LA DUCHESSE
LeB.
Quoique je n'aie pas le talent de l'abbé pour les journaux, les plaisanteries, les polissonneries, je veux aussi mettre la main à la plume, ou la plume à la main ; voyez ce que vous aimez le mieux. Aujourd'hui la journée a commencé par une partie de volant et finira vraisemblablemeat par une partie de tric-trac. Le décorateur est arrivé, il se plaint de n'avoir pas beaucoup d'ouvrage. Cependant la pluie est venue ; elle lui est favorable.
Mes fraisiers ont la maladie du baron .
La gouvernante du haras, qui a quatre-vingt-dix ans, veut se remarier, parce qu'elle dit que c'est une bien trisÉe chose qu'une femme toute seule dans sa chambre.
La grand'maman s'imagine que vous avez autant d'esprit qu'elle, et que vous connaîtrez au simple exposé la maladie des fraisiers. Il faut vous dire que cette maladie est produite par des vers blancs qui leur coupent la racine. Or, voyez le danger que court le pauvre baron; car, entre autres risques, ces vers blancs
byGoogIc
14) COBRRSPONDANCE
produisent des hannetons, et s'il n'yprebd garde, les métamorphoses se feront dans son estomac, et quelque jour nous lui verrons sortir des hannetons par la bouche I...
Autre anecdote du jour : Vous savez que, vis-à-vis de Chanteloup, est un château nommé Nazelles, célèbre dans l'histoire, car des gens qui s'en souviennent disent que ce lieu fut le rendez-vous des compagnons de la Benaudie '. Le seigneur du château a fait des vers toute sa vie, et quelquefois des enfants. Il a une fille très-jolie qui a quatorze ans, et un file très-espiègle qui en a dix. La fille est en pension à Tours, chex un chanoine. Elle est revenue à Natelles. Son frère l'a embrassée ; le père, attendri, a fait aussitôt une églogue . qui commence par la joie de ses enfants, et qu'ils sont venus réciter cette après-midi à la grand'maman. Ils étaient habillés en bergers. Le père y était; la mère y était ; le chanoine y était. On se préparait depuis huit jours à cette scène. Jamais déclamation plus lente, plus triste, plus maniérée, plus gauche. Ohl Marcel avait raison de dire qu'on n'a de goût qu'à Paris! Dans cette églogue était un grand compliment pour le grand-papa, un autre pour la grand'maman, un autre piJur Chanteloup ; d'autres pour la double tïolonnade, pour la frégate qui est sur la pièce d'eau ; pour moi qui y parais tantôt sous la figure d'Apollon, tantôt sous celle de Mentor ; et puis Auguste, et puis Virgile, et
< Chef de la conspiration d'Amboise où il fui tué. Le nom de du Barri, le même que celui de la Riinaudîe, venait d'acquérir une illustration d'un autre genre.
DE MADAME DU DEFFAND. lU
puis Ariane, Thésée, Amaryllis. La grand'maman est tour & tour Diane, Cérès, Minerve. Mais, dit ensuite le pûëte ;
Nelui compare point l'attrayaate Vénus, . La reine des amours ne l'est pas des vertus 1...
Cette églogué ou élégie a plus de deux cents vers et elle a duré près d'une heure !
La grand'maman se lève k dix heures, dîne à trois heures et demie, soupe à dix, se couche à minuit. Nous en faisons chacun de nôtre côté à peu près autant. Elle passe sa matinée à sa toilette ou à écrire; M. de Castellaue k lire ou à se promener; Gatti à jouer avec le petit de Flndre ; moi, à la bibliothèque, que j'arrange depuis quatre ans.
Permettez-moi de vous demander qui est le plus aimable de Prie- Dieu ou de Fourchette î Quant à nous, nous pouvons vous assurer que Fourchette est charmant. Il se tient pour l'ordinaire au pied du coteau opposé à celui-ci. De là, il regarde sans cesse Chanteloup et la plaine qui Ten sépare; il a une Ëllée de noyers à sa droite, une grande allée de marronniers à sa gauche ; il a de l'apparence, mais point de faste ; de l'agrément, sans étude et sans art. Vous l'aimeriez à la folie. Nous ne pouvons pas dire la même chose de Prie-Dieu, qui se tient toujours à Tours et que nous n'avons jamais vu. La grand'maman prétend que vous n'entendez rien k ceci ; eh bien, pauvre d'esprit ! apprenez donc ' que Fourchette est un ch&teau très-joli que nous ^vons
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été voir ce matin, et que le maître du château s'appelle M. de Prie-Dieu.
Et moi, ma petite-fille, je dis qu'il est temps de mettre fin au journal, qui, malgré les galanteries de ces messieurs et la faconde de l'abbé, pourrait devenir fastidieux.
P. S. Devinez, madame, qui est celui qui a l'honneur de vous respecter autant qu'il vous aime ' î...
* Ces derniàreg lignes sont de Gatti. Le passage suivant d'une lettre inédite du marquis de Mirabeau à madame de Rachefort, l'ancienne amie de madame du Deffand, fait connaître d'une manière piquante le caractère de ce médecin florentin qui fut très & la mode dans le siècle dernier, et qui contribua à pro[rager l'inoculation :
« Quant à Gatty, il ne peut quitter Pleury. Sa naïveté folle est
■ toujours et en tout état intéressante pour ses amis ; mais, à pré^
■ sent, il devient fort aimable. Tout est simple ici, et par consé- » qnent lui convient singulièrement. L'après-midi il joue deux x sols à une partie de dames, et quand on lui en souffle une, il » pleure et se roule comme un enfanl. A h promenade, s'il trouve » une branche cassée et Ea peut mettre en équilibre sur sa main, » il fait un quart d'heure en zig-zag avec cette compagnie, roule » comme un égaré dans le salon, et s'attrape vingt fois en pin-
> çant la lumière et la portant à sa boucbe parce que c'est de la » chandelle. Hais il a vu et sait tant de choses, fait d'ailleurs tant
> de raisonnements que vous connaissez , il est au fond si honnête » et si bienveillant, si amoureux de la vie, de l'air, des prome-
■ nades, et prend tant d'intérêt a qui déloge le soir, qu'il est ex- B cellenl. Aujourd'hui il a élé à Paris, et il a fallu le pousser dans » son cabriolet. Il doit revenir diner, et si l'abbé Barthélémy ne » l'enlève,' il manquera à ce Compiègne dont il a donné parole
» mesdames de Choiseul et de Crammonl. Voilà l'homme !.. >
A LA DUCHESSE DE PHOISEUL
Chère grand'niaman, vous trouvez le secret de rendre l'absence supportable, et vos lettres me font un si grand plaisir, que l'instant où je les reçois peut se comparer à entendre votre voix ; cependant, je ne désire pas moins vivement votre retour.
Je soupai hier avec la maréchale ma voisine ' ; l'autre maréchale * vint à une heure après minuit; elle venait de souper chez l'ambassadeur d'Angleterre, avec le grand-papa, mesdames de Grammont et de Lauraguais, de Beuvron, tout le corps diplomatique, etc. Ohl ma gi'and'maman, que ne puis-je vous parler librement! j'ai eu les oreilles déchirées par ce qu'elles m'ont fait entendre; fi! fi! du monde, de ses pompes et de ses œuvres. S'il ne fallait qu'y renoncer et les détester, le paradis me serait bien assuré !
Notre chevalier' a toujours la tranquillité de l'âge d'or. Je ne sais pas si ses mœurs en ont toute la pureté. Les lois que les hommes ont faites peuvent rendre quelques-uns de ses déportements peu corrects, mais la loi naturelle ne peut trouver rien à redire en lui. Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature :
■ De Hirepoix. > De Luxembourg.
' De Listenay.
lAS CORRIiSPONDANCI!
c'est son enfant favori, son prédestiné 1 II y a longtemps qu'il jouit de la rosée du ciel. Il va jouir de la graisse de la terre; il n'en résultera ajicun changement. Le prince de BeaufFremont sera noire chevalier de Liatenay. Il aura soixante mille livres de rente de la substitution. Le grand-papa ne lui laissera pas attendre le régiment et le gouvernement. Il se mariera sans doute ; ii n'a pas encore jeté le mouchoir. Toutes les mères le postulent pour leurs filles. D'où vient mademoiselle de Senneterre? ne vous pla!t-e!le pas? Il vous a peut-être rendu compte de tout ce qui le regarde. Il m'a dit vous avoir écrit une très-longue lettre; les quatre pages si remplies qu'il n'y avait plus de place pour dire un mot à l'abbé. Oh ! cet abbé peut être tranquille, s'il désire d'être aimé de lui et de moi ! nous parlons de lui sans cesse.
Vous croyez bien que je n'ai pas entendu parler du grand-papa et que je n'en entendrai pas parier avant votre retour. On pourra chanter demain à votre maréchale : Sangaride ce jour, etc. ' Quelle est celle qui lui répondra, et qu'est-ce qu'elle lui dira? On prétend que ce sera Cod... God... Cadette ; qui chantera Coqrico?.., on s'en doute.
< il était question d'une entrevue avec la favorite. *Le duc de Lévis dit dans ses souvenirs : «. On blàma la complaisance qu'eut B ia Jiiarécbaie du Uii'epoi\ de se montrer en public av^c madame » duBarry; mais ce fut uiiiqiieinent par reconnaissance pour le roi » qu'elle prit ce parti peu conforme à la bienséanee, et du moins » sut-elle, dans cette situation même, conserver toujours des mak nieras nobles et convenables... »
Adieu, grand'maman, je suis tant soit peu pesante et engourdie.
Bonjour, petit oncle; bonjour, grand abbé; vous seriez bien ingrats de ne nie pas aimer.
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL
A ChaDteloup, le 38 mai 1790.
Ce que vous dites du chevalier est de toute vérité; oui, il est bien l'enfant gâté de la nature; mais comme il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat; il jouit de tous ses dons, en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si aimable.
Vous demandez ce que j'ai contre mademoiselle de Senneterre? madame deVilleroy, qui a ce titre, s'emparerait de notre pauvre chevalier et l'excéderait. Je veux que notre chevalier soit toujours libre, heureux et à nous.
Je vous dirai pour toute nouvelle que je suis de fort belle humeur aujourd'hui; j'aime le roi plus que jamais, et c'est beaucoup dire. Le cardinal Ganganelli, cordelier, est pape; et cela me fait plaisir encore, parce que j'ai des cordeliers à Amboise, et peut-être aussi pour d'autres petites raisons. M. de Choiseul sera ici mercredi ; je le gronderai de ne vous avoir pas été voir. Je tâcherai de vous l'envoyer à son retour. Je
lui dirai que je vous aime, car c'est toujours ma première pensée, parce que c'est mon dernier sentiment ; dernier ne veut pas dire ici moindre. C'est-à-dire, ma chère enfant, celui qui est permanent, par lequel on finit, auquel on revient toujours.
A LA DUCHESSE LE CHOISEUL
Paris, ce jeudi 1" juin, à 3 heures ftprËs-midi.
Vous avez donc ie grand-papa et vous aimez le roi plus que jamais. En lisant cet article, j'ai pensé crier: tVive le roi! »'0h ! qu'il m'a fait plaisir. J'en avais le pressentiment.
Savez-vous ce que je crois, c'.e3t que le grand-papa ■pourrait bien n'être plus avec vous quand vous recevrez cette lettre. On débitait hier des nouvelles de Corse, qui l'auront peut-être forcé à retourner sur ses pas. On dit que nous nous sommes emparés de Çorté, que nous avons tué 1,200 hommes, fait 300 prisonniers; que Paoli a pensé être pris: on ajoute que nous avons perdu 600 soldats et 60 officiers. J'ai envoyé aux nouvelles ce matin et je n'ai pu rien apprendre. Je suis inquiète de M. de Lauzun et de deux ou trois personnes; je plains tous les autres, et cela trouble la joie du succès.
L'élection du père Ganganelli me fait beaucoup de
UE MADAME DO DEFFAKD. lAS
plaisir. N'est-elle pas de notre façon? Enfin tout nous prospère. Mais portez-vous bien, si vous voulez que je sois parfaitement contente. Je veux absolument, à votre retour, trouver vos petits bras bien ronds, vos belles petites joues bien pleines, ne plus entendre votre vilaine petite toux. Je ne 'suis pas encore au milieu du terme de l'absence. Mon baron ' ira vous troiiver d'aujourd'hui en huit; jadis il ne devait être admis que par moi, je devais être le prétexte de la préférence que vous lui accorderiez!...
« Que les temps sont changés depuis cet heureux jour I...>
Je voudrais vous faire un vers qui dît que l'abbé m'interdit ce séjour , et je n'en puis venir à bout. Je l'abandonne pour parler de mon petit prince. U est plus aimable que jamais; aussi calme, aussi tranquille, au milieu d'un chaos d'affaires, qu'il l'était en avalant une écuelte de lait et mangeant un fromage à la crème à Chanteloup. Il ne prendra une femme que de votre main. U veut qu'elle soit votre courtisane. Si ce mot vous choque, lisez esclave; enfin, il veut qu'efle soit un lien de plus entre vous et lui. Oh ! nous sommes, lui et moi, vrais croyants, et nous ne communiquons qu'avec les gens de notre secte I . , .
Je ne vous dis rien pour le grand-papa, 1' parce que je crois qu'il n'est plus avec vous; 2° parce que, s'il y est, je le boude. Oh ! il est trop méprisant, il donne trop dans le bel air ; on a des amïs à tous prix, et
* Le baron de Gleicbeii, envoyé extraordioaire au roi de Danemark.
CORKESPONDANCE
pour ne pas valoir cinquante francs, on n'est pas h dédaigner. Oh ! réellement, je suis un peu en colère.
Adieu, je n'ai plus rien à dire, si ce n'est au petit oncle; je veux absolument qu'il m'aime.
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Je n'ai pu m'acquitter de la commission que vous m'avez donnée pour M. de Choiseui, puisqu'il était déjà reparti. Je l'ai du moins prévenu, en le grondant de n'avoir pas été vous voir. Je vous assure qu'il n'est point du tout dans l'impénitence finale; je l'ai trouvé contrit et repentant,
11 m'a promis de réparer ses torts après Marly, c'est-ô- dire, ma chère petite-fille, qu'il se l'est promis à lui-même. Il arrive ce soir à Marly, il y est arrivé peutêtre. C'est un beau moment pour lui ; sa force est écrite sur son front, la rage est peinte sur celui de ses ennemis; vous avez bien raison, tout nous prospère en dépit de l'envie. Le plus mauvais ministre que la France ait eu, comme disent quelques-uns, celui qui a perdu le royaume, a pourtant pacifié l'Europe, rétabli la marine, réformé le militaire, diminué les subsides en conservant nos alliés, contenu l'Angleterre, armé le Turc, effrayé la Russie, opéré une révolution en Suède, et
acquis deux provinces à la France en temps de paix. Je vous ai déjà dit tout cela. Il m'est permis de rabâ- cher sur des objets dans lesquels mon orgueil se complaît d'autant plus que le principe en est cher à mon cœur. Je vous envoie un paquet de brochures que M. de Chandieu m'a adressées pour vous. Vous y retrouverez encore les lettres d'Amabed. Il y en avait un pareil pour moi. Dites-moi, je vous prie, pourquoi il y joint Y Histoire de la Félicité qui est une des plus anciennes et des plus mauvaises productions de l'abbé de Voisenon î
Je serai chai'mée, ma chère enfant, de voirie baron; mais croyez que, de tout ce qui est ici, j'aimerais mille fois mieiîx vous y voir.
£nfm la pauvre maréchale est donc perdue tout à fait. C'est grand dommage I
A LA DUCHESSE DE CBOISEOL
Paris, ce mercredi T Juin 1769.
Voilà mon baron ', chère grand' maman ; je vous en fais le sacrifice, sachez-m'en autant de gré que si j'avais été maîtresse de le retenir. L'intention fait tout, et il vous dira si j'en ai d'autres que de vous plaire.
* De Gleicheo, envoyé extraordinaire de OaDemark.
Je suis comblée de joie de l'état présent. Il y a bien des visages allongés. Que le vôtre devienne plus rebondi ! Nul bonheur n'est pareil au vôtre; il n'y manque aucune circonstance. Le personnel est un Paradis. Tout est ineffable en vous, excepté la santé. L'époux triomphe, et de quelle manière ! L'abbé I dites tout cequeje pense; je ne puis m' exprimer. La pauvre maréchale est bien triste, bien troublée!... Elle veut faire bonne contenance, et, pour la première fois de sa vie, elle éprouve l'embarras. Je la plains. Elle est humiliée, et de ce qu'elle fait, et du triomphe de ceux qui ne font pas de même. Elle frappe à bien des portes pour ne pas rester seule, et je ne prévois pas qu'elles lui SQÏent ouvertes ; et quand elles le seraient, elle n'en retirerait aucun avantage. Oh ! l'esprit sans le sentiment n'est pas un bon guide.
Le baron vous dira de quel ouvrage je vous ai parlé ; mon plus grand désir serait que vous l'entendissiez. Est-il vrai que vous avez des comédies ? que te petit oncle a fait venir Tonton î Ne m'en parleriezvous pas de peur d'augmenter mes regrets? Non, non ! Vous savez trop bien que le chagrin d'être éloigné de ce qu'on aime, ne peut être augmenté par de pareilles circonstances. Je suis charmée si vous avez cet amusement. Je voudrais vous envoyer notre petit prince ', et i^'en dépouilleren votre faveur; mais,jus- - qu'à présent, il nç lui paraît pas possible de s'é Il sera forcé de faire un tour en Franche-Comté ;
< De BeauffremoDt, auparavant chevalier de Listenay.
.Coo'jlc
veut penser à son mariage qu'à son retour ; on iui fait chaque jour une nouvelle proposition. Celle qui le tente ie plus ne' vous déplaira pas. Mais je crois que ce n'est pourtant pas la même que celle que j'imagine être la vôtre. C'est le même nom, mais pas la même personne. Je fus samedi dernier à Versailles avec lui. Nous irons demain à Ruel ' ensemble. Nous parlerons de la grand'maman tout à notre aise, c'est-à-dire tout le long du chemin. Le grand-papa vint hier à Paris ; le président et madame de Jonsac ^ le rencontrèrent chez madame Rouillé. Ah ! je remets à le revoir à votre retour. Je n'ai plus personne aujourd'hui à qui parler; ce qui me console, c'est que je n'ai plus rien à dire.
Adieu, je^ats et je sens que je vous aime.
J'ai reçu vos brochures, je vous en remercie. C'est, ce me semble, bîen peu de chose.
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce dlmuiche 11 juin 1769.
Je regrette mon baron. C'était le seul bien qui me restait « et d'Hector et de Troie ! » Mais cependant,
1 Chet la duchesse douairière d'Aignillon. 1 Nièce du président Hénault, et dont le mari était frère du maréchal d'Aubeterre.
19i CORRESPONDANCE
chère grand' iiiaman, je voue eii' renouvelle à tout moment le sacrifice. Je ne trouve de bonheur que dans te vôtre ; je vois tout en vous ; vous êtes pour moi ce qu'était le Verbe divin pour le père Mflllebranche. Gardez-vous de me pousser sur cette application, vous me jetteriez dans un grand embarras.
Mon Dieu, que j'aurai de plaisir quand je pourrai causer avec vous 1 Les lettres sont un faible dédommagement; on a une langue sans pouvoir parler, des oreilles qui ne font rien entendre ; il ne reste qu'un cœur qui fait tout sentir, tout désirer et tout craindre.
J'ai fait un voyage à Ruel, j'ai été parfaitement contenle de la dame du château '. Tousses sentiments sont honnêtes; et comme elle parle toujours sans jamais écouter, tous les serpents du monde ne sauraient la séduire. J'aurais voulu qu'elle eût été notre première mère, nous vivrions éternellement.
Oh ! ma grand'maman, revenez, je ne puis plus me passer de vous, mon courage est à bout. Votre chevalier souffre de votre absence; mais c'est à sa manière et non à la mienne. La patience lui est naturelle, et elle est en moi un grand effort.
Ce vilain grand abbé ne m'écrira donc plus, et je vais être actuellement très-mat soignée, parce qu'il se reposera sur le baron, le baron sur lui, et il fau(lra, si vous ne voulez pas que votre petite-fille soit abandonnée, que vous seule entreteniez la correspondance. J'y gagnerais beaucoup, mais ce serait une fatigue
< Madame la duchesse d'Aiguillon douairière.
pour VOUS qui dimiDuerait mon plaisir et ma satisfaction. Le baron a bien débuté, je doute qu'il persévère. 11 avait besoin d'épancher sa joie. Il aurait parlé aux échos s'il ne m'avait écrit. Je lui répondrai demain. Il ne trouvera plus les fâcheux à son retour ; c'est la famille des Tomasseau ; je crois que c'est lui qui me les attirait, car je ne les ai jamais vus qu'en sa présence.
Adieu. J'ai reçu aujourd'hui une leltre d'Angleterre qui n'est point d'un fâcheux. On me dit à la suite d'un raisonnement : • // n'y a que la bonne télé et le cœur encore meilleur de la grand'maman qui savent résistera toutes les illusions! »
11 y a dans cette lettre une comparaison de l'éducation à l'inoculation, qui est très-triste et très-ingénieuse. J'ai une admiration stupide pour tout ce qui est spirituel.
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ca mardi 27 juin 1789.
• Imagination brillante, esprit fertile!... tEic'esl de moi que vous parlez ! Ah ! chère grand'maman, si vous n'étiez pas la bonté même, je prendrais ces éloges pour la plus grande ironie. Mais je veux croire, et même je le crois, que c'est l'amitié, la reconnaissance et l'habitude de dire tout ce qui peut être le plus agréable qui conduisent votre plume.
Vous VOUS passez de moi ; je ne le trouve point ' extraordinaire. Quelle place puis-je occuper dans votre àme? Elle est trop bien et trop hermétiquement remplie pour que je ne doive pas être étonnée et ne pas vous savoir un gré infmi des soins que vous prenez pour satisraire en quelque sorte mes sentiments pour vous.
Gardez mon baron. Il est difficile que je tire un grand mérite de ce consentement. Il est du genre des sacrifices qu'on fait à Dieu : il s'en contente, et vous faites de même. Je souffre de bon cœur ce que je ne peux empêcher.
J'écrivis l'autre jour un billet au grand-papa. Je lui proposais de venir souper chez moi samedi prochain. Sa réponse est très-jolie. 11 me marque plus de désirs qu'il ne me donne d'espérance. Je ne compte point qu'il y vienne, et pourquoi y viendrait-il? Ah ! je ne suis point injuste.
M. de Pontchartrain est beaucoup mieux ; on espère qu'il ne mourra pas. Je crois vous avoir mandé, ou bien à l'abbé, que madame deValentinois m'avaitpriée à souper samedi dernier, avec les deux maréchales ; j'avais l'intention d'y aller, et je m'en faisais un grand plaisir. J'appris que lecomtedeLuzan,M. de Sponheim y devaient être. Cela changeait l'objet que je m'étais proposé, et je n'y fus pas. A la place, je fus prendre le thé l'après-dînée avec madame de Mirepoix ; le souper fut bien remplacé, et j'eus toute la satisfaction que je désirais.
Ah I je fis l'application d'un trait de madame de
DEHADAUE Dt) DEFFÂND. 1S7
Sévigné. Elle dit que la vérité est toujours triomphante, tandis que la fausseté reste accablée sous un monceau de paroles. Rien n'inspire tant de pitié que de voir quelqu'un qui se noie, qui s'accroche à tous les roseaux qu'il entraîne après soi!...
On dit que le roi part le 11 pour Chantilly; qu'il sera le 13 à Compiègne; mais vous savez tout cela mieux que moi. Ce que je voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire et quel est le jour que je puis espérer de vous apercevoir.
Vous a-t-on mandé un trait de M. de Richelieu, • assez plaisant? Je suppose que non. A un voyage de Saint-Hubert, pendant le wisk, il établit un petit lansquenet pour enseigner ce jeu à ceux qui ne le savaient pas. Il y perdit 250 louis. Les acteurs du wisk se moquèrent de lui. On ne comprenait pas comment, à un si petit jeu, il avait pu perdre une telle somme, « Ah ! » dit-il, en faisant des épaules et des coudes tes grâces et les contorsions que vous lui connaissez, et " pesant sur chaque mot, «le plus sage s'enflamme et s'engage sans savoir comment! > Le wisk trouva ta plaisanterie bonne et en rit beaucoup. Je tiens ceci de madame de Mirepoix.
Adieu, chère grand'maman. Depuis sept ou huit jours mes insomnies sont revenues ; elles me rendent triste, bête, de mauvaise humeur et incapable de vous entretenir.
CORBESPONDANCB
DE LA DUCHESSE LE CHOISEUL
Le baron m'a montré sa leUre, ma chère petitefille; elle est charmante, et les miennes très-plates. Je suis accoutumée à la supériorité de l'abbé, et je la lui pardonne ; mais celle des autres m'humilie. Je m'en suis vengée sur votre lettre en critiquant : i hermétiquement remplie. • C'est un& critique à la Beauvau...
Ne criez plus après votre baron; vous l'aurez dimanche, et il vous portera toutes les tendresses de la grand'maman. Malgré la jalouae que sa prose m'inspire, je suis obligée de convenir qu'il a été très-convenable ici, et que je le vois partir avec regret.
Nous avons passé noire journée à commenter la plaisanterie de M. de Richelieu, dont nous n'entendons pas la fin ; elle ne serait bonne qu'autant que ce serait une épigramme, et si c'est une épigramme, ce n'était pas à lui à la faire. Ce n'était pas aux gens qui en ont ri à en rire ' ; et ce n'était pas à la personne qui vous l'a rapportée à la conter ' ; si ce n'était pas une épigramme, il n'y avait pas le mot pour rire. Expliquez-nous donc cette énigme, nous n'avons pas l'esprit de la deviner. Les provinciaux ont l'esprit lourd et grossier, mais les Parisiens, et les courtisans surtout,
' Au roi.
* A la maréchale de Uirepoix.
DE MADAME DO DbFFANO. 1»
à ce que je vois, Font fin et délicat. Ils entendent finesse èi tout et ont toujours le mot pour rire.
Mandez-moi le succès de vos billets au grand-papa. Il n'y a point de souper que je ne quittasse pour le vôtre, point de bons mots auxquels je ne fermasse l'oreille pour en entendre de votre bouche, point de vanité littéraire que je ne sacrifiasse au plaisir de vous . dire tout simplement, tout bêtement, tout grossièrement, mais très-sensiblement, que je vous aime de tout mon cœur.
■ A LA DUCHESSE D.E CHÛISEUL
Ce dimanche S Juillet IT69.
Ahl oui, chère grand' maman, vous êtes un peu rouilléel Quoi ! vous croyez la décence nécessaire à un bon mot,et c'est positivement l'indécence qui fait tout le sel de celui-ci. Celui qui l'a dit, celui à qui il a été dit, celle qui l'a raconté, c'est tout cela qui le rend piquant. C'est ce maudit abbé qui vous a empêchée d'en sentir le plaisant. Je n'ai vu que lui au monde allier deux choses aussi contraires : le pédantisme dans ses jugements et la faciliié, la grâce, la gaieté, la simplicité, etc., etc., dans ce qu'il dit et ce qu'il écrit; il dira : Pourquoi m' appelle -t-elle maudit? Parce que vous l'êtes par moi, monsieur l'abbé, entendez-vous î Vous
leo *C0RBESP0I4DANCE
êtes abominable de retenir la grand'maman, de ne vouloii' pas que sa petite-fille partage avec vous le plaisir de la voir. Vous êtes un envieux, un jaloux, enfin je vous déteste. Vous vous amusez Ji faire de la grand'maman votre écolière. Elle place dans sa lettre sur le mot hermétiquement deux lignes qui auraient été bien mieux remplies par ces paroles : « Ma pelite-fille, je m'en,' nuie trop de ne vous -point voir pour rester ici jusqu'à la dernière extrémité. J'arriverai au plus tard le 9, je resterai avec vous cinq ou six jours, et le plaisir que je vous causerai me paraît préférable à la pluie et au vent de Chanteloup. » Voilà, monsieur l'abbé, ce qu'il fallait laisser dire à la grand'maman. Mais c'est que vous voudriez qu'elle ne fût hermétiquement qu'à vous, et qu'il n'y eût de place pourpersonne!...
Oui, je verrai mon baron ce soir. Que de questions je lui fers" et combien sa lenteur m'impatiente ; il ne. trouvera pas les fâcheux, mais madame de Chateaurenaud, qui me fait fort bien à cause de vous.
Vous voulez savoir le succès des billets au grandpapa? Vous vous en doutez bien; aucune suite; on le voit à l'Opéra, chez madame Rouillé, que sais-je? partout; et moi je n'en entends pas parlei*. A l'égard du souper d'hier, ce n'est pas sa faute ; il ne vint point à Paris; il y avait conseil. Ce souper se tourna tout de travers ; la princesse ' a des hémorroïdes qui l'empêchèrent de venir, et qui l'empêcheront d'aller en Lorraine. J'avais la meilleure chère du monde, et nous
DE MADAME DU DliFFAND. 101
ne fûmes que trois qui soupâmes : le Toulouse ', le chevalier et moi ; le prince et l'alné Chabot avaient diné. En sortant de table, nous montâmes en carrosse et nous fûmes visiter la princesse chez qui nous trouvâmes la princesse belle-fille ' et M. de Bezenval. Je fais mon possible pour retenir mon chevalier ' jusqu'au mercredi 12, en le flattant de l'espérance de vous revoir. Si vous m'écrivez promptement, et que je puisse lui dire le jour de votre arrivée, je ne doute pas qu'il ne vous attende. Vous recevrez cette lettre mardi au soir, je puis recevoir votre réponse vendredi matin. L'abbé hausse les épaules et s'étonne qu'on puisse mettre tant de vivacité aux choses qui ne lui font rien. Mais, monsieur l'abbé, h votre place je penserais de même ; rien ne vous manque; vous êtes satisfait de tout point ; vous diriez comme madame de Chalais, qui répondait à quelqu'un qui se plaignait de la colique, que pour elle, elle se portait bien.
M. le maréchal de R.* donne ce soir un grand souper à trois dames qui sont : du Barry, de Tallemont*,
* H. de Brienne, archevêque de Toulouse, depuis cardinal de Loméoie.
* La prJDcessede Poix.
* De Listenay, prince de BeaulTremont.
* Le maréchal de Richelieu.
< La princesse de Taltemonl, polonaise, alliée à la reine Marie Leczinska, avec qui elle vint en France, oii elle avait épousé en premières uocea un prince de la maison de Bouillon. Elle était fort de la société de madame du Deffand qui a fait sod portrait, fort spirituelle et surtout fort bizarre, longtemps maîtresse du prtitendanl.
de YalenlJQols. On espère madame la princesse de Gonti. 11 y aura dix^huit personnes.
Adieu, chère grand'maman, cette lettre est assez longue, elle eet assez remplie, je vais la sceller hermé~ Hquement,
»E LABBÉ BARTHÉLÉMY AU BARON BE 6LBICHEN Cbanleloup, 5 Juillet 1760.
Vous n'êtes plus avec nous, mon cher baron ; cette idée m'aflljge sensiblement, et quand nous irons vous rejoindre, vous seres peut-être à Compiègne/Voilà le cercle de la vie, on se cherche sans se trouver, ou bien on se trouve pour se quitter. Nous vous avons suivi depuis votre départ. Dimanche au soir nous disions : • Voilà qu'il entre & Saint- Joseph, voilà la petite-ltlle qui fait un cri ; voilà le baron sur sa chaise ; • et tout de suite nous faisions les demandes et les réponses. Mais malgré de nouveaux efforts, nous ne sentions pas mieux le mérite de la réflexion du M. ' . Votre lettre nous donne un petit jour, et peut-être que, après upe longue méditation, nous entendrons mieux cette plaisanterie. Vous n'avez pas connu l'abbé le Beuf de
• Du maréchal de Riebelien. (Voir les lettres des 37, 80 juin et 3 juillet.)
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rAcadémie des belles-lettres? lia fait plus de cinquante volumes dont la petite-fille n'a jamais ouï parler; il connaissait à merveille tous lea détails de l'histoire du moyen ftge; il voua aurait dit dans quelle année et peut-être dans quel mois la chasuble a commencé d'être ouverte par les côtés, et le manipule a cessé d'être un mouchoir. Il était prodigieusement savant, il avait lu tous les chroniqueurs, tous les légendaires, ' mais n'avait jamais rien lu de Racine, de Quinault, dâ La Fontaine, etc. Un jour que M. Duclos discourait à l'Académie, je ne sais sur quel sujet, il dit en passant que les lettres et les plaisirs rapprochaient tous les états '. J'étais auprès de l'abbé le Beuf. Il ouvrait tant qu'il pouvait les yeux, la bouche et les oreilles. Un gros quart d'heure après, et pendant que la lecture continuait, je vis le bon abbé le Beuf éclater de rire ; je lui en demandai la raison : « Je ris, me dit-il, de ce qu'a dit M. Duclos, que les gens de lettres ont bien du plaisir; il a raison ! » Mon cher baron, je vous avoue que, dans bien des occasions, je suis comme l'abbé le Beuf, je n'atteins pas ce qui est trop fin, et je vois souvent touche où les autres voient clair. Mais je me sais bon gré d'une chose, c'est que je laisse là tout ce que je ne
< Duclos, plus qu'aucun des auteurs de ce temps, se plaisait à parler de ce rapprochement des hommes de leHres et des grands seigneurB, et aimait k afficher ses relations avec la haute société ; sa Tanité en amenait facitemeDt l'occasion. Par exemple, quand oa lui demandait son opinion sur quelque ouvrage qui venait de paraîlre : « Voici, répondait-il, ce'que j'en disais au duc de,., qui me faisait la même question... »
lei CORRESPONDANCE
comprends pas, à'inoins que ce ne soit du phénicien. Si l'on n'avait pas dit qu'il ne faut pas disputer des goûts, je crois que je l'aurais dit. Mais j'aurais ajouté qu'il ne faut pas disputer des faits, parce qu'il vaut mieux les éclaircir, ni des jugements, parce que chacun juge comme il voit, ni de rien, parce que rien au monde ne mérite qu'on en dispute, à moins qu'on ne trouve du plaisir à disputer, et, dans ce cas, on peut disputer de tout. Mais, mon cher baron, je bâille en vous écrivant tout ceci, et je pense que vous en faites autant en le lisant. ËtTaçons vite cette impression. La grand'maman vous fait mille compliments, Gatti tant que vous en voudrez. La présidente a souri tendrement à votre souvenir. M. de Castellane et M. de Thiers sont partis ce matin, M. de Sarcofîeld hier. Nous restons avec nous, nous parlons de la petite-fille et de vous. Chanteloup est toujours aimable. Adieu.
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce samedi 8 Juillet 17ee.
J'ai reçu votre leltre hier malin, chère grand'maman. Noire chevalier était parti de la veille avec un grand regret de n'avoir pu vous attendre. Il court de fâcheux bruits sur votre retour. Je soupai hier chez les Trudaine. On parle d'un départ pour le 22,
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DE MADAHK DU DEFFA.ND. lOû
d'une arrivée pour le 20; que la place que laissera ie 22 sera remplie par le 20 qui arrivera, i^ 21 sera pour qui il appartiendra. Je serai de ceux-là. Ne vous en dédites pas, je vous prie ; je ne sais en vérité ce que je deviendrai si je suis toujours séparée de vous. Mais je ne veux pas vous attrister ; je connais la bonté de votre cœur ; vous faites pour votre petite-fille tout ce qui dépend de vous. Ce sont les circonstances qui me sont contraires. Je pourrais me plaindre du mystère qu'on m'a fait. J'avais conçu des espérances qui sont toutes renversées, je ne yois dans l'avenir que des absences continuelles. Je reste toute isolée, toute abandonnée; ah! chassons ces idées!...
' J'eus hier une frayeur épouvantable. Le président fit une chute; la nuit d'avant celle-ci, contre l'ordinaire, personne n'avait couché dans sa chambre; il eut besoin de sa table de nuit Elle n'était point auprès de son lit, il se leva pour l'aller chercher. Ensuite voulant remonter dans son lit, il n'en eut pas ta force. Il tomba tout de son long sur le parquet, et, ne pouvant se relever, il y resta jusqu'à ce qu'on vint naturellement dans sa chambre, au bout de deux heures qu'il avait resté dans cette situation. Heureusement la tête n'a point porté. Il vint chez moi l'après-dlnée ; je le trouvai comme à son ordinaire; cet accident n'aura point de suite, et fera prendre de plus grandes précautions à l'avenir.
Croiriez-vous que le baron avait fait le projet d'être huit jours sans me voir, pour rendre, me disait-il, ses devoirs à d'autres amis? mais j'ai trouvé hier, en ren-
16e CORRESPONDANCE
trent, un petit billet qui m'annonce qu'il abandonne ce méchant projet. J'en suis bien aise. Il n'y a que lui que j'aie du plaisir de voir, parce que nous parlons sans cesse de vous.
I>e général Erwin arrivera, je crois, ces jours-ci. M. Walpole s'annonce pour le mois d'août. Je ne euis point fâchée qu'il arrive si tard, parce que, devant être peu de temps ici, son voyage aurait été très-mal placé s'il était venu dans les premiers jours de votre séjour à Compiègne.
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY
Cbiuiteloup,ce lOJuiUet 17oe.
J'ai fait tout mon possible pour être fâché contre vous ou plutôt contre vos accusations qui ne sont pas vous. Je ne voulais plus vous écrire, mais' alors vous seriez fâchée contre moi, et je ne puis pas supporter cette idée. Cependant, comme je veux me venger, je veux vous faire un récit qui peut- être vous ennuiera.
Sur les borda de la Loire, ô moitié chemin de Chanteloup à Tours, est une butte fort élevée sur laquelle est un petit village nommé Bondésir, qui appartient aujourd'hui au grand-papa, et qui avait appartenu à madame la comtesse de Ftcheen-Bas. C'est le nom que les habitants donnent à madame de Furstemberg. Là
est «ne chapelle dédiée à la bonne Vierge, où l'on assure qu'il s'est fait quantité de miracles. On y venait en procession de par-oi, de par-là, de toute la Touraine. Elle était desservie par Irais chanoines qu'on vient de réunir au chapitre d'Araboise. Les habitants en sont au désespoir. Or^ nous allâmes à Bondésir ia semaine dernière. Le peuple s'assembla autour de la grand'ma- . man, et la prit pour la bonne Vierge qui venait les revoir. Nous vîmes dans la foule une jeune fille fort jolie, Sgée de seize ans, très-timide, très-intéressante. La grand'maman lui fit quelques caresses. Nous vîmes ensuite le concierge, qUi est un jeune paysan de vingtdeux ans, très-bien fait, qui meurt de peur de tifer ft lï milice, et d'envie de se marier. Hier, en nousrappe* lant cette course, nous dîmes qu'il faudrait marier le joli paysan & la jolie paysanne; aussitôt la grand'mamaii demande des chevaux, des voitures; mais il pleut à verse, il tonne à faire trembler I... N'importe, il faut se mettre en route. Nous allons travailler au bonheur de ces enfants, il faudra bien que la pluie et le tonnerre cessent Nous partons, et vous sentez bien que pendant le voyage nous ne parlâmes d'autre chose, t II faut les marier tout à l'heure, disait la grand'maman : ces deux pauvres enfants s'aimeront bien, ils s'aiment déjà, Ils feront les plus jolis enfants du monde I... On leur achètera un petit coin de terre, nous ferons un petit trousseau à la mariée. » Après une marche de trois lieues, nous arrivons; nous parlons à la mère delà fille, qui consent à la marier. Le paysan n'était pas dans le village ; on sonne toutes les clochest il vient aussitôt.
.168 COBRESPONDANCE
La grand' maman le prend en particulier : € Je viens ici pour vous marier. — Madame, vous me faites bien de l'honneur, — Si l'on vous donnait une jolie fille avec une dot, la prendriez-vous? — Madame, je ferai ce qui vous plaira. — Mais n'avez-vous pas quelque inclination? — Oui, madame. — Et qui? — C'est la fille d'un vigneron qui demeure à une lieue d'ici. — L'aimez-vous beaucoup ? — Oui, madame. — Vous n'en prendriez donc pas une autre? — Ce sera, madame, tout comme il vous plaira. — Mais je ne veux pas gêner votre inclination; ainsi, vous épouserez celle que vous aimez. » Nous avions encore une espérance, c'est que la jolie petite paysanne aurait aussi ime inclination. Elle n'en avait point. I^a grand'maman eut beau lui demander son secret en particulier et en présence de la mère, tout fut inutile. Il fut donc décidé que le mariage du paysan se ferait incessamment, et que la mère de la fille lui chercherait un mari pour l'année prochaine. Le jeune paysan viendra ce matin présenter . sa prétendue, qui certainement sera bien laide. Voilà comment se termina notre course dont la perspective nous afait passer des momentstrès-agréables. Hier au soir la grand'maman reçut votre lettre qui nous amusa beaucoup, parce que nous eûmes bien de la peine à comprendre le 22 qui part, le 20 qui arrive, le 21 qui reste, et nous crûmes d'abord que c'était un secret d'État, ensuite un terne pour la loterie de l'École militaire , ensuite une explication théologique. La grand'maman vous en parlera. Gatti part deinain, et nous la semaine prochaine.
DE MADAME DU DEFFAND. leu
Monsieur le baron, je vous fais mille compliments; mademoiselle Sanadoii, je vous présente mes respects. Quant à la petite-fille, je la supplie de croire que j'ai pour elle tous les sentiments qu'elle mérite, et que son capitaine est le plus dévoué de ses serviteurs.
DE LA DUCHESSE D£ GHOISEUL
Chanteloup, ce 11 Juillet 1760.
J'aurais voulu, chère petite-fille, qu'on ouvrît votre lettre à la poste. Certainement on aurait cru que le '20 et le 22 étaient les plus grands personnages de l'État, et que le remplacement de l'un par l'autre cachait les mystères de la pius profotide politique. Je me divertis à imaginer M. Jannel cherchant à déchiffrer cette énigme, n'en pouvant venir à bout, et disant au roi : ■ Cela cache quelque chose d'important, sire ; il fatU eooaminer toutes les correspondances de la grand'mère a de la petite-fille ! On ne ferait peut-être pas mai d'examiner leur conduite; enfin, on ne petU veiller de trop près les personrtes suspectes... • Et nous voilà décidées suspectes, ma chère enfant, dans le conseil de M. Jannel !... Voilà cequ'aura produit votre prudenceà ne pas vouloir nommer les masques. Ne vous souvenez-vous plus ce que vous disiez à M. de Bernstoff, ^lu'il était' circonspect et suspect? > Eh bien, il vous est arrivé la même chose. Vous avez voulu être cir-
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conspecte avec M. Wiard, et vous êtes devenue suspecte à M. Jannel, et presque à moi. Je ne comprenais rien aux 20, 21, 22, et sans l'abbé Barthélémy, qui est accoutumé ô déchiffrer toutes les langues, j'aurois cru que la tête' vous avait tourné ou à votre secrétaire. Vous allez lever les épaules et dire. : La grand'maman est bien bête. « Oh ! ce n'est pas tout, ma chère enfant ; vous allez encore dire : Elle est bien imprudente !» Car. je vois répondre en clair à votre chiffre. {En clair, je vous prie de croire que c'est le terme de l'art.) J'arriverai le 19 au lieu du 20, et je serai le 20 à 'Compiègne, au lieu d'être à Paris le 21 ; mais, ingrate que vous êtes, loin d'être une marâtre, comme vous le faites entendre, de vous négliger, de vous oublier, je ne suis occupée que de vous, et cesera à vous que je donnerai cette seule soirée du 19 que je passerai à Paris où vous soufierez cheï moi , si M. de- Choiseul peut m' envoyer un marmiton pour nous donner une côtelette. Sinon, ce sera vous qui me donner rei à souper, au risque que je vous porte toute ma maussaderie, ma fatigue et ma poussière. Mais je vous prie de songer que, dans tous les caSj je ne puis voir que vous. Après cela, direz-vous que vous êtes abandonnée, et doutez-vous de toute la tendresse de ta grand'maman?
J'ai partagé votre frayeur de la chute du pauvre président. J'ai eu une lettre dii chevalier avant son, départ. Je suis bien aise de l'arrivée du général, mais mille fois plus de celle de mon Horace. Voici une fort mauvaise brochure que Voltaire m'a envoyée, quoi-