‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 26 sur 45 · I.XbyGOOglC · texte numérisé non relu

I.XbyGOOglC

CORRESPONOAHCU

i LA DUCHESSE DE CHOISEUL

A Cbaoteloup, 30 mare 1767,

Oui, VOUS êtes bien réellement ma petite-fille ; un enfant, un enfant de dix ans, vous faisant des monstres de rien. Ne voyez-vous pas. que ce n'est point à vous à qui l'on a voulu faire une tracasserie avec M. de Ghoiseul, mais à lui, à qui l'on en a voulu faire une en généra!, pour lui donner le tort de se môler et de s'inquiéter de choses dont il ne lui convient ni de se mêler ni de s'inquiéter. Je me garderai donc bien de lui en écrire ni de lui en parler ; l'importance que vous mettez et que vous croyez qu'il met à ces misères est ce qui l'impatieiilerait. Ne vous en inquiétez donc plus, ma chère enfant, ni pour lui, ni pour moi. Ne croyez plus qu'on veuille, ni qu'on puisse vous faire des tracasseries en ce genrCi et ne m'en écrivez plus : ce ne sont pas là les choses intéressantes que je veux que vous me inandiez. Ceci est absolument hors de vous; mais tout ce qui vous sera propre , particulier , personnel , voilà ce qui m'intéressera. Je ne trouverai rien, dans ce genre, de petit, de frivole, de minutieux; Il n'appartient qu'aux rois, aux ministres, aux intrigants, d'avoir des intérêts politiques; mais il n'appartient qu'aux ftmes sensibles d'avoii- des intérêts de sentiment. Je ne me suis réservé que ceux-là, et ils seront toujours assez grands, ma chère enfant, pour m'occuper tout entière, quand vous en serez l'objet.

 MAOAUE DE CHOISEUL

Ce vendredi 30 nui 1767.

Il y a un certain ton de sévérité dans votre lettre, chère grand'maman, qui pourra m'être utile pour l'avenir, en me mettant en garde contre les fautes que je pourrais faire. Dans cette occasion-ci, je n'en ai fait aucune : et ce qui pourra le mieus'vous le prouver, je vous envoie la lettre de M. le duc de Choiseul. Je ne pouvais pas né point vouloir éclaircir une tracasserie aussi inattendue et si peu méritée que celle qu'on m'avait faite ; je crus devoir écrire sur-le-champ à M. de Choiseul et à vous. Par delà cela, je n'en ai parlé à qui que ce soit au monde. Vous ferez fort bien, je crois, de n'en rien dire à M. de Choiseul.

Il me sera très-aisé de me conformer à vos volontés. Je n'ai pas attendu que vous me les ayez fait connaître ; je ne suis pas née fort intrigante, ui fort curieuse de mejnèlerdes affaires oiijene suis. point, appelée, nijen'ai le désird'enavoirconnaissance. Je renonce même à la curiosité qu'il serait naturel d'avoir de découvrir quel peut être l'auteur de la tracasserie qu'on a voulu me faire avec M. de Choiseul, heureusement on n'y a pas réussi. Ainsi je renonce sans regret à cette recherche, et en vous envoyant sa lettre, il n'en reste plus aucun vestige. La grâce que j'ai à vous demander, c'est que je sois à l'abri auprès de vous de toute espèce de rapports et de mauvais offices. Non-

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80 CORRIJSPONDANCE

seulement mon attachement vous doit- répondre de moi, mais j'ai pour vous un respect, une vénération qui ressemble au noli me langere. Soyez donc sûre que jamais je n'ouvrirai la bouche que pour me joindre à la voix publique sur ce qui vous regarde, sans vouloir faire distinguer la mienne, ni me donner le bon air d'avoir de vos vertus une connaissance plus particulière que tout le monde ; que je ne lis vos lettres à personne. Que je sois donc en toute sûreté avec vous. Votre lettre, je l'avoue, est d'un ton à me donner quelque crainte, mais il vous sera aisé de rétablir ma confiance.

J'ai écrit à madame deMirepoix ce quevousm'aviez ordonné de lui dire, il y a près d^ quinze jours. Elle ne m'a pas fait réponse ; o'est son usage. Madame de Choiseul se charge de ma lettre. J'ai eu envie de vous envoyer par elle celle que j'ai reçue de Voltaire, mais elle vous serait arrivée dans le temps que vous aurez M. de Choiseul ; j'aime mieux attendre votre retour.

J'ai vu celle que l'abbé Barthélémy a écrite à l'abbé Boudon. Elle est charmante. Je n'ai point pu faire encore vos compliments à madamede La Vallière : il-y a près de huit jours que je ne l'ai vue, ni l'ambassadeur d'Angleterre.

Adieu, chère grand'maman; pendwit le séjour de M. de Choiseul, l'abbé devrait bien ni'écrtre.

Je. ne suis qu'une petite fille, je l'avoue, mais je ne le suis que pour vous.

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DE L4 DUCHESSE DE CHOISEUL

A Chanleloup, ce 3 Juin 1767.

Quoil ma lettreavait un ton si sévère! quoi! j'aurais pu inquiéter, affliger ma chère enfant, diminuer de la confiance qu'elle doit à ma tendresse pour elle ! Je ne m'en consolerais pas. J'ai donc été bien maladroitel... M ais je n'ai donc pas été entendue? Je croyais que la grossièreté des expressions était trop marquée pour que la plaisanterie qui y était cachée ne fût pas toute à découvert Je vous expliquerai l'énigme de celte lettre quand je vous verrai. Ne me le laissez pas oublier ; car loin que j'aie, comme vous m'en soupçonnez, de la prudence, même de la méfiance à votre égard, vous avez, au contraire , toute ma confiance : vous avez déjà pu le voir, et vous le verrez dans toute occasion. Mais ne m'écrivez plus sur cette misère, à moins que ce soit encore par quelque occasion particulière coinme vous avez .fait par madame de Choiseul. C'est par M. de Choiseul, qui part demain, queje vous écris aujourd'hui, et encore un coup, quelque extraordinaires que puissent vous paraître ces précautions, vous verrez que j'ai raison quand je vous aurai expliqué l'énigme, et que tout ce que vous avez trouvé de sévère dans ma lettre ne vous regardait pas. Ainsi, ma chère enfant, pardonnez et aimez-moi ^ votre sentiment ne sera pSs trompé. Il a toujours raison quand on le paye en même monnaie. Je n'avais pas besoin que vous

S3 CORBESPON&ANCE

m'envoyassiez la lettre de M. de Choiseul, pour être sûre que vous étiez à merveille avec lui, car il n'a cessé de me parler de vous depuis qu'il est ici, et d'une façon que vous auriez été charmée d'entendre. Jugez si j'en ai été contente ! Je n'avais pas même besoin qu'il me parlât de vous pour croire que vous étiez bien ensemble. Vous savez qu'on juge des autres par soimême. C'est le sentiment qui fait la prévention, et toute prévention n'est pas erreur. C'est lui qui a commencé à me parler de cette fantastique histoire.. ïl eu riait comme un fou : c'était une niche qu'il vous avait faite, elle a eu tout succès ; et quand j'ai vu cela, je lui ai raconté comment j'avais eu les éclaboussures de votre douleur et de votre colère, ce qui Ta encore fort diverti.

- Je suis bien fâchée que vous ne m'ayez pas envoyé par madame de Choiseul la lettre (Je Voltaire et I3 vôtre. Vous me l'aviez promis, elle me l'annonçait, et je n'ai eu à sa pl&ce que la douleur de vous avoir tourmentée. J'avoue que je suis encore plus curieuse de votre lettre que de celle de Voltaire. Envoyez-les-moi donc, Âh I c'est bien vous qui avez tout plein de petites réticences avec moi !

J'ai oublié de vous repierçier ppur l'abbé des livres que lui envoie M. de Walpole. Il me paraît bien content d'en recevoir cette galanterie, quoique la couverture des livres soit gâtée.

Adieu , ma chère, enfant. Jugez combien je vous aime, j'ai pris le temps d'écrire cette lettre sur le plaisir de voir M. de Choiseul, et pourtant il part de*

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main. Mandez-moi vite que vous m'aimez et que yous m'avez pardonné.

A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, ce Gamedi OJuin 1767.

Je n'étais point fâchée, parce.que je n'avais pas fait de fautes etquejfi savais bien que tout s'éclaircirait à ma plus grande gloire. Aussi cela est-il arrivé, et la lettre de la grand'inaraan est le plus précieux bijou qui soit dans l'univers. Oui, je dis bijou, et je me servirai de toutes les expressions qui me passeront par la tête : les communes et les ordinaires ne conviennent nullement à ce que je pense de la grand'maman.

Tout cela est bel et bon, mais vous ne répondez pas à mes prières. Est-ce qu'elles ne sont pas exaucées? Est-ce que vous ne passerez pas au moins deux fois vingt-quatre heures è Paris,.avant Compiègne? Est-ce que je ne ferai pas un de ces charmants petits soupers? Pea'( porte sur la compagnie, petiV porte sur le nombre, et non sur la taille, car je sais bien que l'abbé est une espèce de Fatagon. Ce géant, cet indolent, ce négligent abbé, qui ne daigne pas m'écrire un mot! Je suis bien en colère. J'aurais su par lui comment veus vous portez : vous ne m'en avez pas encore dit un mot. J'en pourrai apprendra des nouvelles par

Si CORRESPONDANCE

M. de Lauzim, mais il faudra aller les chercher à Montmorency, et c'est 0(1 je ne me soucie pas trop d'aller.

Je vous envoie, puisque, vous le voulez, la lettre de Voltaire, ma réponse et le petit écrit. Je me souviens de vous avoir entendue dire qu'il était bien ridicule de garder copie de ses lettres. Vous le direz bien davantage aujourd'hui; mais comme je suis fâchée, quand je lis celles de Gicéron ou de Pline, de ne pas trouver les réponses, je garde celles que je fais à Voltaire, et c'est plutôt un trait d'humilité que de fatuité.

Adieu, chère grand'maman, j'ai du catarrhe dans la tête, je me sens tout hébétée. J'aurais cent choses à vous dire, mais je ne suis pas en train d'écrire.

DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL

J'avais grande raison d'avoir plus de curiosité de votre lettre que de celle de Voltaire ; rien de moins galant, de moins délicat que le commencement de la sienne, rien de plus choquant que son enthousiasme pour l'impératrice de Russie, rien de plus révoltant et de moins léger que sa petite plaisanterie : « Je sais «bien qu'on lui reproche quelques bagatelles au sujet

DE MADAME DU DEFFAND. . gs

» de son mari; mais ce sont des affaires de famille dont »je ne me mêle pasM... •

Quoi! Voltaire trouve qu'il y a le mot pour rire dans un assassinat ! Et quel assassinat? Celui d' un souverain par sa sujette, celui d'un mari par sa femme! Cette femme conspire contre son mari et son souverain, lui ôte l'empire et la vie de la façon la plus cruelle, et usurpe le trône sur son propre fils, et Voltaire appelle cela des démêlés de famille! * Il n'est pas mal, ajoute-t-il, qu'on ait une faute à réparer. » Comment! ces crimes atroces ne sont que des bagatelles, des fautes, de petits péchés véniels faciles à réparer; Il ne lui faut qu'un meâ culpâ : la voilà blanche comme neige, elle est la gloire de son empire, l'amour de ses sujets, l'admiration de l'univers, la merveille de son siècle!... Vous avez senti cela comme moi et vous lui

' Voici le passage de la lettre de Voltaire auquel madame de Choiseul fait allusion :

« Il y a une femme qui s'en est fait une bien grande... {répu- » tation). C'est la Scmiramis du Nord qui fait marcher cinquante » mille hommes en Pologne pour établir la toléranc« et la liberté » de conscience. C'est une chose unique dans l'histoire de ce » monde, et je vous réponds que cela ira loin. Je me vante à vous ■ d'être un peu dans ses bonnes grâces. Je suis son chevalier 1 envers et contre tous. Je sais bien qu'on lui reproche quelques » bagatelles au sujet de son mari; mais ce sont des affaires de » famille dont je ne me mêle pas, et d'ailleurs il n'est pas mal 1 qu'on ait une faute à réparer; cela engage à faire de grands ef- 9> forts pour forcer le public à l'estime et à l'admiration, et assus rément son vilain mari n'aurait fait aucune des grandes choses » que ma Catherine fait tous les jours... »

te- CORRESPONDANCE

avez répondu par le persiflage le plus fin et le plus délicat. Puisse-t-il en rougir! Mais quels sont les motifs qui justifient !a princesse d'Anhalt aux yeux de Voltaire? Quels sont donc les grands exploits qui couvrent tant de crimes? Reprenons le cours de ces derniers : ce n'est encore que par eux que je puis suivre le fil de l'histoire de sa vie. Son Mari, son eiii(iereur, est arrêté par elle, il perd l'empire, il perd la liberté : on nous dit qu'il voulait lui ôter la sienne. Il meurt, et par son ordre, et dans les tourments les plUs affreux : on nous dit qu'il avait proscrit ses jours. Mais qui nous dit tout cela? Elle, elle seule, qui avait tant d'mtérêt de nous le persuader; elle, dont la conduite envers son souverain, envers son mari méritait les traitements les plus sévères, les Châtiments les plus rigoureux. Ses propres torts appuyaient et justifiaieht seuls ces imputations. Mais je veux que l'intérêt pressant de sa sûreté l'ait forcée à détrôner son maître, à enfermer son mari : avait-elle besoin d'un plus grand crime? Les déserts de la Sibérie n'enlèvent-ils pas aux malheureux condamnés h l'exil tout espoir, tout moyen d'échapper à. leur misère, de se venger, d'exciter des rébellions ? Cependant rien ne l'arrête dans l'accomplissement d'un meurtre. Mais- quelle est, après, sa politique? Elle nous annonce cette mort de la façon la plus maladroite, dans le manifeste le plus infâme, par lequel elle nous fait enlendre que le dernier empereur n'était point son mari. Elle semble lui dénier même jusqu'à sa qualité d'empereur. En effet, elle n'en prend point le deuil, elle ne lui fait rendre aucun

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des devoirs dus à son rang, elle ne remplit aucune des formalités qui constatent son état à son égard. Ainsi, elle n'est donc plus ni veuve, ni mère d'empereur; elle n'est rien en Russie, elle n'est plus rien pour la Russie, elle ôte à son fils les droits de sa naissance. Ce n'est plus le fils de Pierre II, ce n'est plus l'héritier du trône, ce n'est plus le légitime souverain de l'empire ; ce n'est plus qu'uh étranger, ce n'est qu'un bâtard, c'est l'enfant du vice, et sa mère ne rougit point de le montrer tel aux yeux de l'Europe, et elle ne le fait pas déclarer empereur, quoique ce ne fût que par lui qu'elle pût conserver quelques droils sur l'empire, par lui qu'elle s'y pût maintenir; mais elle l'enlève à son fils, s'en empare seule en son privé nom et sans aucun titre I Vollaire qui l'admire, a-t-il donc oublié ces beaux vers qu'il met dans la bouche de Mérope :

L'empireest à mon Sis; périsse la marâtre, Périsse le cœur dur, de soi-même idol&tre, Qui peut goûter en paix dans le suprême rang Le barbare plaisir d'hériter de son sang!...

Voltaire pense-t-il la justifier en disant que ce fils n'était qu'un enfant et que son mari était un imbécile? Mais quels droits seront donc certains si ceux des enfants ne le sont pas et si l'on donnait la colique hémorroîdale à tous les sots! Grand Dieu! quelle dépopulation pour l'univers! Cette politique envers son fils est-elle bien adroite? Ne l'obligera-t-elle pas un jour à un second crime, ou ne lui fait-elle pas craindre qu'il

ne la punisse un jour de tous les autres? Mais elle ne craint pas d'en commettre de nouveaux : son cœur y est fait, elle ne s'en épargne aucun. Que lui avait fait ce pauvre Ivan pour le comprendre dans ses proscriptions? Il l'aurait laissé régner tranquillement, comme il avait laissé mourir Elisabeth. Pauvre Elisabeth! C'est par elle, dit-on, qu'a commencé le cours des forfaits de Catherine. Elle a été fortement soupçonnée d'avoir abrégé les jours de sa souveraine, de sa bienfaitrice. Demandez à Poissonnier son histoire. Il quit^ tait la Bu^ie; on le croyait déjà bien loin; ta cour était à la campagne : un contre-temps l'arrête à Pétersbourg deux jours de plus qu'il ne comptait. Il y apprend que le premier médecin d'Elisabeth vient de mourir avec tous les symptômes les plus incontestables du poison, et la jeune cour est publiquement accusée de cet empoisonnement. Ce médecin était un habile et honnête homme, impossible à gagner, difficile à tromper; attaché à sa maltresse, il ^tait le premier degré pour arriver jusqu'à elle. Mais voyons donc comment Catherine a réparé tous ces forfaits. Elle a maintenu le traité que son mari avait fait avec le roi de Prusse. S'il était bon, ce n'est pas sa politique qui en a le mérite, c'est celle du ministère précédent. Elle commence son règne par ôter à ses sujets la liberté que son mari leur avait accordée. Elle la leur rend ensuite. Ils devaient donc autant à Pierre II qu'à elle, et plus encore. Elle soumet son clergé et s'empare de ses biens. Mais ce pauvre clergé lui était soumis par la nature. Le souverain de Russie en est le patriarche

né. Il n'a, de droit, rien à opposer à ses volontés : c'est comme si les évêques de l'état ecclésiastique se révoltaient contre le pape. D'ailleurs, le clergé de Russie, composé de la plus basse et de la plus ignorante espèce de sa nation, malgré ses grands biens, ne peut guère opposer à son patriarche et à son souverain ni son existence personnelle, ni ses lumières, ni ses talents. Pour Catherine, libre de préjugés ainsi que de principes, désirer les biens de son clergé et s'en emparer, était une même chose. Or, vous m'avouerez qu'il ne faut pas un grand génie pour désirer de l'argfent dont on a besoin, et pour le prendre quand la chose est aussi facile. Elle peut avoir bien fait; c'est possible; ce n'est pas ce que je nie; mais je ne voudrais pas que Voltaire donnât le même mérite à un acte d'arbitraire qu'à une opéralion d'administration. Je voudrais surtout que, à chaque pas, il sentît la différence qu'il y a entre un Ét^t despotique comme la Russie, qui n'a point de lois, dont aucune partie ne fait corps en particulier, dont aucunes ne sont liées entre elles pour former une force générale, et les autres États de l'Europe, dont chaque partie a une existence propre, et dont toutes les parties liées entre elles par des lois particulières à chaque, générales à toutes, ' relatives à toutes, forment un tout qui les réunit entre elles, en unissant le souverain à l'État et l'État au souverain. La différence qu'il y a du souverain despotique au monarque, c'est que le premier peut tout en particulier par sa seule volonté, et rien en général, parce qu'il n'agit que sur des parties séparées et dis-

M COBftESPONDANCE

Hnctes; l'autre peut tout en général, patcô qu'il agit sur un tout dont il ne peut séparer les parties, et Voilà pourquoi le despote peut faire des actes, des règlements, mais jamais des lois. C'est au monarque seul qu'il appartient d'en faire. Si le despote veut devenir législateur, qu'il change donc la constitution ■de son État,, qu'il abjure le despotisme, qu'il devienne monarque et il fera des lois. C'est peut-être ce que fera Catherihe, et c'est où je l'attends. Il faut les coilliattre ces lors pour les juger et pour les louer. Je ne serais pas étonnée qu'elle enfltdebonnes.Tartt d'écrits peuvent l'éclairer sur cette matière ! Il y aurait toujours le mérite dii choix dont on devrait lui savoir gré. Mais quelle différence de mérite entre telui qui crée, qui n'a point d'obstacles, rien à combiher, qiii peut tout parce qu'il le veut, et celui qui conserve, qui rectifie, qui répare une machine qu'il perdrait s'il en roiiipait Un seill ressort. Le premier, pour parler vulgaireihent, taille en plein dtap; l'autre, habile architecte, soutient, défend cohtre l'injure du temps, répare, consolide, embellit Un vieux bâtiment auquel il est attaché, et sous la ruine duquel il serait écrasé : voilà l'administration. Comment Yoltaire ne sentiraitil pas cette différence? Sa Catherine va faire le tour de son empire; il aime tout ce qui est grand!... Oui; cela est bon, si le tour de son empire ne se réduit pas seulement à être Un grand voyage. Il fatit attendre ce qu'elle en rapportera avant de coinmencer à la louer de cette entreprise. Qu"a-t-elle fait d'ailleurs pour son État? Quelques fondations d'hôpitaux d'enfants trou-

vés, quelques prix distribués aux académies! Elle a fait un roi, rnais elle lui fait à présent la gUerre; el, comme vous dites fort bien, elle pr^he la tolé- Tance avec 50,000 hommes. Oh! la bonne éloquence t Voltaire n'a rien dit de si plaisant 1 Elle veut peut-être occupei- sa nation d'un grand objet pour détourner ses yeux de dessus elle, et elle a raison, car sa natiort ne verrait que ses critnes atroces et ses prostitutions infâmes. La bonne, la douce Catherine, souffre que ses amants immolent à leur barbarie les rivaux de leuf ■ ambition... je ne puis dire de leur amour, car je ne crois pas ces galants bien délicats. Quoi qu'il en soit) elle a fait le roi de Pologne par vanité (car il n'y avait plus d'amour), quand personne ne s'y opposait, et elle le détruit aujourd'hui que personne aussi ne s'y oppose, par légèreté, et pOUr servir la haine d'un de ses amants nouveaux contre Poniatowski: Est-ce là ce que Voltaire appelle de la conduite et de la grandeur? Est-ce au moins de la suite, de la conséquence; de la décence? Mais, dit Voltaire, elle protège les lettres, elle attire chez elle les sciences et les arts. Tout cela est affaire de luxe et de mode darts le siècle où nous sommes. Ce fastueux jargon est le produit de la vanité, et non des principes et des réflexions. Plus on est caillette et plus à présent oh a de philosophie, dé lettres, de petites connaissances, d'universalités superficielles; de petits talents, de grands ridicules!... On sait tout, on parle de tout, on brouille tout, on ne connaît rien, on se rengorge et on a du mérite. Mais l'impératrice de Russie a un autre objet en protégeant

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les lettres, elle a eu l'esprit de sentir qu'elle avait besoin de la protection des gens de lettres. Elle s'est flattée que leurs bas éloges couvriraient aux yeux de la postérité les forfaits dont elle a étonné l'univers et révolté l'humanité; elle s'est trompée, je le sens à mon cœur. Ce n'est plus le temps où de telles aventures peuvent être ensevelies dans la nuit de l'oubli. La vérité et les mœurs parlent au cœur de tous les hommes, et le coupable, que! qu'il soit, y trouve son juste châtiment.

Tel est cependant le nœud qui lie Catherine aux gens "de lettres et les gens de lettres- à Catherine. Flattés , cajolés , caressés par elle , ils sont vains de la protection qu'ils lui accordent, dupes des coquetteries qu'elle leur prodigue. Ces gens qui se disent, qui se croient les instituteurs des maîtres du monde, s'abaissent jusqu'à s'enorgueillir de la protectionque cette femme criminelle parait leur accorder, parce qu'elle est sur le trône. Que des écrivains obscurs, vils, bas, mercenaires, lui louent leurs plumes abjectes, je leur pardonne ; mais Voltaire ! Voltaire , l'honneur et la merveille de son siècle, lui dont les écrits immortaliseront notre langue, et la gloire de la nation qui s produit ce grand homme; lui dont tous les ouvrages ne respirent que la vertu, les mœurs, l'humanité 1 il souille sa plume de l'éloge de cette femme ' ! Non, j'aimerais mieux être réduite à la con-

I La vertueuse et un peu prolixe indignation de la duchesse do Choiseul contre l'impératrice de Russie el son panégyriste, s'arrête en beau chemin. — Voltaire, dont les ouvrage» ne respirent que

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dition la plus vile , supporter les travaux les plus pénibles et les plus humiliants, que de me couvrir de Topprobre de louer une femme qui détrône son souverain, qui assassine son mari, qui usurpe l'empire de son fils, et je m'estime mille fois plus de Thorreur qu'elle m'inspire que je ne l'estime des éloges que Voltaire même lui donne. Je lui pardonnerais cependant les idées peu réfléchies qu'il jette dans une lettre qui n'est pas faite pour voir le jour ; mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est ce froid, ce bas, ce détestable panégyrique de sa Sémiramis, qu'il imprime , qu'il donne au public !... Il donne le modèle et l'exemple , et, à la honte du siècle, il ne sera que trop suivi. On loue Catherine, et personne ne nous parle d'un simple citoyen qui, avec sa seule fortune, a fait dans sa petite patrie des choses qui illustreraient le règne du souverain du plus grand empire ! Ce citoyen est le marquis Ginori, homme de qualité de Toscane, ayant de grandes richesses, qu'il a toutes employées au bien de sa patrie et de l'humanité. Il étendait ses correspondances dans tout le monde connu, pour donner à la Toscane les productions de chaque climat. L'eau, la terre et l'air sont peuplés de poissons, d'oiseaux, d'animaux

la vertu et les mœurs! 11 semble que, lorsque le chantre de la Pucelle, après avoir ridiculisé \a. gloire de Jeanne d'Arc, se flt l'apologiste de Catherine, il n'avait pas attendu à ce jour pour souiller sa gloire. Cette lettre, du reste, malgré son verbiage, est curieuse comme symptôme de celle /ermentation d'idées générales qui agitait alors tontes les létes. Les sentiments les plus naturels avaient quelque chose de déclamateur.

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qui y étaient inconnus avant lui, et qui tous portent son nom et perpétueront sa mémoire. Il a établi des fabriques de toutes espèces, entre autres, une de porcelaine , une manufacture de camelot , avec des chèvres qu'il a fait venir d'Angorce et des gens du pays qui savent iiler cette espèce de poil ; et cette manufacture fait à présent une branche de commerce très-considérable pour la Toscane. Ce n'est pas tout : il a bâti le port et la ville de Cécina ; il a peuplé cette ville et huit à dix lieues du pays qui l'environnent, absolument incultes, entièrement inhabitées avant lui, de plus de 10,000 habitants. Il n'est pas à présent de plus riche territoire dans les Ëtats du grand-duc. Il était gouverneur de Livourne, et dans toute l'étendue de sa juridiction, pas un bras n'était oisif, pas une bouche inutile. Tous, jusqu'aux enfants, y étaiept employés; tous avaient des talents, exerçaient un art et un art utile, étaient heureux et le bénissaient. Il est à remarquer que toutes ces grandes entreprises avaient été conduites avec tant de sagesse et d'économie, qu'il est mort avec le même bien qu'il avait reçu de ses parents, sans l'avoir augmenté ni diminué en rien. Sa mort fut une calamité publique. Il mourut d'apoplexie. Il respirait encore ; un charlatan s'avise de conseiller tfe le frotter avec du sang humain; alors, sans attendre le succès de la proposition , tous ses domestiques s'empressent, se disputent l'honneur de lui donner leur sang, et plusieurs, avant qu'on ait pu les prévenir, le font couler pourleurmaître. Les pompes funèbres sontdéfendues en Toscane, et l'exception de cette loi est demandée par le

cri général en faveur du marquis Ginori. Maia elle est refusée, et 90,000 citoyens accompagnent son convoi : leurs larmes et leurs sanglots en sont ta pompe et son oraison funèbre. Ces citoyens lui dressent un tombeau : un million est fourni par les seuls habitants de Livourne pour cet objet. Les commerçants de toutes les nations, de toutes lés sectes, y contribuent avec un égal empressement, et l'on travaille encore ^ cç monument. Il avait laissé six filles, elles furent toutes mariées dans l'année de sa mort, et recherchées par toute l'Italie. Voilà, voilà la véritable gloire, celle qui embrase le cœur et l'imagination, et il en reçut le digne prix. Mais on nous parle de Catherine, et le marquis Ginori nous est inconnu I

Je vous envoie , ma chère enl'ant , la lettre de M. Walpole, puisque vous le voulez; vqus n'y verrez que des louanges; il me parle toujours comme à une femme et à une femme de ministre. J'espère qu'il , changera de ton quand nous nous connaîtrons. 11 finit par me recommander Rousseau. La compassion l'égaré; c'est une surprise de son amour-propre. Que puis-je pour Rousseau? Des secours d'argent, ou ma protection pour les petites maisons? Mais il est à présent hors de France et à l'abri de mes secours. Le protéger dans sa gloire m'aurait paru un acte de vanité, le protéger dans sa folie serait un acte de folie. Mais Rousseau n'est pas plus fou qu'il n'était alors, et n'était pas moins fou alors qu'il ne l'est à présent. Son exorbitante vanitS a toujours tourné sa tête. 11 veut qu'on parle de lui , il veut être célèbre à quelque prix que ce

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flo CORRESPONDANCE

soit; il aurait brûlé le temple d'Éphèse. Je ne serais pas étonnée qu'il finît par se faire prophète, qu'il courût les villages, qu'il assemblât le peuple, qu'il fît des miracles, qu'il finît par être pendu, et....

Adieu, nia chère enfant, je vous prie très-instamment de ne montrer ma lettre à personne.

Quand je dis que T impératrice de Russie n'a fait rendre à Pierre II aucun des devoirs dus à son rang, ce n'est pas que la cérémonie du baise-main n'ait eu lieu après sa mort, mais seulement pour la constater, et même ta mort violente ; car on dit que tous les symptômes en étaient marqués sur son cadavre. Son ambassadeur n'a point pris son deuil ici. Je crois que l'on n'a fait part que de l'avènement de Catherine et non de la mort de Pierre, et, dans son manifeste, elle l'appelle son prochain ; pour son fils, il n'en est pas plus question que s'il n'existait pas.

A LA DUCHESSE RE CHOISETJL

Paris, cejeodi iSJain 1797.

Mettez vos mains devant-vôtre visage, chère grand'maman, pour vous garantir des coups d'encensoir. Je n'entends rien aux tournures. Il faut que je vous dise le plus grossièrement et le plus raaussademenl que votre esprit est gi-and, juste et profond. Vous vous contentez de n'être connue parfaitement que de moi ; ja-

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mais il n'y aura d'exemple d'une telle humilité. Votre lettre devrait être rendue publique : l'admirable Catherine de Voltaire deviendrait catin des rues. Mais ditesmoi donc quand vivait cemarquisdeGinori? Où avezvoiis appris tout ce que vous rapportez de lui? Sa vie est-elle imprimée? Je la voudrais lire. Mais il ne saurait être mieux loué qu'il l'est par vous.

Je ne montrerai votre lettre à personne, puisque vous me l'ordonnez, excepté à l'ami d'outre-mer. Je ne suis pas mécontente de la lettre qu'il vous a écrite. ' L'article de Jean- Jacques est fort bien. Ce Jean-Jacques est ici visiblement caché ; il y trouve des protecteurs. Je vous conterai tout cela à votre retour ; mais ce retour, quand arrivera-t-il ?

Adieu , chère grand'maman, mes expressions ne rendent point mes sentiments ; mes organes sont si faibles que je suis toujours honteuse en relisant ce que j'écris. Je n'ai de la force que par éclairs : la vieillesse augmente cet inconvénient. Mais je vous aime de toutes les facultés de mon âme. Je suis bien fâchée qu'elle ne soit pas plus digne de vous. •

Dites à l'abbé, je vous prie, que j'ai fait raccommoder le livre que M. Walpole lui envoie et qu'il est actuellement très-bien conditionné.

CORRESPONDANCB

A L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

Paris, ce 31 luin 1767.

Depuis que j'ai i^çu votre lettre, mon cher abbé, je vous sais bien plus mauvais gré de votre paresse. Je regrette le plaisir que vous m'auriez procuré, et je vois qu'il ne vous aurait rien coûté de m'écrire souvent. Vous avez la facilité de style qui est le charme des lettres ; vous possédez cette même facilité dans la conversation, et vous entrez pour beaucoup dans la récapitulation que je fais des bonheurs de la grand'maman. Elle jouit, ainsi que vous, du vrai bonheur de la vie, l'amitié ; vous en avei l'un pour l'autre ; vous en avez la réalité et moi ta spéculation : toute spéculation a le pouvoir de me faire supporter les maux les plus réels. Quel charme ce serait pour moi que d'être dans un coin du cabinet, d'entendre la grand'maman chanter des scènes d'opéra, de reprendre ses cadenceSj qui certainement sont trop longues, de m'étonner de mon érudition 1 Je vous en avertis, l'abbé, défiez-voas-en ! jetez-lui quelquefois de l'eau bénite. Si elle n'était qu'une femme, et une femme de trente ans, pourraitelle savoir tout ce qu'elle sait? Mais elle est sensible, c'est ce qui me rassure : ce n'est pas un attribut de purs esprits.

Vûusa-t-elle lu sa grande lettre? C'est le plus bel ouvrage qui ait jamais été fait. Vous l'avez lue ; il serait par trop singulier qu'elle ne vous l'eût pas com-

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muniquée. Mais cette grand'inaman est si singulière, que je ne répondrais pas que vous l'eussiez vue. Quoi .qu'il en soit, vous la lirez ou la relirez. Je vais vous transcrire ce que M. Walpole m'écrivit, il y a qjielques jours sur le même sujet : • Voltaire me fait horreur » avec sa Catherine. Le beau sujet de badinage ■ que » l'assassinat d'un mari et l'usurpation de son trône! ■ 11 n'est pas mal, dit-il, qu'on ait une faute à répa- » rer. Et comment répare-t-on un meurtre? Est-ce en » retenant des poètes à ses gages? en payant des his- » toriens mercenaires et en soudoyant des philosophes I ridicules à mille lieues de son pays? Ce sont ces âmes » viles qui chantent un Auguste et se taisent sur ses » proscriptions. L'ambition fait commettre des crimes » et l'avarice les canonise. •

Voyez, mon cher abbé, quelles sont mes correspondances; car vous et l'ami d'outre-mer êtes dignes de la grand'maman ; mais moi je ne le suis pas. Je ne suis qu'une chrysalide dont il ne sort qu'un papillon. Je sens toute ma faiblesse, ma puérilité, le peu de tenue qu'il y a dans mes idées, non par légèreté de caractère, mais par faiblesse d'organe et petitesse d'esprit. Cependant, je ne me donne pas moins les airs d'être choquée de la bêtise et de la sottise de tout ce qui m'environne. Oh ! que j'aimerais à être au Tabor de Chanteloup ;' c'est là où je verrais la grand'nfaman dans toute sa gloire : vous seriez à sa droite, l'outremer à sa gauche, et moi je serais au bas de la montagne, oî( je bâtirais une tente! Voilà jusqu'où s'étend mon érudition. Mais pour les Tertullien, les Jérôme,

les Augustin, tes Luther, les Calvin, etc. , etc. , je ne sais rien de tous ces gens-là. Je connais un peu saint Paul et je n'ai pas de goût pour lui. Dites-moi quand je pourrai voir la grand'maman, et pourquoi faut-il qu'elle ait ses gens pour nous donner à souper chez elle? Est-ce qu'une poularde nenou.3 suffirait pas? Les lieux où l'on est font bien quelque chose ; jamais je n'ai été si contente que dans son petit appartement. Parlez en faveur de la poularde et puis laissez-la décider et m'informez de sa volonté.

Adieu, l'abbé, je suis toute stupide ; je ne me porte pas bien; mandez-moi quand vous reviendrez.

J'ai oublié de prier la grand'maman de ne point laisser prendre de copie de la lettre' de Voltaire : elle est la seule personne à qui je l'ai confiée ; je n'en ai envoyé qu'un petit extrait à M. Waipole.

DE LA DUCHESSE DE CHjOISEUL

A Chanteloup, 11 juillet I7D7.

Pourquoi donc dites-vous toujours que vous n'avez point 'd'esprit, point de force et que vous n'avez que des éclairs? Croyez que la tendresse maternelle ne fascine pas mes yeux à votre égard, que je vous juge comme sije n' étais pas votre grand'mère: bien plus ! comme si vojjs ne m'aimiez pas; et je trouve qu'il est impossible

d'avoir plus d'esprit, de l'avoir plus cootinu, plus facile, plus à la main , d'avoir plus â'ijnagination, de feu, de force et de grâce que vous en avez. Qui dit force .et grâce, dit la même chose; car c'est la foi'cc qui donne la facilité et la facilité qui donne l'à-propos, la précision, la proportion. C'est tout cela qui fait la grâce, tandis que la faiblesse produit les efforts, l'antipode de ta grâce ; c'est ce que ma faiblesse me fait éprouver. J'ai été ravie de m'être rencontrée pour le sentiment avec M. de Walpole. Mais quelle différence pour l'expression ! il dit en six lignes ce que je dis en six pages, et, par conséquent, il le dit bien et moi trèsmal; c'est le charme du mot propre, ce mot propre que j'aime tant et que je ne trouve jamais !.,.

A LA DUCHESSE LE CHOISEUL

Ce veudfedi n juillet 1767.

J'appris il y a quelques jours que l'on avait supprimé les appointements des officiers généraux employés, ce qui faisait perdre au chevalier d'Aulan douze mille francs par an , qui , joints aux mille écus qu'on lui retient pour la veuve de son prédécesseur, fait qu'il n'aurait plus que neuf mille francs, et se trouverait avoir pris un bien mauvais parti en remettant au roi la lieutenance de Lille, qui lui en valait dix-huit,

103 COanESPONDAHCB

pour le gouvernement de l'tle de Ré , qui ne lui en vaut que douz% et même que neuf, vu la retenue des mille écus. Je crus devoir lui rendre de bons offices , et ma première pensée, vous croyez bien, fut de m'adresser à vous. Et puis , je fis réflexion que c'était vous causer de l'importunité ; que, supposé qu'il ne convint pas à M. de Choiseu! d'accorder des dédommagements aux officiers dans ces circonstances, je ne devais pas vous faire demander ce qu'il ne serait pas possible d'obtenir. Je me suis donc exposée témérairement. J'écrivis mardi dernier à M. le duc de Choîseul, et j'en reçus hier matin la plus charmante réponse. Je vous l'envoie, et je veux, s'il vous plaît, que la vôtresoitdeme lareiivoyersansque vous y joigniez une seule syllabe. Je vous demande seulement pour grâce de marquer votre reconnaissance ; car c'est bien certainement à vous que je dois tant de marques de bonté, et c'est ce qui me les rend plus chères. Je trouve un plaisir extrême h pouvoir être une occasion pour votre époux de vous donner des marques de l'empressement qu'il a de vous être agréable.

Le grand abbé, que je vis iiier, me dit que vous étiez enrhumée ; il en est inquiet, et il m'a communiqué son inquiétude. Vous savez que je vous crois un ange. Eh ! pourquoi donc vous êtes-vous avisée de prendre un corps?... Je conviens que vous n'en pouviez pas .choisir un plus joli. Si vous étiez logée dans celui de madame de Mazarin, vous causeriez moins d'inquiétude. Si cette transmigration pouvait se faire, il serait curieux de voir le parti que votre célestité tirerait

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de son épaisse térasticité.,. Me conseiilez-vous de chercher ces mots dans le dictionnaire de l'Académie?... Je sûupai hier avec M, de Montigny-Trudaine'. Il me demanda si vous étiez contente des soins et de l'empressement qu'il avait pour les choses qui pouvaient vous être agréables. Je fus prise un peu au dépourvu. Je suis comme feu Noié : je n'ai pas de monde, c'est-à-dire pas de présenoe d'esprit, pas d'àpropos. Je lui dis seulement que nous avions parlé plusieurs fois de lui, que vous l'estimiez infiniment. Il enfila votre éloge, me dit tout le bien que vous faisiez à Ghanteloup, me parla de vos manufactures, et puis des ouvriers qu'il vous avait. envoyés, qu'ils étaient excellents..,, etc. Quand vous le verrez, rendez-lui témoignage de tout le bfen que je vous ai dit de lui ; faites-lui connaître que vous l'estimez. Vous Testiineriez beaucoup, en effet, si vous le connaissiez. C'est un

• Cette famille a laissé uoe réputation de probité qui l'honore. Le régent disait an père de celui dont il s'agit iû, prévât des marchands k l'époque du systeme de Liw, et disgracié pour avoir refusé de se prêter à quelque opération sur les rentes qu'il croyait contraire aux intérêts de la ville ; < Je vous ôte de votre place parce que vous êtes trop honnête homme... * Son fils et son petitfils dirigèrent hahilement l'adminisiratien des ponts et chaussées. Ce dernier, appelé à succéder à son père dans le conseil des finances et du commerce, pria le roi de Lui permettre de ne pas toucher les appointements do sa place. < Pour la rareté du fait. Je ne veux pas vous refuser, :» lui répondit LtSui» XV. 11 laissa deux fils, qui monterent sur l'échafaud, avec André Chénier, le S thermidor, la veille du jour où l'échafaud allait enfin disparaître. Le plus jeune, en quittant sa prison, dessina sur le mur une plante arec cette légende: « Fruclus matura tulissem t. ..^

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lui, CORRESPONDANCE

homme bon, vrai et simple, fort occupé de faire le bien, point ambitieux, et qui, à ce qu'on dit, a beaucoup de capacité. Je vous ai dit que je lui avais de l'obligation. C'est le moyen de m'acquitter envers lui, si vous voulez bien lui faire entendre que vous lui en savez gré, et que vous partagez ma reconnaissance.

Je ne crois pas vous avoir mandé que je reçus dimanche dernier une lettre d'Angleterre, dotée du 7, qui annonçait le retour dans peu de jours. C'étaient les derniers mots de la lettre; mais, plusieurs lignes auparavant, on me parlait d'un petit accès de goutte qui n'avait pas eu de suites, et qui cependant ne laisse pas de in'inquiéter par le souvenir des accidents de l'année decnière , lorsque cette goutte se jeta sur l'estomac et te conduisit à deux doigts de' la mort.

Conservez-vous bien, chère grand'maman, vous êtes un Titus femelle, les délices du monde, l'existence du petit oncle, du grand abbé, et par-dessus tout de la petite- fille.

J'ai reçu une lettre de Voltaire ' dont vous seriez bien mécontente. Cependant il ne me parle plus de la czarine. Mais il ne cesse de s'attendrir sur les malheurs de mon état, et il ne tient pas à lui d'en augmenter l'horreur par l'excès de sa compassion. On est toujours maladroit en feignant les sentiments qu'on n'a pas.

< On ne retrouve pas & cette date, dans la correspondance du Voltaire, de lettre adressée par lui à madame du Deffand.

DE LA DUCHESSE DE UHOISEUL

A Compitgne, ce IB juillet 1767.

Pardonnez-moi , ma chère enfant , je vous répondrai, car je ne suis plus dans mon lit, parce'que je ne suis plus enrhumée , et je peux écrire quand je ne suis pas dans mon lit ; et quand je peux écrire, c'est à vous que j'écris de préférence. Gela explique pourquoi je réponds à celle-ci malgré votre défense. Quoique j'aie beaucoup gardé le lit, cela^ne m'a pas empêchée de faire tout ce que j'aurais fait si je n'y avais pas été. J'ai soupe lundi et mardi chez le roi ; j'ai donné à souper tous les autres jours. J'ai dîné hier et aujourd'hui avec cent et tant de personnes, j'en ferai autant demain, puis j'irai à la revue. Mais on m'annonce M. le duc d'Yorck '. Oh ! l'impatientante chose ! je ne peux pas vous écrire davantage que si j'étais encore dans mon lit. Vous saurez pourtant, avant que je finisse, que je suis enchantée de la façon dont vous êtes avec M. de Choiseul. J'aime M. de Montigny à la folie j je ne vous en ai pas parlé, parce que je ne parle pas de mes afTaires. Mais je voudrais qu'il pût lui revenir de toutes parts combien je suis sensible à toutes ses honnêtetés pour moi.

Je ne puis souffrir la lettre de Voltaire sur ce que

' lildouard, duc d'Vorck, frère de Georges III. Il mourut l'année ïui vante.

loa CORRESPONDANCE

VOUS m'en dites. Je me fais plaisir de revoir l'amî d''outre-mer.

Adieu, adieu, ma chère enfant. Oh ! Tinsupportable chose que la vie d'ici !...

A LA DUCHES8E DE fHOISEDL

Celundiï7juînetl767.

Vous devez avoir M. de Guerchy; on le regrette beaucoup là-bas et l'on me renvoie à lui pour être bien informée des causes qui font retarder le retour. Je ne tes apprendrai de longtemps par lui, il ne quittera pas sitôt Compiègne.

Nous avons appris ici la gloire et l'éclat qui environnent madame de Ségur. Ahl chère grand'maman, le pays que vous hat»tez est plein de chimères et d'illusions. Rien n'est apprécié à sa valeur, le verre y est pris pour diamant, le clinquant pour l'or, etc., etc. Je vous voie toute seule dans votre niche, regardant avec pitié les faux dieux et les idolâtres, et distinguant les vrais fidèles. Je reçus hier une lettre de M. de Montigny ; je voue le garantis du nombre des vrais croyants. 11 est enchanté de vous et m'a dit toutes vos bontés pour moi. Mais je vous ai remerciée une fois pour toutes, pour le passé, le présent et l'avenir.

Savéz-vous que le petit oncle m'a fait une seconde visite, et qu'il m'en fera une troisième avant de vous

D5,l,r..cb,.GOOglC

aller trouver? Si ce n'était pas me donner des airs, je dirais qu'il est du dernier bien avec moi ; mais s'il s'avise de vous enlever pour Tergny, il cessera d'être bien. Le grand abbé a lu la Chanteloupade ' h madame de Jonaac et au président; ils en ont été charmés, et moi encore plus contente qu'à la première lecture.

Ah 1 mon Dieu, quand me retrouverai-je entre vous, l'abbé et le petit oncle? C'est là où je suis dans toute ma gloire. Je n'y sauve personne de la potence, si ce n'est moi ; car loin de vous, je suis souvent prête à me pendre.

Pourquoi ne diriez-vous pas un mot de moi à madame de Mirepoixî Elle est radicalement refroidie pour moi. Il n'y a que vous qui puissiez, en remuant les .cendres de notre défunte union , y faire retrouver encore quelques étincelles.

El votre duc d'Yorckî On en fait ici de bons contes. Je n'aime pas que les Français se moquent des Anglais.

BE LA DUCHESSE TE CHOISEUL

A Compîëgne; ce 35 août lie?.

J'ai mandé ce matin à madame de Choiseul, ma chère enfant, que je voudrais souper chez voua ou

' Le titre porte la Chanleloupée. Ce p«tit poème a été imprimé.

108 CORRtSPONDAKCB

chez le président, vendredi. Faites-moi savoir vos intentions. Si nous pouvions avoir M. de Walpole, cela serait charmant. M. de Stanley me dit à tous moments, en dandinant, nasillant et se tordant le cou : Je sais que M. de WiUpole est une de vos nouvelles conquêtes. Oui, monsieur, je l'espère, je le désire au moins!..

Je mandais aussi ce matin à madame de Choiseul que nous souperlons samedi chez M. de Souza ; mais cela ne se peut pas, parce qu'il faut que j'aille à Chantilly, où je ne suis pas retournée depuis le voyage ■ du roi, et que je n'ai que ce jour-là pour y aller. Je l'ai fait dire à M. de Souza ; faites-le savoir, je vous prie, à madame de Choiseul. Je resterai à Chantilly jusqu'à lundi. Lundi je soupe chez l'ambassadeur de Halte, avec M. de Choiseul; mardi, le souper du roi, chez M. de Soubise ; mercredi, je ne sais si ce n'est pas à Choisy ; mais vendredi je vous verrai et je serai peutêtre plus savante, et nous ferons nos arrangements en conséquence.

Vraiment, oui, ma chère enfant, vous avez totalement oublié ce que vous me mandiez sur l'idoiôtrie ' qu'on avait pour m;idame de Ségur, à quoi je répondais. Je vous mandais qu'elle augmentait. On disait qu'elle allait souper dans les cabinets. Ces dames en étaient enchantées, parce que ce sont elles qui la protègent, et elles avaient beaucoup de vanité du succès de leur protection. C'est sur quoi je vous mandais qu'il n'y avait pas de sentiment qui égarât plus que 1? vanité, d'abord parce que ce n'est pa;s un sentiment. Mais je ne veux pas revenir sur cette discussion. Ce

DE HADAMR DU DEFFAM>. 109

qu'il y a de certain, c'est que, fût-ce ou non leur projet, de faire souper madame de Ségur dans les cabinets,'c'est-à-dire les jours où il n'y a que nous, si elle y eût été admise, elles auraient été les premières à s'en repentir; non pour madame de Ségur, mais parce que c'eût été un exemple d'innovation dont on aurait amplement profité, ce qui aurait fort rabattu de leurs avantages. Elles ne voient pas que toute leur force consiste à être un frein, et ce n'est pas d'elles qu'on doit apprendre à l'enfreindre. Ces dames ont beaucoup d'esprit, mais elles ont moins de prudence et de politique; elles ne savent pas qu'où on ne peut pas être mieux, i! ne faut pas changer, que souvent il n'est pas de la sagesse d'entreprendre, et que tout son emploi consiste souvent à empê'cher. Cela me rappelle ce que je disais dans ma jeunesse : Où en serait le monde sans les fous? Il n'y a qu'eux qui aient opéré dans tous les genres ; nous leur devons notre existence. Je disais encore, il y a quelque temps (ma chère enfant, n'êtes-vous pas tentée de dire comme Fontenelle à M. d'Aube sur ses je disais? Jh! vous disiez, puis il se rendormait); je disais donc, il y a quelqie temps, à un ministre, que le principal emploi de la sagesse et de la bonté se réduisait à empêcher le mal. Ce n'est pas à dire pour cela que ce soient des vertus passives. Assurément, elles ont bien encore de quoi s'exercer. Vous devez trouver tout simple que je vous parle de ce que je disais dans ma jeunesse : c'est le métier d'une vieille grand'mère de rabâcher, et quand on ne pense plus, il faut bien dire

ce qukin pensait. C'est l'état où je me trouve. Celui de mon cœur n'est pas de même, il est toujours animé du plus tendre sentiment pour sa chère enfant.

BE LA DUCHESSE DE CBOISEUL

A Fonlainebleau, ce 24 octobre ITC).

Vous m'expliquerez apparemment lundi l'a proposée botte qui a fait venir madame de Forcalquier ' ici. Nous étions assez joliment ensemble, en avez-vous ouï parler? M. de Choiseulveutsouper avec vous, mardi, dans le petit appartement. Je vous ai promise, et ne sachant point si je pourrais vous écrire aujourd'hui, je vous ai fait prier, ce qui vous aura paru bien cérémonieux. Il n'y a pas de mal à cela. Je me suis si bien persuadé que vous êtes ma petile-fiUe qu'il me semble que je

' Madame de Forcalquier, née Carbonnel de Canisy. Elle avait d'abord été mariée au diic(l'Anliii,flls de la comtesse de ToulflUse.il parattqu'elle ni mauvais ménage avec son secondmaH, Louis Buiile de Brancas, comte de Forcalquier, qui, un jour, s'oublia jusqu'à lui donner un soufflet. Elle voulut lui faire un procès, consulta deux ou trois avocats, qui lui dirent qu'elle ne pouvait que perdre sa cause, n'ayant aucun témoin de la violence dont elle se plaignait. Rentrée chez elle, elle va droit au cabinet de son mari et lui reud ce qu'elle avait reçu en lui disant : « Tenez, monsieur, voilà votre soufflet ; je n'en peux rien faire. » Dans les lettres à Walpole, madame du DefTand désigne madame de Forcalquier sous le nom de la Beliissiina.

DE MADAME DU DEFfAND. 111

VOUS manque à tout moment de respect. Il est bon pour la (Jécence publique de rappeler quelquefois que je n'ai de droits que ceux que me donne votre indulgence. M. Walpole m'a écrit une lettre charmante où il m'appelle aussi sa grand'maman.parceqa'il est votre mari. Je vouB l'envoie pour que vous en ayes aussi le plaisir. • Vous mêla rendrez lundi, afin que j'y réponde. Il me semble qu'il commence réellement à se mettre à sou aise' avec moi. C'est comme cela que je l'aime ; pour cette fois, j'en suis très-contente. Vous avez été bien fâchée de son départ, et j'ai beaucoup plus senti votre peine que je ne l'ai sue ', j'ai peur que l'abbé ne vous l'ait pas assez dit.

Ne dites pas à madame de La Vallière que vous souperez chez moi, parce que, comme M. de Ghoiseul ne me l'a pas nommée, je ne l'ai pas priée.

Adieu, ma chère ehfant, à lundi toutes choses nouvelles. Je serai charmée de vous voir et charmée de n'être plus ici. Ainsi, je l'espère, vous me trouverez la grâce du plaisir, qui en est une certaine pour tout le monde, même pour M. de Bufeeley, s'il a jamais eu du plaisir.

* Madame du DeSand avail dit ua jour à madame de Choiseuj : u Vous savex que vous m'aimez ; mais vous ne le sentes pas. »

COnRESPONDANCË

DO CHEVALIER DE BOL'PFLERS A LA DUCHESSE DE CHÛISECL' HarseillG, ce 36 Janvier 1708.

Vous qui montez si bien à cheval, madame la duchesse, pourquoi ne venez-vous jamais vous promener en Languedoc ou en Provence? Vous y trouveriez un air pur, un ciel serein et de beaux jours tout faits,' au lieu que vous êtes accoutumée h les faire vous-même où vous êtes.

C'est réellement un grand plaisir en hiver que de marcher vers le Midi. Il semble que la nature qu'on a laissée morte dans le pays qu'on quitte, se réveille de moment en moment; à chaque pas que vous faites, elle a fait un progrès ; chaque heure de marche est un jour de gagné; le printemps a l'air de venir à votre rencontre. Hier vous marchiez sur les glaces, aujourd'hui vous marchez sur les fleurs ; mais, aussi', peutêtre que demain elles seront flétries, car ici le soleil a bientôt dévoré ses' enfants.

Une chose dont je n'avais point encore pris d'idée, c'est le commerce, et surtout le spectacle du commerce. Je trouve qu'il est assez intéressant de voir autour d'un bassin d'eau salée des habitants et des productions de toutes les parties du monde. C'est une belle chose que cette foule innombrable et agissante d'hommes de toutes les couleurs, de toutes les figures,

' Lettre communiquée par elle à madame du [)filTand.

et SOUS toutes sortes d'habits, qui paraissent tous occupés de quelque chose d'important et de raisonnable. Il est vrai que c'est l'intérêt qui les pousse ; mais c'est la bonne foi qui les soutient. Le calcul a fait dans le commerce ce qu'il aurait dû faire dans la société : il a lié l'intérêt d'un homme à l'intérêt d'un autre, et te. particulier au général. C'est une belle ville que Marrrsaigle, comme disent le gros duc de Lauzun et le petit abbé Barthélémy ; mais ses environs sont encore plus beaux; la terre disparaît sous les maisons et la mer sous les vaisseaux. L'homme est peut-être un peu fat quand il se croit le roi de la nature, mais ici la vanité lui est un peu permise ; car il joue un grand rôle sur terre et sur mer. L'homme quadrupède et l'homme poisson sont plus puissants que l'éléphant et la baleine.

De Marseille je vais en Corse. J'ai toujours eu la fantaisie des révolutions ' ; je serai bien aise de voir un pauvre peuple secouer un horrible joug. Je me fais une grande idée de Paoli, de ses vertus, de ses talents. Un homme qui a tout fait sans moyens, qui a résisté à des maîtres plus puissants que lui, qui a policé ses compatriotes, indomptables jusqu'alors, qui n'a employé son autorité qu'à assurer la liberté de sa nation, me paraît un digne successeur des Romains, et des Romains de la grande espèce.

Voilà bien des choses, madame la duchesse. Je ne

< Cette fantaisie ne' fut que trop satisfaite et lui avait bien ' passé à la fin de sa vie.

lit CORRESPONDANCE

sais ce qui m'inspire la confiance de voua dire tout ce qui me passe par la tête. Je devrais peut-être vous craindre, je ne peux que vous respecter et vous aimer; et ces deux mots-là ne sont point des lieux communs comme on vous en dit quelquefois.

Il serait bien beau à vous de me faire donner de vos nouvelles en Corse, chez M. de Marbeuf. J'ai fait ce que j'ai pu, mais inutilement, pour en avoir par M. d'Esthérazy, que j'avais chargé de me mettre à vos pieds. C'est ce que je fais actuellement et ce que je ferai avec bien du plaisir à mon retour à Paris.

Monsieur l'abbé Barthélémy , voudrez-vous bien vous ressouvenir de moi auprès de M. de Choiseul, de H. de Thiers et de vous.

A LA PUCEESSE DE CHOISEUL '

Ce lundi e mai i7es.

Je voudrais, chère grand'maman , vous peindre, ainsi qu'au grand abbé, quelle fut ma surprise; quand, hier matin, on m'apporta sur mon Ht un grand sac de votre part. Je me hâte de l'ouvrir, j'y fourre la main, j'y trouve dès petits pois , les premiers que j'eusse vus, et puis un vase ; quel peut-il être? Je ie tire bien vite ; c'est un pot de chambre, mais d'une beauté, d'une magnificence que mes gens, tout d'une voix, disent qu'il en fallait faire une saucière. A.près lesexcla-

mations vinrent les infonnations. *Qui est-ce qui a apporté ce sac7 — Un homme de la livrée de madame la duchesse. — Qu'a-l-it dit? — Que le courrier qui arrivait de Charenton le lui avait remis pour me l'apporter.!

- Je demeure étonnée, et je ne comprends pas comment il n'y a^ pas un mot d'écrit. Une demi-heure après, mon étonnement cesse : le domestique revient sur ses pas, m'apporte une lettre du grand abbé, et fait mille excuse^ de ce qu'ill'avait oubliée. Ah! vraiment, elle n'était pas faite pour l'être, et je dirai à l'abbé ce que j'en pense. Pour vous, premièrement, vous êtes mon unique pensée, vous faites le bonheur et le tourment de ma vie. Le bonheur n'a pas besoin d'explication ; le tourment, c'est d'être séparée de vous, de ce qu'il me reste si peu de jours à vous dévouer, de ce que jamais je ne pourrai vous faire connaître quelle est ma reconnaissance, ma tendresse, etc. , etc.

Le pot de chambre a été en représentation hier toute la soirée, et fit l'admiration de tout le monde. Les pois, dont il y avait une grande casserole toute pleine, furent mangés sans qu'il en restât un seul. Je portai votre santé et on exigea que je vous nommerais tous ceux qui l'avaient célébrée : j'en fis serment ; il

- faut tenir sa parole : Mesdames de La Valiièi^ ' , de Va-

* Françoise de Crussol, sœur du duc d'Dzès. C'est à elle que madame d'Houdetot adressa le quatrain suivant : La nature prudente et sage Force le temps à respecter Les oliarmes de ce beau visage Qu'elle n'aurait pu répéter.

1)0 - COBBESPONDANCE

lentinois, Valbelle et Sanadon ' ; MM. de Sardaigne, de Suède, de Sauls, Pont de Veyie, de Listenay *, etc. Je vous fais grâce du reste ; j'ai quelque chose de mieux à vous dire. Je reçus hier, presque en même temps que la lettre du grand abbé, un billet du grandpapa, qui m'envoyait la réponse de M. Follard. Je vous fais hommage de tous les bonheurs qui m'arrivent. Les intentions du grand-papa vous sont directement personnelles; elles vous prouvent son ami- •tié dans les marques de bonté qu'il me donne.. J'ai fait copier son billet; j'y joins ma réponse, que je trouve, telle qu'elle est, sotte, plate, et dont je suis toute honteuse. Mais, si j'étais avec vous, je vous la montrerais, parce qu'il n'y a point de marque de confiance que je ne vous donne, au risque de vous ennuyer ; ainsi, je vous l'envoie.

Je fus hier à la première représentation du Joueur. J'aurais été bien aise de retendre avec vous et avec le grand abbé. Je crois que cette pièce se soutiendra. En sortant de la comédie, j'entendis une femme qui disait : < On est saisi sans être touché. > Cela est vrai ; c'est son effet ; elle fut beaucoup plus applaudie entre chaque acte qu'elle ne le fut à la fm. C'est que le dernier est le moins bon. Mole y joue admirablement.

< Mademoiselle Sanadon était la nièce du père Sanadon, connu par une traduction d'Horace et des poésies latines. Elle avait remplacé auprès de madame du Delfand mademoiselle de Lespinasse.

* Le chevalier de Lislenay, frère du prince de Beaufremont. et qui en prit le titre après la mort de celui-ci.

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Tous les autres acteurs y jouent bien, excepté Préville, dont le rôle est d'un grand fourbe, et comme il ne peut pas se défaire du ton comique, on ne trouve point de rapports dans les choses qu'il dit, avec le ton dont il les dit, et celui qu'il séduit paraît absurde de se laisser séduire.

DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY

J'avais lu quelquefois, dans des ouvrages imprimés en pays étrangers, que j'étais un savant, et j'en étais fort étonné ; mais je n'ai lu que dans votre lettre que je suis un bel esprit. Au nom de Dieu, ne publiez pas cette découverte, qui me ferait des ennemis. J'ai ouï dire à quelqu'un, je crois que c'est moi, que les prétentions et les droits au litre de bel esprit sont un ridicule ou un crime. Si ma vanilé m'avait donné une pareille ambition, un autre sentiment m'en aurait bientôt dégoûté. Si j'avais fait des romans, ma place aurait été après celle du chevalier de Mouhy; etsij'avais fait des vers, je serais resté un peu au-dessous de l'abbé Pellegrin. Je n'ai jamais que les idées de tout le monde, et quand j'ai voulu en approfondir quelqu'une, j'ai trouvé qu'elle tenait à d'autres par tantde fils, qu'il m'étaitimpossible de débrouiller toute cotte filasse : aussi rien ne me peine tant que de défmir un terme. Voyez

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la grand'maman : le mot propre, la définition exacte, De lui coûte qu'un instant de réflexion. J'aurais pu vous citer un exemple, vous donner aussi des résultats très-justes, non par discussion, car vous n'aimez pas le travail, mais par instinct, ce qui est très-heureux. Je conclus de là que loin d'être un bel esprit, je n'ai que très-peu d'esprit, et le peu que j'en ai est acquis par la lecture oupar la conversation. J'ai obtenu quelques légers succès en devinant des logogriphes sur les antiquités; mais je vous assure que, avec toutes les^ines que je me suis données, un autre aurait été plus loin. Voilà ma confession, qui est très-sincère, et qui répond à tous les éloges que vos bontés pour moi vous inspirenL* Vous ine voyez en la grand'maman, comme te père Malebranche voyait tout en Dieu. Je n'ai que le mérite ou le malheur d'être trop attaché à ceux que j'aime. Je dis le malheur, parce que cette extrême sensibilité est une faiblesse, ou plutôt une espèce de malaise, et la plus cruelle à mon avis de toutes celles qui nous affligent ; mais il faut toujours revenir à cette belle maxime : P^'là qu'est comme v'ià qu'est'.

J'ai cru devoir une fois pour toutes vous parler à cœur ouvert; je n'y reviendrai plus; car je m'ennuie à parler de moi. Revenons à la grand'mamafi, qui lit toutes vos lettres avant que de me les communiquer, qui sourit en les lisant, qui aime toujours plus tendre^ ment sa petite-fille et qui me charge de lui en donner la plus vive persuasion. Après le petit rhume dont je vous

• Probablement un dicton provençal.

ai parlé , il lui est resté pendant quelques jours beaucoup de malaise et de langueur; mais cela est passé encore. Nous sortons tous les jours en voiture, à cause du temps aiïreux que nous avons depuis quinze jours. It pleut à verse depuis hif^r : tout le monde est dans la consternation. La moisson donnait les plus belles espérances, et la voilà prête à être détruite. C'est inviter à un superbe repas des gens qui meurent de faim, et les empêcher de manger. La grand'maman donne tout ce qu'elle a. Elle ramasse avec avidité les pièces de six sous qu'elle gagne au tric-trac. Je voudrais que vous vissiez combien elle est aimée ici. Il n'y a pas peut-être d'exemple de cette adoration. Elle seule en est étonnée. Le grand-papa arriveralelS, et, après quelques jours, nous irons vous revoir. J'aimerais pourtant mieux qu'elle restât encore quelque temps ici pour sa santé ; mais je no vois pas que les choses tournent de manière à le faire espérer.

Je viens de parcourir le Mercure de ce mois, qui me paraît assez bon. Je crois que le fragment sur Tite- Live, Salluste et Tacite, est de M. Llnguet, quoiqu'il n'y ait pas mis son nom, et qu'il l'ait mis au morceau suivant. J'ai deviné deux ou trois énigmes qui sont très-claires: j'ai laissé les autres parce qu'elles m'eunuyaient. Nous avons à présent M. et madame l'intendante'de Tours, et voilà tout.

CORRKSPONDANCE

DE LA LUCEESSE DE CHOISEUL

A Chanteloup, ce 13 juin 17G8.

M. de Ghoiseul était encore ici, ma chère petitefille, quand j'ai reçu votre lettre. Mais, hélas! ce n'était pas pour mon bonheur. Jamais votre pauvre grand'maman n'a été si tourmentée. M. de Ghoiseul a été attaqué, en arrivant, d'un de ses accès de néphrétique, le plus violent qu'il ait encore éprouvé, et qui n'a cessé qu'hier matin, un peu avant son départ. I! a rendu le plus énorme et le plus raboteux gravier, et a retrouvé en un moment la santé, comme s'il n'avait jamais été malade, à la faiblesse près que lui avaient laissée la douleur passée et la diète précédente, de sorte que le jour de son départ a été le plus beau de ceux que j'ai passés avec lui, ce qui ne devait assurément pas être. 11 ne s'en est fallu de rien que vous me vissiez arriver avec lui. Le samedi au soir j'avais envoyé un courrier jusqu'à Paris me commander des chevaux sur toute la route; et si M, de Ghoiseul avait encore souffert, je l'aurais suivi h son insu, car il ne voulait pas que je l'accompagnasse; mais la certitude que j'ai eue qu'il ne souffrait plus m'a retenue ici, où je resterai tant qu'il plaira à Dieu et à mon seigneur et maître'. J'ai eu cette nuit un de ses courriers d'Orléans qui m'a donné de très-bonnes nouvelles de sa route, et, ce matin, un autre que j'avais envoyé pour m'en

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