‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 21 sur 45 · DU LUC DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

DU LUC DE CHOISEUL

Ce 5 janvier 1767.

Pai attendu, pour .avoir l'honneur de vous répondre, que j'eusse parlé à M. de Sartines sur la feuille de Fré-

sa CORRESPONDANCE

ron. Il m'a montré cette feuille où Fréron ne rapporte qu'un ouvrage traduit de l'anglais, et véritablement il n'y a de reproche à lui faire que d'avoir reproduit cette traduction, ce à quoi d'autres personnes l'ont engagé vraisemblablement. Dans l'exacte justice, c'est le censeur qui a tort et non pas Fréron ; ils seront cependant l'un et l'autre corrigés, et il y aura de plus une rétractation dans une feuille suivante. J'aime, j'estime et j'ai beaucoupde considération pour M. de Walpole, sans le connaître personnellement, et je ne souffrirai pas qu'il soit insulté ici; mais je lo crois fort au-dessus des sottises de Fréron, et, dans ces sortes d'affaires, surtout vu le fanatisme que Rousseau inspire très-mal à-propos , les corrections secrètes sont infiniment moins sujettes à inconvénients et à cailletage '. Je vous promets que M. de Vichy sera remplacé dès que je le pourrai ; vous me grondez, vous vous moquez de moi, vous avez raison, car on est grondable et mo* quable quand on ne fait pus ce qui est le plus agréable à la cour : ce serait pour moi de vous voir souvent, et en dépit des jaloux, de vous marquer l'attachement et la tendresse que je ne cesserai de sentir et vous d'inspirer.

< Il s'agit d'une lettre supposée du roi de Prusse, Frédéric tl, à Jean-Jacqiies Rousseau, leUre écrite k Walpole, et qui eut beaucoup de succès dans la société. Rousseau, dont l'orgueil entendait mal la plaisanterie, s'en montra fort hiessé. (Voir la notice.)

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A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce Mtoedl It }M)Tier, à 3 heures.

A peine étais-je éveillée ce matin, chère grand'maman, quand j'ai dicté les lettres que vous devez avoir reçues. Elles, se ressentent bien de l'assoupissement et bien peu de la vivacité de ma reconnaissance ; déplus, j'aurais voulu bien dire, et rien n'éteint et n'affaisse autant mon imagination que le dessein et le désir d'en avoir. Je suis réellement enchantée de M. de Choiseul, et, comme je vous l'ai mandé, ce qui m'en touche le plus, c'est qu'il a prétendu vous donner une marque de son amitié, et rien ne me prouve autant la vôtre que de penser qu'on croit vous obliger en me marquant de la bonté. Mais ma tendresse pour vous est parvenue à un tel point, qu'il n'y a plus de mots dans la langue qui me semblent propres à l'exprimer. Voici un nouveau moyen dont il est à craindre que je n'abuse, c'est d'avoir en vous une confiance sans bornes ; je vais l'éprouver en vous demandant une grâce qui me fera le plus grand plaisir du monde, si vous pouvez me l'accorder : c'est de me faire avoir deux exemplaires d'une feuille volante que la police a supprimée. Elle a pour ■titre : Réflexions posthumes sur le grand procès de Jean-Jacqties avec David.

Je voudrais un exemplaire pour moi et un pour l'ami d'outre-mer ; rien ne vous est plus facile que d'avoir cette feuille, vous pouvez avoir une entière sécurité sur ma discrétion.

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Vraiment , j'oubliais de vous dire : j'ai lu celte feuille, mais on ne me l'a laissée que le temps qu'il "fallait pour la lire, et celui qui me l'a apportée a attendu dans mon antichambre pour la remporter. 11 n'y a qu'un mot qui a rapport à l'ami, et il est susceptible de bonne interprétation. Le portrait de David m'a paru plaisant et ressemblant; cependant ce petit ouvrage n'est pas d'une grande valeur.

DE LA STICHESSE DE OHOISEUL

Je VOUS envoie, ma chère enfant, le seul exemplaire que j'ai pu avoir de la feuille que vous m'avez demandée; on m'a prmnis que j'en aurais un second demain ou après-demain. Je vous l'enverrai aussitôt. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd'hui; mais vendredi peut-être, j'aurai le plaisir de vous voir. Je n'aurai cependant pas celui de souper avec vous. Si je suis à Paris, il faudra que je soupe chez l'ambassadeur de Naples; c'est un vieil arrangement.

En fermant mon billet, je me suis avisée de jeter un coup d'oeil sur ces « réflexions posthumes. » Elles sont assez bien écrites, assez concises ; quelques-unes présentées assez plaisamment. Je les ai crues d'abord de Palissot. Mais les conséquences en sont communes.

plates et tirées de tout ce qui a été écrit à ce sujet ; je ne crois plus rien. 11 n'y a rien contre M. Walpole; il n'y est que nommé. Ne nous fourrons pas, ma chère enfant, dans les querelles littéraires. Si nous nous en sommes mêlées, c'était pour en tirer notre ami, et non pour y entrer. Elles ne sont bonnes qu'à déprécier les talents, mettre au jour les ridicules; mats, entre nous soit dit, il doit nous être assez agréable de voir les ty- " rans d^ nos opinions se détruire par les mêmes arguments qu'ils ont employés pour subjuguer nos esprits. C'est le moyen le plus sûr de nous soustraire à leur domination, en profitant de leurs lumières. C'est en cela que je préfère la fable de. la tour de Babylone à celle des' Titans. Des constructeurs de la tour purent naître des architectes sages et industrieux, capables d'élever des bâtiments solides avec les mêmes matériaux dont leurs pères avaient tenté de dresser un édifice absurde, impraticable, inutile et nuisible. Des Titans renversés, il ne reste que les traces de la foudre. L'autorité détruit et n'édifie p'as ; le gouvernement édifie et ne détruit pas. L'autorité doit punir les ofimes ; le gouvernement ne doit pas sévir contre les erreurs. Il peut leur laisser le soinde se détruire ellesmêmes, qu'elles proviennent d'un odieux fanatisme ou d'une vaine et nuisible philosophie. Ce n'est point par ce que le gouvernement fait, qu'il accélère le progrès des lumières, c'est par ce qu'il empêche. C'est du sein et du mal de l'erreur que naît le jour et le bien de la vérité. L'histoire des erreurs n'est que le magasin du sage ; il n'est pas de système qui n'ait un bon prin-

cipe; mais II n'appartient pas à tous les esprits de se développer, et tous les aspects ne sont pas également bons pour présenter les objets, ni tous les joui^ pour les regarder. Je sens bien qu'il manque dans tout ceci beaucoup d'idées intermédiaires ; mais c'est à vous à faire les liaisons. Il m'est venu tùut à travers choux un baron allemand, avec un petit singe qui m'a fait caca dans la main.

Mais qu'est-ce que ce pauvre David Hume avait affaire 6 tout ceci I 11 n'est ni clé de meute, ni chef ni suivant de secte. — C'est qu'il ne sufïît pas d'être sage, il faut encore ne pas vivre avec les fous. Je parie que le geôlier des petites maisons a été pris plus d'une fois pour un des locataires de l'hôtel.

A LA DUfHESSE DE CHOISEFL

Je ne peux être plus longtemps sans avoir de vos nouvelles, chère grand'maman ; exercez toute votre autorité sur l'abbé et chargez-le de me mander, comment vous vous port^, quels sont vos occupations, vos amusements, vos conversations, vos disputes, etc.

Oh! que je regrette nos petits soupers. Sans l'espérance qu'ils pourront se répéter, en vérité, en vérité je ' prendrais congé de la compagnie, et j'irais dans

DE MADAME DU DËFFAND. fiS

l'autre monde demander aax neveux de Richard III s'il est vrai que ce soit leur oncle qui les ait tués, et je ferais savoir leur réponse à M. Walpole. Il me mande qu'il a des raisons d'en douter et qu'il fait de grandes recherches pour s'en éclaircir. Je vois l'abbé hausser les épaules et dire : « Encore passe si c'était un fait arrivé il y a quatre ou cinq mille ans en Egypte ou en Phénicie. »

Je suis devenue imbécile, je ne me porte pas bien, je ne dors point, je digère mal et je m'ennuie. Je' suis au désespoir d'être éloignée de vous. Faites-moi surintendante de vos cochons; il est vrai que s'ils ont le diable au corps, je ne les 'empêcherai pas de se jeter dans la rivière; mais je m'y jetterai moi-même si je suis longtemps sans vous revoir.

A M. WALPOLE (INÉDITE

Paris, ce A BvriJ 1T67.

Certainement quelcpie sorcier, ou peut-être votre mauvais ange, vous fascine les yeux ou trouble votre intelligence quand vous recevez mes lettres ; il n'y a , pas un mot, pas une syllabe qui ne dût vous être agréable suivant le degré de votre amitié ; et en supposant que vous n'en jvea pas, il n'y a rien qui doive vous déplaire ni vous être insupportable. Mais c'est une destinée : je ne puis jamais avoir de plaisir qui ne soit

«t CORKESPOHDANCE

contrebalancé par beaucoup de peine. On ne peut pousser la résignation plus loin ; je me soumets sans murmurer, sans me plaindre, à tout ce que vous décidez, à tout ce qui vous convient. Je voudrais pouvoir vous envoyer mon âme à la place d'une lettre. Vous verriez si mes sentiments sont ridicules , si je me crois en di'oit de rien exiger, les jugements que je porte de vous, si je suis romanesque, si je ne m'apprécie pas à juste valeur, si vous pouvez jamais craindre d'être ingrat, enfin s'il y a un autre être que moi dans l'univers qui soit capable d'un genre d'attachement pareil au mien. Comme je ne puis m'eïfprimer que par des paroles et que toutes mes paroles vous choquent ou vous blessent, je prends le sage et très-nécessaire parti de me taire. Je vous dirai seulement que je suis trèscontente de la promesse que vous me réitérez de me venir voir. Vous devez cet acte de bonté à vos vertus; elles seules l'exigent et non pas moi ; tous mes désirs se bornent à passer quelques jours avec vous avant une séparation étemelle. Je ne saurais la croire bien éloignée, et c'est' ce qui fait que tout retardement m'ef- ' fraye. Je médis souvent qu'en cas que je finisse avant de vous avoir revu, je n'en souffrirai pas dans l'autre monde ; mais cette idée m'afflige, tant que je suis dans

celui-ci. Dites encore que c'est là duScudéryî Je

ne sais comment vous l'entendez; je ne connais que, l'amitié qu'on sent, et je ne sais dire que ce que je sens. Je ne pense pas que vous deviez me faire aucun sacrifice, que vous deviez m'aimer de préférence à tout. Ah I mon Dieu ! je suis à cent mille lieues de cette

DE MADAHL DU DEFFANa es

idée. Rien ne me paraît plus extraordinaire que les complaisances que vous voulez bien avoir pour moi. 11 n'y a que ma vérité qui ait pu mériter votre affection ; souffrez-la donc telle qu'elle est, et supportez avec patience ce que vous appelez les épanchements, les effusions, etc. Mon intention n'est pas de nie les permettre à l'avenir ; mais enfin, si j'avais le malheur d'y retomber, moquez-vous-en, ne les qualifiez pas de romanesques; nommez-les radotages, et ne grondez pas!....

Ma dernière lettre était du 26, et vous avez dû la recevoir par M. de Chabrillant. Vous avez dû recevoir aussi deux de mes lettres par M. de Guerchy, avec votre Château d'Otrante; enfin, vous ayez dû recevoir quatre ou cinq lettres dans l'espace de hgit à dix jours. J'ai bien eu, je l'avoue, quelque frayeur que vous ne vous en trouvassiez accablé. Aussi, depuis, ai-je été dix jours sans vous écïire. Me revoilà dans le train ordinaire ; vous ne recevrez plus de mes lettres qu'en réponse aux vôtres. Vous me ferez un plaisir extrême de m'instruire des allures de vos affaires, et sur toute chose, ce qui regarde la noce de votre petite-cousine. J'imagine qu'elle iie se fera qu'à la fin de mai: voilà véritablement ce qui m'intéresse et qui cause ma curiosité.

Depuis que je vous ai écrit, j'ai soupe plusieurs fois avec la grand'maman, et il y a eu hier huit jours que l'époux, -en rentrant, monta chez elle; il n'y avait qu'elle, son oncle M. de Thiers et moi. Nous restâmes jusqu'à quatre heures sonnées. On parla avec toute la liberté et la confiance imaginables. Je fus tentée de

VOUS écrire le lendemain pour vous en rendre compte, et puis je me dis : * Qu'est-ceque tout cela lui fait!.,. Je ne ferai que l'excéder, l'importuner... I i Nous ne dîmes pas un mot de vous, si ce n'est tout à la fm, qu'il me demanda ce que c'était que le Château d'Otrante, qu'on disait être de M. Walpole; si c'était de vous?... Je lui ai dit que oui. » J'ai envie de le lire 1 — Vous le pouvez, lui dis-je... Il est très-bon dans son genre ; c'est dans le goût des Facardins, de Tiran-le-Blanc!.. Il a tout le costume gothique. — Cela me plaira, ditil ; > et puis il me demanda quand vous viendriez ? < Je l'ignore ; il ne m'en dit rien, i

Je soupai hier encore avec la grand'maman et ses trois féaux : l'abbé Barthélémy, qui est un bon garçon ; son petit-oncle M. de Thiers, qui est sensé et qui l'aime beaucoup, et un M. de Gastellane qui a l'accent provençal et qiu ne me plaît guère. Je ne me levai qu'à neuf heures ; je revins me coucher à minuit, parce que j'avais de la fièvre. Je ne pris qu'un bouillon chez la grand'maman. Ma nuit n'a pas été mauvaise ; je n'ai pas de fièvre actuellement. J'aurai ce soir beaucoup de monde; mais je ne me mettrai pas à table; madame d'Aiguillon restera avec moi et nous mangerons notre soupe au coin de mon feu.

11 y aura, cette semaine, cinq comédies chez madame de Villeroy '. Je dois aller à trois ; mais je pourrais bienn'en voir aucune. Cette dame de Villeroy vous divertirait ; elle a une sorte d'esprit; elle est brûlante,

* Sœur du duc d'Aumont.

brillante, sémillante, et bonne enfant. C'est la contrepartie de ia comtesse de Forcalquier. Ah ! pour la divine comtesse *, autrement l'idole, elle est en divinité ce que la Duplessis de madame de Sévigné était en provinciale. Elle mène un deuil de milord Tavistoke qui fait hausser les épaules. Elle a débité la pension de Jean-Jacques comme en ayant eu la nouvelle de chez vous; mais elle n'en avait entendu parler que par une ou deux personnes à qui je l'avais dit, et, vendredi dernier qu'elle soupa chez le président, elle me demanda si en effet Jean-Jacques avait la pension. Je lui dis que oui ; qu'il avait écrit au ministre qu'il recevrait avec reconnaissance cette grâce du roi et de lui ; qu'on avait attendu l'arrivée de M. Hume, ne voulant pas lui faire accorder cette pension sans son consentement ; qu'il Favait donné de la meilleure grâce du monde, et qu'on avait obtenu une augmentation de vingt pièces, en considération des défalcations. Je ne vous nommai point; elle ne me fit pas d'autres questions. Cette idole ne va pas a'ux spectacles, elle n'ira , même point chez la duchesse de Villeroy. Il est bien pénible, mon tuteur, d'être fausse! 11 faut avoir une grande présence d'esprit pour ne pas se démentir à tout mement.

Hors vous que j'aime et la grand'maman que j'estime, tout le reste me paraît personnages de comédie, qui jouent de bien mauvaises pièces. A propos de pièces, on en vient de donner une de Voltaire, qu'on appelle

• De Boufflers.

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les Scythes; elle est détestable. Je vous l'enverrai si j'en trouve l'occasion. Adieu, ne m'écrivez que quand vous en aurez la fantaisie ; et sachez que je n'ai ni le droit, ni la volonté, ni le désir de rien exiger. Portezvous bien; maissi, par malheur, vous tombiez malade, ayez l'égard alors de me donner de vos nouvelles.

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ne me parlez jamais d'esprit, chère grand'maman, je n'en eus jamais; mais, pour le présent, je ne sais plus moi-même ce que c'est. Si j'avais la prétention de bien dire ou de bien écrire, je serais dans une honte continuelle. Je ne produis rien, j'entends et comprends encore quelquefois ce qu'on dit, et je ne trouve pas que ce soit un grand avantage ; il me semble que lout le monde, ainsi que moi, est devenu bien bête. Mais malgré cela je ne me trouve point à l'unisson, parce que tout le monde veut bien dire. A. propos de cela, ovez-vous lu le discours de l'abbé Chauvetin ' ? J'en ai lu trois pages; oh ! c'est bien assez. Je suis sûre que le grand abbé n'en exige pas davantage de moi. Qu'il

' Chanoine de Notre-Dame et conseiller an parlement de Piria, connu par son acliarnement cnntre les jésuites.

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