‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 3 sur 45 · U NOTICE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

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grande indilTérence, qu'il est aisé de démêler que si son âme s'émeut aisémeat, elle est bien rarement affectée. Cette impétuosité, qui serait un défaut en tout autre, est presque une bonne qualitéen lui ; elle donne à toutes ses actions un air de sentiment et de passion qui platt inQniment au commun du monde. Chacun croit lui inspirer un intérêt fort vif, et il a acquis autant d'amis par cette qualité que par celles qui sont vraiment aimables et estimables en lui. On peut lui reprocher d'être trop sensible à cette sorte de succès. On voudrait que son empressement pour plaire soit moiris général et plus soumis â son discernement.

» Il est exempt des passions qui troublent le plus ta paixde l'âme ; l'ambition, l'intérêt, l'envie lui sont inconnus. Ce sont des passions plus douces qui l'agitent. Son humeur est naturellement gaie et égale, et si elle souffre quelque altération, c'est par des causes étrangères, et dont le principe n'est pas en lui.

» Il joint à beaucoup d'esprit toute la gntce, toute la facilité, la finesse imaginables. Il est de la meilleure compagnie du monde; sa plaisanterie est douce, sa conversation est remplie de traits ingénieux et agréables, qui jamais ne dégénèrent en jeux de mots ni eg épigrammes qui puissent embarrasser personne. Il se plaît à démêler dans toutes sortes de genre les beautés et les linesses qui échappent au commun du monde. La chaleur avec laquelle il les.fait valoir fait quelquefois penser qu'il les préfère à ce qui est universellement trouvé beau; mais ce ne sont pas des préférences qu'il accorde, ce sont des découvertes qu'il fait, qui flattent la déliaitesse de son goût, et qui exercent la finesse de son esprii.

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» Il ne manque d'aucun talent ; il traite également bien toutes sortes de sujets ; le sérieux, l'agréable, tout est de son ressort. Enfin, M. le président Hénault est un des hommes du monde qui réunit le plus de différentos parties, et dont l'agrément et l'esprit sont le plus généralement reconnus. »

Les lettres échangées entre le président Hënault et madame du DelTand, pendant un voyage qu'elle lit aux eaux de Forges, donnent une idée de leur liaison quasi-conjugale. Les détails de santé les plus intimes y tiennent une grande place. C'était fort l'usage dans les correspondances du xviii* siècle, et sur ce sujet, comme sur tant d'autres, il sembleque Voltaire donnât la mode. On sait combien il se montre préoccupé, et parle longuement delasienne à tous ses amis. La duchesse de Choiseul est sous ce rapport une rare exception. Les premières lettres de madame du DefFand au président la peignent déjà telle qu'elle se montrera plus tard dans sa correspondance avec Walpole, plus romanesque qu'elle ne se l'avoue à elle-même, on du moins qu'elle n'ose l'avouer aux autres; moins dépourvue de sensibilité, de chaleur de cœur qu'on ne lui en attribue généralement ; mais exigeante, chagrine, ennuyée surtout, et moins incapable d'aimer passionnément que découragée de ne trouver personne, pas même elle, qui lui paraisse mériter de l'être. « Lorsque je remarque en vous un grain de sentiment vrai, lui écrit-elle, il fait le miracle du grain de l'Évangile. ..il transporte les-montagnes ; mais rarement me laissez-vous jouir de cette illusion Je vais être

longtemps sans vous voir ; j'en suis plus fâcliée que je n'en veux convenir avec moi-même.. . Vous m'êtes aussi nécessaire que ma propre existence, et je préfère être avec vous à être avec tous les gens que je vois. Ce n'est pasunedouceurqueje

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prétends vous dire ; c'est une démonstration géométrique que je prétends vous donner. . . Tout ce que je vous conseille, c'est de profiter pleinement de mon absence, d'être bien aise avec vos amis; pour moi, je suis fâchée de ne vous point voir, mais jesupporte ce malheur avec une sorte de courage, parce que je crois que vous ne le partagez pas beaucoup, et que tout TOUS est égal. Et puisjesonge que je ne vous tyranniserai pas pendantdeux mois. Écrivez-moi seulement de longues lettres pleines de détails sur l'état de votre santé. Je vous passeiai de n'être pas si exact sur vos amusements. Vingt-huit lieues d'éloignement sont un rideau trop épais pour prétendre voir à travers. De plus, j'ai mis ma tète dans un sac comme les chevaux de flacse ; ainsi dites-vous bien que vous avez la clef des champs, et ne craignez pas que je veuille jamais la reprendre ; comme vous avez un passe-partout, j'en connais toute l'inutilité... » Ce n'est assurément ni la sécheresse ni l'indifférence que trahissent, malgré elle, ces expressions, et l'on est tenté de croire qu'elle ne se jugeait pas très-bien, quand elle ajoutait un peu crûment' : « Je n'ai ni tempérament ni roman. »

Le président, de son cAté, lui dit de singulières douceurs, et ne se cache pas du plus naif égoïsme : « A dire vrai, je commence à m'ennuyer déjà beaucoup, et vous m'êtes un mal nécessaire. Il y aurait bien de la métaphysique à faire sur cela; mais vous ne l'aimez pas mieux que la politique. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'idée de la liberté m'est beaucoup plus chère que la liberté même, et que, dans le temps

■ Lettro m président Hdaaull, du 19 Juillet iTiS.

NOTTCB PReLIHINAIRB. »m

OÙ je suis avec vous avec le plus de plaisir, la pensée que je ne serais pas le maître de n'y être pas, si j'avais autre chose que je crasse devoir faire, et qui me fût plus agréable, cette pensée trouble mon bien-être. Cela revient k ces deux ven admirables de Cornélie, que vous trouvez si mauvais :

Elle avait fait le voyage et s'était établie, pendant son séjour à Forges, avec madame de Pecquigny ', plus tard duchesse de Chaulnes, dont elle a tracé un si fin et si spirituel portrait : « L'esprit de madame la duchesse de Chaulnes est si singulier qu'il est impossible de le définir. Il ne peut être comparé qu'à l'espace ; il en a, pour ainsi dire, toutes les dimensions , la profondeur, l'étendue et le néant. Il prend toutes sortes de formes, et n'en conserve aucune ; c'est une abondance d'idées toutes indépendantes l'une de l'autre, qui se détruisent et se régénèrent perpétuellement. Il ne lui manque aucun attribut de l'esprit, et l'on ne peut dire cependant qu'elle en possède aucun. liaison, jugement, habileté, on aperçoit toutes ces qualités en elle; mais c'est à la manière de la lanterne magique : elles disparaissent k mesurequ'elles se produisent. Tout l'or du Pérou passe par ses mains, sans qu'elle en soit plus riche. Dénué de sentiment et de passion,- son esprit n'est qu'une flamme sans feu et

< Anii«-JoMph BoDDier de I& Monoii, fille du tréuricr dM Ëtati de LangoedM, mariée an duc de Pecquigny, qui prit plus tud le titK de dae tie Cfaknlnei, morts en iTSI.

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sans chaleur, mais qui ne laisse pas de répandre une grande lumière. »

La duchesse de Chaulnes était, en outre, fort galante, et le resta très-tard ; c'est à elle que l'on reprochait d'avoir pris dans sa vieillesse, pour amant, un jeune financier de vingtcinn ans. « Une duchesse n'a jamais plus de trente ans pour un bourgeois, » répondait-elle avec assurance. Son mari l'avait fait peindre en Hébé. Il ne savait sous quel costume faire faire son propre portrait pour servir de pendant : « Faites-vous peindre en Hébé-té, lui dit un jour mademoiselle Quinault.

Madame du Deffand, revenue des eaux de Forges, reprit à Paris ses habitudes et ses relations. Elle logeait alors rue de Beaune, dans une petite maison voisine de celle où devait plus tard mourir Voltaire. Des soupers, dont la bonne chère n'était pas le seul mérite, réunissaient autour d'elle tout ce qu'il y avait de considérable' dans la bonne compagnie où elle-même était fort appréciée.

Forisont, vous et les du DetTand, C'est-i-dire les agrÉmenls, L'esprit, les bon» mata, l'éloquence.

Et rou» plaisirs qui valez tant 1...

Plaisir», Je vous suivis par goût.

Et les Newton par complaisance '.

écrit vers ce temps Voltaire au président Hénault. Newton est là pour madame du Cbàtelet. Il t^oute, en parlant d'elle et de madame du Deffand : « Ce sont deux personnes bien aimables que ces femmes-là ! » Les rapports de cette dernière avec la cour de Sceaux restaient toujours fort habituels et fort intimes. En 1747, elle fut empêchée, par les couches de

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madame de la Guiche' , d'être d'un voyage à An;'t, où madame la duchesse du Maiue passa une partie de l'été. Grâce k cet empêchement, on a plusieurs lettres trës-piqùantes de madame de Staal à madame du DefTand ; une, entre autres, où elle lui raconte plaisamment la visite de Voltaire et de madame du Châtelet à Anet : « Ils s'étaient annoncés depuis longtemps, on les avait perdus de vue; enlln, ils parurent hier sur le minuit comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumé qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table ; c'étaient pourtant des spectres affamés. Il leur fallut un souper, et qui plus est, des lits qui n'étaient pas préparés. Le concierge, déjà couché, se leva à grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte... Pour la dame, son lit ne-s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit elle l'avait fait ellemême, faute de gens, et avait trouvé un défaut dans le nombre des matelas *, ce qui, je crois, a plus blessé sou esprit exact que son corps peu délicat. Elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu'elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de MaiUebois, qui s'en va l'un de ces jours...

< Henriette, dite mademoiselle de Vemeuil, légi^inâe de Bourbon, mairiée le 17 noTembre 17il0, au comie de la Guiche.

' Le mot nombre, qu'on n'avul probablement pu décbilTrer, était resté en blanc d^ias l'édition de ISOO. Ce matheureiti mot était chanceux avec madame du Châtelet, Le ai mars 1733, Voltaire écrit de Potsdaoi à Formey : » Je vous remercie d'avoir donné l'éloge de madame du Chltelet... 11 ; a une étrange Taute, page li& i Elle se livrait au plia grand nombre, au liftu de a» plus çrani monde Je vous demande en grftce de réparer cette mépriae. • On comprend l'bumenrque cette épigramme involontaire dut donner k Voltaire, qui se trouvait ainsi perdu dans la Conle.

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< ... Madame du Ch&telet en est d'hier à son troisième logement. Elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi ; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (Il me semble que c'est son emblème). Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au plus fort de son travail ; cela dérange ses idées. Elle fait actuellemen: la revue de ses principes ; c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peutêtre s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur'naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde. Bile préfère le bon air de cette occupation à tout amusement, et persiste à ne so montrar qu'à la nuit close. Voltaire a fait des vers galants ' qui réparent un peu le mauvais effet de leur conduite inusitée'... Nos deux ombres, évoquées' par M. de Richelieu, disparaîtront domain ; il ne peut aller à Gènes sans les avoir consultées. Rien n'est si pressant... On vous garde l'appartement dont madame du Châtelet, après une revue exacte de toute la maison, s'était emparée. Il y aura un peu moins de meubles qu'elle n'y en avait mis, car elle avait dévasté tous ceux par

I'«) la cbainbre de Salnta-Aulaire Sans en avoir les agrémenli; Peut-âtre,è quatre-vingl-dii ani J'aurai le cœur de sa bergira.

l\ faut tout atlendre du temps Et surtout du détlr de plaire.

■ Lettre du 30 août 17iT.

■ L'édition de ITOO port« eroquiei ttu UeQ i'évoifuéet; elle est pleine de fautei de ce genre.

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lesquels elle avait passé, pour garnir celui-là. On y a retrouvé six ou sept tables. Il lui en faut de toutes les grandeurs : d'immenses pour étaler ses papiers, de solides pour soutenir son nécessaire, de plus légères pour les pompons, pour les bijoux, etc. Cette belle ordonnance ne l'a pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, on rÉpandit une bouteille d'encre sur ses dépêches, ta dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince ; aussi ti'avait-il écrit que sur des afTaires d'Étal, et ce qu'on lui a barbouillé, c'était de l'algèbre bien plus difBcile à remettre au net I. . . Ils se sont fait délester ici, n'ayant ni de politesse ni d'attention pour personne'. »

Madame du Deffand n'avait pas plus d'indulgence que son amie pour les ridicules de madame du Châlelet dont elle fait le portrait suivant' : « Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petile léle, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vertde-mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clair-semées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est k profusion. Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.

» Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle

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s'est faite géomètre pourparaltre au-dessus des auti-es femmes, De doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, et revendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons ; on en est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour parïenir à entendre son livre. Sa science est un- problème difficile à résoudre ; «Ile n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas. Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que de devenir princesse; elle l'est devenue, non par la grâce de Dieu, ni par celle du roi, mais par la science. Ce ridicule lui a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l'on a presque oublié qu'elle est femme de condition. On dirait que l'existence de la divine Emilie n'est qu'un prestige. Elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'est pas qu'elle ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peul-étre pas naturels. Us pourraient tenir à ses prétentions. Son impolitesse et son inconsidération, à l'état de princesse ; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante; son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'ôlre ; il faut, pour être célèbre, être célébrée. C'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières. C'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir. En attendant, elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent... »

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Quand ce portrait, écrit avec une amertume et une crudité d'expressions qui ne se remarquent dans aucun autre de ceux qu'a tracés la même plume, commença h courir le monde, où il eut beaucoup de succès, « madame du Deffand, dit Thomas, me rappelle cette naïveté d'un médecin de ma connaissance : Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai!.,.^ »

La perte de madame de Slâal rendit le concours de madame du Dclïand plus que jamais nécessaire pour entretenir le mouvement et l'activité dans cette petite cour de Sceaux, que U. de Malezieux appelait * les galères du bel esprit; » elle y passait souvent plusieurs semaines de suite. « Vous vous établissez donc tout à fait à Sceaux avec d'Alemberl, lui écrilFormont... » Cependant, plus indépendante de position, de fortune, d'esprit et de caractère surtout que madame de Staal, elle n'était pas sans trouver parfois un peu onéreuse celle assiduité obligatoire que Voltaire, pour lui-même apparemment moins susceptible, lui rappelle plus tard dans une lettre écrite de Potsdam : e Savez-vous bien que vous étiez des esclaves à Sceaux et à Anet ; oui, des esclaves, en comparaison de la vraie liberté que l'on goûte h Potsdam, avec un roi qui a gagné cinq batailles I... » C'est probablement pour échapper un peu à cet esclavage qu'elle voulut avoir un établissement convenable, et quittant son petit appartement de la rue de Beaune, elle en prit dans le couvent de Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, un plus considérable, qu'elle paraît avoir mis tous ses soins à meubler avec une certaine élégance. « Je vous vois d'ici dans

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