I.XbyGOOglC
rapporter de sa nuit. J'en attends un troisième demain, qui me rendra compte de l'arrivée. Ah! ma chère petite-fille, votre grand'maman a été bien malheureuse pendant ces quatre jours! Cependant, il est impossible de souffrir avec autant de douceur et de patience que mon malade; mais il n'en a été que plus attendrissant. A présent que son accident est passé et que je suis hors de toute inquiétude, il ne me reste que le regret de ce qu'il a perdu l'objet et le fruit de son voyage; mais j'aime mille fois mieux avoir été témoin de ses souffrances que de l'avoir su souffrant à soixante lieues de moi; car, quelque diligence que j'eusse faite pour le rejoindre, je serais morte d'inquiétude avant d'arriver.
Il faut que je vous raconte (mais pour vous seule) ce qui s'est passé à cette occasion. Quand j'ai vu M. de Choiseul si malade, je me suis dit ; • Si j'étais à soixante lieues de lui, et que j'apprisse qu'il est malade, je serais au désespoir de n'avoir pas de détails sur son état, et, quoique je haïsse ' madame de Grammonl, cela ne doit pas m' empêcher de faire pour elle ce que je voudrais qu'on fit pour moi ; et sur cela, je lui ai écrit un billet en ces termes :
« Si j'étais à soixante lieues de M. de Choiseul, et que j'apprisse qu'il a une de ses attaques de colique, je serais inquiète et malheureuse : ainsi, je crois vous devoir, dans cette occasion, l'attention dont je vous aurais de la reconnaissance, si vous daigniez l'avoir
< Cette expression n'avait pas dans le langage habituel du temps tout à fait le mÈme degré d'énergie qu'aujourd'hui.
byGoogIc
pour moi. » Puis j'entre dans le détail de son état, et je finis par lui dire qu'elle ne doit point être inquiète, puisque je ne te suis pas. En effet, il n'y avait pas sujet de l'être. Ce n'était qu'un sujet de peine et de compassion, et d'attendrissement, dont on connaissait la fin nécessaire et point dangereuse. J'ai continué depuis à lui envoyer des bulletins tous les jours. Mais que croyez-vous qu'elle ait faitî... Elle a envoyé le médecin, ce qui est assez simple ; mais au lieu de me répondre ou de me faire dire un mot de remercîment, elle écrit à M. de Choiseul pour lui reprocher de ce qu'il ne lui a pas écrit par le même courrier que moi ; de sorte que M. de .Choiseul m'a grondée. Je me suis contentée de lui répondre devant tout le monde, que je n'avais pas cru que l'inimitié qui était entre madame de Grammont et moi dût m' empêcher de faire pour elle ce que j'aurais voulu qu'elle fit pour moi; et hier, en descendant à Orléans, M. de Choiseul l'a trouvée qui était venue l'y attendre plutôt que d'arriver de suite à Ghanteloup. Comment trouveavous tout cela? Si vous en entendez parler, je vous prie de me mander ce qu'on vous en dira. Mon mauvais succès ne m'enipâchera cependant pas défaire toujours ce que je croirai bien; et si jamais j'ai ce malheur de voir M. de Choiseul aussi souifrant, je me conduirai de même et changerai seulement cette phrase à mon préambule : « Comme j'ignore si vous avez élé contente ou mécontente des nouvelles que je me suis crue obligée de vous donner de M. de Choiseul, la dernière fois que j'ai eu le malheur de le voir malade, je con-
tÎQuerai à faire pour vous ce que je voudrais que l'on fit pour moi en pareille occasion. <
En voilà bien long sur cel article, ma chère enfant; mais je nevous en fais pas d'excuse, parce que je suis persuadée que cela vous intéresse, à cause de M. de Choiseul que vous aimez , et parce que cela m'occupe grandement. Je cloute qu'après tous ces détails il en reste encore quelques-uns à l'abbé à vous donner sur ce triste voyage. Il ne vous enverra certainement pas sa mauvaise plaisanterie ; mais il vous la rapportera sûrement...
s L'ABBÉ BARTHÉLEMÏ
Chanteloup, 15 juin 1168.
Vous êtes irritée contre moi, madame, car vous m'appelez mi>nsieur l'abbél Daignez m'entendreet voua verrez que votre colère a tort. Je comptais vous écrire tous les jours pendant que M. le duc de Choiseul serait ici. Il arriva le mercredi. Le soir même il eut un de ses accès de colique, et, le lendemain matin, il nous fit promettre à tous de ne pas en écrire à Paris. La grand'maman nous le répéta plus d'une fois. Le lendemain de son départ, elle me dit qu'elle vous écrivait ; voilà l'unique cause de mon silence. J'en ai eu
byGoogIc
du regret; mais pouvais-je faire autrement, etméritais-je d'être traité de monsieur l'abbé? Je n'ai pas pu lire à M. le chevalier de Lislenay l'arlicle de votre lettre qui le concerne. Il partit hier" inatin pour les Ormes, et n'en reviendra que vendredi ou samedi. Je lui montrerai votre injustice à son retour. J'ai distribué au petit oncle la petite part que vous lui donnez dans vos reproches. Il m'a dit qu'il était interdit de ses fonctions tout comme moi. Vous devez être contente de ma justification. Si vous ne l'étiez pas, j'en viendrais peut-être aux injures, et, malgré mon respect pour vous, je vous appellerais monsieur l'abbé !
Ce voyage que nous attendions avec tant d'impatience, dont nous nous promettions tant de plaisir, nous a causé bien des chagrins. Votre grand-papa n'est sorti, pendant les quatre jours qu'il a passés ici, qu'une petite fois en carrosse. Il a souffert jour et nuit des douleurs très-vives, sans qu'on s'en aperçût qu'à la sueur de son front, d'une patience et d'une douceur sans exemple dans les souffrances, d'une gaieté charmante au moindre intervalle de repos. Votre grand'maman a souffert autant que lui; elle l'aurait accompagné dans son voyage si, quatre heures avant son dépari, il n'avait pas rendu ce gravier qui nous a tant alarmés. Enfin l'orage a cessé, et nous voilà tranquilles; mais nous avons depuis quinze jours le plus vilain temps du monde. Nous ne pouvons nous promener ni à pied, ni à cheval. J'en suis désolé pour la grand'maraan, à qui l'exercice est absolument nécessaire, et qui n'a point encore retiré de son voyage le
,Coo<;lc
DE MADAMB OU OEFFAND. 12S
fruit qu'elle en avait obtenu les autres années. Elle esttrès-faible et très-maigre, et, si elle ne se refait pas pendant le séjour qu'elle fera encnre à Chanteloup, je redouterai Compiègne, Fontainebleau, Paris et' Versailles.. C'est un grand malheur qu'elle s'intéresse si fort à la santé de ses amis et si peu à la sienne; mais ne lui en parlez pas, je vous en conjure, parce que nos sermons ne servent qu'à l'importuner, et qu'elle paraît à présent vouloir mettre le temps k profit. Ne vous alarmez pas non plus sur ce que j'ai l'honneur de vous mander; car, au fond, elle n'a aucune indisposition, elle ne tousse point, elle dort et mange passablement bien; il ne lui faudrait que plus de forces pour n'être pas si susceptible de rhumes, ou d'autres incommodités. Elle me charge de vous dire : quoi? Que M. le chevalier de Listenay n'a pas mangé le pot de çonfitu,res en chemin. Il craignait d'en être soupçonné, parce qu'elle a toujours oublié de vous en remercier, et moi de vous en parler. Nous les avons mangées à votre santé, ce qui a ajouté un prix à leur bonté naturelle. Le précis historique que j'avais fait des petits pois est si ennuyeux que je bâille en me le rappelant. Je ne sais ce que j'en ai fait, et je n'en regrette point la perte. Mais j'ai les pièces justificatives que j'aurai l'honneur de vous envoyer ou de vous porter.
Recevez, madame, les nouvelles assurances démon respect et de mon attachement. Ayez la bonté de me marquer au plus tôt vos sentiments à mon égard. Si vous n'êtes plus en colère, je vous aimerai à la folie; si vous
IM C0RBE8P0NDANCE
y êtes encore, je.... je vous aimerai de même, maie en vrai quiétiste, et sans espoir de retour.
DE LA BUCHESSE DE CHOISEDL
A Chantcloup, ce 17 juin 176B.
Je ne comprends pas, en effet, ma chère petite-fille, quels peuvent avoir été les motifs de prudence de madame de R... qui l'ont déterminée à vousx;acher que mon bulletin (ce n'était point une lettre) était adressé à madame de Graminont; car il me semble que cette attention ji'était injurieuse ni pour l'une, ni pour l'autre, et il parait que madame de Grammont ne ,1'a pas trouvé elle-même, puisqu'elle l'a montré è tout le monde. Mais, dites-moi, n'est-il pas étrange qu'elle l'ait en effet montré à tout le monde et qu'elle ne m'ait seulement pas fait dire : « Je vous remercie. » Je lui dots cependant réparation sur le voyage d'Orléans. J'avais écrit qu'elle était, venue y attendre son frère plulât que de pousser jusqu'à Chanteloup, mais j'ai appris au- contraire qu'elle n'y était arrivée qu'après lui, et alors cela devient tout simple.
Vous avez beau, dire : c'est moins dans cette occasion que dans toute autre que je donnerai à votre dame prudente, le nom de farine; car loin d'être insipide, elle vous picottait extrêmement par cette réserve si
byGoogIc
mal placée, et celui d'aspic lui aurait alors bien mieux convenu, quoique assurément son dessein ne fût pas de vous faire de la peine; car il faut convenir que c'est la meilleure femme du monde, et si elle est quelquefois un peu farine, comme vous l'appelez, tant mieux I cela est nécessaire dans la société, et tout serait perdu, s'il n'y en avait pas. Je n'aurais pas été si malheureuse, si j'en avais trouvé un peu plus dans les premières sociétés où j'ai vécu. Mais Su lieu de farine, je n'ai trouvé que du levain.
Je suis charmée que vous ayez approuvé ma conduite, cela me confirme dans l'opinion que j'avais qu'elle était bonne en efTet. Mais, malgré cela, je serais bien étonnée si on ne cherchait pas à l'empoisonner, et je vous serai bien obligée de continuer à me dire ce que vous en apprendrez.
DE L'ABBÉ BARTEËLEMÏ
A Chanteloup, ce dimanche IT juin 17G8.
Je devais vous écrire hier, madame, j'en étais convenu avec la grand'maman, qui me dit une heure après qu'elle vous avait écrit. J'ai cru que vous aimeriez mieux avoir deux jours de suite de ses nouvelles. Elle me charge de vous renvoyer le billet du grand-papa, et d'y joindre des vers que M. Dupuys ■ lui a fait pîisser de la part de M. de Yoltaire, et qui
ISB COnnESPOMDANCE
contiennent un Irait contre M. de la Bléterie'. Elle vous prie de ne pas les communiquer, parce qu'elle ne veut pas chagriner l'abbé de la Bléterie, ^ qui vous savez qu'elle s'intéresse. Voilà, je crois, toutes mes commissions faites. Le mauvais temps continue, il pleut sans cesse, et nous ne pouvons sortir. Vous demanderez ce que nous faisons tout le jour? Croyezvous qu'avec des caractères aussi bruyants que le petit oncle et M. le chevalier de Listenay, on puisse être embarrassé? Nous jouons au trictrac et nous avons de la musique; quelquefois nous lisons des pièces de théâtre. Nous avons plusieurs exemplaires de chaque pièce, et c'est un assez joli amusement; mais nous n'avons pas beaucoup de spectateurs. Les troupes de province ne doivent pas s'attendre à de grands profils; cependant la grand'maman et M. le chevalier de Listenay pourraient jouer sur tous les théâtres de Paris. Il est un auditeur que nous regrettons souvent et dont nous parlons sans cesse: pourriez-vous le deviner?
Je rouvre ma lettre pour vous dire de la part de votre grand'maman qu'elle a reçu un billet très-poli de madame la duchesse de Grammont.
< Apostat comme ton héros.
Janséniste signant la bulle.
Tu tiens de fort mauvais propos Que de bon cœurje dissimule.
Je t'excuse et ne me plains pas ;
La Bléterie était auteur d'une vie de lulien et d'une traduction de Tacite.
DE LA DUCHESSE DE CB.OISEDL
A Chanleloup, ce ejuillet 17S8.
Vous me faites, ma chère enfant, un vrai présent en m' envoyant la tragédie du président, imprimée par M. de Walpole'; nous nous préparons, l'abbé, le petit oncle et moi, à la lire ce soir. Je trouve la fran • chise de M. de Walpole envers Voltaire extrêmement noble, et j'aime beaucoup- mieux ces -manières- Ici; mais pourquoi me dites-vous: • ne vous détaches pas de notre ami? i vous savez combien je suis disposée à aimer tous ceux que vous aimez et surtout ceux qui vous aiment, et celui-là plus qu'aucun autre, parce que son personnel me plaît infiniment et que j'ai trèsbonne opinion de son cœur et de son âme.
M. de Choiseul m'avait déjà dit, avant de partir, sur votre pension ce que M. de Saint-Florentin en a dit à M. ,de Beauvau ; mais comme cela ne me rassurait pas entièrement, je lui en ai écrit encore depuis la mort de la reine et n'ai point eu de réponse à cet article, apparemment parce qu'étant bien sûr de son fait, il n'a plus pensé à m'en parier. Voilà pourquoi je vous en ai demandé des nouvelles, et je suis charmée d'être tranquille à cet égard.
Je ne conçois pas, ma chère enfant, quels sont ces gens qui prêchent tant contre le sentiment, qui n'en sont
' Cumélie, tragédie du président Hénault.
pas dénués et qui en ont même beaucoup pour moi, et qui vous ont chargée de me dire que l'accident qu'avait eu le grand-papa, à Cfianteloup, leur avait tourné la tête. Étaient-ils aussi à Chanteloup? oh non, je suis une bête ; c'est M. de Beauvau ! je le voudrais au m'oins. Mais voyez, ma chère enfant, votre grand'maman est si imbécile et devenue si provin-, ciale, qu'il faut lui dire les choses tout platement pour qu'elle les entende.
Quand nous souperons en petite compagnie avec M. de Choiseul, et qu'il sera en gaieté, nous lui ferons des plaisanteries sur ce qu'il a accordé aux beauxfrères de Vernage ce qu'il refuse à M. votre neveu ; ce Sera le meilleur moyen d'en tirer parti sans le mortifier. Je voudrais bien être au moment de ces charmants soupers ; vous verriez que je ne suis pas cette méchatUe grand'maman, comme vous m'appelez, que je ne tourne pas si fort le dos au seniiment que vous le dites, et bien moins encore, ma chère enfant, à tout celui que vous méritez.
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
A Compiègae, ce T août 17eB.
Voici, ma chère enfant, une lettre qui m'est arrivée ce matin de Lyon à mon adresse. Celle qui était dessous pour vous était à cachet volant, je l'ai lue pour
DE HADAHB DU DEFPAND. IBI
remplir l'intention du fondateur. Oh ! il est tout à fait de mauvaise humeur de la protection que nous accordons contre lui à la Bletterie, et ma chère petite-fille est le houssard qu'il fouette pour mon billet; je crois que nous ferons bien de le laisser tranquille, car pour moi je ne veux pas entrer dans une dispute littéraire '. Je ne me sens pas en état de tenir tête à Voltaire. Puis, . l'anim ad version des gens de lettres me p.aralt la pitis dangereuse des pestes. J'aime les lettres, j'honore ceux qui les professent, mais je ne veux de société avec eux que dans leurs livres, et je ne les trouve bons à voir qu'en portrait. J'entends d'ici la petite-fille qui dit : La grand'maman a raison, il semble qu'elle ait mon expérience 1 Avouez, ma chère enfant, qu'il n'y a que notre très-cher et bon abbé qui se soit garanti de leur venin ; c'est qu'il n'a sa supériorité que pour lui, son bel esprit que pour nous, et son bon esprit pour tout le monde. Aussi, les craint-il presque autant que nous. Le grand-papa vous embrasse. Il dit qu'il vous enverra la suite de sa traduction à mesure qu'elle sera faite. J'embrasse aussi la chère enfant, et sur ce, je vais me coucher sur la bonne bouche.
' Voir la lettre de maJamedu Deffand àW^lpoln, du 11 aoât 1768. Il s'agissait d'une discussion que cherchait ï engager Voltaire avec H . Walpole sur le mérite comparaiif de Shakespeare et de Racine.
DE LA DUCHESSE DE C
A Conpi^ne, ce 33 août 1768.
Je comptais vous faire demander à souper pour vendredi 29, et j'irai, puisque vous le voulez, chez le président, quoique je sois un peu embarrassée d'y être tou- jours priée par vous. Madame de Biron sera dans ce temps-là à Paris, et je ne sais pas ce qu'elle fera ; je crois qu'elle serait bien embarrassée de le dire ellemême. Je ne la mène pas, comme vous savez, mais je vais tant qu'on veut à sa suite. Elle a été charmante ici ; plus je la vois, et mieux je l'aime ; et j'en suis bien fâchée. Mais comment résister au plaisir d'aimer? Fuis, je serais bien étonnée si celle-là m'en faisait jamais repentir. Aimons donc toujours en attendant; c'est autant de pris sur l'ennemi ; car ie mal est l'ennemi du genre humain, et, de tous les maux, il n'y a que la haine qui soit pire que l'indifférence ; ne me demandez donc plus si je vous aime, ma chère enfant. Allez, je serais bien embarrassée de faire autrement que d'aimer. Ne croyez pas cependant que j'aime tout le monde, mais croyez que quand je îi' aimerais personne, je vous aimerais encore.