DE VOLTAIRE
Paris, c« le juillet 176».
J'ai reçu deux de vos présents, inoasieur, par la grand'maman. Elle a joint au dernier la copie de la lettre de M. Guillemet, oii il est fait mention de moi. J'avais résolu de ne point écrire à H. Guillemet, jusqu'à ce qu'il me fit quelque agacerie ; je me souvenais qu'il m'avait dit qu'il écrivait volontiers quand il avait un thème, mais qu'il n'aimait pas à écrire quand il n'avait rien à dire. C'était une leçon qu'il me faisait ; je m'y soumettais avec peine ; mais je me .serais fait scrupule de ne la pas suivre. Vous avez levé l'interdiction ; ainsi, prenez-vous enàvoua-mémesijevous importune.
Vos lettres d' Amabed m'ont fait beaucoup de plaisir. La préface et l'épltre dédicatoire des Guèbres ne me paraissent pas de la même main que la tragédie. La petite-fille aime toujours les vers ; mais ce sont les vers de M. Guillemet qu'elle aime. Elis trouve que les Guè'^ bres vaudraient bien mieux s'ils parlaient en prose et du même style que la préface et l'épltre dédicatoire.
Monsieur de Voltaire, ayez pitié de moi I tous les vivants m'ennuient; indiquee-moi quelques morts qui puissent m'amuser. J'ai relu vingt fois les livres qui me plaisent, et je suis toujours obligée d'y revenir. Je voudrais une brochure de vous toutes les semaines. Je suis persuadée que vous pouvez fournir à cette dépense. Je crois qu'il n'y a qu'une certaine dose d'imagination
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pour chaque siècle, et qui est éparpillée dans les diffé^ rentes Dations. Vous vous en êtes emparé subtilement, et n'en avez pas laissé un grain à personne. C'est donc à vous à distribuer vos richesses, et dans vos largesses il faut préférer votre bonne et ancienne amie.
La grand'maman est à Chanteloup depuis le 29 avril. Son absence a mis le comble à mes ennuis. Elle arrive mercredi, mais pour aller tout de suite à Gompiègne. Si vous connaissiez cette grand' manian, vous en seriez ûer I Elle est comme vous ; elle a tout envahi. Ah I son siècle n'est pas digne d'elle I...
Je crois que M. Guillemet ne se flatte pas qu'on lui écrive des gazettes. D'ailleurs, ce n'est pas mon talent, et de plus, la nouvelle du jour est détruite par celle du lendemain. Il y a un livre ici qui fait beaucoup de bruit, dont il n'y a que trois ou quatre exemplaires. Je ne l'ai pas encore lu ; on dit qu'il est de main de maître. J'ai pris des mesures pour l'avoir. Nous avons eu ici un opéra-comique qui a eu un succès inouï ; c'est le Déserteur; il vous ferait plaisir. Les paroles sont de Sedaine. Je ne sais si les ouvrages de cet auteur passeront à la postérité. Je ne sais s'il ne serait pas dan- ■ gereux qu'il devînt modèle. Les genuit dégénèrent ' toujours. Mais ce Sedaine a un genre qui fait un grand effet. Il a trouvé de nouvelles cordes pour exciter la sensibihté: il va droit au cœur, et laisse là tous les détours d'une métaphysique que je trouve détestable en tout genre. On la place aujourd'hui partout, même en musique. Plus la musique est recherchée et travaillée, plus elle a de succès. 11 y a ici un fameux joueur de
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violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle. Un homme disait à un autre : • Monsieur, n'êtes-vous pas enchanté? Sentez-vous combien cela est difficile?... ■ 1 Ah ! monsieur, dit l'autre, je voudrais que cela fût impossible!... > C'est ce que je dirais de tous les auteurs qui sautent à pieds joints sur te bon sens, pour nous faire des raisonnements fatigants, ennuyeux et faux. Je mettrais à leur tête H. Jean-Jacques, et puis tous ses prosélytes.
Adieu, monsieur. Cette lettre est d'une insupportable longueur ; ne craignez pas la récidive ; vous me ferez toujours taire quand vous voudrez. ■
î M. TALPOLE A GEORGES MONTAGTI*
Paris, 7 septembre 17eO.
Ma chère vieille amie a été charmée de votre souvenir et m'a fait promettre de vous envoyer mille compliments. Elle ne comprend pas pourquoi vous ne voulez pas venir ici. Ne sentant en elle-même aucune différence entre la vivacité de soixante-treize ans et celle qu'elle avait à vingt-trois ans, elle croit qu'il n'y a aucun empêchement pour faire ce qu'on veut, excepté
* On dooqe ici cette lellre écrite par H. Walpole pendant le séjour de six semaines qu'il fit à Paris, à cause des détails qu'elle reiirerme sur l'état où il a trouvé madame du Deffand.
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la privation de la vue. Si elle n'en était pas privée, je crois que rien ne pourrait l'empêcher de me faire une visite à Strawberry-Hill. Elle fait des chansons, les chante, et se rappelle tout; ayant vécu dans le siècle le plus agréable jusqu'au plus raisonneur, elle a tout ce qui était aimable dans l'autre avec ce qui est sensé dans celui-ci, sans la vanité du premier ià la pédante impertinence du dernier.
Je l'ai entendue discuter avec toutes sortes de personnes, sur toutes sortes de sujets, et je ne l'ai jamais vue dans le faux. Elle humilie les savants et trouve une conversation pour chacun. Affectueuse comme madame de Sévigné, elle n'a aucun de ses préjugés, mais elle a un goût plus universel, et avec la saiîté la plus délicate, son activité la pousse à une vie fatigante qui me tuerait si je restais ici. Si nous revenons à une heure du matin de souper à la campagne, elle propose d'aller sur le boulevard ou à la foire Saint-Ovide, parce qu'il est trop tôt pour se coucher. J'ai eu beaucoup de peine à lui persuader, hier au soir, n'étant pas bien portante, de ne pas rester levée jusqu'à deux ou trois heures du matin pour voir la comète. Elle avait fait dire à un astronome d'apporter son télescope chez le président Hénault, pensant que cela m'amuserait.
En tout, sa bonté pour moi est si excessive que je ne me sens pas honteux de produire une personne desséchée, dans un cercle de divertissements que j'ai abandonnés chez moi. Je vous fais un conte. Je me sens honteux et je soupire après mon tranquille château et mon cottage, mais je sens de l'angoisse lorsque je
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réfléchis que je n'aurai probablement jamais assez de résolution pour faire un autre voyage, afin de revoir cette amie si bonne et si sincère, qui m'aime autant que ma mère m^aimait. Mais c'est folie de penser à i'avenir. Qu'est-ce que Tannée prochaine ? Une bulle d'eau qui peut crever ou pour elle ou pour moi avant même que l'année qui s'enfuit arrive au "bout de l'almanach. Faire des projets dans une vie aus^ précaire que la nâtre ressemble aux châteaux enchantés des contes de fées où chaque porte était gardée par des géants et des dragons.
La mort ou la maladie barrent chaque porte oit nous voulons passer, et quoique ikhis puissions parfois surmonter l'obstacle et parvenir à la dernière chambre, c'est d'un aventurier absurde de placer ses espérances au bout d'une telle avenue.
Adieu, mon ch» Georges, ete.
A LA BIICHESSE DE CHOISEUL
Ce vendredi 14 octobre 1769.
Vous ne croiriez pas, chère grand' nasman,, qu'ayant reçu votre lettre avant-hier, je n'ai pas eu le temps d'y répoadçe ; c'est, pourtant vrai. Hiejt, je fus hor* de chez moi toute la journée; on tendit mon Ht d'hivei,' on mit des doublées cjhfts^, Qu. calfeutra, etc. Je ceçus
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mon capitaine chez madame CFiolmondIey. Aucune de V09 bontés ne lui échappe. Ëite sent la délicatesse et la politesse infinies de vos attentions; elle me soupçonnait d'exagération quand je lui parlaisdevous; actuellement, elle trouve qu'on reste toujours en arrière.
Nous avons tenu un conseil, discuté et raisonné sur tout ce qu'il faut pour la poupée. Je vous rendrai compte de l'exécution.
Savez-vous l'aventure de votre petit-fils '. Il arriva à Calais le samedi au soir, il comptait s'embarquer le dimanche de bonne heure. Le ventretint les vaisseaux à Douvres, et il n'en arriva à Calais que lundi au soir. Je compte qu'il s'est embarqué mardi, mais je n'en aurai des nouvelles que dimanche.
Votre loge à la Comédie me fait grand plaisir ; les Richement y vont tous les jours ; ce sont les meilleurs amis de M. Walpole. Ainsi, directement ou indirectement, il n'y a point de sortes d'obligations que je ne vous aie. Ce sont bien vos bontés qui sont l'éternité pour moi ; elles sont si continues, que je n'en puis sentir la succession. Si le baron n'est pas toujours à vos pieds , s'il ne représente pas pour le petit oncle le grand abbé et moi, je lui déclare que la petite chaise sera pour le premier venu, pour les Bédées, les Sanchan, etc. Il sera infiniment au-dessous d'eux, si dans les moments où il peut être avec vous, il est assez dépourvu de bon sens, d'esprit et de goût pour être ailleurs.
• M. Walpole.
Lesoiseiiiuxsontenvolés, il faut qu'ils soient retournés à Steinkerque ' ; depuis dix jours je n'en entends plus parler. H y en aura demain huit que vous êtes partie ; dans quelques semaines je pourrai vous revoir, n'estce pas? Que j'aurai du plaisir à me trouver dans votre petit appartement, à côté de votre fauteuil ! Vous aurez la princesse dimanche ou lundi ; elle attend demain ou après-demain sa bonne amie de cinquante francs ; dès qu'elle aura passé une soirée avec elle, elle ira trouver celle qui n'a poinCde prix.
DE LA DUCHESSE DE CHOlSEïïL
A 'Fontaioebleaii, ce 16 octobre 1T69.
Je ne suis point étonnée, ma chère petite-fille, que vous n'ayez pas le temps de m' écrire, car je ne l'ai point non plus.
Ne faites point d'imprécations contre le baron, il a pour moi les meilleurs procédés du monde ; il mérite toutes vos bontés et il est plus digne que jamais de conserver la distinction de la petite chaise auprès de votre tonneau. A propos de votre tonneau, les oiseaux,
' ]£S oiseaux de SIeinkerqae. [.a marquise de Boufllers, su fille, madame de Boisgelin et sa nièce madame de Cuuibis sont souvent désignées aîiisi dans des leUres, sans que le protexte de cette plaisanterie soit connu.