BJLLET DE M. BE GUERCHY', AMBASSADEUR A LONDRES
A LA DTICÇESSE DE GHOISEUL
(Inclus dans la lettre précédeote.t
A Londres, ce H juin 1766.
Ley:ommissionnaire de madame la duchesse, trèsflatté de la confiance dont elle l'a honoré, n'a pu exécuter ses ordres aussi promptement qu'il l'aurait désiré, M. Walpole ayant été à sa campagne; mais il se flatte d'avoir rempli assez exactement ses intentions. M. Walpole a trouvé sur sa table l'envoi mystérieux, sans savoir qui l'avait apporté; le lendemain, il a paru, à une assemblée, d'une agitation singulière et, selon, lui-même, avec le suprême degré de fatuité. 11 est enchanté de la boîte qu'il ne trouverait comparable à rien si ta lettre qui y était jointe ne lui était fort supérieure. Tous ceux, en grand nombre, à qui il a montré l'une et l'autre, en ont porté le même jugement. Il a accablé de questions le représentant de la nation française pour l'aider è découvrir l'auteur de ce présent, ne doutant pas qu'il ne vienne de son pays. Celui-ci s'est borné à lui répondre qu'il trouvait que madame de Sévigné avait beaucoup acquis en tout genre depuis qu'elle habitait les Champs-Elysées.
Il paraîtrait indispensable, par un sentiment d'humanité, que pour le repos de M. Walpole on le tirât
' Le comte de Gueruhy, mort en 1TT8. Sa fille fut mariée au comte d'HausBonville.
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incessamment de l'élat violent où il est; il semble cependant avoir quelques soupçons, mais, malgré toute sa fatuité, il n'ose les communiquer.
Le commissionnaire présente ses respectueux hommages à madame la duchesse.
A LA DUCHESSE DE GHOISEUL
Ce MtmedI, 7 juillet 1766.
Je soupai hier avec madame de Biron ; jugez de ma joie. Je courus à elle : • De quand êtes-vous arrivée, madame? — D'hier au soir. — Comment se porte la grand'maman ? — A merveille. — Quand doit-elle revenir ? — Pour Cômpiègne. — Ah ! mon Dieu, qu'il y a loin d'ici là ! Pense-t-elle à moi? — Oui. Elle m'a chargée.de vous dire de lui écrire, quelque tristes que soient vos lettres. — Mes dernières n'étaient point tristes, madame. Êtes-vous bien sûre qu'elle vous à dit cela? — Oh ! oui, • a-t-elle affirmé d'une voix faible et tremblante. J'obéis donc, et je vous écris ; mais si, en effet, vous avez trouvé mes dernières lettres tristes, je suis perdue ; celles qui les suivront vous paraîtront des leçons de Ténèbres. Vous me donnez beau jeu pour que cela soit ainsi, puisque vous ne voulez revenir que pour Cômpiègne. Ce procédé est d'une marâtre. C'est abandonner son enfant; c'est le faire crever de cha-
se CORRESPOND.ANCE
grin et d'ennui ; mais les reproches ne sont bons h rien, les injures réussiront mieux ; je les préfère. Et, pour vous offenser mortellement, apprenez que je vous ti'ouve des lumières, mais des lumières étonnantes ; d'infinies dans vos letti;es, de sublimes dans la conversation. Vous avez un esprit surprenant, une sagacité, une . profondeur, une énergie, etc. , etc. Vous êtes outrée, n'est-ce pas? Eh bien, je ne dis pas encore tout ce que je pourrais dire. Je laisse à part toutes vos* connaissances, toutes vos sciences, et tout cela joint avec de la gaieté, du badinage, de la modestie, même de l'humilité selon M. Walpole.
Eh bien, suis-je vengée? vous ai-je assez déplu? C'était bien mon intention de vous ennuyer et de vous mettre en colère.
Vous allez donc rester tête à têle avec M. l'abbé? Ahl mon dieu, que je serais aise d'être en tiers; mais je n'en serais pas digne, car je n'ai point de lumières, moi ; hélas ! d'aucune sorte ; et je le regrette bien davantage quand je suis avec vous. Enfin , chère grand'maman, M. Walpole a reçu par moi des /«mières différentes de celles que lui avait données M. de Guerchy. 11 est dans une confusion inexprimable; mais je veux vous divertir en vous transcrivant ce qu'il m'écrivit après que M. de Guerchy l'eut instruit; je ne changerai rien à son langage :
« Je suis très-persuadé que c'est madame la d*- > chesse de Choiseul qui a bien voulu me faire le char- » mant présent dont je vous ai tant parlé. Pour ré- » pondre à la lettre comme il faudrait, il n'y a pas
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» moyen, il faudrait avoir son esprit ou le vôtre. Ajou- » tez-y encore la difficulté de m'exprimer dans une s langue étrangère ; enfin tout cela est désespéré. Je « n'ai pas moins de difficulté quand je pense à lui en- » voyer quelque bagatelle; il ne faudrait pas qu'elle » fût trop recherchée, ça serait toujours de l'imitation, » et une imitation gauche et manquée ; il ne faudrait > non plus de la dépense, ce qui serait impertinent de « ma part, et rien moins que galant. Enfin, il faudrait » quelque chose qu'on ne pourrait avoir de ce pays-ci; » malheureusement nos productions ae sont ni rares B ni galantes; si mon château pesait deux onces de » moins, je pourrais fort bien ie lui envoyer, et assu- » rément c'est ce qu'elle n'aurait vu ailleurs. »
Ne trouvez-vous pas que ces fautes de langage font fort bien? Vous devriez en vérité lui écrire quatre mots. Ne m'en écrirez-vous pas autant , et n'apprendrai-je pas par vous que vous ne serez pas aussi cruelle qu'on me le fait craindre, et que vous reviendrez huit ou dix jours au moins avant Compiègne?...
Le chevalier de Boufflers vous a-t-il bien divertie ? S'il a fait des couplets, je vous demande en grâce de me les envoyer. 11 écrivait à madame de Luxembourg que madame de Biron était aussi aimable qu'on pouvait Têtre par signe.
Je viens de relire ma lettre, je trouve qu'une grande partie ressemble à une épltre dédicaloire, toute des plus plates.