‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 19 sur 45 · I.XbyGOOglC · texte numérisé non relu

I.XbyGOOglC

déjà écrit, il y a quelque temps, à peu près la même choses et en lui répondant, je m'étais chauffée sur le compte de Jean-Jacques. Quand la lettre a été finie, je me suis aperçue qu'elle était trop longue et je ne l'ai pas envoyée, comme voua savez qu'il m'arrive ' souvent ; mais je me suis dit : Elle sera bonne pour ma petite-fille, qui est indulgente, et je la lui porterai. Sur ces entrefaites, l'abbé est arrivé. Que dire à la campagne quand on est seul et quand il pleut? . Nous étions seuls et il pleuvait; cela invite à parler de soi, et c'est ce que l'on sait le mieux. Je lui ai dono raconté ma plate aventure, et lui ai lu la lettre réformée qui vous était destinée. A quelques jours de là est arrivée la vôtre. Oh! la boi}ne occasion, s'est écrié l'abbé, pour envoyer la vôtre en réponse. Quel honneur cela fera à votre à-propos; it faut avouer que voilà un keureuco hasard. Et de là il n'a cessé de me poursuivre de plaisanteries et de m'accabler de ridicules. Il est de fait que rien ne répond mieux à votre lettre que celle que j'écrivais à M. de Gonlaut. Je vais donc tout bêtement vous la transcrire, et je vous dirai, ma chère enfant, tout comme je le lui disais, que je île serais pas du tout étonnée qu'on me prouvât que Rousseau n'est pas un honnête homme; et je parie bien, par parenthèse, que ma petite-fille ne le serait pas plus que moi. Mais que je pourrais l'être davantage, si l'on me prouvait qu'un homme toujours subjugué par sa vanité, qui s'est fait singulier pour se rendre célèbre, qui s'est toujours refusé au doux plaisir -de la reconnaissance, pour se soustraire à la plus légère

32 CORREijPONDANCE

pblîgation ; qui a prêché toutes les nations, leur criant : « Écoutez, je suis l'oracle de ,1a vérité; mes manières ■ bizarres ne sont que la marque de ma simplicité, » dont ia candeur de mon front est le symbole ; je • » suis le fabricateur des vertus, l'essence de toute > justice, ... » et de là portant le trouble dans les sociétés, a fini par lever l'étendard de la révolte dans son propre pays, a soufïlé le feu de la discorde entre ses concitoyens, les a armés les uns contre les autres en répandant des écrits séditieux dans le peuple; je serais bien étonnée, dis-je, que cet homme fût un honnête homme !... Rousseau est peut-être un des auteurs qui a eu le plus d'esprit, qui a écrit avec le plus de chaleur, et dont l'éloquence est ta plus séduisante. Il a prêché le bien ; mais croyez que s'il eût prêché le mal, personne ne l'eût écouté. Il n'y aurait pas d'imposteurs si la vertu n'avait pas un masque propre à couvrir tous les visages ; il nous a prêché une bonne morale, que nous connaissions du reste parce qu'il n'y en a qu'une seule ; mais il en a tiré des conséquences suspectes et dangereuses, ou nous a mis dans le cas de les tirer par la façon dont il les a présentées. Méfions-nous toujours de la métaphysique appliquée aux choses simples. Heureusement pour nous rien n'est si simple que la morale, et ce qu'il y a de plus vrai en ce genre est ce qui est le plus près de nous : Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas qu.'on vous fît. Tout le monde sait cela, tout leqionde entend cela; et si tout le monde le pratiquait, il n'y aurait que de la vertu sur la terre. 11 n'est pas besoin de

belles dissertations sur le bien et le mat moral, l'origine des passions, les préjugés, les mœurs, etc., et tant d'autres galimatias dont ces messieurs remplissent les journaux, les boutiques et nos bibliothèques, pour nous apprendre ce que c'est que la vertu. Défions-nous surtout de ceux qui s'élèvent avec tant d'acharnement contre ce qu'ils nomment les préjugés reçus dans la . société. S'ils ont examiné les sociétés, ils verront que les lois n'ont pu prévoir et statuer que sur des choses positives ; elles peuvent être l'effroi des criminels et le frein des crimes, mais les préjugés sont le seul frein des mœurs. Et les gouvernements sont également fondés sur les mœurs et sur les lois ; détruisez les uns ou les autres, et vous renverserez l'édifice. Je conviens qu'il s'est dû nécessairement glisser des erreurs dans les préjugés comme des abus dans les lois; mais vouloir tout détruire pour les corriger, c'est comme si l'on coupait la tête à un homme pour lui ôter quelques cheveux blancs. Si ceux qui écrivent contre les préjugés n'ont pas vu cela, ils ne sont pas philosophes, et par conséquent, point en droit de nous instruire; et s'ils l'ont vu, ils sont des méchants de chercher à détruire de petits inconvénients qui peuvent gêner un peu leur liberté, par de très-grands maux dont nous souffririons tous. L'emploi de l'esprit aux dépens de l'ordre public est une des plus grandes scélératesses, parce que de sa nature elle est ou la plus impunissable ou la plus impunie; et de toutes ta plus dangereuse, parce que le mal qu'elle produit s'étend et se promulgue par la peine même infligée au

coupable, et des siècles après lui. Cette espèce de crime est une semence, c'est la mauvaise ivraie de l'Évangile.

Un véritablei citoyen servira sa patrie de son mieux par son esprit et ses talents , mais n'ira pas écrire sur le pacte social pour nous faire suspecter la légitimité des gouvernements, et nous accabler du poids des chaînes que nous n'avions pas encore senties. Je me Buis . toujours méfiée de ce Rousseau, avec ses systèmes singuliers , son accoutrement extraordinaire et sa chaire d'éloquence portée sur les toits des maisons. Il m'a toujours paru un charlatan de vertu.

J'en connais d'autres que j'appelle des hypocrites de vertu. Ceux-là affectent la modestie ; ils ne prêchent pas de paroles, mais d'exemple; ils répandent à tort et à travers leurs bienfaits, mais au plus grand jour, et ils les cachent d'un manteau de gaze dès qu'ils ont été remarqués. Leur voix timide , leurs profondes révérences, leurs paupières abattues, cachent le cas qu'ils font d'eux et le mépris qu'ils ont pour les autres, qu'ils cherchent pourtant à tromper. Je ne crois ni n'estime pas plus ceux-ci que les premiers. La vertu est plus simple. Elle ne montre rien parce qu!el|e ne croit avoir à s'enorgueillir de rien; elle ne cache rien, parce qu'elle ne croit pas être regardée, et qu'elle ne s'attend pas à être louée; elle n'est ni vaine ni modeste, parce qu'elle est simple , parce qu'elle est vraie.

Voilà , ma chère enfant , une partie de ma lettre à M. de Gontaut. Ne croyez-vous pas en lisant tous ces mota : sociétét gom^mment, mœurs^ ^w, ordre pu-

blict ete., entendre la comtesse de Boufllers?... Mais malheureusement la méprise ne peut pas durer. Pour Dieu, ne lui dites pas un mot de tout cela, ni à elle, ni à la maréchale de Luxembourg ; car je ne serais bonne qu'à pendre, et je ne veux l'être qu'au col de ma chère enfant. '

A LA DUCHESSE DE CHOISEDL

Paris, ce mardi a» juillet nw.

Sauf votre respect, chère grand'maman, ce ne sera pointa vous que je parlerai d'abord, ce sera, s'il vout plaît, à M. l'abbé Barthélémy. Je vous ai , monsieur, la plus grande obligation d'avoir déterminé la grand'maman à m'envoyer les pages qu'elle avait destinées à M. de Gontaut. Je crois pouvoir penser, sans vanité, qu'il n'en aurait pas mieux senti le prix que moi. Je ne me juge pas digne de donner à cette lettre toutes les louanges qu'elle mérite; mais je l'ai fait voir au président Hénault et à M. de Secondât, qui est un homme de beaucoup d'esprit (c'est le fils dii président de Montesquieu) ; ils en ont été enchantés, et ils sontémerveillés qu'une personne de l'âge de la grand'maman , aussi envirMinéc de tout ce qui nuit à l'application et de tout ce qui écarte la réflexion , pense , raisonne et s'énonce comme les philosophes les plus éclairés. Voilà

ivGooglc

ce qui est digne de vos recherches et de vos observations, monsieur l'abbé, et qui doit vous faire abandonner l'Egypte et toute l'antiquité. Vous n'avez pas besoin de mon conseil pour prendre ce parti , et quand on est avec la grand'maman , peut-on penser à autre chose qu'à elle? Pour moi, j'en suis folle; je ne connais rien qui puisse lui être comparé ; et si jamais je lui ai l'obligation d'être de vos amies , elle mettra le comble à tout ce que je lui dois.

Ce Rousseau, chère grand'maman, qui vous inspire de si bonnes choses, vient de mettre le comble à toutes ses folies. M. Hume a envoyé au baron d'Holbach, et en dernier lieu à M. d'Alembert, les copies de deux lettres où il lui a dit les plus grandes injures, sur ce " qu'il apprenait qu'il avait obtenu pour lui une pension du roi d'Angleterre, mais à la condition d'en garder le secret. Ces détails seraient trop longs à écrire, et j'espère qu'on pourra bientôt vous raconter toute cette histoire. Ce que j'y trouve d'ineffable, c'est que M. Hume n'a pas écrit un mot de tout cela à M. le prince de Conti ni à madame de Boulïlers. On est fort curieux de savoir quel parti ils prendront. On croit que ce sera celui d'abandonner Jean-Jacques.

Vous ne parlez point de votre retour, cela me tue ; j'ai le plus grand besoin de vous ; je ne sais que trop que je suis destinée à passer ma vie sans vous voir, mais j'aime à en sentir la possibilité. Quelque vaine que soit l'espérance, elle est comme l'air qu'on respire ; il est nécessaire pour vivre et l'espérance pour ne pas mourir. Vous ne sauriez imaginer quel bonheur ce

serait pour moi de vous voir souvent, et de quelle utilité vos exemples, vos leçoiis.me seraient. Votre première éducation a été très-bonne, mais celle que vous vous êtes donnée depuis et que vous vous donnez journeHement est excellente ; votre âge, comme vous me le mandiez il y a quelque temps, fait que votre âme a tout son ressort, et ce ressort vous fait faire un grand usage de vos lumières. Tous vos jugements sont sains, vous vous conduisez toujours en conséquence; nulle passion ne vous emporte, rien ne vous irrite ni ne vous découraige ; vous êtes le médecin de votre âme, vous connaissez le régime qui lui est propre, et vous l'observez exactement.

Ne croyez pas que je pense à vous louer, je vous étudie, je vous épluche; vous êtes pour moi le meilleur traité de morale que je puisse jamais lire.

Il est impossible d'être plus d'accord avec vous que je ne le suis sur les jugements que vous portez sur Jean- Jacques ; soo esprit est faux; l'éloquence qu'on ne peut lui refuser est fatigante et fait sur l'esprit Teifet qu'une musique pleine de dissonances ferait sur les oreilles. C'est un Comus; il vous présente la vertu, vous croyez la tenir, vous la suivez et il se trouve que c'est le vice qu'il vous a prêché. C'est un fou, et je ne " serais pas étonné qu'il ne commit exprès des crimes qui ne l'aviliraient pas, mais qui le conduiraient à réchafaud, s'il croyait augmenter sa célébrité. Je hais trop tout ce qui est faux pour avoir la moindre considération pour ce personnage. Je n'ai pas lu tous ses ouvrages, mais je ne relirai jamais ceux que j'ai lus, et

Page 1