‹ Correspondance inédite de Marie AntoinetteChapitre 5 sur 33 · XII AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

XII AVERTISSEMENT

connaître la pensée intime des augustes personnages qu'il fait revivre; lorsqu'il sera temps, nous mettrons à la connaissance de quelques amateurs sérieux, nos originaux eux-mêmes.

M. Feuillet de Couches, dans l'introduction de son curieux ouvrage, dit que toutes les lettres et documents qu'il publie ont été recueillis depuis vingt ans et copiés par lui sur les autographes qu'il possède, ou dans les archives de France, d'Autriche, de Russie, de Suède.

Quant à nous, nous n'avons pas eu le même avantage de pouvoir visiter les archives étrangères, et toutes les pièces qui font partie de notre collection, nous les avons acquises depuis un certain nombre d'années, ainsi que M. Feuillet de Couches a peut-être pu le savoir.

INTRODUCTION

I^a nouvelle édition que nous donnons de la Correspondance de la reine Marie-Antoinette se trouve enrichie de dix-neuf lettres autographes de cette princesse, qui toutes se rapportent aux époques les plus intéressantes de son existence, et viennent, sinon compléter, du moins augvienter considérablement rintérét qu'inspire tout ce qui émane de la reine, en mettant en évidence son noble caractère et ses grandes qualités.

On pourra mieux encore juger de sa prodigieuse activité, de la grâce de son esprit, du charme de ses rapports intimes.

Ces 1 9 lettres nouvelles , qui , avec les i Sa de la précédente édition, font un total de 1 5 1 lettres, toutes de la main de la reine, et presque toutes inédites, forment un recueil précieux, une histoire de la reine et

XIV INTRODUCTION

de l'époque qu'elle a traversée ;' elles rectifient plusieurs points restés obscurs de la révolution ^ et détrui sent bien des préjugés que l'absence de documents certains avait laissés se propager sur son compte.

On a copié toOtes ces lettres avec le même soin que les premières, et suivi le même ordre de classement, ety si, écoutant les conseils éclairés d'un critique éminent, on a cru devoir combler une lacune de la première édition, en faisant précéder celle-ci de quelques mots d'introduction, on s'est abstenu avec soin d'insérer de longues notes et remarques, qui ralentissent la lecture et détournent l'intérêt.

On s'est pénétré de l'idée que, dans une semblable publication, la reine seule est en scène, la reine seule a la parole...

Puisse cette voix, sortie du fond de la tombe, apporter une réparation tardive à la mémoire de cette auguste victime!...

Aucune, en effet, parmi toutes celles de la révolution, n'a été plus cruellement éprouvée que cette malheureuse princesse, et n'a eu plus à souffrir de l'injustice et de la haine des partis.

A peine les premières années de son séjour en France écoulées, et jusqu'à la fatale époque où les fureurs populaires la conduisirent à Téchafaud, ou la voit successivement en butte à la jalousie, aux in-justes soupçons, aux calomnies, aux persécutions de tout genre.

INTRODUCTION. xv

On la voit espionnée, surveillée, inquiétée jusque dans la vie privée, jusque dans sa retraite de Trianon qu'elle s'était créée pour se soustraire à cette étiquette de la cour qui lui était si pesante.

Ses actions les plus simples étaient mal interprétées, et toutes ses paroles travesties. La cour ne lui épargnait pas ses critiques ni ses oppositions, et une circonstance très-frivole en elle-même vint dès le principe développer cette disposition hostile à son égard.

A l'occasion d'un bal paré donné pour les fêtes de son mariage et où Mademoiselle de Lorraine dansa un menuet immédiatement après les princes du sang, contrairement aux usages traditionnels, toute la noblesse de France se révolta contre cette infraction à un usage qu'elle prétendait son droit et son privilège exclusif, et en conçut un profond ressentiment contre la reine qu'elle accusait d'avoir , par son influence, obtenu du roi Louis XV une dérogation si flagrante à ses privilèges ^

* On lit dans la Correspondance de Grimm :

« Peu de jours avant le mariage de M. le Dauphin, il se répandit « UQ bruit que Mademoiselle de Lorraine, fllle du comte de Brionne « et sœur du prince de Lambesq, danserait son menuet au bal paré, « immédiatement après les princes et princesses du sang, et que le « roi lui avait accordé cette distinction à la suite d*une audience que « M. le comte de Mercy avait eue avec Sa Majesté.

« La nouvelle du menuet de Mademoiselle da î^rraine causa la

,vi INTRODUCTION.

Elevée dans cette douce et charmante simplicité des cours allemandes, où la grandeur n'exclut pas la bonhomie, ayant vécu de cette vie intime de famille, sans gène et sans contrainte, avec ses frères et sœurs, réunis dans l'antique résidence impériale où ils admiraient la grandeur de leur mère, Marie-Thérèse, et recueillaient ses maximes ; elle se trouve jetée, à l'âge de quinze ans, à l'époque la plus brillante de sa jeunesse et de sa beauté, à la cour de France, où régnait encore, sous le vieux roi Louis XV. cette étiquette étroite et guindée de Louis XIV, qui, pour une nature vive et enjouée comme celle de Marie- Antoinette, était une gêne et un supplice continuels.

■ plus grande fermenlatian , parmi Ica Ducs el Pairs, qui lièrent à < leur cause, en cette occasion, toute la iiaule noblesse du royaume.

• On s'ussen)bla ciiez l'évéquc de Noyon, on dressa un mémoire i

• présenter au roi...

■ On disait que si la réponse du roi n'était pas favorable, toutes n les femmes de qualité se irouveruieut subitement indisposées et a qu'aucune ne danserait au bal paré.

■ Louis XV Gt une réponse plutôt larorable à ces pn^tentions, en

• maintenant toutefois la mesure -, ce qui Gt que le jour du bal, la

• plupart des dames qui devaient danser le menuet, afîectèrent de

• traverser les appartemeuts de Versailles en négligé, ou comme on

■ disait en elienille... L'agitation fut exttfme, et l'on prétend que le

• roi fut obligé de se mettre rn colore, pour déterminer les dames

■ ï danser leur menuet. Ce qu'il y a de sOr, c'est que les dames ne

• prirent le jiarti de la soumission aux vobnlés du roi, que dans

• roprés-midr, et que Sa M.ijesié se trouva dans le cas de différer •> l'ouverture du bal pour laisser aux dames le temps d'achever leurs

• toilettes. Mademoiselle de Lorraine dansa donc son menuet après

• 1*5 priuersses du sang ■

INTRODUCTION. XYII

Aussi cherche- t-elle à s'y soustraire autant qu'elle le peut, et à faire diversion à V ennui de la cour, en se créant, dans un cercle de familiers intimes, un genre de vie plus simple et plus conforme à ses goûts.

Cette vie de représentation, cette étiquette continuelle qui Tétreignait jusque dans son intérieur, était pour elle un supplice et tm touiment perpétuels.

« La vie est encore ici une représentation, » écrit-elle à sa mère, « et Ton ne peut s'écoua ter vivre. » Et ailleurs : « Il y a ici beaucoup « trop d'étiquette, pour vivre de la vie de face mille. 9

Toutefois les premières années de son séjour en France se passèrent doucement , et sa correspondance de cette époque reflète le calme et le bonheur dont elle jouissait. Elle ne s'occupe pas des affaires et cherche uniquement à se renfermer dans la vie de famille, et à resserrer , par des réunions fréquentes, les liens d'amitié avec ses beaux- frères et ses belles-sœurs.

Mais, même au milieu de cette vie douce et paisible, on voit qu'un fond de tristesse et d'inquiétude domine son esprit, et que le retour qu'elle fait sur le passé, vers ses premières années, si doucement écoulées en famille , fait naître en elle des tristesses et presque des regrets ; elle est inquiète pour l'avenir,

xviii INTRODUCTION.

de va^es pressentiments Taccablent et la tourmentent.

« Je vais à rinconnu, dit-elle à sa sœur; mes frères a et sœurs, priez pour moi, priez pour la petite Fran* a çaise et aimez-la. »

Sa position, même dans Fintérieur de la famille royale, n'était pas toujours exempte de gêne et de contrainte. On redoutait cette jeune et belle Dauphinè, qui arrivait en France avec le prestige de son nom, de sa beauté, de sa jeunesse, et qui pouvait offusquer bien des vanités, supplanter bien des influences.

On voit qu'elle a une certaine appréhension de ses tantes, qui sont, écrit-elle à sa sœur, a tantôt froides « et piquantes envers elle. »

Mais ces légers nuages ne tardent pas à se dissiper, et l'amitié entre ces nobles cœurs ne fut jamais troublée sérieusement.

Une autre difficulté qu'elle rencontra, dès son entrée à la cour, vint de la présence de M"* du Barry. On voit, dans sa lettre à sa mère, avec quelle délicatesse d'expression elle en parle. « Je me suis «c tenue devant la faiblesse^ lui dit-elle, avec toute « la réserve que vous m'avez recommandée. »

Son rôle était en effet difficile, puisqu'elle devait concilier, par égard pour le roi, certains ménagements envers la favorite avec le juste soin de sa dignité personnelle.

INIIIODUCTION. ziz

Les fêtes de son mariage, con^me on le sait, avaient été marquées par des accidents horribles où bien des personnes périrent victimes de l'incurie des or donnateurs de ces fêtes '.

^ « La fête par laquelle la ville de Paris a voulu célébrer le ma- « nage de Monseigneur le Dauphin, a été, avant son exécution, un « objet de raillerie publique, et est devenue ensuite un sujet de « deuil pour les citoyens. Le prévôt des marebands, M. Bignon, « assisté de ses échevins et conseillers de ville, a pris, à cette occa- «'sion, des mesures si bien combinées que la place destinée aux ré- « jouissances a été transfomée en champ de bataille jonché de morts, (( où, de liait, près de mille citoyens ont perdu la vie

« Llnenrie la plos répréhensible , bien loin de remédier aux in- « convénients du premier choix de remplacement, les a rendus fu- <i neatesi Tout ce que les puii^nts génies des prévdts des marchands « et éohevins réunis ont pu inventer de plus récréatif pour célébrer « uu événement aussi auguste que l'hyménée de l'héritier présomptif « da royaume, e'était de placer des boutiqnea entre les arbres du a bou^pard du Nord de cette capitale, et d*y faire tenir la Ibire

tt la plus triste, la plus insi^de du monde.

« Ensuite ils résolurent d*anticiper sur le^leu que la ville est en usage « de faire tirer tous les ans la veille de la St-Jean sur la Grève, de « le renforcer et de le faire tirer, le 30 mai^ sur la nouvelle place

« de Louis XY, en conséquence, ils firent cons-

a tmîre une espèce de décoration la plus étroite et la plus mesquine « qu'il fût possible de voir. Au lieu de placer cette décoration et le « fea, ou vis-à-vis le Pont-Toumant des Tuileries, ou en face de la

«f rivière, on érigea la charpente et sa décoration, en

« face de cette me appelée Royale, qui conduit de la porte S^Ho-

« noré, où finit le boulevard, dans la place de Louis XY ;

« RjBmarques que cette rue est beaucoup plus large

« du côté de la place qu*à Tautre bout ; remarquez aussi

« qu'elle n'est pas encore pavée, et qu*il y avait des deux oAtés

« pkisâears larges fossés, remarquez qu'il ne vint dans

« la tête d'aucun des grands ordonnateurs de cette fête de faire « remplir oet fossés, mais que le lendemain du désastre on eut

zx INTRODUCTION.

Puis, bientôt après, comme pour accumuler les sinistres présages, surviennent des grêles, des inondations, qui ravagent un grand nombre de pro-

grand soin de, les combler; Cependant, de tons ces

•nrangements si peu réflëdbii, il ne serait ▼nisemblablement résulté aueun accident, si Ton avait voulu s'occuper de la police des

carrosses, Le prévôt des marchands ne

pensa seulement pas à faire prier le gouverneur des Tuileries de laisser le Pont-Tournant ouvert, aQn qu'une bonne partie du peuple pûtdéGler, à pied, après le feu, par le jardin des Tuileries. Ce pont fut fermé à l'heure ordinaire, de sorte que ee débouché nécessaire manqua absolument

« Malgré le plus beau temps du monde, le feu ne réussit point,

il prit à la charpente et causa un incendie; on fût obligé

de faire venir les pompes pour l'éteindre, et ces pompes ne purent arriver que par la rue Royale : surcroît d'embarras. U était aisé de prévoir que après le feu tiré le peuple qui était sur le boulevard voudrait arriver par la rue Royale sur la place pour voir rilhnii* nation des colonnades, et qu'au contraire, le peuple de la plaee se mettrait à défiler parla même rue Royale pourae rendre an boulevard, et y Jouir de cette belle foire dont j*ai parlé

Comme la rue Royale a la forme d'un entonnoiv, ceux qui se trouvèrent engagés dans cet entonnoir ne purent déboucher à cause de la colonne opposée qu'ils rencontrèrent Dans ce moment critique les carrosses s'ébranlèrent et voulurent prendre le

même chemin Dès que l'on vit ces carrosses engagés dans

la rue Royale, le peuple, de peur de se trouver sous les chevaux, se jeta du milieu sur la droite et sur la gauche; ceux qui y étaient déjà furent poussés par ce choc dans les fossés qu'ils ne soupçonnaient pas sous leurs pieds ; alors, culbutés les uns sur les autres, étouffés, écrasés, l'air ne retentit plus que des cris et des hurlements affreux des mourants toute la nuit fut employée à débarrasser le champ de mort des cadavres dont il était jonché, à les faire porter dans un cimetière proche de la place, et à les faire reconnaître, dans ce lieu de désolation, par leurs parents et leurs amis. » (Correspondance de Grîmni.)

INTRODUCTION. ZX7

vinces et réduisent à la misère bien des familles.

£Ue est atterrée de ces malheurs et voudrait pouvoir les soulager tous. Elle donne ce qu'elle a , plus qu'elle n'a , et le roi est obligé de lui venir en aide.

Mais des soucis plus graves vont commencer pour elle avec la mort du roi Louis XV, et ses craintes , ses appréhensions d'être appelée si jeune au trône , ne vont pas tarder à se réaliser.

« Un avenir nouveau s'ouvre pour moi y tout tf rempli d'écueils, écrit-elle à son frère Joseph; priez « pour moi et aidez-moi. »

Cependant une coterie semblait la poursuivre et chercher à la rendre impopulaire ; on sait ce qu'on À. débité sur un prétendu comité autrichien où les afiaires se traitaient, disait-on, sous l'influence de la cour d'Autriche, et contrairement aux intérêts de la France.

On ne se borne pas à ces sourdes menées, et l'on ne tarde pas à découvrir qu'il s'imprime, en secret, des libelles diffamatoires contre la reine, où on ne l'appelle que l'Autrichienne.

.Des intrigants rôdent autour de sa résidence, qu'ik appellent le petit Fienne^ cherchant à épier et à dénaturer ses moindres actions.

Et cependant, cette princesse, que Ton s'attachait à représenter comme Autrichienne, s'était bien faite Française de cœur :

XXU INTRODUCTION.

a Je n*aspire qu'à être digne du pays qui m^a « adoptée, » écrit-elle à son frère le 1 1 mai 1 774, et ailleurs : <k Je me suis faite Française le plus que j'ai <t pu y je n'ai soutenu que des Français....

« Je me sens Française jusqu'aux ongles. »

Peut-on exprimer des sentiments plus français?

Le voyage de son frère Joseph en France, en 1777, vint faire quelque diversion aux pénibles ennuis de son existence, et lui rappeler pendant quelque temps ses souvenirs d'enfance.

Ce ne fut qu'au bout de sept ans que Marie-Antoinette devint mère pour la première fois, 1778, et l'on sait avec quelle joie la naissance de la jeune princesse Marie-Thérèse fut accueillie par la nation, malgré le regret de ne pas voir arriver un héritier au trône des Bourbons'.

Un des événements qui fit la plus cruelle impression sur l'esprit de Marie-Antoinette, et qui exerça peut-être la plus fatale influence sur sa destinée^ fiit la trop célèbre affaire du collier.

Cette intrigue, où un prince de l'Église, un charlatan et une intrigante jouèrent le principal rôle, eut, à l'époque où elle éclata, le plus grand retentissement. Les passions haineuses, qui depuis longtemps

« * «Cest aussi à cette époque, remarque un chroniqueur, que les

« hostilités contre Marie- An toi nette recommencèrent avec plus de

« violence^ comme si on redoutait Tarrivée d*un héritier du trAne. •

(Michaud.)

LNinoSbcnoN.

poursuivaient Marie-\ntoinette de leurs attaques, commepçaient à trouver de Técho dans le peuple, qui accueillait avidement tout ce qui pouvait ternir la cpur, et surtout cette' princesse qu'on désignait fléjà sourdement à sa haine. On connaît le dénoûment (le cette afiiaire, et Ton peut juger par les lettres de la reine avec quel profond sentiment de tristesse et dV inertume elle accueillit le jugement qui déchargeait le cardinal de l'accusation portée contre lui.

i< Être sacrifiée à un prêtre parjure, à un întrî- ^ gant impudique ! . . . qui a pu avoir Taudace de se f< prêter à cette sotte et infâme scène du bosquet, (' qui a supposé qu'il avait eu un rendez- vous de la « reine de France , de la femme de son roi , que la i< reine avait reçu de lui une rose, et avait souffert ce qu'il se jetât à ses pieds. . .

ce Quelle douleur ! quelle humiliation ! je suis « noyée dans les larmes du désespoir. »

Cette affaire finit par se calmer, mais, le malqu!elle avait fait à la royauté et à la reine porta ses fruits amers quelques années plus tard * .

Dès 1787 un besoin de réformes commençait à se £dre sentir généralement. La société était tourmentée d'un vague désir de changement, lés vices de l'ancien

* « La ooar de Rome infligea uo blâme au cardinal pour avoir m admis m tribunal étranger et séculier, et le suspendit pour six m mois de ses fonctions; mais^ sur ses explications, elle le réintégra « bientôt après. •

{Causes eélibreif,)

XXIV introd4I|ion.

ordre de choses apparaissaient plus graves même qu'ils n'étaient en réalité, et toutes les classes de la société, sans s'en rendre compte, appelaient un chanfement.

L'état des finances préoccupait aussi beaucoup les esprits, et l'assemblée des notiâ>les, où vinrent aboutir les vœux de tout le pays, n'était plus à même de résoudre le problème social.

Avec quel intérêt la reine ne suit-elle pas les travaux de ce premier essai du gouvernement populaire, tout en en prévoyant les suites et les conséquences!

Nous n'avons pas la prétention de suivre la reine dans les détails de la vie nouvelle qui s'ouvre pour elle, ni de mettre en évidence la haute intelligence avec laquelle elle traite les questions arides de gouvernement qui lui étaient inconnues jusqu'alors.

Mais à l'assemblée des notables ont succédé les États généraux, qui s'appelèrent bientôt Constituante, Législative, Convention.

Dés cette époque déjà, bien des réformateurs songeaient au renouvellement total de la société^ et les scènes sanglantes de la Bastille, les assassinats qui se commettaient impunément à Paris et dans les provinces, tous les actes de l'autorité méconnus, n'étaient qu'un prélude à une attaque directe et personnelle contre la royauté, surtout contre la reine qui était l'objet de toute» les haines aveugles.

I^s 5 et 6 octobre 89, ce premier drame joué à

INTRODUCTION

Versailles, où la faiblesse des uns et Taudace des autres prouvèrent aux meneurs qu'ils pouvaient tout oser contre un roi faible ; ce premier attentat contre la Majesté royale , où la reine courut personndlément les plus grands dangers, et fut l'objet des plus hideuses insultes, fut virtuellement la chute de la myonarchie.

IjBL reine le jugea bien ainsi , et c'est avec une sublime résignation aux décrets de la Providence qu'elle dk.: « J'ai vu la mort de près. On s'y fait, <c monsieur le comte... Le roi a une grâce d'état; il a se porte aussi bien que si rien n'était arrivé. »

Désormais , elle est résignée à tout ; mais , toute préparée qu'elle est à subir le plus triste sort, elle n'en cgHscrve pas moins sa fermeté, on pourrait dire son intrépidité, au milieu des dangers sans cesse croissants qui Tentourent, et elle multiplie ses ressources pour conjurer l'orage prêt à éclater. Elle sait que tous ses efforts sont inutiles, mais elle veut avant tout rester avec le roi , défendre le roi , lui faire un renipart de son corps, et mourir près de lui.

Fille de Marie-Thérèse , elle g du sang des héros dans les veines.

Les horribles scènes des 17 et 18 avril 179I9 à l'occasion d'une promenade que la famille royale voulut faire à Saint-Cloud, mais qu^tine populace furieuse lui interdit, en l'accablant pendant deux heures de menaces él d'injures , vinrent mettre le

INTRODUCTION

comble à sa douloureuse situation, et lui firent prendre la résolution de quitter Paris et de chercher un lieu de sûreté vers les frontières.

« Tout ce qu'on nous a dit d'injures et de gros- « sièretés , écrit-elle à son frère Léopold, pendant ff ce temps-là, est inimaginable. Il a bien fallu, de cr guerre lasse , remonter au palais... Nous nous « sommes rencontrés, le roi et moi, dans la même « pensée, qu'il fallait en finir avec un pareil état de « choses et prendre le parti dont nous vous avons « parlé. Attendez - vous donc à quelque soudain « voyage. »

Ce voyage, comme on sait,* eut lieu le no juin suivant, et l'oa sait aussi par quel fatal enchaînement de circonstances malheureuses, de mesures bien combinées, mais mal exécutées, au lieu de tourner à la délivrance, il tourna à l'emprisonnement rigoureux et bientôt à la mort de la famille royale.

Après ce vojrage, qui fut un long supplice, et le retour à Paris, la famille royale fut gardée plus étroitement que jamais, et l'on peut dire qu'elle fut tenue dans une étroite prison ^

* On lit dans an ouvrage biographique :

« La Fayette fit placer deux sentinelles pendant la nuit^ dans Tap- « partement de la reine; une simple cloison vitrée les séparait de son « lit. Un soir qu*elle ne pouvait pas dormir et qu'elle avait conservé « de la lumière pour lire, un de ces factionnaires vint s^asseoir sur «son lit avec la plus indécente familiarité. Cette princesse entassez « de force pour contenir son indignation. » (Michaud.)

FNTRODUCTTON. xxvif

(Test seulement lorsqu'elle voit qu*il ii*y a plus aucun espoir, que tout est perdu, que le pays tout entier est menacé' â*uné catastrophe, c'est après avoir vu la mort de près , c'est après avoir entendu demander sa tête, qu'elle d&îre du secours, qu^elle s^adres^ à son frère, aux puissances étrangères, pour garantir la» sécurité de la famille royale et la tranquillité générale. Elle demande que des troupes se réunissent vers les frontières, elle demande un Congrès armé pour garantir la paix et la vie de tbus. Elle demande que les États voisins veillent à leur sûreté et au respect des traités, en gardant les frontières.

Mais elle ne veut pas de guerre civile, elle maintient, en parlant de la nouvelle constitution, Ifs droit de la France de se gouverner elle-même, d'adopter la forme de gouvernement qui hii convient, et elle repousse l'intervention étrangère, où Ton verrait, dit-elle, P intrigue des E migrants.

On peut voir quel était son mécontentement au sujet des émigrations et avec quelle amertume elle caractérise tous ceux qui , les premiers , sortirent du royaume. Elle revient sur ce point dans diverses lettres, et se plaint amèrement de ceux qui abandonnaient ainsi le roi et la famille royale au moment du danger.

Jeudi as. ff Les frères du roi sont malheureuse- « ment entourés d'ambitieux et d'intrigants, qui ne

INTHODUCTION.

n peuvent que nous perdrp, après s'être perdus n mêmes; car ils ne veulent pas écouter ceux qui a ont notre confiance, sous prétexte qu'ils n'ont pas a la leur. »

On retrouve partout son horreur pour la guerre civile, et son aversion pour l'intervention des Français émigrés dans les affaires du pays; elle veut qu'ils se tiennent tranquilles, elle se méfie surtout beaucoup des menées et des projets des frères du roi.

Lettre du i4 avril 1791. « Nous ne demandons, a ni ne demanderons à aucune puissance (à moins 0 d'un événement pressant) de faire entrer de leurs o Iroupes dans ce pays-ci.

it Nous désirons seulement, qu'au moment où <i nous serions dans ie cas de les réclamer, nous a puissions être assurés que les puissances voudroDt R bien avoir des troupes sur leurs frontières, bordant I' la France, pour servir de soutien... a

Mais déjà depuis longtemps, elle ne se fait plus d'illusion, elle prévoit l'inutilité de ses démarches et le sort qui l'attend.

a. Ils me tueront, ma chère Christine. »

Qu'y a-t-il de plus navrant, de plus déchirant, que cette lettre, ce cri de douleur, cet adieu à tous ses souvenirs d'ici-bas, adressé à sa sœur Christine :

<t Ne me rcQvpjeij pas mes (ji^mants, qu'en ferais-

INTRODUCTION. xxix

€c j^ iei^Jf^jOe lùé pare '{dus, ma vie est une exis- « tenoe toute iiouvelle. Je souffre nuit et jour, je « changea vue d'œil ; mes beaux jours sont passés, etp (c sans mes pauvres enfants, je voudrais être en paix a dans ma tombe. Us me tueront, ma chère Christine. <t Après ma mort, défendea>-moi de tout, votre cœur, X j'ai toujours mérité votre estime et celle des hon«* ce nétes personnes de tous les pays. On m'accuse « d'horreurs. Je n'ai pas besoin de dire que j'en suis (c innocente et que le roi, par bonheur , me juge en tt honnête homme. Il sait bien que je n'ai jamais « manqué à ce que je devais à lui et à moi-même. »

Et ailleurs : Jeudi aa. « Je vous avoue que, malce gré tout mon courage , je serais heureuse de sucée comber, si je n'avais pas mes pauvres enfants et a mon mari, qui, au milieu de tout cela, a une sé- « rénité inoiûe. »

Nous bornerons là nos citations de cette correspondance si instructive et si touchante, certain que des hommes plus capables trouveront, dans ces documents, désormais acquis à l'histoire, des matériaux précieux, pour une nouvelle étude de notre révolution.

Quel que soit le jugement que l'on porte sur la conduite politique de Marie-Antoinette dans tous les graves événements où elle se trouva si malheureusement engagée, et qui eurent une si fatale issue pour elle, on ne pourra lui refuser les qualités qu'elle

XXZ INTRODUCTION.

possédait éminemment, et qUiressoiteiA^ift li%^|jmplB lecture de sa comespondancèi et l'on reoonMkra que toutes seslettres, si vraies^' si naturelles^ émfiieftt d'une grande âme, d'un cœur pur et d'une iûtdUigence élevée.

On voit qu!dle avitttpvévu depuis longtemps la marche que devaient suivre les événanevts , on voit qu'elle est toujours restée fiklèle à ses devoirs, que^ fille de Marie-Thérèse, elle sent, comite elte le dit elle-même, le sang qui cotde dAnsr ses veines^ et qu'elle ne voudrait rien faire qiâ fiit indîgoe de cette mère vénérée et chérie. ^

On admire son calme en face desr instilles et^ des outrages auxquels elle est en butté , son em jpire éiHr elle-même, au milieu des scènes de violenéfe auxquelles elle est exposée, son dévouement au roi, son amour pour ses enfants et l'on est saisi «d'attendrissement devant cette sublime infortune. ,

Si l'on se reporte à quelques années en arrière, et si l'on se rappelle la marche triomphale de la fille de la grande Marie-Thérèse, venant en France recevoir la couronne de Dauphine et bientôt celle de reine, on est confondu en retrouvant, vingt-quatre ans plus tard, le lugubre cortège, où la reine de France, hissée sur une horrible charrette, accompagnée des clameurs insensées d'un peuple égaré, va recevoir la couronne du martyre.

£n voyant tant de hautes vertus méconnues, tant

INTRODUCTION

de bon vouloir paralysé^ tant d'amour du bien rendu inutile, Ton est saisi d*un profond sentiment de tristesse, et Ton se demande s*il fallait tant et d'aussi nobles victimes à Texpiation du passé.

G>MTE d'HuNOLSTEIN.

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