I.XbyGOOglC
je ne lirai jamais les autres. J'estime et j'aime trop le style de Voltaire pour goûter celui de Jean-Jacques ; la justesse, la facilité, la clarté et la chaleur, voilà les quatre qualités qui font le bon style. Rousseau a de la clarté, mais c'est celle des éclairs ; il a de la chaleur, mais c'est celle de la fièvre.
Oh I non , non, mesdames de Luxembourg et de. Boufllers ne verront point votre lettre, vous pouvez vous en rapporter à moi. '
DE LA DUCHESSE DE CHOISETIL
A Cbantelonp, ce 25 Juillet 176S.
..••■Je ne doute pas que vous ne m^aimiez, ma chère enfant, à tout ce que vous pensez de moi. Quelqu'un qui serait comme vous me peignez serait en effet très-aimable et très-estimable. Mais, hélas! que je suis loin de ressembler à ce portrait 1 il vaut mieux vous l'avouer que de vous laisser le temps de vous en apercevoir. Vous croyez, par exemple, que je suis sans passions, parce que je suis raisonnable, et que je suis sans reproches, parce que je suis sans passions. Eh bieni apprenez donc que mon caractère est un des plus violents et des plus passionnés qui aient jamais existé, et que si j'ai quelque mérite, c'est d'en avoir un peu triomphé. Jugez donc si j*ai tant de raison que
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VOUS m'en supposez et aussi peu de reproches à me faire !.. Vous.croyez encore que mon éducation a été excellente, parce que ma mère était une femme d'esprit ; mais cette éducation a été la plus nulle de toutes, et c'est peut-être encore ce qu'elle a eu de mieux ; car, au moins, ne rn'a-t-on pas donné les erreurs des autres. Si j'ai acquis quelque chose, je ne le dois ni aux préceptes ni aux livres, mais à quelques disgrâces. Peut-être l'école du malheur est-elle la meilleure de toutes, quand ces malheurs ne sont pas de nature à avilir YStme, ou que l'âme n'est pas de trempe à se laisser avilir ; les passions peut-être sont le plus grand des maîtres comme le plus grand des obstacles ; c'est ■ la force proportionnée à la résistance. Mais voilà assez et beaucoup trop parler de moi ; \ei découvertes que je vous fais faire ne peuvent vous être agréables, et ces aveux ne sont qu'humiliants pour moi.
Je vous remercie de la petite brochure que vous m'avez envoyée; je ne la connaissltis pas; je l'ai trouvée fortjolie, etellem'a divertie. Mais j'aime encore mieux votre lettre. Je suis fâchée que vous ayez montré la mienne au président et à M, de Secondât. Désabusezvous de croire que tout le monde doive partager votre enthousiasme h mon égard. Ne montrez surtout celleci à personne. Voyez que d'applications on en pourrait faire , que de conséquences on en pourrait tirer. Et dites après cela que je n'ai pas de confiance en vous !. . . C'est vous qui en manquez pour moi. J'aperçois que vous avez des chagrins que vous ne me dites pas. Qui mieux que moi cependant vous donnerait au moins les
iO ' COBRESPONDANGË
consolations de l'intérêt?.... Adieu, ma chère enfant : je ne vous écrirai plus d'ici ; mais j'irai vous voir à Paris.
A M. WALPOLE (INÉDITE
CemardiSsoCktlTee.
J'ai reçu votre lettre du 31 juillet, sans numéro , papier nouveau format. Toutes ces remarques ne signifient rien, si ce n'est que quand on n'a rien à faire ni à penser, on s'occupe de choses puériles.
En vérité, j'aurais grand tort de ne pas profiter de toutes vos leçons et de persister dans, l'erreur de croire à l'amitié, et de la regarder comme un bien; non, non, j'abjure mes erreurs, et je suis absolument persuadée que, de toutes les illusions, c'est la plus dangereuse. Vous qui êtes l'apôtre de cette sage doctrine, recevez mes serments et les vœux que je fais de ne jamais aimer, ni prétendre à être aimée de personne ; mais dites-moi s'il est permis, sans trahir cet engagement, de désirer le retour de ceux dont la société est agréable; si l'on peut souhaiter de recevoir souvent de leurs nouvelles; et si ce n'est pas manquer de vertu, de bon sens et de conduite de s'intéresser à eux et de le leur laisser connaître? J'attends sur cela des éclaircissements. Je ne puis douter de votre vérité , vous
DE MADAME OU DEfFAND. a
m'en donnez trop de preuves; expliquez-vous donc sans ménagement.
De tous les articles de votre lettre, celui qui me frappa le plus hier, ce furent vos moralités sur Tamitié; il me fut impossible ^e n'y pas répondre sur-le-champ. ' Je fus interrompue par M. et madame de Beauvau, qui vinrent me prendre pour me mener souper avec eux, à la campagne, chez la bonne duchesse de Saint- Pierre ' ; j'en suis revenue de bonne heure ; je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. J'ai réveillé Wiart plus tôt qu'à l'ordinaire pour reprendre ma lettre, et, auparavant, me faire relire la vôtre ; j'en suis plus contente ce matin que je ne le fus hier; l'article de l'amitié me choque moins ; je trouve que le résultat est de dire : soyons amis sans amitié. Eh bien, soit, j'y consens; peut-être cela est-il fort agréable, faisons-en yite l'expérience, et pour cela, hâtez-vous de revenir incessamment. Dans le fond, vous n'avez qu'une comédienne", une sourde* et des poules à quitter; il est vrai que vous n'aurez qu'une aveugle et maint oison à trouver; mais, je vous promets que l'aveugle aura bien des questions à vous faire et bien des choses à vous raconter.
' née Colbert et itceur da marquis de Torcy, ministre de Louis XIV ; mère du marquis de Clermont d'Amboise, premier mari de madame de Beauvau.
* Madame Clive, qui demeurait au petit Strawberry-Hill.
> Henriette Hobart, cotnlesse de Suffolk, qui lubitail Harble-
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Je ne sais que vous dire sur votre ministère; vous m'avez si peu entretenue de politique, que si d'autres ne m'avaient instruite, tout ce qui se passe chez vous me serait moins intelligible que ce qui se passe à la Chine; on m'a un peu mise au fait du caractère de M. le comte; et pour ce certain vivant* , ami de la mortcvje crois que je le connais parfaitement; je suis contente de ce qu'il est resté , mais je ne le suis pas de ■ ce qu'il ne s'oppose pas à. votre philosophie. Tous vos sentiments sont beaux et louables ; mais si j'étais à sa place, j'empêcherais bien que vous en fissiez usage, et je ne réglerais pas ma conduite sur votre modération et votre désintéressement. Ohl pour milord% vous ne pouviez pas le conserver, c'est le cri public. Il me paraît que le frère et la belle-sœur ne sont pas contents. Est-ce que vous ne détestez pas le peuple ? Depuis la loi Agraria jusqu'à votre monument, vos lampions et votre étendard noir, sa joie , sa tristesse , ses applaudissements, ses murmures, tout m'en est odieuxl Mais je retourne sur mes pas pour vous parler de vous. Vous dîtes que votre fortune, loin d'augmenter, souffrira des diminutions. J'en ai grand' peur I Point de liberté sana aisance, mettez-vous cela dans la tête. Si votre économie va tomber sur vos voyages en France, je serai désolée. Mais écoutez ceci sans vous fâcher :
J'ai, comme vous savez, un petit logement chez moi, peu digne du fils de Robert Walpole , mais dont peut
* H. Conway.
RichemoQd.
ee contenter le philosophe Horace ; s'il y trouvait aes commodités, il pourrait l'occuper ssub encourir le moindre ridicule; il peut consulter les gens sensés, et en attendant, êlre persuadé que ce n'est point mon intérêt particulier qui m'engagea le lui offrir. Tout de bon, mon tuteur, vousne pourriez pas mieux faire que de le prendre ; vous seriez près de moi ou à cent lieues de moi si vous l'aimiez mieux. Cela ne vous engagerait à aucun soin ni à aucune assiduité ; nous renouvellerions nos serments contre l'amitié; Il faudrait même alors rendre plus de culte à l'idole ' ; car qui est-ce qui en pourrait êfre choqué si ce n'était elle? Pont de Veyle, qui approuve et conseille cet arrangement, prétend que l'idole même n'y trouverait rien à redire; faites-y vos réflexions.
Où prenez-vous que je ne condamne pas extrêmement Jean-Jacques? Je l'ai toujours si méprisé, que ce dernier trait ne m'a point surprise; c'est un coquin, c'est un fou. Mais je n'estime guère le paysan '.
Sa réserve sur l'idole ne me surprend pas, on lui aura imposé le silence. On veut mettre une grande discrétion et une grande modération dans cette affaire. Le parti dont il résultera le plus de célébrité est celui qu'on prendra. Le paysan est un plus grand personnage que l'Arménien, L'Arménien sera abandonné, mais le paysan a eu le tort de ne pas écrire d'abord. On a été mécontente, on veut le lui faire sentir. Je voti-
1 La comtesse de Boufflers.
* Hume, qa'on appelait le paysan du Danube.
il, CORRESPONDANCIi
drais que vous pussiez tirer de lui la confidence de ia lettre que l'idole lui a écrite. C'est, ce dit-on, un chefd'œuvre. Madame la maréchale de Luxembourg m'avait prorais d'engager l'içlole à me la faire voir ; j'étais alors fort en faveur ; mais cette faveur ne subsiste plus, elle me sera peutr-être revenue quand vous recevrez cette lettre.
La grand'maman est de retour d'hier matin , ma faveur auprès d'elle est plus établie ; elle soupera chez . moi vendredi, et comme le souper était arrangé sans prévoir qu'elle dût y être, elle trouvera une compagnie qui ne lui conviendra guère, entre autres l'idole et rarchevêque de Toulouse.
J'aurai bien des choses à vous conter quand je vous verrai ; il se pourrait bien qu'elles ne vous intéressassent guère, mais ce seront mes galeries de mon Strawberry-HJll.
Vous avez porté le même jugement que moi des lettres, cela m'a fait un plaisir extrême. Je me crois un -génie quand je me trouve d'accord avec vous. Ce prince Geoffrin ' est excellent.
Assurément le ciel est témoin que je ne vous aime pas, mais je ne puis m'empêcher de vous trouver fort aimable.
Mon avis est que vous attendiez votre arrivée ici pour donner un pot à ia maréchale de Luxembourg, Je ne vois nulle nécessité de faire un présent à l'idole : de la fumée, de la fumée, voilà tout ce qu'il lui faut.
• Le roi de Pologne, que madame Geoffrin appelait son fiU.
,,Coo<;lc
J'ai bien envie de vous faire lire un mémoire de la Chalottais; il est très-rare, extrêmement défendu, mais je fais des intrigues pour l'avoir.
Je suis chargée par M. de Beauvau de vous prier de m' envoyer pour lui de la poudre fébrifuge , qui est , je crois, du docteur James; il y en a de deux sortes, l'une est douce et l'autre violente. Il en faut pour un louis de chaque façon.
Vous, vous trompez lourdement, si vous croyez Voltaire l'auteur de l'analyse du roman d'Héloïse; l'auteur est un homme de Bordeaux, ami de M, Secondât. A propos de Voltaire, il a fait demander au roi de Prusse sMI consentirait à lui accorder un asile à Wesel, en cas qu'il fut contraint de quitter sa demeure. Ce ■ que Sa Majesté lui a accordé très-agréablement.
Adieux je compte pouvoir à l'avenir vous apprendre des nouvelles de votre cour et de votre ministère. J'ai fait une nouvelle connaissance, qui est un favori de inilord Butte, et le plus intime ami de milord Holderness '. Je ne doute pas que ce milord ne fasse des tentatives pour venir à la place de milord Boçhefort , qu'on prétend qui ne se soucie guère de l'ambassade.
Écrivez-moi, je vous prie, au moins deux fois la semaine.
Mandez-moi si M. Crawfort est en Ecosse. On croit qu'on apprendra par la première nouvelle de Rome la mort du chevalier Macdonald.
' Charles Jenkinson, premier lord deLiverpool.
CORRBSPONDANCB
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris , ce dlnanche 38 décembre 17GS,
Savez-vou9 , chère grand'maman , que vous êtes le plus grand philosophe qui ait jamais existé I Tous ceux qui vous ont précédée parlaient peut-être aussi bien, mais ils n'étaient pas si conséquents dans leur conduite. Tous vos raisonnements partent du même sentiment, et c'est ce qui fait le parfait accord qu'il y a entre ce que vous dites et ce que vous faites. Je sais bien pourquoi, vous aimant à la folie, je ne suis pourtant pas trop & mon aise avec vous; c'est que je crois qu'il est impossible que vous ne regardiez pas en pitié tout ce qui est difTérent de vous ; l'envie que j'ai de vous plaire, le court espace de temps que je suis avec vous, le désir d'en bien profiter, tout cela me trouble, m'embarrasse, in'intiinide et me rend moins naturelle. J'exagère, je dis des platitudes, et je finis par être mécontente de moi et par désirer de vous revoir incessamment pour rectifier l'impression que j'ai pu vous faire.
Vous voulez que j'écrive à M. de Choiseul, et que ma lettre soit jolie et gaie? Ah! vraiment, c'est bien moi qui commande à mon imagination ï... je dépends du hasard. Le dessein de faire ou dire telle ou telle chose m'en Ole la possibilité; je suis bien éloignée d'être comme vous, je ne tiens pas les ressorts de mon âme dans mes mains. J'écrirai cependant à M. de ChoiSeul ; j'atten-
byGooglc
drai un bon moment. Le plus sûr moyen de le faire arriver, c'est d'être pressée par le temps..
Je voua envoie un extrait d'une impertinente petite brochure qui s'appelle : Lettre à l'auteur de la justification de Jean-Jacques. Vous verrez comme notre ami y est traité. Je ne sais pas si cela se doit 30ufrrir,et si M. de Choiseul n'en devrait pas dire un mot ô M. de Sartine. C'est à vous, chère grand'maman, à juger si cela est convenable, et si M. de Choiseul doit SoufTrlr ces impertinentes licences.
Je meurs d'envie de vous voir ; malgré ma peur, malgré mes craintes, je suis persuadée que vous m'aimez, parce que je vous aime.
bE LA DUCHESSE DE OHOISETL
\ ,A Versailles, ce Ï8 décembre 1706.
Pourquoi, ma chère enfant, me voyez-vous un si grand philosophe ? à propos de quoi me dites-vous cela aujourd'hui î Je vous répondrai , et avec plus de raison, sur la philosophie, ce que Meiran disait à M. Fontaine sur la géométrie. Celui-ci désapprouvait un traité du premier qui avait été reçu avec applaudissement de l'Académie. «Cela prouve. Monsieur, lui dit Meiran, que chacun a sa petite géométrie. » Chacun aussi a sa petite philosophie ; la meilleure est celle qui diminue l'impression des malheurs, qui multiplie
A8 CORRESPOKDANCË
les jouissances, qui apprend que le bien particulier ne se trouve que dons le bien général, et l'intérêt personnel dans ce qui est bon, dans ce qui est juste ; qui apprend enfin à vivre avec les hommes, car c'est la loi de la nature. Tout cynique est un méchant, ou un menteur. Une telle philosophie est bonne pour soi et pour les autres ; c'est celle où j'aspire, et si j'y parviens jamais, j'avouerai tout ce que votre imagination vous fait dire de miji. En attendant, je vais au jour la journée comme tout le monde, croyant avoir raison aujourd'hui, voyant demain que je me suis trompée, et recommençant sur nouveaux frais, toujours de chute en chute, mais faisant le moins de mal que je puis à moi et aux autres. Je nesuis pas du tout d'avis que M. de Choiseul parle à M, de Sartines de cette brochure où M. Walpole est si ridiculement et si injurieusement traité. L'extrait que vous m'avez envoyé me faitjuger qu'on peut laissera l'auteur le soin de sa chute et de celle de ses ouvrages. Ses impertinentes absurdités ne sont rachetées par aucuii trait. Défendre la brochure serait lui donner la célébrité. Les injures n'ont jamais fait de mal à personne. Rabaisser l'attention du gouvernement à cette misère serait y rabaisser les yeux de M. Walpole et ils doivent être fort au-dessus. Si dans tous les temps on n'a pu empêcher d'écrire ni de parler contrôle gouvernement; si la reine-mère, toute-puissante dans sa régence, fut obligée de cesser de sévir contre les auteurs des libelles et placards pour les faire oublier, comment . voulez-vous qu'on arrête la plume d'un petit auteur crotté qui attend toute sa
célébrité de l'honneur d'injurier un nom illustre ? Auguste disait : « Laissons aux hommes la liberté de dire du mal de nous, pourvu que nous leur ôtions celle de nous en faire. ■ Cela suffît. Si Auguste pensait cela, à plus forte raison les particuliers doivent se soumettre à ce principe.
Vous voyez par cette citation que je suis dans l'histoire romaine. Jclisais aujourd'hui dans M. Crevier, que Béréniceavaildesmœursmagnifiques; et que l'irruption du Vésuve était un phénomène inusité. Cela m'a fait ressouvenir d'une femme de Rome, qui me disait que le tremblement de terre de Lisbonne était un malheur inespéré. Vous m'avouerez qu'on est bien heureux quand on fait d'aussi bonnes lectures et qu'on vit en si bonne compagnie. Adieu, ma chère enfant.
AU DITC CE GHOISEUL
De Saint -Joaepli, ce 20 décembre 176€,
C'est de tout mon cœur, monsieur le duc, que je vous souhaite une bonne année ; c'est avec beaucoup de confiance que je vous demande la continuation de vos bontés, et c'est avec une grande vivacité que j'en désire l'augmentation.
Ah! mon Dieu, je sais bien que c'est absolument ma faute, si je ne vous vois pas extrêmement souvent! Je ne sais par quelle fatalité je vous ai refusé toujours à
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M CORRESPONDANCR
souper. On a des affaires, on est distrait, on est entraîné, on ne fait rien de cq qu'on veut ; mais il n'en sera pas de même, à ce que j'espère, dans l'année soixante-tiept. Ghoisiesez dès aujourd'hui le jour qui vous conviendra le mieux, depuis le )" janvier jusqu'au dernier décembre. Avertissez-moi seulement deux ou trois mois d'avance; il faut bien avoir le temps de s'arranger I...
Cette plaisantwie vous paraîtra assez froide, je la trouve de même; en savez-vous la raison? C'est que je me contrains, c'est que je ne suis plus à mon aise avec vous ; c'est que je vous ai aimé à la folie : c'est que je ne sais plus ce que je pense pour vous aujourd'hui ; mon premi^ mouvement est d'être ravie d'entendre dire du bien de vous ; j'en dis souvent moimême ; et puis je fais souvent des réflexions qui m'en font penser beaucoup de mal, mais je ne veux pas commencer l'année par vous quereller!...
Monsieur le duc, vous feriez bien de faire réprimander M. Fréron ; il parle insolemment dans sa 35* feuille d'un homme qui vous respecte et vous admire singulièrement, qui vous plaira et que vous aimerez quand vous le connaîtrez : c'est M. Walpole ; vOus, êtes le ministre et le protecteur des étrangers ; celui-ci mérite de l'estime et delà considération, et que vous lui accordiez une protection particulière.
J'ai une autre grâce à vous demander, c'est de vous souvenir du vicomte de Vichy ; il meurt d'impatience d'être remplacé et d'ennui de perdre tout son temps dans un biste château.
byGoogIc
DE HAOAUE DU OEFFAND. M
Je suis fâchée de finir cette lettre en vous parlant comme à un ministre ; j'aimerais mieux que ce fût comme à un ami, que j'ai passionnément aimé, et que j'aimerais encore de même, s'il le voulait, à la barbe de tous les jaloux.
A LA DUCHESSE DE CHOISETJl
Lundi 30 décembre 17C6.
Je vous envoie, chère grand'maman, à cachet volant.ma lettre pour M. deChoiseul; si vous en êtes con-" tente, vousla lui ferez rendre; si vous y trouvez quelque chose à redire, vous aurez la bonté de me le mander.
L'extrait que je vous envoyai hier n'est pas de Fréron : c'est d'un anonyme. Mais dans la 35' feuille de Fréron, il y a un article tout aussi insolent. Je voudrais que M. de Choiseul parlât à . M. de Sartines et dît un mot à l'ambassadeur d'Angleterre , et que vous, chère grand'maman, paraissiez indignée de cette licence, et que vous fissiez connaître que vous consi dérez M. Walpole et que vous vous intéresserez à lui.
Réellement, je voua crois ma grand'mère ; si nos figures donnent quelques difficultés à le croire, nos esprits doivent le persuader ; je suis te petit Joas, et vous le sage Nestor! Enfin, quoi qu'il en soit, enfant "ou vieille, sensée ou radoteuse, je vous aime à la folie.
Vous aurez vos étrennes, ne vous impatientez pas.
C01tR]i:SPONDA^CE
A Vewaillea, ce S6 décembre 1766.
Je parie, ma chère enfant, que vous trouvez bien mauvais tous les beaux raisonnements, les grandes autorités, les grands exemples que je vous ai cités hier, sur !a brochure injurieuse à M. Walpoie. Vous verrezaujourd'huique je ne pense pas de même sur les feuilles de Fréron, journal qui a l'aveu iiu gouvernement et qui parait sous son autorité. Voici ce que j'en écris à M. de Choiseul ; je vous le transcris mot "pour mot.
« Je vous prie de lire l'endroit que j'ai marqué dans B la feuille de Fréron; ce n'est qu'un mot; vous yver- » rez comme M. de Walpoie, homme aimable, esti- » mable, démérite en tous genres et à tous égards,
• fort au-dessus de la portée des regards de Fréron, y » est traité pour une malheureuse, mais excellente » plaisanterie particulière qu'il s'est permise contre le
• grosThomasdephibsophie, le célèbre Jean-Jacques, » fii que l'indiscrétion de ses amis a rendue publique. » Il est encore traitéd'unefaçonbienplusgrossièrement ' injurieuse dans une petite brochure nouvelle de je ne
> sais quel auteur crotté. Mais je ne vous parle pas de
> l'œuvre éphémère d'un écrivailleur obscur et non 8 avoué du gouvernement; c'est contre Fréron, avoué, » protégé par lui, que je réclame voire justice. C'est à » lui de réprimer la licence et l'insolence des écrivains
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» qu'il autorise. Je crois qu'il est de votre honneur, B comme ministre des alîaires étrangères, d'empêcher > qu'un étranger de considération et qui ne fait point le • métier d'auteur, soit publiquement insulté sous l'au- « torité du gouvernement. Ainsi, je vous demande » particulièrement, pour vous d'abord, qui êtes mon » principal objet, et ensuite pour M. de Walpole que » j'aime, de faire mettre M. Fréron au cachot, pour » lui apprendre à écrire ; et je crois que vous ferez » bien de vous en faire un mérite auprès de l'arabas- » sadeur d'Angleterre, et que cette sévérité ne peut ■ que vous faire honneur ici et dans les pays étran- » gers; je suis bien fâchée que madame du Deffand » vous en ait écrit, car vous croirez que c'est à son » instigation que je m'échauffe sur cet objet, et je » vous jure que c'est très en conscience que je vous » dis ce que je pense et très-indépendamment de tout » ce qu'elle a pu me dire. •
J'ai cru devoir ajouter ces dernières phrases pour que nous ne nous nuisions pas mutuellement, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver si M. de Choiseul avait cru du concert entre nous, ou de la séduction de votre part. D'ailleurs, j'ai trouvé votre lettre charmante et je la lui ai envoyée. Je ne l'ai point encore vu depuis tout cela. Notre commerce est fort vif depuis quelques jours, ma chère enfant; je souhaite que vous vous en trouviez aussi bien que moi '.
' Il est curieux de voir ce que pensait Walpole des attaques de Fréron, et de l'empressement que menaient ses atnjs en France i\
C0BnESP0^DA^CB
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce mercredi 31
Vous êtes surprenante, chère grand'maman; c'est bien vous qui êtes un phénomène inusité ; votre écrit est admirable ; il y a cependant deux choses qu'il faudra expliquer dans la conversation : Y indiscrétion de ses amis; c'est lui-même qui a montré la lettre à tout le monde, en s'en avouant l'auteur et pensant qu'il était fort permis de se moquer d'un saltimbanque. L'autre mot est qu'il nest point auteur. II a fait quelques ouvrages sur les écrivains illustres et sur les peintres de son pays. J'en ai lu des extraits dans le journal encyclopédique ; et puis il a fait des discours sur divers sujets, qui sont traduits en français, et qui se trouvent dans un recueil de feuilles hebdomadaires des années 53 et 54, qui s'appelle le Monde; il y en a de fort plaisants que je me proposais même de vous faire lire. Il faut vous prévenir de tout cela, pour que vous
l'en venger. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet à madame du Doffand : « Je suis redevable à vous et à la duchesse de Choiseul pour cette afTaire de Fréron ; mais elle Jie laisse pas de me fâcher. Nous ' aimons tant la liberté de l'imprimerie, que j'aimerais mieux en Être maltraité que de la supprimer. De plus, c'est moi qui avals commencé celle ridicule guerre ; il est injuste que j'empêche les autres de prendre la même liberté avec moi. Je ne sais ce que Fréron a dit, etje ne m'en soucie pas. C'est ma règle constante de ne jamais faire réponse à des libelles, et je serais au désespoir qu'on crût que je me fusse intéressé à attirer des réprimandes k ces gens-là... n
DE HADAHB DO DBFFANS. sa
soyez en état de répondre à ce qu'on pourra vous dire. Mais d'où vient que vous avez fait rendre ma lettre en prévoyant qu'elle vous ferait soupçonner de connivence avec moi, et que cela pourrait nuire à votre intention? Je l'aurais récrite en retranchant cet article; mais j'espère qu'il ne produira pas le mauvais effet que nous craignons. Toutes les raisons que vous alléguez sont péremptoires et je ne crois pas qu'elles soient susceptibles de Ja moindre réplique.
Ah ! mon Dieu, mon Dieu, que vous avez de bon sens et de justesse; qu'on serait heureux d'être conseillé par
vous et comment se peut il'? Mais je me tais.
J'attends avec Inipatlence et crainte la réponse de notre souverain seigneur et maître.
Oh! si l'afTaire prend la tournure que vous indiquez, que ce me sera un bien sensible plaisir, et que la nouvelle en soit donnée à notre ami par l'ambassadeur, et que ce soit de notre part et de celle du ministre !..
En attendant que je vous dresse des autels, recevez mon encens. C'est M. de Grave qui le remettra en vos mains, 11 m'a demandé avec empressement d'être chargé de cette commission et a saisi cette occasion de vous faire sa cour. Faites-moi la grftce de lui témoigner de la bonté, il y sera fort sensible, il me saura gré de l'honneur et du contentement que je lui aurai procurés, et cela m'acquittera de tout ce que je lui dois pour les soins et les attentions qu'il a pour moi.
' Ce passage a trait à l'influença que la duchesse de Gramoiont exerçait sur son frère, le due de Cboiseul.
B6 CORRESPONDANCK
DE LA nilCHESSF, DE GHOISEUL
A Versailles, ce 31 décembre 17e6.
Oh lia belle chose, la belle chose, ma chère enfant, que la corbeille que vous m'avez envoyée! Mon premier mouvement a été de l'admirer, d'en être enchantée, d'en faire l'inventaire; puis, le second, de craindre qu'elle ne vous ait coûté des trésors, d'en avoir de l'embarras; puis, par retour sur moi-même, de la honte pour les horreurs que je vous ai offertes. J'ai dit tout cela à M. de Grave, parce que je dis d'abord tout ce que je pense. Je l'ai reçu de mon mieux ; on est toujours sûr d'être bien reçu chez moi quand on y vient de votre part. J'ai payé le port et sa peine avec vos bienfaits. Vous m'avez donné de quoi faire des magnificences, et je me suis déjà fait bien des amis de cour avec vos parfums.
Je ne puis pas vous répondre encore sur M. de Walpole, parce que je n'ai pas encore pu obtenir de M. de Choiseul qu'il lût ma lettre. J'ai réponse à toutes les objections que vous me faites. J'appelle ne pas faire le métier d'auteur, ne pas vivre de ses ouvrages, et je n'ai pas dit que M. de Walpole ne fût point auteur, j'ai dit qu'il ne faisait pas le métier d'auteur. Ce que j'appelle l'indiscrétion de ses amis est le plaisir avec lequel vous, moi et tout le monde, avons montré sa lettre du roi de Prusse et en avons multiplié tes copies à l'infini. Si chacun de ceux à qui il l'a montrée
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n'en avait pas parlé, elle ne serait jamais devenue publique et elle n'aurait jamais été imprimée, car il ne l'avait pas faite pour l'être.
J'ignore si Fréron sera ou ne sera pas puni , ce que je sais, c'est que je ferai de mon mieux pour qu'il le soit. Mais dût-il l'être comme je le désire, il vaudrait encore mieux que M. de Walpole ignorai sa punition que de connaître sa faute, et, dans tous les cas, je ne veux paraître pour rien dans cette affaircTai représenté à M. de Choiseul ce que j'ai cru juste et honnête, et je vous l'ai confié seulement à vous comme à mon amie et à mon enfant ; c'est à lui à faire justice, mais ce n'est point à moi à tenir le glaive, et je me réserve d'autres marques publiques d'amitié à donner à mes amis que celles du soin de leur vengeance. Vous m'allez trouver pédante, ma chère enfant, mais vous m'avez tant dit que j'avais raison, que vous m'avez accoutumée à vous ennuyer de -tous mes raisonnements. Je vous aime et c'est un fait; les faits sont plus sûrs que les raisonnements et le sentiment vaut mieux que la raison.