‹ Correspondance inédite de mme du DeffandChapitre 4 sur 45 · X NOTICE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

X NOTICE PRÉLIMINAIRE

» cet appartement, lui écrit de Coastantlnople le comte des » Alleurs, admirant la maire et les oceuds couleur de feu I » Je vous révère d'aimer la propriété; vous méritez d'avoir > du tûen, non-seulement par le bon usage que vous en » faites, mais par l'ordre avec lequel vous le conduisez... » Elle donne, dans une de ses lettres à Walpole, lechiffre exact de ses revenus, qui se montaient à 33,000 livres de rente, et seraient loin de pouvoir suffire aujourd'hui & l'état de maison qu'elle s'était arrangé. Son nouvel établissement lui permit i' ouvrir un salon qui blentdt compta dans la société de Paris.

Le couvent de Saint-Joseph, aujourd'hui le ministère de la guerre, devra tenir sa place dans une histoire qui reste à'écrire, celle des salons de Paris*. Madame du DelTand l'a habité pendant vingt-sept ans, et mademoiselle de Lespinasse pendant dix. Madame de Genlis, que l'on appelait alors la comtesse de Lancy, occupait en même temps, avec sa mère, un appartement dans l'intérieur, et ce fut Ifc que se négocia son mariage. Sous te règne précédent, madame de Montespan, protectrice de lamalson qu'elle avait fondiîe, y venait de temps à autre faire de dévoles retraites dont les intervalles étaient molps édifiants. C'est encore là que le prétendant, après sa sortie de prison, trouva un asile, et vécut caché pendant trois ans, dans les conditions les plus bizarres et les plus romanesques. Enfermé le matin chez madame de Vassé, H en sortait le soir par un escalier dérobé, et on l'introduisait mystérieusement dans l'alcéve de ma-

* M. Rœderer l'a commencée dans un cliarmaiit travail : Histoire de ta

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demoiselle Ferrand, femme distinguée par son espril, fort à la mode, qui recevait beaucoup de monde, et dont la société ne soupçonnait pas la présence d'un le) auditeur. Le prince assistait ainsi, à l'insu des interlocuteurs, à des conversatioDs intéressantes dont plus d'une fois, sans s'y m^ 1er, 11 Qt les principaux frais. La nuit il changeait encore une fois de retraite, et oubliait ses malheurs auprès de la princesse de Talmont, qui occupait aussi un appartement à Saint-Joseph.

L'aspect des lieux n'a guère moins changé que les habitants, depuis cette époque. Madame du DefEand logeait dans Ut partie gauche du bâtiment, voisine de l'hôtel de Brlenne, aujourd'hui l'hôtel du ministre, et dans le même appartement qu'avait occupé madame deMontespan, dont on voyait encore les armes sur la plaque de la cheminée. Les soupers (lu lundi devinrent bienlAt fort à la mode. Les habitués les plus intimes étaient alors avec le président Uénault, d'Alembert, ( son petit ami, » comme l'appelle le baron SchelTer, qu'elle se donna beaucoup de mouvement pour faire arriver à l'Académie. U avait pour concurrent l'abbé de Boisinont, dont la duchesse de Chaulnes appuyait vivement la candidature, et qui prétendait avoir été toute sa vie à la chasse du ridicule, à quoi un plaisant répondait : « L'animal s'est retourné et a imprimé sa griffe sur le chasseur. > L'abbé de Boismontobtintneuf voix contre quatorze données à d' Alembert. Quand, pour prix de son actif concours, madame du Défend voulut obtenirde la complaisance de ce dernier quelques éloges dans l'Encyclopédie en faveur du président Hénault et deson Àbréfi/ chronologique, elle n'y put parvenir. D'Alembertpei-sistatoujoursà n'en parler que froidement. «Dieu et

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VOUS, OU vous-même toute seule, répondit-il à ses plus vives instances, ne me feront pas changer de lungage. » Ce ne fut pas du reste le seul acte d'ingratitude qu'elle ait eu à lui reprociier. Quelques années plus tard la iiaine devait remplacer entre eux l'amitié. Il est juste de remarquer que de toutes les per:onnes avec qui elle a été en rapports d'affection et d'intimité, d'Alembert est le seul avec qui elle se soit jamais brouillée.

Pont-de-Vejle, frère de d,'Argental, et Formont lui furent plus fldëtes. Ce dernier passait pour un des hommes les plus aimables de la société. Il joignait à beaucoup d'esprit une simplicité charmante. Sans prétentions lui-môme, il n'était ni blessé ni incommodé de celles des autres, paraissait à son aise avec tout le monde, comme tout le monde l'était avec lui. Nul ne savait si bien causer sans disserter. « "Kous parlerons de tout et nous ne traiterons de rien, » disait-il. Madame du Deffandle perdit en 1758, et se montra fort sensible à cette perte, au sujet de laquelle Voltaire lui adressa une lettre imprimée dans sa correspondance. La réponse suivante de madame du Deffand est inédite :

■ Parie, janvier 179fl.

« Jecroyais que vous m'aviez oubliée, monsieur; je m'en affligeais sans m'en plaindre. Hais la plus grande perte que je pouvais jamais faire et qui met le comble à mes maiheurs, me rappelle à votre souvenir. Nul autre que vous n'a si parfaitement parlé de l'amitié; la connaissant si bien, vous pouvez juger de ma douleur. L'ami que je i-egrelteiai

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toute ma vie me faisait seutit la vérité de ces vers qui sont dans votre discours de la modération :

Ohl divine &mitié! rélicitéptufaite! etc...

» le les disais avec délices, je les dirai présentement avec amertume et douleur 1 Mais, monsieur, pourquoi refusezvous à mon ami un mol d'élo)i;e? Sûrement vous l'en avez trouvé digne ; vous faisiez cas de son esprit, de son goût, de son jugement, de son cœur et de son caractère ; il n'était point de ces philosophes in-folio qui enseignent à mépriser le public, à délester les grands, qui voudraient n'en l'econnaitre dans aucun genre, et qui se plaisent à bouleverser les létes par des sophismes et par des paradoxes fatigants et ennuyeux. Il était bien éloigné de ces eictravagances. C'était le plus sincère de vos admirateurs, et je crois un des plus éclairés. Mais, monsieur, pourquoi ne serait-il loué que par moi? Quatre lignes de vous, soit en vers, soit en prose, ' honoreraient sa mémoire et seraient pour moi une vraie consolation.

» Si vous êtes mort, comme vous le dites, il ne doit plus rester de doutes sur l'immortalité de l'àme. Jamais, sur terre, on n'eut autant d'âme que vous en avez dans le tombeau. Je vous crois fort heureux; me trompé-je? Le pays où vous êtes semble avoir été fait pour vous; les gens quii'habitent sont les vrais descendants d'Ismael, ne servant ni Baal, ni le Dieu d'Israël I... On y estime et admire vos talents sans vous haïr ni vous persécuter. Vous jouissez encore d'un fort grand avantage : beaucoup d'opulence qui vous rend indépendant de tous, et vous donne la facilité de satisfaire vos

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goûts et VOS fantaisies. Je trouve que personne n'a si habilement joué que vous. Tous les hasards ne voua ont pas été heureux, mais vous avez su corriger les mauvais et vous avez tiré un bien bon parti desTavorables. Enfin, monsieur, si votre santé est bonne, si vous jouissez des douceurs de l'amitié, le roi de Prusse a raison, vous êtes mille fois plus heureux que lui, malgré la gloire qui l'environne et la honte de ses ennemis.

> Le président fait toute la consolation de ma vie, mais il en fait aussi le tourment par la crainte que j'ai de le perdre ; nous parlons de vous bien souvent. Vous êtes cruel de nous dire que vous ne nous reverrez jamais. Jamais, c'est effectivement le discours d'un mort; mais. Dieu merci, vous êtes bien envie, et je ne renonce point au plaisir de vous revoir.

B Adieu, monsieur, personne n'a pour vous plus de goùl, plus d'estime, plus d'amitié; il y a quarante afts que je pense de même. »

Parmi les habitués de Saint-Joseph, il faut citer encore le chevalier d'Aydie, quand il se trouvait à Paris, (c'est chez madame du Défend qu'il avait pour la première Tois rencontré mademoiselle Aissé) et l'auteur de l'Esprit des lots, dont le livre, qui venait de paraître, avait fourni à madame du Deffand l'occasion d'un de ces mots qui firent fortune : < C'est de l'esprit sur les lois. » Montesquieu, dans une de ses lettres, rappelle ces soupers «qui faisaient ses délices, et qu'aucune' lecture ne pouvait remplacer pour lui ; » eaRn tout ce qui se tronvail de passage à Paris en hommes considérables à divers titres. On était certain de rencontrer dans ce salon les étrangers les plus célèbres « attirés par la curiosité de connaître cette France ancienne et nouvelle, que

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chez eux ils dénigraient avec pesanteur et accusaieiit de frivolité, mais qui dans tous les temps est, fut et sera toujours l'objet de leur jalousie'... » La conversation, du reste, n'était pas toujours friVole à ces soupers : « Je me souviens, écrit en 1751 lord Bath, d'un soir qu'elle tomba sur notre histoire d'Angleterre. Combien ne fus-je pas tout à la fois surpris et confus de voir que les pei-sonneS qui composaient la compagnie savaient toutes cette histoire mieux que nous ne la saviohs nous-mêmes I »

La mort du marquis du Deffand ', qu'elle n'avait probablement pas revu depuis leur tentative infructueuse de récon-, cilialion en 1732, lui donna un peu plus d'aisance sous le rapport de la fortune, mais n'ajouta rien à sa liberté. Elle continua à recevoir, à donner à souper ; puis un beau jour, au mois d'avril 1752, sang qu'on puisse bien comprendre pourquoi, l'ennui la prend. Elle se sent triste, isolée, malheureuse au milieu des amis qui l'entourent, quitte cette société dont le mouvement, la vie semblaient si conformes à ses goûts et à ses habitudes d'esprit, pour s'en aller tomber à l'improviste chez son frère, en Bourgogne, annonçant l'intention de s'y fixer pour toujours. Dans sa correspondance avec Voltaire, elle rappelle plus tard cette fantaisie, et lui écrit qu'elle aurait été le voir alors, si elle avait persisté dans son projet de s'établir en province. Elle explique un peu plus longuement à Walpole la singulière tentation de renoncer à Paris : « La sorte d'humiliation qui tient à l'abandon m'est insupportable, lui dit-elle C'est un point

< Hémoires du comte de Ségur.

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fixe que j'ai dans la< tête, une espèce de folie, qui me fit aller, il y a vingt-cinq ans en province, où je passai une année entière... »

Rechercliée, entourée comme elle l'était, on ne comprend guéi'e cependant qu'elle soulTrlt de l'abandon. Tous ses amis essayèrent vainement de la retenir, et quand elle fut partie malgré tous leurs efforts, de dissiper par leurs lettres les vapeurs à l'obsession desquelles elle avaitcédé : «Vous ne faites pas assez d'usage, lui écrit l'un d'eux, des forces et des lumières de votre esprit... Il faut tenir tète à ses ennemis, dissimuler avec de faux amis , et regarder les hommes comme une fausse monnaie avec laquelle on ne laisse pas d'acheter de l'amusement et de la distraction... Il n'y a pas déplus grande folie que d'être malheureux 1 Vous m'avez envoyé des jérémiades , je vous renvoie un sermon 1... »

« Vous me paraissez triste jusqu'à la mort, lui écrit à son tour d'Alembert; mais de quoi? Pourquoi craignez-vous de TOUS retrouver chez vous? Avec votre esprit et votre revenu, pouvez-vous y manquer de connaissances? Je ne vous parle pas d'amis, je sais combien cette denrée-là est rare ; mais avec un bon souper, on a qui on veut, et si on le juge à propos, on se moque encore après de ses convives!... » Il est curieux de comparer cette philosophie avec celle du siècle précédent : « Je ne comprends pas, écrivait madame de Sévigné h Bussy, qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si on ne regarde Dieu et sa volonté ; avec cet appui, dont on ne saurait se passer, on trouve la force de supporter les plus grands malheurs'. » Voilà les consola-

' LeUre ie madsoie de Seyignë k Bussy, le jour dus Rois, 1089.

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tions que Notre-Dame de Livry, comme Walpole appelait madame de Sévigné, aurait données h madame du Deffand, et c'étaient bien les seules propres à la soutenir dans la cruelle épreuve dont elle était menacée, — une cécité qui devint bientôt complète et la plongea, suivant son énergique expression, dans un cachot élerne!. Voltaire et ses amis n'avaient à UiiolTrir, au lieu décela, qirede galants madrigaux.

Lb perte des yeux de Tttémire Affligerait moiat son esprit.

Si tes choses qu'elle entend dire ValKient celles qu'elle nous dit I...

« ... Ils élaienl autrefois bien brillants et bien beaux, ces yeux-là!... Pourquoi faut-il qu'on soit puni par oii Ton a péché, et quelle rage a la nature de détruire ses plus beaux ouvrages! »

Ou des encouragemenls comme ceux-ci :

Ce monde e«t un udbs d'bomun, De coupables et de Tictimea 1 Des maui paagjs te souvenir , Et les terreurs de l'avenir

feraient un poids insupportable.

Dieu prit pitié du genre humidn t H le créa frivole et tWH Potir le t«ndre mofiu miiérable!. .

Entre ces gentillesses et te fameux axiAme : Dieu, c'est le mal, il n'y a en vérité de différence que dans l'accompagnement; la musique est la même. Madame du Deffand, et c'est par ce cdlé qu'elle inléresse, n'était pas h la hauteur de celte philosophie-là. Malheureusement elle n'avait pas davantage l'intelligence de la véritable. Elle n'apporlani ne trouva chez son frère les disposi'inns qu'il fallait pour s'y

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créer un intérieur de famille. « Je n'ai, écrit-elle un jour à la duchesse de Choiseul, que la spéculation des vertus dont vous avez la pratique. » Bientôt elle s'ennuya de cette vie tranquille, elle quitta le château de Chamrond, essaya de s'établir à Mftcon, réduite à la société de l'évéque, puis h Lyon, auprès du cardinal de Tencin, qu'elle connaissait depuis longtemps, mais sans se trouver tolérablement nulle part, comprenant qu'il lui serait impossible, comme le lui avaient prédit ses amis, de devenir jamais provinciale et annonçant son retour à Parie pour l'année suivante. C'est pendant le ,=éjour qu'elle fit alors en Bourgogne, qu'elle lia connaissance avec mademoiselle de Lespinasse, dont la vie se trouve ensuite associée, sinon assujettie à la sienne, pendant dix années.

Mademoiselle de Lespinasse était fille naturelle de la comtesse d'Albon, de qui le comte de Vichy, frère de madame du Deffand, avait épousé la fille légitime. M. Beuchot, dans une note de la correspondance de Voltaire ', désigne le cardinal de Tencin comme le père de mademoiselle de Lespinasse. Il n'est fait mention nulle part ailleurs de cette prétendue paternité. Quoiqu'elle fât portée sur les registres de la paroisse comme enfant légitime d'un bourgeois de Lyon, dont le nom lui fut donné, le secret et toutes les circonstances de sa naissance étaient bien connus dans la province ; et comme elle était née après le mariage de la comtesse d'Albon, peut-être aurait-elle pu, après la mort de celle-ci, faire admettre en justice son droit à partager la for-

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tune avec les enfants légitimes. Quoique la délicatesse de ses sentiments dût à cet égard rassurer la famille, le comte et la comtesse de Vichy paraissent n'avoir pas élé sans inquiétude. Moins par tendresse que par méllance et.pour la mieux surveiller, ils voulurent la garder auprès d'eux au château de Cliamrond. Elle s'y trouvait depuis quatre ans, chargée de l'éducation des enfants (ses neveux), trail»5e.Bans bienveillance, et dans une position assez équivoque, lorsque madame du Deiïand y arriva, ne tarda pas à l'apprécier, et forma le projet de se l'attacher comme une compagne qui lui sauverait l'ennui de la solitude. Avant de mettre ce projet à exécution, elle crut devoir consulter la duchesse de Luynes « comme une personne de qui elle se faisait un devoir de dépendre ; » elle l'informe de l'opposition qu'y mettent son frère et sa belle-sœur; quoique leurs raisons n'aient aucune apparence de justice, le désir de conserver la paix lui fait attacher du prix à obtenir leur consentement, et réclamer à cet effet l'intervention de madame de Luynes. L'existence de cette fille n'est d'aucun danger pour M. et madame de Vichy, et s'il y avait quelque inconvénient à craindre d'elle, son séjour près de madame du Defland est précisément ce qui devrait le plus les rassurer... « Au reste, elle a fait de son mieux pour témoigner à ses parents l'amitié et la confiance qu'ils étaient en droit d'attendre d'elle. Toute la proyioce rendra témoignage de ses attentions pour eux; qu'elle se louait de tout, se conformait k leurs usages ; loin de causer de l'embarras dans leur maison, ses domestiques leur étaient plus utiles que les leurs propres. Si le mécontentement qu'ils ont dé lui voir prendre cette fille leur fait oublier aujourd'hui ces bons procédés, c'est une fantaisie dont

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