AU COMTE D'ARTOIS
J'espère, mon cher frère, que mes tantes vous auront parlé de nioy et vous auront dit et bien prouvé que ce n'est pas ni manque d'amitié ni manque de confiance qui fait que nous avons été si longtemps sans vous écrire. Ma
DE MARIE ANTOINETTB. 211
sœur a dû vous parler aussi pour moy du voyage i(ue vous vouliez faire à Vienne ; si vous m'aviez consultée, je vous en aurois dissuadé; mais croyez que jamais je n'eusse écrit à d'autres que vous pour vous en empêcher; votre frère, quoique se portant mieux, n'est pas encore en état de vous écrire et me charge de vous dire que, ne sachant rien de vos projets présents, nous ne pouvons entrer en aucune discussion avec vous; mais, d'après les bruits sur les démarches de M"" le prince de Condé, nous vous conjurons de ne pas vous livrer à des projets dont la réussite est au moins douteuse, et qui vous exposeroient sans nous servir. Comptez, mon cher frère, que, dès que les circonstances le per^ mettront, nous vous ferons part de ce qu'il sera possible de faire; mais, dans tout état de cause, nous croyons intéressant que vous restiez ou vous êtes * pour être à portée des provinces méridionales, et les diriger lorsque les circonstances permettront d'agir. Adieu, mon cher frère, la difficulté et le peu d'usage d'écrire comme
^ A Turin.
2H OOIUIKSPONDANCR
cela m'empêchent de vous en dire davantage, je vous aime et vous embrasse de tout mon ctEur.
Marie Antoinette.
L'homme qui porte cette lettre est sûr et (idèle, montrez la au roy de Sardaigne.
Co t4 avril (i79i).
AU COJrrE DE MERCY.
J'ai reçu toutes vos lettres, monsieur le comte, et si j'ai tardé à vous répondre, c'est que j'attendois une occasion sûre; j'ai déjà envoyé ce que je vous écris par M' de Cnissol en clair, je profite maintenant d'une autre voie, je vais essayer de répondre à tous les articles de votre dernière lettre en chiffres. Il paroît que je me suis bien mal expliquée ou qu'on m'a bien mal compriseà Vienne quandon me répond qu'aussi longtemps que l'on ne sera pas en lieu de sûreté, aucune tentative étnin^^ère ne peut devenir eflitîace, In moindre démonstration deviendroit uièine d'un danger effiayant. Hé! avons nous jamais de-
DE MAHiB ANTOINETTE. 213
mandé qu'on fît la moindre chose avant que nous ne le jugions nous-même à propos eHîonvenable ? Mais pour cela et pour toute notre règle de conduite, je n'ai cessé de demander une réponse positive, et c'est celle qu'on ne me donne pas. Si nous pouvons parvenir à sortir de Paris et arriver dans une ville forte, et que nous réclamions, de là, les secours de l'empereur sur nos frontières, pouvons nous y compter, oui ou non ? Sans cette assurance préalable, il n'y a rien à entreprendre icy ; mais pour m'expliquer encore plus clairement, nous ne demandons ni ne demanderons à aucune puissance (à moins d'un événement pressant) de faire entrer de leurs troupes dans ce pays cy. Nous désirons seulement qu'au ifnoment où nous serions dans le cas de les réclamer, nous puissions être assurés que les puissances voudront bien avoir des troupes sur leurs frontières bor* dant la France, en assez grand nombre pour servir de soutien et de ralliement à tous les gens bien intentionnés et mécontents qui voudroient nous rejoindre, mais qui par l'éloignement ou d'autres causes ne pourroient pas arriver jus-
4 r.ORHESP0NDANCE
i. La Suisse et la Sardaigne sont très I osées , mais elles ne peuvent rien sans
l'accord des grandes |>uissances. Vous savez la réponse de l'Espagne; je l'ai mandée à mon frère par le courrier même qui passoit pour aller à Vienne, il m'a répondu le i4 mars par la même occasion e mot sur l'Espagne,
ce qui fait ir m'ayanl demandé
avec empre lent nse, je n'ai pu Ini
rien dire : i t plus fâcheux que
si sa cour n'i p ^ '^ t<)ij cWe saisira le
prétexte de l'ii l'empereur pourne
rien faire, et si elle est ^n intentionnée, sa lenteur naturelle ne sera que prolongée par le silence de Vienne.
Point de doute que la continuation de la pierre des Turcs et des Russes ne soit fâcheuse pour toute combinaison politi(|ue de l'Europe: la conduite de l'Angl. clans ce moment prouve bien ses vues et ses projets. Je crois comme vous qu'il sproit bien fait de s'assurer de cette puissance, mais il est impossible de traiter avec elle avant d'avoir pris un parti décisif par la crainte même que, par sa mauvaise volonté, elle ne
trahisse notre secret vis à vis de nos plus grands
ennemis dans ce pays cy. Mais nous allons nous occuper d'y avoir une personne sûre, qui tâche de bien connoître toutes les dispositions du cabinet et qui ne parlera et ne traitera qu'au moment même où nous sortirons d'icy, pour obtenir au moins la neutralité de cette cour, par quelques sacrifices même si cela étoit nécessaire ; nous préférerions d'employer pour cela Barthélémy ^ qui est déjà sur les lieux, et qui , par sa place, peut parler à tout le monde ; mais est il assez sûr et fidèle, et attaché à la bonne cause? Je n'en sais rien, vous le connoissez, mandez moi ce que vous en pensez. Les deux points dans votre lettre, qui sont l'évasion possible à exécuter et un lieu pour se retirer, sont ce qu'il y auroit de moins difficile à ce que je crois, en y mettant de la précaution et se livrant avec pnidence à des hasards inévitables ; pour le troisième où il est question d'un parti considérable de troupes fidèles , d'une province dévouée et d'une somme suffisante pour passer deux ou
* Successivement envoyé en Suisse, en Suède et en Angleterre.
au CORaeSHONDANCK
lis, je ne doute pas qu'une fois hors d'icy montrant, notre parti ne soit très considéi , composé tant de gens bien intentionnés que de mécontents, et de ceux que la peur ramènera à nous. Pour les troupes, c'est k W de ouilié à s'en assurer, et il croit ainsi que le roy : itrant en ramèneroit
c que d'en avoir ua lu, et je en àpeu près rassemblé.
La ovince d'; aroît devoir nous ser-
vir d'asile, et jus serons il sera très
aisé de s'y cessité y étoït; quant
à l'aident t difficulté et pourtant
sans lui rien ne peut s'entreprendre. II faudroit quatorze à quinze millions pour les premiers mois, mais où les trouver.-* n'y auroit il pas moyen de faire quelque emprunt en Hollande sous le nom de plusieurs particuliers, et sous le prétexte d'acheter des biens nationaux? Voyez si vous ponriiez trouxer quelqu'un pour cela, nous chercherons en Aiif^Ieterre d'en trouver de la même niailicre. J'ai parlé à Laborde*, non pas
' M. il»' La Borde, Miicien premier valel du cliniiihre de Louis XV, ouii fei-mier fjoiRraL
dans le sens que je vous dis là, car je crains sa femme et ses indiscrétions ; mais, comme désirant trouver de l'argent pour avoir des fonds pour la législature prochaine. Il s'y est refusé, non pas pour moi, mais pour les affaires du roy, croyant que la liste civile ne pourroit pas suffire aux intérêts, il m'a dit en même temps qu'il avoit déposé deux millions en Angleterre pour moi. Ils pourront peut être servir en cas de besoin. Il y a d'autres mouvements d'argent qu'on nous propose icy sur les arriérés des départements; on pourroit toujours les avoir sous le prétexte de la législature prochaine et ils nous serviront au besoin. Voici le moment où l'on parle de cette nouvelle législature, nous pensons, le roy et moi, qu'il est essentiel de ne pas la laisser arriver, et que la manière dont on voudra consolider cette monstrueuse constitution, avant de se séparer de celle cy, nous servira suffisamment de prétexte de prendre un parti fort et seul convenable à notre position. C'est pour l'instant que nous le pourrons, qu'il faut réunir toutes nos forces et tous nos moyens; la composition n'est plus possible avec ces gens cy.
CORRËfiPONDAKCR
toutes mes réflexions ; j'y ajouterai une
: les puissances étrangères et surtout
ous disent toujours d'attendre, ntais le
is-nous? Le mal augmente chaque jour.
l'opi
1 est aujourd'hui au point où elle pcul
être,!
B ) n'ira plus qu'en déclinant; la Suisse ei
la Sardi e
et se déf;oùteront si
on
dans l'intérieur du
royaume les p ii i
intentionnées, voyant
qu'or
1 les leurr(
et qu'on ne fait rien.
prendront lei i
irrangeront le moîa-;
mal possible i
se le régime actuel,
elles
François enfin
jut hors d'icy feront
peut-être quelques sottises qui, en les perdant, peuvent nous mettre dans une position de laquelle nous ne pourrons plus tirer aucun
parti.
Répondez-moi promptement, surtout sur ce que nous devons attendre ou non, en cas que nous sortions d'icy. C'est au mois de juillet que l'iiss : doit (inir; il faut que notre parti soit pris a\ant, pour tous les événements. Je répondrai à votre lettre du 5 avril par la même occasion.
Adieu. Amitié, confiance et reconnoissance
sont trois sentiments gravés dans mon cœur pour vous et pour ma vie.
Conservez-moi ces lettres que je serai bien aise de revoir.
Marie Antoinette.
Ce 20 avril 1791* A SON FRÈRE LÉOPOLD.
Je prépare ces petites notes au fur et à mesure, mon cher frère, sauf à vous les envoyer bien tard à cause de la rareté des occasions. Le roy et moy nous avons été l'objet de nouvelles violences de la part de la populace dans la journée d'avant-hier. Nous étions montés en voiture avec nos enfants pour nous rendre à Saint- Cloud, quand une foule furieuse est accourue et nous a empêchés, avec des vociférations, de sortir des Tuileries. Le maire de Paris et la Fay : n'ont jamais pu parvenir à dissiper l'attroupement. Nous sommes restés près de deux heures ainsi, ne pouvant ni avancer ni rétrograder.
CORRESPOND AISCE
ce qu'on nous a dit d'insultes et de gross es pendant ce temps là est inimaginable. Il a bien fallu de guerre lasse reinonler au palais. Les enfants ont été durant cette scène de violence très-raisonnables, mais ils en ont élé ensuite malades. Nous nous sommes rencontré», le roy et moy, dai êrae pensée qu'il falloil
en finir a it de choses, et prendre
le parti i ) v i avons parlé. Attendei
vous donc à qu être préparé, et jour des événe:
permettront. La i
• udain voyage, tout \a
u.. endrai compte jour par
1 ant que les occasions Ir
e st hérissée de diniculté»
effrayantes, mais notre situation est telleraeoi intolérable qu'il vaut mieux tout, que de s'y résigner. Mes enfants pleuroient encore tout à l'heure de ne pouvoir aller à l'air. Les pauvres innocents, s'ils savoient l'horrible vérité!
Adieu, mon cher frère, je vous embrasse av«' bien de la tendresse.
DE MARJE ÂNTOINEITC. 221
Ce3o avril i79i.
AU COMTE DE MERCY
Ni moi ni personne, monsieur, ne pourroit répondre à vos objections, mais qu'y faire, il n'y a qu'à laisser aller, puisqu'on ne peut em* pêcher. Voici mes lettres.
J'ai été fort occupée de ce que vous m'avez mandé sur la banqueroute. Heureusement elle me paroît, ainsi qu a beaucoup de gens, impossible à faire, à moins d'un bouleversement pareil à celui d'un tremblement de terre. Songez donc à la quantité immense d'assignats répandus, et qui le seront encore; chaque porteur d'assignat est intéressé à ce que son papier soit bon; j'ai horreur de ces assignats qui nous ont fait beaucoup d'ennemis, mais enfin ils existent et je raisonne dans Tétat présent des choses. Depuis toutes les affaires je me suis mise au courant de bien des détails, j'ai vu par exemple le produit immense de Timpôt seul de l'enre-
3^ CURKESPONDAKCS
gistrement. Mont', me disoit encore ce matin qu'il avoit déjà rapporté 5 millions par mois, et que les patentes seroient d'un bien autre rapport, etc. Les dépenses sont vraiment diminuées. Au train dont vont les choses, j'entendois dire hier au roy que s'il y avoit un défidl. plutôt que d ayer les créanciers de
l'Etat on p ISS : à ne plus payer les
frais du culte, et e religion feroit \ivn
ses prêtres comme en ngleterre. Vous voyez, monsieur le coi a banqueroute est bien
difilcile; il faut ne sois pas la seule i
penser ainsi p me dit que les effeb
montent tous les jours.
Cela n'empêche pas que nous ne soyons dans un très-triste, très-cruel moment, et que ce moment ne puisse être fort long. Adieu. J'attends une lettie de vous.
' DE MAHIE ANTOINETTE. 22H
Ce 6 may 1791.
(AU COMTE DE MERCY
Notre position est affreuse, ^et telle que ceux qui ne sont pas à portée de la voir, ne peuvent pas s*en faire d'idée; il n'y a plus qu'une alternative icy poumons, surtout depuis le 18 avril, ou faire aveuglément tout ce que les factieux exigent, ou périr par le glaive, qui est sans cesse suspendu sur nos têtes. Croyez que je n'exagère point les dangers ; vous savez que mon opinion a été, autant que je l'ai pu, la douceur, le temps et l'opinion publique; mais aujourd'hui tout est changé ; ou il faut périr, ou prendre un parti qui seul nous reste. Nous sommes bien loin' de nous aveugler au point de croire que ce parti même n'a pas ses dangers, mais s'il faut périr, ce sera au moins avec gloire, et en ayant tout fait pour nos devoirs, notre honneur et la religion. Les derniers excès qui se passent encore icy pour l'affaire d'Avignon : les droits des souverains qui sont violés, le pape qu'on a brûlé publiquement, la menace de bru-
!2 rnllRESPONDANCB
lei ïssivement tou;
s les autres souverains à
comr cer par l'enip.
et le roy d'Espag., tout
nous fait une loi de quitter et de fuir un lieu,
où par notre silence et notre impuissance nous
donnons une approbation tacite à de pareilles
hoireurs; je crois les
provinces moins corrom-
pues que la c ;
c'est toujours Paris
qui donnt
royaume; on s'aven-
gleroit beaucoup,
rant que les événe-
ments du 17 et
que horribles qu'ils
soyent, produise
les commotions dans
les provinces. F^s
les affiliations mè-
nent la France d'un
l'autre; les honnêtes
gens etles mécontents (quoique en grand nombre) ou fuient leur pays, ou se cachent, parce qu'ils ne sont pas les plus forts et qu'ils n'ont pas de point de ralliement; ce n'est que quand le roy pourra se montrer librement dans une ville forte, qu'alors on sera étonné du nombre de niéfontents qui paroîtront, et qui jus(ju"iev j^éniissent en silence; mais plus on tardera, moins ou aura de soutien. L'esprit républicain gagne cliaque jour dans toutes les classes, les troupes sont plus tourmentées que jamais, et il n'y au-
roit plus aucun moyen de compter sur elles si Ton tardoit encore; l'opinion publique est à son terme et plus elle ira, plus elle décroîtra à présent; le désir naturel à l'homme de chercher la tranquillité, la persuasion où l'on est jusqu'à présent que nous ne voulons rien faire, et puis la vente des biens nationaux ; on peut compter, en retardant, que chaque assignat va faire un révolutionnaire dans la crainte d'y perdre par un nouvel ordre de choses. Je suis affligée que vous n'ayez pas pu trouver de l'argent en Hollande ; il nous est absolument nécessaire d'en trouver, et nous en cherchons de tout cqté ; si nous en trouvions comme nous désirons, qu'il soit au Pays-Bas et par icy, mandez moi quels sont les banquiers auxquels on pourroit s'adresser soit à Bruxelles, ou dans une autre ville qui soit à notre portée quand nous serons une fois hors d'icy. I^ maison Walquirse est plus que suspecte, les liaisons et la conduite de M'^ Ldouard icy, son intimité avec son cousin, doivent toujours éloigner de lui tout ce qui peut avoir rapport à nous. Il faut se méfier beaucoup de La-
borde, ce n'est pas que j'aie à m'en plaindre
Î26 couresposdance
pour moi, mnis il est tellement subjugué par ses enfiints, et surtout sa femme, qui est entièrement dans la révolution, sans s'en douter; il est venu, il y a quelques jours, chez moi, député par son fils et consorts, me conjurer d'être bien dans la révolution, qu'elle étoit consommé^^ qu'il n'y avoit plus que ce parti à prendre, et surtout de me I lemcnt aux jacobim,
que leurs chefs, Duport, m fils et Baruaveuetoient pas si mal intentionnés qu'on le croyoit; il m'a surtout fait l'éloge du dernier dont il paroît enchanté; j'ai comme de raison approuvé tout ce qu'il m'a dit, mais j'ai vu par là coirbien il falloit même se défier d'un bon homme. Il m'a tant pressée, il y a un mois, de lui donner mes diamants pour les vendre, qu'il a bien fallu lui dire que je les avois fait mettre en sûreté hors de ce pays cy, à présent il veut encore les vendre où ils sont, je crois que cela seroit inutile dans le moment et qu'an contraire il y a telle occasion où ils pourront st'i-\ ir de ie>soui'ce en les mettant en ga-^e. Je l'engagerai ,i vous en écrire, et en lui répondant un refus, vu même lui é» riviint, vous, comme si je \ous en
avois parlé, demandez lui un peu de détail sur mon argent; il m'a dit l'avoir envoyé en Angleterre avec deux millions à lui, qui me sont destinés si jamais j'en avois besoin; si on pouvoit attirer tout cet argent à Bruxelles, ce seroit au moins une ressource. Voyez dans votre sagesse ce que vous pouvez faire sur cela. Je vais répondre à votre résumé, — un mot encore avant.
Nous avons bien réfléchi à M"* Barthélémy, à la fidélité et les inconvénients que nous pouvons trouver en lui, et nous nous sommes décidés à envoyer h Londres un homme sûr et sur lequel nous pouvons compter, pour s'informer d*abord de l'esprit et des intentions dans lesquels est M^'Barth.; et il ne lui parlera, qu'autant qu'il en sera assuré ; nous lui avons donné des instructions par écrit, qui ne chargent M*" Barthélemy, pour le moment, que de nous bien informer des dispositions de la cour de Londres, de son influence dans l'Europe, et surtout icy, et de ses intentions envers nous et nos alliés. Au cas que nous puissions entreprendre quelque chose, nous le chargeons de nous mander , au cas où il seroit possible par les voies de négo-