséquent ne doive passer pour un acte de maire du palais d'un autre genre, et d'autant plus fâcheux qu'il constate aux yeux de tous, la prépondérance du visir et l'impuissance du maître. — Ceci me ramène à ce que j'ai eu l'honneur de dire à la reine avec quelque énergie, mais peut être trop de brièveté, savoir que tout étpit perdu si elle se concentroit dans un veto qui ne fait qu'ajouter à l'indécision du roy, au lieu de se déterminer à lui donner toujours l'impulsion ; je vais citer un exemple récent des conséquences de cet ordre de choses. — Je ne puis pas m'empêcher de croire que mon conseil d'avant hier, relativement à la convocation d'un comité de Tass. nationale étoit salutaire et d'une bonne politique
* Le duc d*Orléans rentra à Paris le 1 1 de ce mois.
CORBESPONDANCE
SOUS tous les rapports. Mais i) est évident qu^ pareille mesure devoit être presque subite, et que le moment en est déjà pour ainsi dire passé. Or si le roy étoit accoutumé, dans les occasions importantes, à ne point consulter surunedéd' sion arrêtée par la reine, nous aurions eu un succès, an lien d'une inquiétude de plus. Chaque individu n'a qu'une mesure d'attention et de volonté : — le roy et la reine, tracassés par une délibération qui ne se réalise pas, apportent moins d'activité et d'énergie à celles qui devroient se réaliser. — Encore une fois, t*int que la reine n'aura pas auprès du roy un habile agent de son influence secrète, et surtout, tant que l'un el l'autre n'auront pas dans le ministère, un homme avec lequel ils puissent conférer chaque jour d'une manière abandonnée, et qui n'ait d'autre intérêt, d'autre gloire et presque d'autre sûreté (|ue la restauration de l'autorité légitime, on fera plus ou moins de fautes, on en épargnera plus ou moins, on se défendra avec plus ou moins de talent, mais le roy et la reine ne seront que des prisonniers timides, toujoui"s obligés de composer avec leur geôlier, toujours lioi-s d'état
DE MARIE ANTOJNbTTE. i89
d'instruire par eux-mêmes leurs juges, toujours à la merci des insurrections, des menées 'de l'ambition, ou de la démagogie.
Ce i6 juillet (1790).
(AU COMTE DE MERCY
J'ai reçv vos lettres ce matin, monsieur le comte, je n'ai que le temps de vous le dire, car D : part à l'instant. Je n'ai rien à ajouter de bon à ce que je vous ai mandé sur les nouvelles publiques, elles ne sont pas bonnes dans ce moment, il règne de grandes divisions dans l'ass: ; on s'y bat à coups de pistolet, j'ai horreur de cela, des législateurs ne doivent pas s'égorger. Paris souffre beaucoup et se plaint. On désire la fin, on la demande. Dieu nous donne l'ordre et la paix! Adieu. —
Ce iti aousi i '790).
(Af COMTE DE MERCY.)
Vous aurez aujourd'hui un grand papier et une petite lettre, monsieur le comte, notre vieil été trop uniforme pour que j'ai rien à vous dire; l'indispo-sition du roy a cessé depuis qu'on a employé le quinquina, il y répugnoit en ayant été fort remué la dernière fois, mais cela l'a soutenu d'une grande force, la lièvre a tout à fait disparu, et maintenant il a sur ses genoux sa petite tille qui lui a dit des choses si folles qu'il a pensé en mourir de rire. Cette vie là est bien bonne après les inquiétudes. Adieu. —
Marie Antoinette
(^ aa octobre 1790.
A SON FRÈIU-: LÉOPOLD.
Nous voilà retombés dans le chaos et dans toutes nos déliances. — M.' avoit fait remettre
DE MARIE ANTOINËTIE. 191
quelques .notes un peu vives mais raisonnées sur la nécessité de prévenir les usurpations de l'ass : et de ne pas lui laisser lancer un décret déclarant sa compétence à la nomination des ministres ; il avoit proposé plusieurs noms et le roy étoit disposé à examiner la question, quand à propos de troubles survenus sur une escadre, il a prononcé un discours de violent démagogue à épouvanter les honnêtes gens. — Voilà encore nos espérances toutes renversées de ce côté, le roy est indigné et moy désespérée. — Il a écrit à un de ses amis^ en qui j'ai beaucoup de confiance et qui est un galant homme trèsdévoué, une lettre explicative que l'on m'apporte à l'instant et qui me semble fort peu de nature à rien expliquer ni excuser. — Cet homn^e est un volcan qui mettroit le feu à un empire^ comptez donc sur lui pour éteindre l'incendie qui nous dévore ! il aura fort affaire avant que nous ayons repris en lui confiance. — Au fond le roy sent lui-même l'opportunité de s'opposer aux envahissements de l'ass : qui ne tend à rien
' Le comte de Lamarck.
laS GOIlRESPONOANf F.
moins cju'à annihiler complètement le pouvoir royal, mais comment ta ire goûter ses avis quand d'un autre côté on donne dans les excès incendiaires. — Cependant un bon avis est toujours bon de quelque côté qu'il vienne et j'insiste auprès de l'archevêque pour qu'r! parle. — Lam. ' défend Mir : et soutient que s'il a parfois des par de là, comme il dît, il est de bonne foi pour la monarchie et fidèle, et qu'il réparera cet écart de son imagination oîi son cœur n'est pour rien ; voilà ce que le roy ne voudn) pas croire, je l'ai vu hier fort irrité. — I.aiii.dit qu'il ne doute pas que Mir : a cru bien faire m parlant ainsi pour donner le change à l'ass. et trouver plus de crédit dans des circonstances plus graves encore. Oh mon Dieu ! si nous avons commis des fautes nous les avons bien expiées. Adieu, moncherfrère, j'aurai ces jours cy une occasion providentielle qui vous portera tout ce que je vous aurai écrit. — Je vous embrasse bien tendrement pour mes enfants et pour moy.
' Le coniie de Lamarck.
DE MARIE ANTOINETIE. 193
Ce 27 octobre 1790.
A SON FRÈRE LÉOPOLD
. Mon cher frère, je peux vous envoyer encore l'extrait d'un nouveau mémoire de qui vous savez. — n insistoit beaucoup sur le changement total du ministère, on n'a plus voulu s'y décider, on s'est borné à nommer un nouveau ministre de la marine. — Voici le mémoire ; est il plus avantageux que le roy soit forcé dans le choix d'un nouveau ministère, ou qu'il devance le vœu de l'ass : ? c'est ainsi que la question est posée par ceux qui conseillent d'attendre le décret; — mais je l'énonce d'une autre manière : est il plus avantageux de laisser rendre que de prévenir un décret qui donne un nouveau droit au corps législatif sur le pouvoir exécutif, qui mettra les ministres dans une dépendance beaucoup plus forte de l'ass : nationale et les rendra les esclaves d'une majorité, même passagère, même incertaine, toutes les fois qu'ils
n'auront pas l'air de la gouverner? Il est singu-
à*' CUIUIESPONDANCE
lier que ceux qui font ces objections — car moi je ne les fais point — conseillent précisément de laisser rendre un pareil décret. — Pourquoi ne pas le prévenir, s'il doit être si funeste daus leurs principes? pourquoi ne pas l'empêcher aujourd'hui, puisque ce seroit peut être l'empêcher pour toujours? — .If sens que nous raisonnons sur de; :ntes, et c'est pour cela que je ne viens nas fai ement à bout de per- ;ux a ^ue l'époque d'uD roèc ist point éloignée, que I à chaque instant tout 1 '< e n du pouvoir exécutif avec l'ass : seroit un obstacle au retour de l'opinion publique et que le roy ne doit agir que forcément pour ne paroître rien approuver. — Mais si rien de tout cela n'est vrai, les conseils que l'on donne au roy sont évidemment dangereux. — Or voici ce que j'offre de démontrer : aucun effort humain ne renversera jamais le> bases de la constitution, — on pourra le tenter, mais la pres([ue univeisalité de la nation les soutiendra, et pour son intérêt et pour celui au monar((ue. — O'où il suit que si un méconten-
DK MARIE ANTOINETTE. i9o
teinent quelconque capable de produire des changements utiles dans la constitution doit éclater, ce sera précisément lorsque le roy sera coalisé avec la majorité de Tass : nationale, car alors les esprits bien intentionnés voyant dans cette réunion une barrière impénétrable contre le despotisme, croiront pouvoir sans péril façonner leur liberté, détruire l'anarchie, et corriger les abus des nouvelles loix. — Alors la confiance ayant repris son cours naturel, le retour de l'opinion tournera au profit d'une autorité qui aura cessé d'inspirer des craintes ; — c'est sous ce rapport que j'ai montré la nécessité d'un nouveau ministère qui pût être regardé comme l'ouvrage de la majorité de l'ass : et que cette même majorité s'obstineroit à soutenir. Celui qu'on est sur le point de nommer ne sera tel, qu'autant que les choix de M' de la Fayette seront absolument écartés, car il est évident que le ministère de cet homme qui n'a plus qu'un petit nombre de sectateurs, qui plus que jamais s'affiche pour le club de 89, qui sacrifie tout au petit nombre d'amis qui lui sont restés fidèles, et que l'on sait ne vouloir former un ministèj^
IH courëspundance
provisoire, que pour attendre l'instant où aes amis pourront y prendre place, et réunir avec lui tous les pouvoirs du royaume, — jamais, dis-je, un ministère choisi par cet homme n'auroit la majorité de l'ass : — c'est des Jacobins qu'il faut recevoir l'impulsion, non d'une manière ostensible. Jf no mieux ce que le roy doit à sa di; lirectement, et telle
est la liste que j'îli d ée.
Il avoit donné uni li: entière. On demandoit Rochambeau i re, dans le seul but
de mieux prouver pacité et de le perdre
Irrévocablement. ' ir ique pour les affaires étrangères de Moustier, homme lourd, mais sage et sûr, et un comité des finances. Son avis est que, si l'on fait tomber les choix sur les chefs jacobins, ils seroient forcés de composer; et s'ils ne tenoient pas, ils seroient perdus, eux et leur parti. Il lui importoit surtout que pas un seul des choix de la Fa. ne fût accepté. Ce qu'il rcdoutoit le plus n'étoit pas qu'un ministère jacobin donnât la lièvre républicaine à tout le royaume si on mcloit cet élément avec une seclion différente du parti populaire, sa raison
DE MARIB ANTOINETTE. i07
étoit que le démagogue le plus enragé, une fois au timon des affaires, verroit de plus près les maux de TÉtat et reconnoîtroit la nécessité de consolider le pouvoir royal.
Adieu/mon cher frère; je vous embrasse dn fond du cœur.
Ce p novembre (1790).
A LA PRINCESSE DE LAMBALLE
Je ne peux résister au plaisir de causer avec vous un instant, mon cher cœur; je n'ose pas vous écrire longuement, parce que le médecin m'a défendu toute application, mais je veux me forcer, car vous êtes ma consolation. Votre lettre m'a fait bien plaisir et peine à la fois, j'y ai vu combien vous m'aimez, mais vous ne voulez pas vous soigner, et cela me chagrine. Tenez, ma chère Lamballe, je me fâcherai tout de bon avec vous ; ma santé est assez bonne, celle de mes enfants est excellente, ils sont presque toujours avec moi et m'occupent beaucoup; le dauphin a l'humeur plus facile, il n'est plus si colère* ma fille est très aimante, la pauvre petite
lU CORHKSPONDàSCF,
voudroit vous voir. M"" de Penthièvre a été un peu malade, mais les dernières nouvelles étoient très bonnes. Je suis bien triste et affligée de l'état des affaires, quoiqu'elles paroîssent prendre une meilleure tournure, mais on ne peut se flatter de •.rien, car je ne vois dans nos amis mêmes que des caractères sans sol; é et qui ne savent tenir contre les moindres ?s des méchants.
Adieu, mon cher cœur, vous savez si je vous aime et si jamais je peux changer.
• Marie ANToiMcm;.
i4 novembre i^i,"-
A SON FRJîRR LÉOPOLD.
Mon cher frère, voilà déjà dix jours que l'on me cache l'arrivée à Paris ou la prochaine arrivée de cette misérable femme r,aTnotte qui s'étoit réfugiée en Angleterre; un mémoire de Mir : m'en a insti'uitc. Il est évident que cette femme ne peut avoir eu dVlle-même l'idée de reparoiti'e, ç'auroit été courir un risque très graAe, puisqu'elle est sous le coup d'une cou-
damnation infamante, si elle n'étoit pas appuyée par le parti des scélérats. — Qui crpiroit à l'effronterie de M^ de Lafayette, assez osé pour demander l'ordre d'arrêter cette créature comme s'il y avoit à délibérer là-dessus et à prendre des ordres quand il s'agit de faire exécuter la loy contre une condamnée qui s'y est soustraite. — Mir : a très bien parlé à ce sujet ; il pense que c'est une intrigue dont le duc d'Orléans est Tauteur. — Je n^en sais neiij mais c'est bien possible, car c'est une âme inique qui est vouée à la F. Des ordres formels sont donnés, le garde des sceaux a donné sur le champ des instructions au Châtelet. — Je suis très satisfaite du zèle de Mir : — Il a écrit sur cette sale menée une seconde note encore plus forte que la première, où il discute le cas où mes ennemis voudroient remettre cette femme sur la scène comme un instrument de leur vengeance. La simple révision de son procès seroit déjà une injure sanglante. — Je vous envoie la copie du mémoire de Mir : on fait toutes les recherches, elles ont été stériles jusqu'à ce moment; — on pense qu'elle change très souvent de logement
SOD CORRESPONDANCE
pour dépister; — dii reste, les mesures sont bien prises. — Mir : a demandé itérativement à me voir de nouveau. — Vu sa dernière conduite, j'y aurois été disposée, mais je suis trop mal entourée, trop surveillée, et je crains trop une imprudence pour en braver les conséquences qui seroient si funestes. — Au milieu de toutes le* commotions et des es, nous nous portons
assez bien, et mes i ai :s, qui sont très affectueux, sont ma consolation. — Adieu, mon cht-r frère, depuis 8 jours j pie une occasion.— Vous savez si je vous aime avec tendresse.
Ce ay décembre 1790.
A SON FRÈRE LÉOPOLD
Oui, mon cher frère, notre situation est affreuse, je le sens, je le vois, et votre lettre a tout deviné. La natiu-e humaine esl bien méchante et monstruetise, et cependant cette nation, j'en ai eu des preuves singulièi'es, n'est pas mauvaise au fond ; son défaut est d'être trop mobile ; elle a des élans yénéreuv qui ne se soutiennent pas,
elle se laisse enflammer comme un enfant et mener, et une fois égarée on lui feroit commettre tous les crimes, sauf à se repentir avec des larmes de sang ; il est bien temps quand le mal est fait! Vous me rappelez que j'avois considéré les Etats généraux comme un foyer de trouble et Tespoir des factieux. Ah! depuis ce temps-là nous avons fait bien du chemin. Je suis journellement abreuvée d'injures et de menaces. A la mort de mon pauvre cher dauphin*, la nation n'a pas seulement eu Tair de s'en apercevoir. A partir de ce jour là le peuple est en délire, et je ne cesse de pleurer ou de dévorer des larmes. Quand on a subi les horreurs des 5 et 6 octobre, on peut s'attendre à tout. L'assassinat est à nos portes ; je ne puis paroître à une fenêtre, même avec mes enfants, sans être insultée par une populace ivre à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, bien au contraire, et il se trouve assurément là des malheureux que j'aurai secourus de ma main. Je suis prête à tout événement, et j'entends aujourd'hui de sang-
' Louis, dauphin, né en 1781, mort le 4 juin ^7^9'
ans rriHRESPONDANCr;
fn nander ma tête. Mes chagrins s'aug-
mentent, mon cher frère, de l'état de votre santé. Je ne saurois vous dire combien j'ai été touchée de la bonne longue lettre que vous m'avez écrite de votre lit de souffrance ; je reconnois bien là votre cœur et je vous reraen-ie de toutes mes forces, m ' papdonnez moi, je vous en conjure, inue à me refuser à
votre conseil de qi ngez donc que je ne
m'appartiens plus; mon devoir est de rester oii la Providence m'a pli et d'opposer mon
corps, s'il le faut, aux )oi çnards des assassins qui vondroient arrïv* l'an rov. Je serois in-
digne du nom de notre mère, qui vous est aussi cher qu'à moy, si le danger me faisoit fuir loin du roy et de mes enfants.
Les travaux trop nombreux auxquels vous vous êtes livré vous ont épuisé, mon cher frère ; retrouvez vos forces dans le repos, je vous en supplie, et faites moy souvent donner de vos nouvelles, car je ne veu\ pas que vous vous donniez, vous même cette fatif^ue. Comment vous ferai-je arriver cette lettre? Je lif^nore. Je me méfie de tout ce <[ui m'entoure. J'espère avoir demain on
DR MARIF. ANTOINRTTR 901
après une occasion sûre. Je vous embrasse, mon cher frère, avec bien de la tendresse.
Ce 14... (1790).
( AU COMTE DE MERCY
Je vois, monsieur le comte, qu'en répondant à gg, il (aut accabler P^^^^ d'éloges, mais ne rien dire de bien positif, car il y a telle circonstance où nous pourrions être bien aises de retirer cette correspondance à nous même, et il ne faut pas se lier d'avance les mains.
Vous serez peut être étonné que je vous renvoyé sitôt vos papiers, mais comme le commandeur part demain pour Brux, j'ai pensé que c'étoit une bonne occasion pour écrire plus tôt et plus sûrement. Je joins icy une note de Mir. pour vous faire voir ce qu'il y a à penser du douloureux effort que je me devois. Je n'ai pas besoin de vous recommander de ne vous faire aider de personne pour lire la note de M . Adieu.
lAI COBHESPOSDANCE
(AU COMTE DE MERCY
Je pense, monsieur le comte, que le courrier, tout nécessaire qu'il est à envoyer, peut très bien être différé jusqu'à lundi an soir, parce (|ue lundi matin arrive la poste de Vienne, et dimanche celle d'Espagne , et que ces deu\ postes nous mettront peut être dans le cas d'envoyer à Turin, alors nous ferions d'une pierre deux coups. Si lu poste n'apporte rien , vingtquatre heures de retard sur tine pareille distance sont peu de chose.
Adieu, monsieur le comte, vous savez quelle est pour vous mon estime.
Mabir Antoinktte.
(au comte de meucy.) Voici la lettre au roy de Sardaignc, le rov nr l'a pas fermée pour que vous puissiez la lire. Je crois qu'elle rentre tout à fait dans le projet qui a été entendu. Mandez le moi ; bonjour, monsieur le comte.
Le 7 (1790)-