I.XbyGOOglC
DE MADAME DU DLFFAI4D. 18t
dites-vous, sont envolés? Gomment, tout de suite, sans raison? Gela ressemble bien en eiïet à des oiseaux. J'avoue que je n'en suis pas trop fâchée. Vous savez que je ne partage pas le goût de madame de La Vallière pour les oiseaux ; leur légèreté ne convient point à nne grand'mère. Si ces oiseaux vous amusaient cependant, je désire qu'ils vous reviennent ; on ne peut disconvenir qu'ils n'aient un très-joli ramage. J'imagine que le retour du chevalier aura été leur épouvantail. Envoyez-le-moi donc, ce pauvre chevalier, je meurs d'impatience de le voir.
L'abbé me mande qu'il vous a trouvée toute triste de la flotte russe ; cela m'a fait ressouvenir d'une comédie que j'ai vue à Rome, intitulée lo Spéciale. Faitesvoufi-la raconter par l'abbé. Heureusement vous vous êtes bientôt consolée des Busses avec la poupée. G'est un parti fort sage; rien de si philosophique que de jouer à la poupée. Je vous remercie, vous et madame de Gholmondiey, de tous les soins que vous y donnez.
A MADAME LA DIirHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi IS ociobre 1769.
J'ai deux grandes affaires h traiter avec vous: I première de vous prier d'obtenir du grand-papa s loge à l'Opéra pour tous les jours qu'il n'en a pi
disposé; la seconde de vouloir biea faire écrire h M. Français de faire partir successivement, par le courrier, deux livres de thé qu'on liii a remises depuis plus d'un mois. Elles sont, je crois, à votre adresse ; si elles n'y sont pas, elles doivent être à la mienne ou à celle de madame Cholmondiey. Pardon de la liberté grande. Bon, voici encore une autre demande. Je vous prie de traiter de haut en bas M. l'envoyé de Danemark, ci-devant mon baron ; il perdra à tout jamais ce titre s'il a la fatuité de ne vouloir m' écrire qu'en réponse. J'exige, et il le sait bien, qu'il me donne au moins deux fois la semaine des nouvellesde ma chère grand'maman, de mon bon grand-papa ; il pourrait y ajouter, sans faire trop l'important, quelques petites nouvelles qui m'amusassent. Je ne le prie point de me mander ce qu'il sait de la flotte russe, quoique j'en sois inquiète, mais les nouvellesde Fontainebleau, que je n'apprends jamais que le surlendemain qu'elles sont arrivées.
Vraiment il s'agit bien d'autre chose. C'est un régiment ou bien un brevet de colonel que je supplie le grand-papa de donner à mon cousin le marquis de Chavigny. Si M. du Chàtelet n'a point trompé ledit cousin, le duc de Choiseul doit être prévenu en sa faveur, et le cousin doit avoir beaucoup. d'espérance. Il s'est obstiné à obtenir ma puissante protec.tîon. Malgré ma résistance et tout ce que je lui ai pu dire de mon peu de crédit, il a absolument voulu une lettre ; la voici, et pour vous gagner par les présents, il vous porte un sac de petits grains.
Je ne doute pas, chère grand'maman, que vous ne
De madame du DEFFAND. 1B)
fassiez connaître à mon cousin que je m'intéresse fort à lui et que vous voudrez bien lui accorder votre protection. Quelle importunité je vous cause, et puis on désire des enfants!...
A LA BUCEESSE DE CHOISEUL
Ce Jeudi 19 cicWbre 1769.
Ma grand'maman, je suis toute embarrassée, décontenancée, déconcertée : je viens de recevoir une lettre du baron sublîmement sèche. N'entend-il point la plaisanterie? et aurait-il pris de travers mes plaintes et mes menaces? lime dit qu'il est l'être le plus libref le plus révolté ; qu'il ne s'est jamais assujetti à écrire à son cher père et sa chère mère autant qu'il m'a écrit, qu'il ve à la campagne et me fait ses adieux!.. Voilà ce qui le fegarde.
Venons à un autre article, les oiseaux dd SteinkeP-" que. L'abbé aura pu vous mander qu'il les a Vus et que leurs visites sont longues. Mais que faire t Rieil, ce me semble, ne doit vous être plus indifférent; si cela ne vous l'élait pas, je renoncerais sur-le-champ à . cette volatile ; leur ramage ne m'ênchadté pas assez pour que ce sacrifice me coûte beaucotip. Je Me pré-" vois rieti de dangereux dans leur commerce : léS ojié-' ras, les comédies, les ouvrages tant anciens que mo-* dernes, les robes, les rubans, les pompons, voilà les
]8t CORRESPONDANCE
sujels de nos conversalions. Je ne prends jamais votre nom en vain, je ine contente d'être flattée et honorée de vos bontés, de votre amitié. Mais la vanité ne me fait point chercher à m'en vanter, ni à m'en prévaloir. Je crois que cette explication n'était pas nécessaire, aussi ne la Fais-je pas comme remède, mais comme préservatif. Votre enfant vous aime uniquement, et comme il vous convient d'être aimée. Soyez-en à tout jamais persuadée.
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL
A FonUinebleau, ce 31 octobre 1769.
Si le baron, ma chère petite-fllle, vous a donné de l'inquiétude par le ton de sa réponse, c'est, n'en déplaise à son esprit, par sottise qu'il s'est mai exprimé ; car je suis sûre que vous n'avez pas pu lui déplaire, et je vous en réponds, quoique je ne l'aie pas vu, parce qu'il est à la campagne. S'il vous a mat rendu mes commissions, c'est que je les ai mal données, l'ayant fait très-précipitamment. Je vous ai envoyé, pour vendredi dernier, le billet de la loge à l'Opéra. J'avais chargé le baron de vous mander que je ne voulais pas la demander in globo au grand'papa, parce qu'elle lui est quelquefois demandée, et qu'il serait gêné de ne
pouvoir plus ea disposer, qu'ainsi il valait mieux que vous la lui demandassiez chaque fois que vous en aurez envie ; il ne l'aura plus que de demain en huit pour le reste de la semaine...
M. de Saint-Florentin m'a remis aujourd'hui l'ordonnance de votre pension: je l'ai donnée sur-le-champ à madame d'Invault, en la priant très-instamment d'engager son mari à l'acquitter le plus tôt possible. J'irai l'en solliciter moi-même dès que je pourrai sortir.
Votre sac est la plus jolie chose du monde, je vous en remercier Je suis fâchée de n'avoir point vu M. de Chavigny, qui a pris la peine de me l'apporter. Mais j'étais dans ma chambre, il y avait du monde. Je n'ai pu lire votre lettre que quand ce monde a été sorti, et alors M. de Chavigny, qui était l'objet intéressant de la lettre, n'était plus dans le salon. Ce malheur a été réparé, parce que j'ai fait lire la lettre au grandpapa. C'était la meilleure recommandation que je pusse faire. Voilà, je crois, tout ce que vous vouliez savoir? Ah! si fait, il faut encore répondre' aux oiseaux de Steinkerque. Tranquillisez-vous, je vous assure qu'ils ne me nuisent pas plus qu'ils ne me duisent. Voilà tout ce que le baron vous aurait dit s'il était ici à faire son devoir de secrétaire. I! y aurait ajouté beau-
■ coup d'esprit et de grâce que je retranche, parce que je ne saurais où les prendre, el que je n'ai pas le temps de les chercher, parce qu'il faut me coucher; car vous
■ saurez que c'est toujours sur mon sommeil qu'il me faut prendre le temps d'écrire. Je me contenterai donc
CORRKSPONDANCB
de VOUS embrasser, ma chère enfant, et de vous embrasser bien tendrement.
DE L'ABBÉ BARTHÉLEMÏ A LA DUCHESSE DE CHOISEUL 20 décembre 1700.
Je vis hier la petite-fille fort occupée du roi de Poftugal dont on parle beaucoup; du rot d'Angleterre, contre lequel on vient de publier à Loticlres une réclamation brûlante, pleine d'injures et de menaces ; enfin de la poupée ' que vous lui avez demandée.. Il a fallu ta refaire, parce qu'on avait déjà cassé la tête dé l'ancienne. La marchande produisit la nouvelle avec une éloquence emphatique ; mais elle mit encore plus d'emphase dans le prix qu'elle en exigeait ; elle ne peut la donner à moins de cent francs. Grande fureur de la part de ta petite-fille : — « Non, madepioiselle, je ne la prendrai point à ce prix-là ; il faudrait être , fol !... — Madame, je ne puis pas la laisser à moins, et je n'en suis pas embarrassée. — Tenez, hiademoiselle, tout ce que je puis faire, c'est de vous en donner quatre-vingt-seize francs, mais il serait souverainement ridicule de vous en donner cent francs, — Non, madame, je ne puis pas en rabattre un sol. — Eh bien.
< Que la duchesse de Choiseul destlnail à sa nièce, fille de la comtesse de Choiseul-Stainvtlle.
giiL^xhyGoOgle
inademoiselle, vous n'avez qu'à l'emporter; qui a jamais payé une poupée cent francs?.. — L'abbé, parlez donc. » Alors je parle et je dis à la marchande : — «Il est vrai que la poupée ne vaut pas cent francs ; mais vous pourriez la laisser à quatre-vingt-dix-neuf francs, parce que cela fait quatre louis et un petit écu. . Monsieur, comme vous êtes un honnête ecclésiastique, je m'en rapporte à votre jugement, i La petitefille, enchantée, ditàWiard de compter vite quatrevingt-dix-neuf francs ; mais la marchande s'avise de demander pour la fille de boutique les vingt sols qu'on lui a ôtés. Nouvelle scène de la part de la petite-fille, qui consent enfin à donner vingt sols de sa poche. Pendant qu'on faisait le compte, nous calculons ce qu'a pu coûter la mousseline et le droguet, et, d'après ce calcul, on appelle la marchande : « Mademoiselle, avez-vous le détail de vos fournitures? — Madame, je n'en donne jamais. — Vous n'en donnez jamais, mademoiselle ? et moi je ne donne point d'argent à ceux qui ne donnent point de détails ; emportez votre poupée, et qu'il n'en soit plus question. » Aussitôt elle rend l'argent, emporte la poupée et disparaît. Il faut observer que cette poupée avait le panier et le jupon de l'ancienne, de manière que mademoiselle de Choiseul n'a plus de poupée h présent. Alors madame de Narbonne arrive ; on lui fait le récit de l'aventure, on crie beaucoup contre la marchande, et on conclut qu'il faut envoyer acheter ce matin la poupée sous un nom emprunté.
Madame de La Vallière reçut, il y a deux jours, un
pot ptourri ; elle passa chez madame de Forcalquier, qu'elle soupçonnait de le lui avoir envoyé et fit écrire à sa porte :
Ce pot pourri Est si joli Qu'il semble 'Qu'il vous ressemble *,
DE LA BUCHESSE BE CHOISEUL
A Chanldoup, ce 13 mal ITTO.
Je VOUS envoie, ma chère petite-fille, une requête que Voltaire m'a envoyée. Vous verrez qu'elle est adressée au roi, et qu'il dit en note que l'instance est au conseil. Cet écrit, comme vous pensez bien, n'est pas fait pour être amusant, mais le sujet en est trèsintéressant. La cause qu'il défend est certainement bonne en soi *; mais je crains bien que la manière un
1 Madame de Forcalquier aurait pu rendre madrigal pour madrigal, en rappelant à madame de LaVallière celui qu'elle avait inspiré i madame d'Houdetol. Elle avait alord cinquante ans :
La nalure, prudente et sage.
Farce le temps & respecter Lee charmes de ce beau rlsage Qu'elle n'aurait pu repâter.
3 11 s'agissait d'encouragements à donner au commerce d'horloféerie, dont Voltaire avait établi une manufacture à Versoy.
DE HADAUt; DU DEFFAND. 18«
peu trop philosophique dont elle est traitée et le nom de Voltaire y nuisent beaucoup. Comme il ne m'a point écrit en me l'envoyant, je suis ravie de n'avoir point à lui répondre à ce sujet ; mais comme le commerce de lettres que vous avez avec Voltaire est plus régulier que le mien, je vous prie, la première fois que vous lui écrirez, de lui accuser pour moi la réception de cette requête et de l'en remercier. Dites-lui en même temps, vous qui êtes en droit de lui tout dire, que vous ne lui conseillez pas de badiner avec le roi, que les oreilles des rois ne sont pas faites comme celles des autres hommes, et qu'il faut leur parler en langage plus mesuré '.
Je vous prie aussi d'envoyer la requête au grandpapa, dès que vous l'aurez lue; je la lui annonce, et j'aime mieux la lui faire passer par vous que vous la faire passer par lui, parce qu'il l'aura sûrement et
< La duchesse de Choiseul n'était pis seule k donner cet avis i Voltaire... * Éles-vous sage à soixante -dix ans, » lui écrivait le lt> mai 17Ô9 le roi de Prusse, x apprenez donc k votre âge de quel ■ style il vous convient de m'écrire. Comprenez qu'il y a des li- » berlés permises et des impertinences intolérables aux gens de
> lettres et aux beaux espritsi... > Cette fois, en effet, Voltaire avait dépassé toutes les bornes : « Comptez, avait-il écrit au roi
> philosophe, que je suis toujours assez sot pour vous aimer, » Qu'aurait dit son royal correspondant s'il avait eu connaissance d'une lettre adressée la même année par Voltaire à d'&rgental ? < Je n'aime point Luc, il s'en faut beaucoup. Je ne lui pardonnerai
> jamais ni son infâme procédé avec ma nièce, ni la hardiesse » qu'il a de m'écrire deux fois par mois des choses Hitteusés, sans
> avoir jamais réparé ees torts. Je désire beaucoup sa profonde »' humiliation. »
m CORltESI>or<DANC£
promptemcDt de cette manière, et que je ne répondrais pas que vous l'eussiez jamais de l'autre.
Dites-moi, ma chère [telite -fille, le grand-papa est-il remonté mercredi, après m'avoir mise dans mon carrosse? a-t-Jl parlé de moi? qu'en a-t-il dit et de quel ton? il me semble qu'il commence à n'être plus honteux de moi, et c'est déjà un grand point de ne plus blesser l'aroour-propre des gens dont on veut être aimé!... Avouez, ma chère petite-filte, que c'est un excellent- homme que ce grand-papa ; mais ce n'est pas tout d'être te meilleur des hommes, je vous assure que c'est le ptos grand que te siècle ait produit. On s'apprivoise avec sa bonhomie, et on ne remarque pas les talents supérieurs et les qualités sirbhmes qui sont auprès et que sa modestie couvre; on les reconnaîtra qnandiln'ysera plus; et il sera bien plus grand dans l'histoire qu'il ne nous le paraît, parce qu'cai n'y verra pas ses faiblesses, relevéesdu public son contemporain, parce qu'il est jaloux du bonheur de ceux qui en profitent; faiblesses qui sont le fruit d'un caractère facile, d'un cœur trop sensible, d'une âme franche et tout à découvert ; faiblesses dont les inconvénients ne portent sur aucune chose essentielle et Tte peuvent le dégrader dans l'histoire, où fe souvenir ne s'en conservera même pas. Je ne crois point que ce jugement soit l'effet de l'aveuglement du sentiment ou de la vanité. Vous, dont j'estime la justesse et la justice, je désire que vous le confirmiez. Il est ridicule peut-être de parler de son mari, et il est plus ridicule encore de le vanter; mais je parle à ma petite-fille qui m'aime et qui aurait de l'in-^
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DE UADAHË du DKVfJLHa. IM
dutgence même pour une faiblesse. Doutez-vous de mon sentiment, ma chère enfant, après cette confiance ? Montrer tout ce que l'on pense, tout oe que Ton sent, me parait en être la plus grande prouve, et vous êtes peut-être la seule du monde à qui j'osasse la donner'!...
A LA DUCHESSE DE CEOISEUL
Paris, ce ntercredi 14 mki l?10.
La bergère n'eirl pas plutôt quitté son troupeaa qu'il fut dispersé ; il n'y a que son retour qui puisse le rassembler. La brebis la plus tendre et la plus fidèle sévit abandonnée; elle ne cesse de gémir. Vous comiwenea bien que te grand-papa ne remofrta point, et, qu'excepté le prince, je ne revis plus personne.
Je viens d'écrire au grand- papa en lui envoyant la requête; je voadraîs que Jes avoeats en imitassent fe style. Je n'ai rien à ajouter au jugement que vous en portez. Ce n'est en vérité que parce que mes jugements sont toujours soumis aux vôtres, que je me crois de la
' Dans cette société si frivole, et dans ce temps de désordres, on aime à tFosvef fespressîon ai évidemment sincère d'une affection légitime. Presque toutes les intimités étaient alors si peu respectables, que ce sentiment exalté de la dncbesse de Clioiseul pour son mari hi donne un caractère et an cbanne particuliers.
Ce que vous me dites sur le grand-papa est charmant. II y a un article qui m'a fait venir les larmes aux yeux. Il me semble qu'il commence àn'êtreplus honteux de moi, etc. Quelle modestie, quelle tendresse, quelle délicatesse, quel vernis le véritable amour donne à toutes les vertus!,.. Si le grand-papa ne sentait pas son bonheur, je ne lui accorderais aucune estime ; mais il le connaît, il le sent; et je suis bien sûre de ne pas me tromper en croyant que vous êtes ce qu'il aime le mieux, et peut-être uniquement. Mais comment, l'aimant autant que vous faites, pouvez- vous vous en séparer volontairement? Quelles raisons, quels prétextes aurez-vous le mois prochain? J'admire en tout votre conduite, excepté dans cette occasion, où elle me semble ineffable. J'ai peut-être tort, mais on ne voit que par ses lunettes; il me parait impossible de se résoudre à l'absence quand on peut l'éviter.
Ma grand*maman, vous ne vous souciez pas que je vous parle de fêtes, ni de tout ce qu'on dira de madame, la dauphine; je m'ennuierai sifortàen entendre parler que je serais trop ennuyeuse à le répéter.
DE LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Croiriez-vous que M. Leclerç ne s'est pas donné la peine de me répondre à la lettre que je lui ai écrite
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DE MADAME DU DEFFAND. loa
pour le prier de payer votre ordonnance. Vous voyez la grande considération que j'ai dans les bureaux de la finance ; mais puisque vous êtes payée, je prends le ^ême parti que vous, de ne point m'attacher aux formes.
A propos de formes, j'ai reçu une lettre de Voltaire, adressée à ma femme de chambre ; il m'envoie six montres qui ont été faites à Ferney par les émigrants de Genève. Il veut que le roi les achète pour les pré* sents qu'il a à faire à des gens en sous-ordre, à l'occasion, du mariage. Je les ai envoyées bien vite à M, de Choiseul, en le menaçant de les prendre toutes sur mon compte, s*il ne les prend pas sur celui du roi. Je vous enverrai la lettre de Voltaire dès que ma femme de chambre lui aura répondu.
Je laisse à l'abbé le soin et le plaisir de vous donner des nouvelles de mes moutons, de mes manufactures de laine, de soie, de cuirs, etc. Tout cela est Lrqp métaphysique pour moi. Je ne suis bonne qu'à vous aimer, je ne me plais qu'à vous le dire.
A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Voilà le prince, chère grand'maman; recevez-en le sacrifice comme Dieu reçoit ceux qu'on lui fait. Il daigne en savoir gré, quoiqu'ils ne soient pas volontaires.
J'ai plus de mérite vis-à-vis de vous, car s'il était en mon pouvoir de retenir le prince, je ne le retiendrais pas un seul instant. Je voulais voua envoyer la copie de ma lettre à Vollaire, ainsi que celle que j'ai écrita au grand-papa. Je les lus hier au prince, je les trouvai inrmiment plates. 11 vous dira que j'avais raison. Je les ai cependant envoyées, parce' que cela était nécessaire ; mais il ne l'est pas de vous ennuyer en pure perte. Je die un mot au grand-papa sur l'atTaire de M. àp Richemond, je lui annonce vos sollicitations ; vous voudrez bien lui en faire. Vous sentez bien que ce n'est pas la personne de M. de Richemond qui m'intéresse ; mais le succès de cette alîaire décidera, je crois, du retour de M. Walpole.
On disait que madame de Grammont ne partira que le 20 du mois prochain et Marly sera à peu près dans le même temps; on y restera quinze jours ou trois semaines. Aussi Compiègne pourrait n'être que le 15 juillet. Ce terme est bien éloigné et ne me laisse l'espérance de vous voir qu'à la fin d'août ou au commencement de septembre. Je ne sais dans quel état vous me trouverez. I! me semble que ma tête s'affuiblit beaucoup et que je m'achemine à arriver au point où en est le présidenL 11 est certain que dépuis quelques jours je suis toute hébétée. Il n'y aurait pas grand mai si on ne s'apercevait pas soi-même de son changement : mais il est triste de se survivre.
Le prince vous parlera de tous les tracas ' î il est du
1 Sur la préséance aux fêtes qui eurent lieu 4 l'oocaslon du ina-
byGooglc
DËMA&AUE DD DEfFAND. 10»
parti des révoltés, et moi je les blâme. Je crois M. de Mercy extrêmement piqué ; au moins il doit l'être. Je n'ai encore vu personne qui ait pu me mettre au fait de l'intrinsèque de toute cette affaire. Jusqu'à présent je n'ai pas entendu nommer le grand-papa, et ce n'est que pour lui que je m'y intéresse, ainsi qu'à l'affaire de M. d'Aiguillon. J'ai entendu dire que le roi, depuis l'examen qu'il a fait des pièces du procès, n'est pas content de la conduite de M. de Saint-Florentin, et que pour le punir, il aura un brevet d'honneurs.
Vous savez que les grandes et petites entrées chez M. ie dauphin sont ôt^es. On est enchanté de madame la dauphins, et je ne doute pas, sur tout ce qu'on en dit, qu'elle ne soit la plus aimable du monde.
Savezvous la forme qu'on avait donnée au monstre qui veut dévorer Andromède? Celle de ce poisson qui noie les singes quand ils veulent passer pour hommes '.
Je vous quitte; engagez l'abbé à m' écrire au moins une fois ta semaine ; ne craignez point que mes lettres à venir ressemblent à celle-ci, je ne m'y donnerai pas la même licence.
Dans cet instant il m'arrive une lettre de l'abbé ; ah t quelle lettre ; je ne doute pas que vous ne l'ayez lue, et
riage du Dauptiin, depuis Louis XV], avec Marie -An toi nette d'Aatriche. Le menuet que devait danser à la cour mademoiselle de Lorraine, fille de madame de Brionne, sœur du prince de Lanibesc. avait provoqué de vives réclamations et porté les pairs, joints à la noblesse, à présenter au roi une requête contre les prétentions des princes lorrains.
' Voir la fable de La Fontaine : le Singe et le Dauphin.
1» CORRIiSPONOANCE
que vous n'en ayez été ^ussi charmée que moi. Quel extrême bonheur d'avoir pour ami un tel abbé! Je l'aime par toutes les lettres de l'alphabet : par F, parce qu'il est fou ; par S, parce qu'il est sage ; je lui écrirai ces jours-ci, sans l'espérance, et encore moins sans la prétention de lui rendre jamais le plaisir qu'il me donne. Je le prie de faire mes compliments à Cathédrale', j'aime son affabilité et son usage du monde; il ne s'étourdit de rien, rien ne lui en impose. Ah ! je me trompe, les petits chiens lui font faire la culbute. Ce n'est peut-être pas par peur, mais pour être plaisant.
DE L'ABPÉ BARTHÉLÉMY
Ctiauteloup, ce 1" jui
Je me suis reproché tous les soirs de ne pas vous avoir écrit dans la journée, et le matin je n'en ai pas le temps. Je vous avouerai même que je ne savais que vous dire, et je ne le sais pas mieux aujourd'hui. Je ne suis pas assez gai pour vous dire des folies, ni assez triste pour vous parler avec sagesse. Je laisserai donc aller ma plume, qui vous dira tout ce qui lui viendra à l'esprit. L'esprit d'une plume!... Pourquoi pas? Je
* On avait donné ce nom à un beau Ix-lier du troupeau de Chàti-
,,Coo<;lc
crois qu'on a dit quelquefois l'esprit de Dacier, l'esprit de l'abbé Trublet, et qu'il doit y avoir des rapporis entre une plume et un commentateur. Je ne sais pas pourquoi vous dites du bien de mes lettres; mais je sais bien pourquoi on n'en saurait trop dire dés vôtres, qui font nos délices.
Lïi petite sainte ' est arrivée, le prince sans pair est arrivé; nous sommes cinq en tout, si je sais bien compter. Ce n'est pas la cour de Caussin, mais c'est une cour douce et généreuse, et si éloignée de l'intrigue, que je n'y ai jamais vu la moindre dispute sur le rang. Pour toutes nouveautés, nous sommes parvenus à n'avoir qu'un service, soit à dîner, soit à souper. On a tout ce dont on a besoin, et on n'a pas au delà du besoin. Le prince s'abreuve de lait et de crème; il vous écrira un de ces jours, s'il peut cependant triompher de la paresse. Nous avons, depuis cinq à six jours, un très-vilain temps, et nous ne sommes pas montés à cheval. Nous avons remplacé le cheval par mudame de Nemours, dont nous avons lu les mémoires sur la Ligue. Us sont amusants, quoique abrégés dans les détails, et quelquefois prolixes dans le style; mais ils sont éciits simplement, et ils font assez bien connaître quelques-uns des principaux personnages.
Savez-vous que la pieuse fille que nous devions marier l'année dernière, et qui, depuis un an, cherche un mari, ne l'a pas trouvé encore. Elle est venue de-
' La comtesse de Choigeul'Slainville.
1«S CORAESPONDANCE
mander encore une année. Je la plains; car rien ne doit être si ennuyeux que de penser si longtemps è faire un choix.
Il y a, aux environs de Chanteloup, un Iiomme vertueux, plein de mérite, peu connu, et qui ne désire pgs de l'être. Il est chargé d'une assez grande administration, dont il s'occupe, depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir, sans se distraire par aucun amusement, aucun désir étranger à ses devoirs. Il ne connaît d'autre besoin que de satisfaire ses maîtres ; et, comme ils sont toujours contents de lui, il Test aussi de lui-même, et ne croit pas, pour cela, valoir mieux qu'un autre. Tous ceux qui travaillent sous lui semblent participer à son bonheur. Il leur distribue, de ses propres mains, leur nourriture et leur entretien, «ans la moindre préférence de sa part, sans la moindre jalousie de la leur. L'exercice modéré qu'il leur prescrit les rend extrêmement forts, et cependant tout ce qu'ils font est plein de candeur et de douceur. Il passe une partie de la journée dans un laboratoire, où il prépare des remèdes pour ceux qui sont malades et pour ceux qui se portent bien ; mais ses préparations, loin d'avoir rien d'amer et de dégoûtant, sont préférables aux meilleurs ragoûts. Cet homme s'appelle Christophe. Il a soin de ta laiterie et des vaches de Chanteloup. Il n'a pas découvert l'Amérique, comme Christophe Colomb ; mais il fait la meilleure crème et les meilleurs fromages de France.
BE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY
Chantetoup, ce 7 jaiu 1770.
Votre dernière lettre m'a tellement saisi de froid que je n'ai pu me réchauffer, surtout le vent de bise étant survenu tout h coup. Vous m'appelez monsieur, et pourquoi, s'il vous plaît? J'ai fait mon examen en commençant par les péchés mortels ; je n'en ai commis aucun contre vous. Je ne parle pas des véniels, il y en a tant ! On est si plat quand on veut les éviter, et puis je sais qu'un acte d'amour suffit pour en effacer cent mille. Seriez-vous fâchée de ce que j'ai dit que vos lettres font nos délices ? Rst-ce ma faute si rien au monde n'est plus vrai ? Je l'ai dit, je ie dis encore, dussiez-vous m' appeler monseigneur, et si vous vous en fâchez de nouveau, je vous api>eilerai madame.
La grand'muman se porte un peu mieux, excepté que depuis trois jours elle se plaint de ne pas trop bien dormir ; elle a bon visage et est assez gaie. M. de Lauzun est venu pour la voir; il part aujourd'hui et nous le regrettons! On attend incessamment mesdames de Belzunce qui vont aux eaux. La grand'maman leur écrivit sur la route pour les prier de venir se reposer ici ; elles ont accepté ; elles arriveront peut-être aujourd'hui. Nous attendons aussi M. et madame de ThierSi
Le massacre de Paris ' fait horreur, on devrait bien
' L'accident arrivé aa feu d'artifice tiré par la ville i l'occasioD
du mariage du Dauphiji.
SOO CORRESPONDANCE
se dégoûter de toutes ces fêtes. La meilleure qu'on (lourrait donner au peuple, ce serait de lui ôter quelques petits droits d'entrée, et ensuite de le faire danser dans les jardins publics, sur les boulevards, aux - Champs-Elysées. Trois ou quatre cents violons, trois ou quatre cents gardes-françaises, et trois ou quatre cents barriques de vin suffiraient pour exciter la joie publique et coûteraient trois ou quatre cents fois moins que ce qu'on fait. Vous m'avez, parlé grec, je vous parle politique.
Hier nous fûmes à la chasse. Rien de si beau que ce spectacle. Nous avions à notre tète M. de Perceval, capitaine des chasses, qui a été longtemps de celles du roi en qualité de garde du corps. 11 avait un petit surtout de taffetas, couleur de rose, et un grand cheval qui de temps en temps s'arrêtait et tournait quatre à cinq fois sur lui-même. Après venait le lieutenant des chasses, qui avait la voix et la figure d'un petit docteur que j'ai vu à la Comédie italienne ; un premier piqueur avec son cor autour du col, et qui ressemble à - M. Western de Tom-Jones; trois ou quatre autres piqueurs, cinq à six gardes et sept 4 huit chiens superbes et un peu plus grands que la petite chienne de la grand'maman. Nous lançâmes un chevreuil et tuâmes un loup, à peu près comme les généraux gagnent des batailles, c'est-à-dire que nous entendîmes le coup, que nous courûmes au bruit, que nous vîmes l'ennemi étendu sur le carreau, que nous en eûmes peur, et que nous nous retirâmes en bon ordre. Dans ce moment, la petite sainte, qui était restée dans la ca -
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lèche, avertit qu'elle avait vu passer le chevreuil dans une petite route. Tous les chasseurs s'assemblèrent auprès d'elle. On vérifia le fait. Ce chevreuil était un lièvre. Le sonneur de cloches d'Amboiae, qui se trouvait là par hasard, dit qu'il avait vu un sanglier s'enfoncer da'ns un taillis voisin; nous l'entourâmes, et sans une grosse pluie qui tombait depuis une heure sur nous, nous l'aurions forcé. Je crois pourtant que ce sanglier était un hanneton. Tout le monde fit des merveilles. La grand'maman, le prince sans pair et M. de Lauzun couraient avec un courage effroyable quand le chemin était beau. Gatti trottait ses deux poings " appuyés sur sa selle et le corps tout courbé, à cause de sa sciatiqae. Après tous ces héros, je n'ose me nommer; mais j'allais assez bien sur un cheval si petit que mes jambes traînaient par terre et se confondaient avec celles du cheval, excepté qu'elles n'étaient pas si jolies.
La grand'maman me charge de voua envoyer les articles de l'Encyclopédie qu'elle a reçus de Genève et la lettre que vous écrit à ce sujet M. de Voltaire et qu'il avait mise à son adresse.
DE LA DUCHESSE DE CHOISETIL
A Cbanieloup, ce 13 juin 1770,
Nous sommes inquiets de vous, ma chère petitefille. Il y a longtemps que nous n'en avons entendu
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parler ; est-ce que vous êtes malade ? que vous nous oubliez ou que vous ne nous aimez plus? Si vous nous oubliez, nous vous ferons ressouvenir de nous à force de persécutions ; si vous ne nous aimez plus, nous vous forcerons à nous rendre votre tendresse à force de vous accabler de la nôtre ; mais, si vous êtes malade, noua nous inquiéterons et nous gémirons jusqu'à ce qui la santé vous soit rendue.
Voltaire a les meilleure procédéa pour nous ; il nous envoie tous les articles de son Encyclopédie à mesure qu'ils paraissent; c'est à moi qu'il les adresse pour voue, ce qui fait que vous les recevez plus tard, pnrce que nous leur faisons payer le port en les lisant. L'abbé a dû vous envoyer ce matin ses derniers articles avec sa dernière lettre. Il me semble par celte lettre qu'il n'est pas trop content que j'aie craint que son nom ne nuisît à l'affaire des habitants de Sainte-Claude. Il veut que nous soyons charmés de l'article: jincieits et modernes. J'en suis fort contente, pflrce que je le trouve fort raisonnable, que je suis absolument de son avis, et que Je suis toujours contente de Ydltaire quand je le trouve raisonnable.
Croiriez-vous que le grand-papa n'a jamais voulu me répondre s'il avait trouvé à employer ses montres, quoique je le lui demande à tout moment. Vous qui le . voyez tant que vous le voulez, ma chère enfant, vous qui lui dites tout ce qui vous plaît, vous qui avez enfin l'oreille du ministre, vous qui savez tout ce qu'il fait, mandez-moi ce qu'il a fait des montres de Voltaire.
L'abbé, qui a de l'esprit comme tous losanges du